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LES FINANCES DE LA RUSSIE[1].


On ne saurait traiter des finances de la Russie sans s’exposer à de vives réponses, et notre modération même en pareille matière a été présentée comme suspecte. À quelles amères critiques ne faudrait-il donc pas s’attendre, si, au lieu de se contenter de l’éloquence des faits, on empruntait le langage des fonctionnaires russes les plus considérables ! Ce langage est significatif, on en jugera par un seul exemple, emprunté a une récente correspondance de Saint-Pétersbourg. Il y a un mois à peine, on offrait au général Tchevkine, l’ancien ministre des travaux publics, de le charger de l’administration des finances ; il répondit : « Pour accepter le portefeuille des finances dans l’état de choses actuel, il faut être un homme de génie ou un fou, et, comme je ne suis ni l’un ni l’autre, je le refuse. »

En essayant d’exposer ici l’état réel des finances russes, nous n’étions pas, malgré notre soin scrupuleux de n’admettre que des faits sévèrement contrôlés, à l’abri de quelque inquiétude. Une erreur involontaire, n’eût-elle porté que sur des données d’une faible importance, risquait, auprès d’esprits prévenus, de répandre quelque ombre sur le travail tout entier ; nous dirons naïvement ce que nous avons fait pour éviter cet écueil. Chaque fois que les calculs ne nous semblaient point décisifs, nous avons adopté le chiffre le moins défavorable à la Russie. C’est une faute que de vouloir dissimuler ou abaisser les ressources de ceux qu’on peut avoir à combattre ; c’est une faute non moins grande que d’exalter outre mesure les forces de son pays : on arrive ainsi à créer une fausse sécurité, ou à susciter de téméraires espérances. Rien n’est beau que le vrai, dit le poète ; l’on peut ajouter que rien n’est utile en dehors de la vérité. Aussi devons-nous remercier les nombreux organes de la presse russe qui, au lieu de contester le résultat numérique de nos recherches, n’ont réussi qu’à l’affermir. Ils nous ont délivré de toute appréhension au sujet des données que nous avons recueillies. « Le ton de l’article est modéré, dit le plus compétent des écrivains qui ont pris la plume pour nous répondre, M. de Thoerner [2], les chiffres sont exacts et puisés à des documens officiels ; » mais il ajoute : « Cependant, pour être impartial, il ne suffit point de tenir un langage modéré et de s’abstenir de citer des faits qui pouvaient être facilement contestés. En puisant aux sources officielles des faits et des données qui parlent en notre défaveur (et quel est le pays qui peut se flatter d’en être exempt ?), l’auteur prend soin de passer sous silence tout ce qui peut donner l’explication de ces faits. En relevant ainsi l’état de la Russie seulement d’après les points obscurs, il tend à produire par cette apparente modération une impression d’autant plus désavantageuse. »

Nous connaissons M. de Thoerner, nous apprécions son mérite et sa compétence ; aussi aurions-nous désiré qu’il fît ressortir les points lumineux destinés à éclairer d’une nouvelle splendeur la situation des finances russes. Nous nous serions empressé de rectifier les indications erronées qui auraient pu se glisser dans notre étude. Pourquoi faut-il que tout se borne à un plaidoyer de circonstances atténuantes au sujet de l’émission désordonnée du papier-monnaie, que M. de Thoerner n’approuve point, et à l’annonce d’un surcroît de 8 millions de roubles dans la perception de l’impôt sur l’eau-de-vie en 1863 ? Nous n’avions parlé que des prévisions budgétaires ; quant au résultat final de l’exercice, il nous aurait été difficile de le connaître à Paris dans les premiers jours de janvier 1864. Ce résultat ne suffit point d’ailleurs pour effacer un déficit avoué de 15 millions de roubles sur l’ensemble du budget, et l’on ne saurait encourir le reproche d’un excès de prudence en disant qu’il faut attendre le compte général pour arrêter la balance. Il est en effet probable que d’autres branches du revenu n’auront pas atteint en 1863 les chiffres inscrits ; ce qui est certain, c’est que les dépenses auront singulièrement dépassé les prévisions budgétaires. On en trouve la preuve dans une nouvelle émission de douze séries de billets du trésor pour une somme totale de 36 millions de roubles (144 millions de francs), qui aggrave d’autant la dette flottante de l’empire. L’oukase du 16 janvier 1854, qui prescrit cette émission, fournit, ce semble, un commentaire significatif à nos observations du 15 janvier. Nous ne demandons pas mieux que d’être éclairé sur la situation financière de la Russie ; aussi prions-nous les écrivains qui ont bien voulu s’occuper de nos recherches, et cela même au risque de paraître indiscret, de nous apprendre quel est le véritable chiffre des billets du trésor en Russie. Nous ne l’avions porté qu’à 135 millions de roubles, y compris les 15 millions émis pour combler le déficit de 1863 ; mais nous trouvons, dans le budget pour le service de la dette publique imprimé au commencement de 1863, que les bons du trésor s’élevaient dès lors à 138 millions de roubles : nous en aurions donc atténué le chiffre de 18 millions de roubles. En y ajoutant les 15 millions créés l’année dernière et les 36 millions actuellement décrétés par l’oukase du 15 janvier, on arrive à un total de 189 millions de roubles, c’est-à-dire de plus de 750 millions de francs. De ce chef, le chiffre de la dette flottante se trouve dépasser de moitié celui que nous avions admis. Quant à la prétendue confusion que nous aurions commise en portant les 268 millions de roubles de billets à 5 pour 100 au compte de la dette de l’état, alors que ce serait une dette hypothécaire couverte avec un excédant par les 356 millions de roubles que les propriétaires doivent à la banque, nous en demandons pardon à M. de Thoerner, mais nous n’avons rien omis ni rien confondu. Les obligations sont dues par l’état, que les propriétaires paient ou ne paient point ; aussi disions-nous : a Comment lui rentreront dans les circonstances actuelles les 357 millions de roubles [3], solde des emprunts faits par des particuliers, et payables en divers termes de quinze à trente-sept ans ? » Cette rentrée est fort aventurée : en grande partie, les créances de la banque se compenseront avec les indemnités dues aux propriétaires par suite de l’émancipation des paysans. Loin d’être en état de se libérer du surplus, les propriétaires ont un besoin urgent de nouvelles avances pour transformer les anciens procédés de culture, assis sur le servage, et toutes les sources du crédit sont taries !…

« Personne n’ira contester à M. Wolowski, ajoute M. de Thoerner, que la dette flottante ne soit considérable et que le pays ne souffre d’une surabondance de papier-monnaie. » Le publiciste russe va plus loin que nous-même : il avoue que le goût de l’économie est peu développé en Russie, qu’on y est habitué à vivre largement, que l’accumulation des capitaux s’y produit avec lenteur. Il compte, pour modifier cette situation, sur les effets de la crise pénible que la Russie traverse en ce moment ; la nation y puisera, dit-il, une leçon d’économie et de travail. Tels doivent être en effet partout les résultats de la liberté ; mais il faut que celle-ci ne se borne point à être inscrite sur le papier : il faut qu’elle vivifie les institutions, qu’elle épure les mœurs, qu’elle relève les âmes, qu’elle éclaire les intelligences. La liberté n’agit point avec une baguette magique, et ne dispense ni d’efforts ni de sacrifices. Elle se borne à briser les entraves, pour permettre à l’homme de conquérir la destinée dont il sait se rendre digne ; elle ne dispense ses bienfaits qu’à ceux qui savent secouer les tristes traditions de l’esclavage, l’indolence et l’apathie ; elle veut des cœurs énergiques et des bras robustes ; elle exige tout un ensemble de réformes dont la Russie possède à peine le germe. Si elle n’excite point à faire plus et mieux, le mal qu’elle prétend guérir s’aggrave encore. Le parallèle qu’on essaie d’établir entre les résultats de la révolution française et ceux de la mesure prise par l’empereur Alexandre II, et à laquelle nous avons été les premiers à rendre pleine justice, est donc entièrement inexact : 1789 n’a fait que traduire en droit le progrès accompli déjà dans les esprits. En Russie, l’émancipation doit seulement servir de point de départ au progrès ; elle n’a pas le pouvoir de tout changer du jour au lendemain.

Nous ne sommes pas de ceux qui refusent de croire à l’avenir de la nation russe ; mais il faut qu’elle accomplisse un long et pénible travail qui finira par la rendre plus forte et plus riche qu’elle ne l’a jamais été, à la condition toutefois de savoir faire face aux difficultés de l’époque de transition. Ces difficultés sont assez nombreuses pour que M. de Thoerner convienne lui-même avec nous qu’en présence des réformes intérieures qui s’y accomplissent, la Russie a besoin de la paix. Il va même plus loin, il montre comment, par suite de sa position, de l’étendue de ses frontières, de sa population clair-semée, la Russie ne saurait jouer un rôle agressif dans la politique européenne. « Dans toute lutte agressive, dit-il, elle serait nécessairement faible ; » mais les mêmes conditions seraient pour elle une cause de force et de puissance dans une guerre défensive conduite sur son propre terrain, et où ses intérêts nationaux seraient en jeu. C’est un ordre d’idées étranger à notre premier travail, et dans lequel nous ne voulons pas nous engager. Il ne nous en coûterait pas de dire que notre pensée se rapprocherait à cet égard de celle de M. de Thoerner, pourvu qu’on s’en tint à la lettre même des termes où il a posé la question, et que la Russie n’eût à défendre que le territoire qui lui est propre, sans contestation aucune.

Nous ne voulons pas abandonner l’écrit de M. de Thoerner sans ajouter que si, comme il le reconnaît, les faits et les données produits dans notre premier travail sont exacts (et comment ne le seraient-ils pas, puisque nous n’avons eu recours qu’aux sources officielles ?), nous n’avons rien passé sous silence de ce qui pouvait servir à une appréciation sincère. Pourquoi -le dissimuler ? Oui, c’est avec un sentiment de vive satisfaction qu’on arrive à reconnaître, non que le colosse devant lequel beaucoup s’inclinent avait des pieds d’argile, mais qu’il ne possédait point cette force d’action ni cette constitution robuste devant lesquelles le droit public de l’Europe devrait s’effacer. La grandeur prépondérante de la Russie est une question d’avenir, elle n’est point du domaine de la réalité présente. Il faudrait, pour qu’elle pût jamais s’établir, beaucoup de faiblesse et d’imprévoyance de la part des autres nations. S’il est un reproche auquel nous nous soyons sciemment exposé, c’est celui de rester au-dessous de la réalité. Nos contradicteurs, s’ils ont lu notre travail autrement que sous l’empire d’une idée préconçue, n’ont pu y voir autre chose qu’un avertissement sérieux : le pays le plus intéressé à se bien connaître, c’est la Russie elle-même ; elle ne doit point agir comme ces enfans qui croient éviter le péril en fermant les yeux. Si elle a cessé d’être l’empire du silence, si les discussions extérieures peuvent y pénétrer, qu’elle ne se laisse point égarer par un faux sentiment d’amour-propre ; constater le mal, c’est empêcher des fautes nouvelles qui s’aggravent, c’est préparer le remède. Nous repoussons le procès de tendance qu’on prétend nous intenter ; ce n’est pas notre faute si les faits parlent aussi haut, et nous laissons l’art de les grouper avec une habileté que n’accompagne peut-être pas toujours la conviction à ceux qui essaient de pallier le mal et de voiler la situation véritable.

Avant M. de Thoerner, le gouverneur de la banque de Saint-Pétersbourg, le baron Stieglitz, avait essayé d’expliquer les mesures prises par ce grand établissement à l’égard de l’échange des billets contre espèces. Tous ceux qui ont lu sa lettre du 22 janvier 1864 comprendront pourquoi nous n’avons pas cru qu’il fût urgent d’y répondre, d’autant plus que M. Stieglitz déclarait qu’il ne voulait point continuer une discussion à ce sujet. Le gouverneur de la banque de Saint-Pétersbourg commence par dire qu’il ne s’arrêtera pas à l’énumération des fautes commises dans l’administration des finances russes, « car quel état n’a pas commis quelques graves erreurs, avec leur cortège de circonstances fâcheuses ? » Il reconnaît l’énorme accroissement du papier-monnaie ; mais il le présente « comme une nécessité absolue dont il serait injuste de critiquer les conséquences, car les guerres ne se laissent jamais arrêter par des considérations pécuniaires. On est obligé d’y pourvoir quand même. » On pourrait, répondre que c’est un motif de plus pour ne point nourrir des velléités injustes et envahissantes. Quant à la situation des finances russes, rien dans les explications données par M. Stieglitz n’infirme l’exactitude de nos renseignemens. Comme nous l’avons expliqué, la Russie a conclu en 1862 un emprunt de 15 millions de livres sterling (375 millions de francs) dans le dessein d’arriver à l’échange des billets de banque contre du numéraire. Soit dit en passant, cela prouve qu’elle n’appréciait pas les avantages et la nécessité du papier-monnaie non remboursable que célèbrent, aujourd’hui que la reprise des paiemens a échoué, certains écrivains.

Le point essentiel, le seul qui ait réellement engagé M. Stieglitz à nous répondre, c’est la singulière opération en vertu de laquelle, sachant à merveille qu’elle ne pourrait point continuer le remboursement en espèces, la banque de Pétersbourg a devancé le moment indiqué pour le paiement au pair, sauf à ne plus payer les billets à aucun prix au bout de deux mois. « Et que serions-nous devenus, remarque vivement M. Stieglitz, si nous avions suivi l’échelle progressive jusqu’au 1er janvier 1864, au lieu d’en rapprocher le terme au 1er septembre, comme nous en avions le droit, je le répète ? On nous aurait enlevé tout notre encaisse métallique ! De mois en mois, cette échelle ne faisait qu’exciter la spéculation. Le seul moyen d’arriver était de devancer l’échelle… Il n’y avait aucune position obscure, puisque nous avions atteint le pair, et pendant comme après l’échelle il n’y avait personne qui fût mieux instruit ou plus avisé que le public Chacun pouvait se présenter au guichet de la banque, et la faculté d’y puiser était égale pour tous. »

Nous avons voulu laisser parler M. Stieglitz lui-même. Il se rejette sur les embarras financiers de l’Europe entière ; mais, si ces embarras pouvaient servir d’excuse à un échec trop prévu, comment y puiser un motif pour accélérer la reprise du paiement au pair ? N’était-ce point, en essayant ainsi de faire bonne mine à mauvais jeu, risquer d’induire en erreur les gens moins initiés dans les arcanes de la finance ? Nous n’avions fait à cet égard que reproduire les critiques dont cette mesure a été l’objet en Russie : il ne nous semble point que la lettre de M. Stieglitz soit de nature à les écarter..

Le gouverneur de la banque de Pétersbourg craint encore pour son pays des allures trop fiévreuses. « Ne détruisons pas, dit-il, notre ancienne demeure avant d’avoir construit la nouvelle. » Nous ignorons ce qui suscite. ses alarmes et quelles sont les innovations qui les justifient : jusqu’à présent au contraire, en finances comme en politique, on ne paraît que trop fidèlement s’attacher aux erremens du passé. La Russie demeure toujours voisine d’un état d’enfance dont le tableau fidèle aurait sans doute été taxé d’exagération, s’il s’était présenté sous notre plume. Nous en avons rencontré les traits curieux dans une réponse à notre travail publiée par le Journal de Saint-Pétersbourg du 13 février, et annoncée immédiatement à l’Europe entière par une dépêche télégraphique ! Notre, surprise a été grande en lisant cet écrit, signé par un banquier d’Odessa. Franchement, on aurait pu s’épargner les frais du télégramme. Une citation presque intégrale permettra d’apprécier la valeur de ces observations, sur l’effet desquelles on paraît avoir beaucoup compté en Russie ; nous sommes sans doute mauvais juge, car l’écrit de M. de Thoerner nous semble beaucoup plus digne d’attention.

« M. Wolowski, dit le publiciste de la feuille russe, prétend que la circulation du papier-monnaie s’élevant en Russie à 635 millions de roubles (environ 2 milliards et demi en francs) est fort exagérée. À son avis, il en résulte pour la Russie de grands périls financiers. En Angleterre, dit-il, il n’y a que 1 milliard de papier-monnaie, en France 900 millions de francs. En approfondissant les besoins et les lois de la circulation en Russie ainsi que la marche des transactions commerciales du pays, on arrive à des conclusions d’une tout autre nature. Il ne faut pas perdre de vue en premier lieu que ces 635 millions de roubles de papier-monnaie circulent dans un empire dont l’étendue est immense, qu’ils sont distribués parmi une population de 70 millions d’hommes auxquels la plupart des inventions modernes du crédit sont inconnues. Il faut prendre également en considération que cette masse de papier-monnaie supplée à toutes les autres valeurs pécuniaires qui existent ailleurs, et qu’elle constitue en Russie une espèce de dette consolidée qui, sans être obérée d’intérêts, répond à peine, défalcation faite des 72 millions de fonds d’échange, aux exigences du pays. Les caisses d’épargne n’existent presque pas en Russie ; le crédit n’est pas démocratisé comme en France et en Allemagne, Les paysans, les bourgeois, les petits employés, les domestiques, en un mot toute la masse de la nation ne sait pas encore ce que c’est qu’une action ou un coupon de rente. Il faut observer à cette occasion que tandis qu’il y a en France des coupons de 10 francs et même de 6 francs maintenant (soit une valeur de 200 et 130 fr.), en Russie le plus petit coupon était de 500 roubles de capital (soit 2,000 fr.). Ce n’est que depuis quelque temps qu’il y a été émis des billets de 100 roubles à 5 pour 100 (soit 400 francs). Toute l’épargne nationale est placée en billets de crédit. Il serait difficile d’évaluer exactement le chiffre auquel elle s’élève ; mais 70 millions d’habitans, dont l’épargne est assez considérable, doivent absorber une quantité de billets de crédit s’élevant en minimum au tiers, sinon à la moitié, de. tout le papier-monnaie circulant.

« Le crédit n’est pas développé en Russie, nous le répétons, comme dans les pays cités par M. Wolowski. Pour tous les paiemens de ville en ville, on se sert d’un moyen abandonné par tout le reste de l’Europe. On envoie l’argent en papier-monnaie par la poste. Les traites et les remises sont inconnues, et il n’est pas un seul pays au monde où d’aussi considérables envols d’argent se fassent par la poste. À peine s’il y a dans cinq ou six villes des comptoirs de la banque d’état qui délivrent des transferts. Encore la banque est-elle obligée de munir les succursales de fonds envoyés par la poste ou par une expédition au comptant escortée d’un caissier de la banque. En France, les banquiers, la Banque même et ses succursales, en dernier lieu aussi les mandats de la poste, remplacent, au grand avantage du public, les moyens primitifs dont se servent encore les Russes. Il n’en résulte pas moins qu’une grosse somme de papier-monnaie se trouve mise en dehors de la circulation, et l’on doit le reconnaître, si l’on prend en considération la lenteur des communications et les immenses distances à parcourir. C’est à peine s’il existe maintenant en France des trajets de plus de deux ou trois jours de durée ; mais en Russie les distances sont de dix, vingt, trente et même "soixante jours, ce qui fait que de fortes sommes sont soustraites à là circulation, et que les besoins financiers du pays en réclameraient peut-être le remplacement.

« Aussitôt perçues, les recettes du trésor français sont versées au crédit de l’état à la Banque de France ou dans ses succursales. C’est ce qui n’existe pas encore en Russie. Il y a de six cents à sept cents caisses de district et de province qui reçoivent les impôts ; chaque administration de gouvernement ou de ville a sa caisse à elle, et comme cet argent ne rentre au trésor qu’à certains Intervalles, il y a de très fortes sommes mises hors de circulation de cette manière-là aussi. Ces trois considérations prises dans leur ensemble amènent à réduire de 400 ou 450 millions le chiffre réel du papier-monnaie circulant, qui ne s’élève par conséquent qu’à 200 ou 250 millions de roubles, chiffre restreint plutôt qu’exagéré, et qui explique la pénurie numéraire ainsi que le taux élevé de l’escompte à l’intérieur et même à la bourse de Saint-Pétersbourg et d’Odessa.

« La trop grande abondance de papier-monnaie se manifeste par la dépréciation de ce papier. Or à l’intérieur la confiance qu’il inspire est inébranlable. Ce qui le prouve, c’est que, depuis le 1er septembre jusqu’aux derniers jours d’octobre 1863, alors que la banque donnait l’argent au pair, le pays n’a rien échangé. Toutes les demandes étaient pour l’extérieur et affectées au solde des importations étrangères. La hausse du change en 1862-1863 a donné une prime de 5 à 10 pour 100 aux importateurs de marchandises, et la bonne récolte en 1862-1863, en France et en Angleterre, ayant ralenti les expéditions des céréales russes, il fallait payer à l’étranger, en or ou en traites de la banque, le déficit de notre bilan commercial. Voilà tout le mystère de cette mesure non réussie d’échange dans laquelle le pays même n’est entré pour rien…

« Tandis qu’en France les transactions commerciales se font à trois mois de terme tout au plus, en Russie elles se font ordinairement à six, neuf, quelquefois même à douze mois de terme. La plupart du temps les paiemens sont fixés à l’époque de réunion des grandes foires, telles que celles de Nijni, de Kharkov, de Poltava, d’Irbit, etc. Dans le cas même où l’argent est disponible deux ou trois mois avant le terme désigné, le négociant russe ne le fait pas valoir, le gardant jusqu’à échéance, en sorte que si un billet de la Banque de France circule constamment et rapidement, le papier-monnaie russe suit une voie tout opposée, ce qui fait qu’il en faut beaucoup plus. En France, chaque boutiquier, chaque négociant se sert de la Banque de France ou de l’intermédiaire des banquiers. Ces derniers font aussitôt valoir les dépôts qu’ils ont reçus. Tout cela est complètement inconnu en Russie, de même que la lettre de crédit. En Russie, les habitudes sont autres. Tous les produits agricoles se paient au comptant, et l’acheteur doit emporter les sommes qui. lui sont nécessaires en billets de crédit qui restent en portefeuille pendant toute la durée d’un long voyage…

« M. Wolowski ne cite, il est vrai, que des chiffres officiels et produits par le gouvernement russe lui-même, mais il les groupe et les interprète de manière à en déduire les conclusions les plus arbitraires. Affirmer d’abord que la Russie est un pays pauvre, le répéter plus de trois fois à la même page, c’est commencer par prouver qu’on s’est laissé entraîner par des sympathies politiques qu’expliquent le nom et l’origine de l’auteur… Les richesses nationales de la Russie avec ses 70 millions d’habitans sont, toutes proportions gardées, équivalentes à celles des pays les plus favorisés. La seule différence réelle, c’est que ces richesses n’ont pas atteint le même degré d’exploitation, de développement et surtout d’imposition. Les magnifiques provinces situées entre le Volga et la Dvina, le Dniester et le Bug, dont la superficie égale celle de la moitié de l’Europe, possèdent un sol admirable, qui n’a même pas besoin d’engrais pour produire les plus riches récoltes… Jamais les paysans n’ont autant ensemencé et récolté qu’en 1862-1863. Qant aux propriétaires, M. Wolowski se trompe encore en affirmant que leurs ensemencemens ont diminué de beaucoup. Peut-être serait-il juste de dire qu’ils n’ont pas cultivé autant de terrain qu’auparavant ; mais en limitant la culture ils ont pu, grâce au travail libre, l’améliorer considérablement et récupérer ainsi par la qualité ce qu’ils ont pu perdre sur la quantité. Pour l’application des forces mécaniques à l’agriculture, la Russie, dans ces derniers temps surtout, a fait des progrès immenses. En dehors de l’Angleterre, il est peu de pays peut-être qui soient munis d’un plus grand nombre de locomobiles, de batteuses et de moulins à vapeur. Cela est si vrai que l’achat de ces machines à l’étranger a fait sortir de Russie des sommes immenses, ce qui a pesé fort lourdement sur le bilan commercial de l’empire. Nulle part les impôts ne sont aussi modiques qu’en Russie. Si M. Wolowski voulait établir un parallèle entre les impôts d’un contribuable français et ceux d’un contribuable russe, il serait frappé du contraste qui en résulterait tout à l’avantage des Russes. »

Nous avons tenu à reproduire dans ce qu’elle a d’essentiel la réponse du Journal de Saint-Pétersbourg ; chacun peut juger de la puissance des argumens qu’on y développe. Dans notre premier travail, nous avons laissé parler les données officielles ; ici nous avons cédé la parole aux défenseurs avoués de l’administration russe. Que voudrait-on de plus ? Sommes-nous responsable du triste état des choses dont témoignent des chiffres reconnus exacts, ou de ce qu’une défense trop difficile peut laisser à désirer ? Il est vrai que, dans un premier article du 25 février 1864 [4], un professeur d’économie politique connu par des travaux estimables, M. Bunge, s’exprime ainsi : « Conclure à l’absence des moyens pour nous faire sortir des difficultés contre lesquelles lutte notre administration financière, n’est-ce pas proclamer hautement la stérilité de son savoir ? » Ce reproche, nous l’acceptons. Oui, notre savoir est stérile pour une pareille œuvre, et nous admirerons l’habileté de M. Bunge, s’il réussit à l’accomplir. Ce sera l’homme de génie attendu par le général Tchevkine, et l’empereur Alexandre II devra se hâter de lui confier le portefeuille des finances.

Dans la multitude d’écrits russes sur la question soulevée par notre étude, c’est toujours le même argument qui reparaît. Personne ne conteste les chiffres, mais on s’attaque aux inductions, et l’on prétend que nous n’avons pas tout dit. Le Journal de Saint-Pétersbourg et M. de Thoerner insistent sur les nécessités qu’imposent à la circulation monétaire de la Russie l’étendue de l’empire, l’absence des voies de communication et l’absence plus complète encore du crédit ; mais tout s’équilibre, et ce triste reflet de la barbarie, qui jette une ombre si épaisse sur la Russie, n’exerce-t-il point aussi quelque influence sur la formation de la richesse ? L’amour-propre national se révolte contre ces paroles : « La Russie est pauvre. » Certes ce ne sont pas des peintures comme celles du Journal de Saint-Pétersbourg qui sont de nature à inspirer une conviction contraire. Dans sa naïveté, l’aveu est instructif : il ne faut point être pessimiste pour éprouver une surprise peu agréable en présence de ces procédés rudimentaires, qui dénotent une société se dégageant à peine des langes de la barbarie : tout ce qui fait la force de l’Occident y reste inconnu, tous les rouages sont d’une grossièreté primitive.

Il est un moyen dont les écrivains russes usent volontiers quand ils veulent se soustraire aux embarras d’une discussion sur les ressources et sur l’administration financière de leur pays. « C’est bien pis en Autriche, disent-ils. Et puis la France et l’Angleterre n’ont-elles pas eu leur papier-monnaie ? » L’Autriche a le droit de se trouver humiliée d’un semblable parallèle ; si elle souffre du papier-monnaie, elle s’applique à s’en débarrasser, au lieu de chercher à masquer par un faux système une situation déplorable. L’Autriche travaille, elle produit bien et beaucoup ; aucune des forces de la civilisation moderne ne lui demeure étrangère, et les producteurs de blé en Russie savent combien leur devient périlleuse la concurrence des céréales de la Hongrie, aidée par les voies perfectionnées de communication.

La révolution française a souffert de la grande erreur des assignats, mais ses idées ont labouré le monde, mais son génie a plus créé que ses fautes financières n’ont pu détruire. Celles-ci n’ont été qu’un détail secondaire dans le majestueux ensemble d’une œuvre de géans.

L’Angleterre a eu son papier-monnaie ; mais sait-on dans quelle quotité ? A l’époque même où les assignats russes se multiplièrent par milliards, les billets a cours forcé de la banque de Londres ne dépassèrent le chiffre de 20 millions sterling (500 millions de francs) qu’en 1810, et ils n’ont jamais atteint 28 millions sterling (700 millions de francs) jusqu’au moment de la reprise des paiemens en espèces en 1822. Cependant les mécaniques anglaises, grâce au génie de Watt et d’Arkwright, filaient de l’or. Où se trouvent donc les nouvelles et abondantes sources de la richesse en Russie pour faire équilibre à la masse écrasante du papier-monnaie ? Il est vrai que le Journal de Saint-Pétersbourg nous rassure. « Les richesses nationales de la Russie sont, dit-il, toutes proportions gardées, équivalentes à celles des pays les plus favorisés. La seule différence réelle, c’est que ces richesses n’ont pas acquis le même degré d’exploitation, de développement et surtout d’imposition. » En d’autres termes, la seule différence réelle, c’est que ces richesses n’existent pas, car que sont-elles à l’état brut, quand le génie de l’homme ne les a pas encore fécondées, quand elles ne sont ni exploitées, ni développées ? A ce titre, les contrées les plus riches seraient les déserts du Nouveau-Monde. Il est vrai que le Journal de Saint-Pétersbourg promet un nouveau degré d’imposition, et c’est certainement l’avantage le plus facile à décréter.

Faisons justice en passant des idylles qui nous présentent le bien-être de la Russie comme soudainement accru par l’abolition du servage. On sait à quoi s’en tenir sur les effets d’une mesure digne de respect, mais sujette aux dangers inséparables d’un régime de transition. Les paysans continuent de travailler sur leurs propres sillons, d’accord ; mais c’est pour se nourrir, et non pour enrichir le pays. Quant aux propriétaires, nous n’avons entendu qu’un concert unanime de plaintes sur les pertes subies, à n’envisager que le côté matériel de la question. Ils sont forcés de réduire leurs cultures, et le prix de la main-d’œuvre renchérit au point d’affecter d’une manière sensible le prix du blé.

Pour en revenir au papier-monnaie non remboursable, nous nous bornerons à demander à ceux qui l’exaltent aujourd’hui pourquoi ils applaudissaient, il y a un an, aux efforts tentés pour guérir cette plaie, aux emprunts contractés en numéraire pour reprendre le paiement en espèces. Ils voulaient donc appauvrir la Russie en la privant de ce précieux instrument dont elle a pu à plusieurs reprises apprécier déjà le principal bienfait, la hideuse banqueroute ! Il est vrai qu’ils n’avaient pas fait encore la découverte que l’on thésaurisait des billets sans valeur intrinsèque aucune et dépourvus de tout revenu ! II faut bien le reconnaître, si les Russes se livrent à cette fantaisie et s’ils y consacrent des milliards, la Russie n’est pas un pays comme un autre, et le capital n’y rencontre guère d’emploi. En admettant pour le moment, d’accord avec une fiction hardie, que près de 2 milliards de billets se trouvent ainsi gardés en réserve, que deviendrait la circulation le jour où ils en tripleraient la masse effective, alors que, lassés de leur inactivité, ils ne pourraient ni s’écouler sur les marchés étrangers, ni être utilisés sur le marché intérieur ? De toutes les suppositions, celle imaginée par l’article du Journal de Saint-Pétersbourg est sans contredit la plus extraordinaire et la plus périlleuse.

Vers la fin de décembre 1863, les hommes qui s’occupent des questions d’économie et de finance se sont réunis à Saint-Pétersbourg pour discuter ces graves problèmes. Ils n’ont point partagé des illusions naïves, si elles sont sincères. Ils ont déploré la nouvelle nécessité qui faisait suspendre l’échange des billets, et ils en ont indiqué la cause première [5]. L’emprunt contracté à Londres devait être intégralement employé à remplacer une somme équivalente de billets ; mais les besoins du trésor, accrus par la guerre de Pologne, l’ont conduit à ce que le correspondant du Times nomme this secret financial opération : ils ont fait donner une autre destination à l’argent produit par l’emprunt. On comprend les embarras qui en sont résultés.

La nécessité de plusieurs milliards de papier-monnaie non remboursable est une invention de date récente ; elle fait peu honneur à ceux qui s’en rendent les éditeurs responsables, et nous acceptons la condamnation sous laquelle ils croient nous accabler en prétendant que nous ignorons les causes réelles des effets financiers dont nous avons fait l’analyse. Nous espérons les ignorer toujours et n’avoir jamais à faire valoir de pareils argumens. Le plus curieux, c’est que l’on arrive jusqu’à dire que la baisse du change est étrangère à l’existence du papier non remboursable. On invoque le souvenir de 1856 et de 1857 pour rappeler que le change est monté alors jusqu’à 416. Il n’aurait pas été superflu d’ajouter pendant combien de temps, et si ce météore accidentel n’a point été amené par la vente soudaine des réserves de blé accumulées pendant la campagne d’Orient.

Enfin on répète avec insistance que nulle part les impôts ne sont aussi modérés qu’en Russie. Ce raisonnement n’est pas plus sérieux que si l’on disait qu’ils sont encore plus modérés parmi les tribus sauvages de l’Amérique. Il ne s’agit point de savoir quel est le chiffre absolu de la redevance payée par tête à l’état (ce chiffre se réduit réellement à environ 20 francs en Russie, tandis qu’il s’élève à plus du double en France), mais de connaître la part relative ainsi prélevée sur chacun, ce qui renverse la proportion, et certes aucun contribuable français ne voudrait, toutes choses égales d’ailleurs, échanger sa position contre celle d’un contribuable russe.

On par le d’income-taxe et d’octrois qui n’existent pas en Russie. Ignore-t-on que l’income-taxe est un obstacle à la formation des capitaux, ce premier besoin de la Russie, et qu’elle ne saurait être productive là où le revenu national est si restreint ? Quant aux octrois, oublie-t-on qu’ils constituent une source de profits pour les villes, mais qu’ils rapportent fort peu à l’état ? Le tabac et le sel sont, dit-on, faiblement imposés en Russie ; ce n’est pas la bonne envie, mais la possibilité qui manque pour accroître cette branche ; de revenu. En revanche, l’impôt des boissons devient de plus en plus productif, et le prix de l’eau-de-vie baisse, ce qui fait qu’on en consomme des quantités de plus en plus effrayantes. C’est là un profit que la richesse nationale paie cher par l’abaissement intellectuel et moral de la population livrée à de pareils excès !

Quant aux doléances du Journal de Saint-Pétersbourg sur la balance du commerce, une feuille russe, la Gazette de la Bourse, nous dispense de nous y arrêter ; elle a suffisamment prouvé tout le vide de cette argumentation [6]. La même feuille constate que, dans l’appréciation des forces matérielles de la Russie, notre point de départ est celui de presque tous les publicistes russes. Au lieu d’exagérer l’expression de leur pensée, nous l’avons adoucie. C’est en vain que nos contradicteurs essaient de jeter de la confusion dans le débat en mêlant tout, pour empêcher une vue nette du sujet ; c’est en vain qu’ils nous accusent, en termes qui ne perdraient rien quelquefois à être plus polis, d’omissions volontaires et d’oublis prémédités. Nous en avons vainement cherché la preuve dans leurs réponses [7]. Qu’ils nous vantent complaisamment l’abondance des récoltes, et qu’ils y voient une mine féconde pour la Russie ; il nous suffira de leur demander quelle transformation s’est opérée depuis l’époque où un économiste dont on ne déclinera pas là compétence, M. de Tengoborski, estimait au-dessous de quatre grains le rendement moyen des cultures. Nous nous bornerons aussi à rappeler les jugemens portés sur l’agriculture russe par M. de Molinari, adversaire décidé de la cause polonaise et plein de bon vouloir pour la Russie. Dans le Rousski Viestnick (novembre 1862), il en présente un tableau très sombre. « Que fera, dit-il, le propriétaire sans lumières, sans capital, sans main-d’œuvre ?… La récolte est toujours chétive ! »

Est-il besoin de répondre à d’autres observations, aux reproches de ceux qui nous accusent de n’avoir pas tout dit ? C’est dans le Nouvelliste de Moscou que nous trouvons ces reproches, et nous pouvons lui assurer que nous n’avons rien omis d’essentiel. Ainsi nous ne nous sommes pas contenté d’invoquer le témoignage autorisé de M. Kolb dans notre appréciation des forces militaires de l’empire, nous l’avons contrôlé, et nous avons admis qu’elles s’élèvent à environ 600,000 hommes avec le corps des Cosaques et la cavalerie colonisée. Le journal russe présente un chiffre pareil comme le résultat d’armemens récens ; mais il laisse en dehors 90,000 Cosaques et l’armée du Caucase. Nous persistons à penser qu’il y a exagération dans ces données, bien qu’elles soient loin encore d’atteindre le fameux million de soldats dont on a si souvent parlé ! Il y avait un moyen fort simple de lever tous les doutes : c’était de publier les états de l’armée. Aurait-on craint les rapprochemens que permettent de faire les documens peu nombreux, mais significatifs que le gouvernement russe a déjà mis au jour ? Ce qui est certain, c’est que les finances de la Russie doivent se ressentir rudement du surcroît de dépense amené par la levée de nouvelles troupes et pour la construction hâtive de fortifications plus solides. Nous désirerions fort voir l’état au vrai du règlement des recettes et des dépenses de 1863 ; après l’avoir étudié, on cessera de nous taxer de pessimisme.

En définitive, la situation ne s’améliore pas pour la Russie, quoi que puissent prétendre les apologistes d’un ordre de choses qui ne saurait faire désormais illusion à personne. Serait-il vrai que, vers la fin de 1863, le gouvernement a consenti une remise notable aux détenteurs d’eaux-de-vie en dépôt pour les engager à payer le droit d’accise avant le 1er janvier ? On ne saurait voir l’indice d’une grande prospérité dans l’émission de nouveaux bons du trésor pour 36 millions de roubles (144 millions de francs) avec la clause que les caisses du gouvernement ne peuvent les recevoir en paiement, à moins que la somme à payer n’égale au moins le principal et les intérêts des billets. On a beau épuiser les palliatifs et multiplier les démonstrations destinées à éblouir le monde, l’abîme du déficit se creuse de plus en plus, la force des choses et la vérité né perdent point leur empire, et la Russie risque fort d’être amenée trop tard à le reconnaître.


L. Wolowski, de l’Institut.

  1. Voyez la Revue du 15 janvier 1864.
  2. Dans l’Invalide russe.
  3. On voit que nous n’avons pas atténué le chiffre. M. de Thoerner oublie de faire figurer à côté des obligations 5 pour 100 celles à 4 pour 400, qui proviennent de la même source, et qui font aussi compensation à la dette des propriétaires fonciers.
  4. Réponse à M. Wolowski, publiée dans le journal le Nord.
  5. Voyez la correspondance du Times datée de Saint-Pétersbourg le 27 décembre 1863, et publiée le 8 janvier 1864.
  6. Son article a été reproduit dans le Nord du 21 février 1864.
  7. Le dernier venu, M. Bunge, se montre le moins réservé dans son langage et le moins décisif dans ses critiques. On aurait mieux attendu d’un économiste dont les écrits ont été souvent remarqués. Nous lui demanderions surtout à l’avenir, s’il veut encore nous faire parler, de citer ce que nous avons dit, au lieu d’en présenter un résumé de fantaisie : ce sera plus exact et plus concluant. Nous n’avons jamais confondu l’actif et le passif de la banque avec l’actif et le passif de l’état ; mais, nous sommes bien obligé de le dire, sauf une portion minime, l’actif de la banque consiste presque en totalité en sommes qui sont dues par le trésor. Du reste, il faudrait avoir les tableaux sous les yeux pour saisir d’un coup d’œil l’ensemble de la situation. Bornons-nous à une seule remarque pour le moment : il est un chapitre des revenus actuels de la Russie que M. Bunge aurait mieux fait de passer sous silence, ce sont les contributions qui ont frappé, comme il le rappelle, les propriétaires des gouvernemens de l’ouest et du sud-ouest de l’empire, c’est-à-dire des provinces lithuaniennes et polonaises. L’Europe ne sait que trop que ces contributions ont été productives.