Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XXVII

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 256-270).




CHAPITRE XXVII.

le blessé.


    Julia. Aimable sire, vous êtes notre captif, mais nous vous traiterons si bien, que vous verrez que les joies de votre prison égaleront tous les plaisirs de la liberté.
    Roderick. Non, belle dame, nous sommes restés ici trop long-temps ; et en voulant voir vos roses fleurir, j’ai laissé faner mes lauriers.

Ancienne Comédie.


Vêtue d’une robe noire, dont la forme était trop ancienne pour sa jeunesse, simple à l’excès, et sans autre ornement que son rosaire, Éveline commença à s’acquitter du devoir de servir son libérateur blessé, devoir que l’étiquette du temps non-seulement permettait, mais exigeait impérieusement. Elle était suivie de Rose et de dame Gillian. Marguerite, qui était dans son élément dans la chambre d’un malade, avait déjà été envoyée près du jeune chevalier, pour veiller à ce que rien ne lui manquât.

Éveline entra d’un pas léger, dans la crainte de déranger le malade. Elle s’arrêta à la porte, et regarda l’appartement. Cette chambre avait été celle de son père, et elle n’y était pas entrée depuis sa mort. Autour des murailles étaient suspendus son armure, ses armes, des gants de fauconnier, des épieux de chasseur, et autres instruments de jeux champêtres. Ces reliques semblaient faire revivre à ses yeux la taille majestueuse du vieux Raymond. » Ne sois pas irrité, mon père. « Ses lèvres prononcèrent ces mots, quoique sa voix ne les articulât pas. « Ne sois pas irrité : Éveline ne sera jamais indigne de toi. »

Le père Aldrovand, et Amelot, le page de Damien, étaient assis près du lit. Ils se levèrent lorsque lady Éveline entra ; et le premier, qui se mêlait un peu de médecine, dit à Éveline que le chevalier sommeillait depuis quelque temps, et paraissait sur le point de s’éveiller.

Amelot en même temps s’avança, et, d’une voix basse et empressée, il pria qu’on observât le plus grand silence dans la chambre et que les spectateurs voulussent bien se retirer. « Milord, dit-il, depuis sa maladie à Gloucester, est sujet à parler avec égarement lorsqu’il s’éveille, et il sera mécontent de moi si je permets que quelqu’un reste près de lui. »

Éveline ordonna à ses femmes et au moine de se retirer dans l’antichambre, tandis qu’elle resta sur le seuil de la porte qui communiquait aux appartements ; elle entendit Damien prononcer son nom en se retournant douloureusement sur son lit. « Est-elle saine et sauve ? » fut sa première question, et elle fut faite avec un empressement qui indiquait combien cette inquiétude l’emportait sur toute autre considération. Quand Amelot répondit affirmativement, il soupira comme quelqu’un dont le cœur est soulagé d’un grand poids, et, d’une voix moins animée, il demanda au page où il était. « Cet appartement et cet ameublement me sont étrangers, dit-il.

— Mon cher maître, dit Amelot, vous êtes à présent trop faible pour faire des questions et entendre des explications.

— En quelque lieu que je sois, dit Damien, recouvrant la mémoire, » je ne suis pas où mon devoir m’appelle. Dites à mes trompettes de sonner le bouteselle… À cheval ! et que Ralph Genvil porte ma bannière !… À cheval, à cheval ! nous n’avons pas un instant à perdre. »

Le blessé fit quelques efforts pour se lever ; ce que, vu sa faiblesse, Amelot empêcha facilement. « Tu as raison, » dit-il en retombant sur son lit, « tu as raison, je suis trop faible ; mais pourquoi la force resterait-elle quand l’honneur est perdu ? »

L’infortuné jeune homme se couvrit le visage avec ses deux mains, et gémit d’une manière qui annonçait qu’il était plus malade d’esprit que de corps. Lady Éveline s’approcha du lit en tremblant, désirant et cependant craignant, sans savoir pourquoi, de témoigner l’intérêt qu’elle prenait aux souffrances du blessé. Damien leva les yeux, la vit, et se cacha de nouveau le visage dans ses mains.

« Que signifie cette étrange fureur, sire chevalier ? » dit Éveline d’une voix d’abord faible et tremblante, mais qui graduellement se calma et se raffermit. « Devriez-vous tant vous affliger quand vous avez rempli les devoirs prescrits par la chevalerie, et lorsque le ciel vous a choisi deux fois pour délivrer l’infortunée Éveline Berenger ?

— Oh ! non, non ! » s’écria-t-il vivement ; « puisque vous êtes sauvée, tout est bien. Mais le temps presse ; il faut que je parle sans retard : je ne devrais m’arrêter nulle part dans ce moment, encore moins dans ce château. Encore une fois, Amelot, faites-les monter à cheval.

— Non, monseigneur, dit Éveline, c’est impossible. Comme votre protégée, je ne puis laisser partir promptement mon protecteur ; comme médecin, je ne puis permettre à mon malade de compromettre sa vie. Il est impossible que vous supportiez la selle.

— Une litière, une bière, une charrette pour traîner le chevalier déshonoré et traître, cela serait encore trop bon pour moi ; un cercueil vaudrait mieux. Mais, aie soin, Amelot, qu’il soit fait comme celui du dernier valet ; pas d’éperons sur le drap mortuaire, pas d’écu portant les anciennes armoiries des de Lacy, pas de casque ni de cimier pour orner le char funèbre de celui dont le nom est déshonoré.

— A-t-il le délire ? » dit Éveline en regardant avec terreur et le blessé et le page, « ou ces paroles cachent-elles quelque mystère affreux ? S’il en est ainsi, parlez ; et si ma vie ou ma fortune peuvent y remédier, mon libérateur n’en souffrira pas. »

Amelot la regarda tristement, secoua la tête, et jeta les yeux sur son maître d’un air qui semblait exprimer que les questions qu’elle faisait ne pouvaient pas prudemment être satisfaites devant Damien. Lady Éveline l’ayant compris, se retira dans l’appartement voisin, et fit signe à Amelot de la suivre. Il obéit, après avoir jeté un regard sur son maître, qui restait dans la même attitude désolée, ses mains placées sur ses yeux, comme quelqu’un qui désire repousser la lumière et tout ce qu’elle rend visible.

Quand Amelot fut près d’elle, Éveline, faisant signe à sa suite de se retirer à l’extrémité de la chambre, le questionna sur le désespoir et les remords de Damien. « Tu sais, dit-elle, que je dois secourir ton maître, si je le puis, non-seulement par reconnaissance, comme m’ayant défendue au péril de sa vie, mais aussi par parenté. Dis-moi donc dans quelle situation il se trouve, que je puisse l’aider, si cela est en mon pouvoir ; c’est-à-dire (et ses joues pâles se colorèrent du plus vif incarnat) si la cause de sa douleur est telle que je puisse l’entendre. »

Le page salua profondément ; néanmoins il montra tant d’embarras quand il commença à parler, qu’il augmenta la confusion de lady Éveline, qui cependant le pressa, comme auparavant, de parler sans scrupule et sans délai, pourvu que ce qu’il avait à dire fût convenable.

« Croyez-moi, noble dame, dit Amelot, j’aurais obéi aussitôt à vos ordres sans la crainte de déplaire à mon maître, qui n’aime pas que je parle de ses affaires sans sa permission ; néanmoins, si vous l’ordonnez, vous que je sais qu’il honore au-dessus de tout être humain, je vous apprendrai que si sa vie n’est pas en danger par les blessures qu’il a reçues, son honneur et sa réputation courent de grands risques, s’il ne plaît au ciel d’y porter remède.

— Parlez, dit Éveline, et soyez sûr que vous ne nuirez pas à Damien de Lacy en vous confiant à moi.

— Je le crois, lady, reprit le page. Sachez donc, si vous l’ignorez, que les paysans et la populace qui ont pris les armes contre les nobles de l’ouest, prétendent être secondés dans leur insurrection, non-seulement par Randal de Lacy, mais par mon maître, sir Damien.

— Ils mentent, ceux qui osent l’accuser d’une aussi infâme trahison envers son propre sang et son souverain, reprit Éveline.

— Certainement ils mentent, dit Amelot ; mais cela n’empêche pas que ce mensonge ne soit cru par ceux qui ne connaissent pas aussi bien mon maître. Plus d’un fuyard de notre troupe s’est joint à cette populace, et ce fait vient à l’appui de leurs calomnies. Et ensuite ils disent… ils disent que mon maître est impatient de posséder les terres qu’il occupe comme administrateur de son oncle, et que le vieux connétable… je vous en demande pardon, madame… aurait de la peine à reprendre possession de ce qui lui appartient.

— Les misérables ! ils jugent des autres d’après la bassesse de leur propre esprit, et croient que ces tentations auxquelles ils ne peuvent résister eux-mêmes sont aussi trop puissantes pour des hommes de bien. Mais les insurgés sont-ils donc si insolents et si puissants ? Nous avons entendu parler de leurs violences, mais seulement comme d’un tumulte populaire.

— Nous avons appris hier soir qu’ils se sont rassemblés en grand nombre, et ont assiégé ou bloqué Wild Wenlock avec ses hommes d’armes, dans un village à environ dix milles d’ici. Il a fait prier mon maître, en qualité de parent et de compagnon d’armes, de venir à son secours. Nous étions à cheval ce matin pour marcher, quand… »

Il s’arrêta et parut hésiter à continuer. Éveline prit la parole : Quand vous apprîtes mon danger, dit-elle, j’aurais préféré que vous apprissiez ma mort !

— En vérité, noble dame, » dit le page les yeux baissés, « sans cette puissante saison, rien n’aurait pu décider mon maître à arrêter sa troupe pour en emmener la plus grande partie dans les montagnes du pays de Galles, quand le malheur de son compatriote et les ordres du lieutenant du roi exigeaient si impérieusement sa présence ailleurs.

— Je le savais, s’écria Éveline ; je savais que j’étais née pour causer sa perte ! Cependant il me semble que ceci surpasse tout ce que j’avais pu imaginer. Je craignais de causer sa mort, mais non son déshonneur. Pour l’amour de Dieu, jeune Amelot, fais ce que tu pourras et le plus vite possible ! Monte à cheval et réunis à tes hommes ceux des miens que tu pourras rassembler. Pars, mon brave jeune homme, déploie la bannière de ton maître, et fais voir que sa force et son cœur vous accompagnent, quoique son corps soit absent. Hâte-toi, hâte-toi, car le temps est précieux.

— Mais la sûreté de ce château, mais la vôtre ? dit le page. Dieu sait combien je suis disposé à faire tout ce qui pourrait sauver son honneur, mais je connais le caractère de mon maître, et s’il vous arrivait quelque malheur après mon départ de Garde-Douloureuse, quand j’aurais sauvé ses biens, sa vie et son honneur, je crois que je recevrais plutôt la pointe de son poignard que ses remercîments et sa récompense.

— Va, quoi qu’il en soit, cher Amelot, dit-elle, rassemble tous les hommes que tu pourras, et pars.

— Vous faites sentir l’éperon à un cheval plein de feu, madame, » dit le page en se levant subitement ; « et dans l’état où est mon maître, je ne vois rien de mieux à faire que de déployer sa bannière devant ces rustres.

— Aux armes, donc ! » dit Éveline avec empressement, « aux armes et gagne tes éperons ! Apporte-moi la certitude que l’honneur de ton maître est en sûreté, et je te les attacherai moi-même. Tiens, prends ce saint rosaire ; attache-le à ton cimier, et à l’heure du combat confie-toi en la Vierge de Garde-Douloureuse, qui n’a jamais abandonné un de ses serviteurs. »

Elle eut à peine achevé qu’Amelot s’éloigna rapidement ; et, rassemblant tous les soldats qu’il put trouver, tant de ceux de la troupe que ceux du château, il se trouva dans la cour à la tête de quarante cavaliers.

Mais, quoiqu’on eût obéi au page jusque-là, néanmoins, quand les soldats apprirent qu’ils allaient partir pour une expédition dangereuse, sans général plus expérimenté qu’un jeune homme de quinze ans, ils montrèrent une grande répugnance à sortir du château. Les vieux soldats de de Lacy dirent que Damien lui-même était trop jeune pour les commander et n’avait pas le droit de transmettre son autorité à un enfant ; tandis que les serviteurs de Berenger dirent que leur maîtresse devait être assez satisfaite de sa délivrance du matin, sans s’attirer de plus grands dangers en diminuant la garnison du château. « Le temps, dirent-ils, est orageux, et il est prudent de s’abriter sous un toit de pierre. »

Plus les soldats se communiquaient leurs idées, plus ils se sentaient d’éloignement pour l’entreprise ; et quand Amelot qui, en vrai page, était allé faire harnacher son cheval, revint dans la cour du château, il les trouva tous groupés confusément, les uns à cheval, les autres à pied, tous parlant à haute voix et sans ordre. Ralph Genvil, vétéran dont le visage portait la marque de plus d’une cicatrice, et qui avait long-temps fait le métier de soldat de fortune, restait à part, tenant la bride de son cheval d’une main et de l’autre la lance autour de laquelle la bannière de de Lacy était encore roulée.

« Que signifie ceci, Genvil ? » dit le page avec colère. « Pourquoi ne montez-vous pas à cheval et ne déployez-vous pas la bannière ? et quelle est la cause de tout ce désordre ?

— Sire page, » dit Genvil avec calme, « je ne suis pas en selle parce que j’ai quelque respect pour ce vieux chiffon de soie que j’ai autrefois porté avec honneur ; mais je ne le déploierai pas volontiers quand les soldats ne veulent ni le suivre ni le défendre.

— Point de marche, point de sortie, et ne déployez point la bannière aujourd’hui ! » s’écrièrent les soldats, comme pour appuyer le discours du porte-bannière.

« Comment, lâches, vous vous mutinez ! » dit Amelot en portant la main sur son épée.

« Ne me menacez pas, jeune garçon, dit Genvil, et ne brandissez pas votre épée de mon côté. Je te dis, Amelot, que si mon arme se croisait avec la tienne, ta brochette dorée volerait en éclats comme les grains d’avoine battus par le fléau. Vois-tu, il y a ici des barbes grises qui ne soucient pas de marcher selon le caprice d’un enfant. Quant à moi, j’y tiens peu, et peu m’importe que ce soit un enfant ou un autre qui me commande : mais j’appartiens dans ce moment à de Lacy, et je ne suis pas sûr qu’en marchant au secours de ce Wild Wenlock, nous fassions une entreprise dont il nous remerciera. Pourquoi ne nous y menait-il pas ce malin quand il nous conduisit dans les montagnes ?

— Vous en savez la raison, dit le page.

— Oui, nous en savons la raison ; ou si nous ne la savons pas, nous la devinons, » reprit le porte-bannière avec un rire éclatant qui fut répété par plusieurs de ses camarades.

« Que la calomnie rentre dans ton perfide gosier, Genvil, » dit le page : et tirant son épée, il se jeta sur le porte-bannière, sans considérer la grande disproportion de leur force.

Genvil se contenta de parer cette attaque d’un seul mouvement de son bras gigantesque ; et, sans paraître faire le moindre effort, il repoussa le page et en même temps détourna l’épée avec la lance de l’étendard.

Les spectateurs partirent d’un éclat de rire, et Amelot, voyant ses efforts inutiles, jeta son épée, et, pleurant d’orgueil et d’indignation, se hâta de retourner conter sa mésaventure à lady Éveline. « Tout est perdu, dit-il ; les lâches se mutinent, et le blâme de leur paresse et de leur couardise retombera sur mon cher maître !

— Il n’en sera rien, dit Éveline, quand je devrais mourir pour l’empêcher ! Suivez-moi, Amelot. »

Elle se jeta à la hâte une écharpe écarlate sur ses vêtements lugubres, et s’empressa de descendre dans la cour, suivie de Gillian, dont la contenance et les gestes exprimaient l’étonnement et la pitié, et de Rose, qui cachait soigneusement les sentiments qu’elle éprouvait intérieurement.

Éveline entra dans la cour du château avec l’œil étincelant et le regard animé qu’avaient ses ancêtres au moment du péril, quand leur âme s’apprêtait à braver l’orage, et répandait sur leur visage la dignité du commandement et le mépris du danger. Elle semblait en ce moment au-dessus de sa taille ordinaire ; et d’une voix claire et distincte, mais non dépourvue de douceur, elle dit aux mutins : « Que veut dire celle conduite, mes maîtres ? » et tandis qu’elle parlait, les tailles colossales des soldats semblaient se rapprocher comme pour échapper à sa censure. On aurait dit un groupe de lourds oiseaux aquatiques se réunissant pour éviter l’attaque du léger et superbe émerillon, et craignant la supériorité de sa nature et de son éducation sur leur force physique, mais inerte. « Que signifie cette conduite ? » leur demanda-t-elle encore ; « est-ce le moment de vous mutiner quand votre lord est absent, et que son neveu et lieutenant est étendu sur un lit de douleur ? Est-ce ainsi que vous tenez vos serments ? est-ce ainsi que vous méritez la faveur de votre chef ? Comme le chien couchant, vous cédez et reculez dès le moment où vous perdez de vue le chasseur ! »

Il y eut une pause… Les soldats jetaient les yeux sur Éveline, puis les tournaient sur eux-mêmes, comme s’ils eussent eu honte de persister dans leur mutinerie ou de rentrer dans le devoir.

« Je vois ce que c’est, mes braves amis, vous manquez de chef ! Mais que cela ne vous arrête pas… je vous conduirai moi-même ; et toute femme que je suis, vous ne devez pas craindre le déshonneur quand une fille des Berenger vous commande… Que mon cheval soit promptement recouvert d’un selle d’acier ! « Et ramassant le léger casque du page, elle le posa sur sa tête, saisit son épée nue, et continua : « Ici je vous promets de vous conduire et d’être votre chef… ce gentilhomme (montrant Genvil) suppléera à mon ignorance dans l’art militaire : il me paraît avoir assisté à plus d’une bataille, et saura bien diriger un jeune chef.

— Certes, » dit le vieux soldat secouant la tête et souriant malgré lui, « j’ai vu plus d’une bataille, mais jamais sous un tel général.

— Néanmoins, » dit Éveline voyant que tous les yeux se tournaient sur Genvil, « vous ne devez, ne pouvez, ni ne voudrez refuser de me suivre ; vous ne le devez pas comme soldat, car ma faible voix vous fait savoir les ordres de votre capitaine ; vous ne le pouvez pas comme gentilhomme, car une femme abandonnée et affligée implore votre secours ; vous ne le voudrez pas comme Anglais, car votre pays a besoin de vos bras, et vos camarades sont en danger : déployez donc votre bannière et marchez !

— Je le ferai de toute mon âme, belle dame, reprit Genvil (comme s’il se préparait à déployer la bannière), et Amelot même pourrait bien nous conduire moyennant quelques avis que je lui donnerai ; mais je ne sais trop si vous nous envoyez dans la bonne route.

— Certainement, certainement ! » dit Éveline avec empressement ; « ce doit être la bonne route, que de vous envoyer au secours de Wenlock et de ses serviteurs, assiégés par les paysans insurgés.

— Je ne sais pas, » dit Genvil hésitant toujours ; « notre chef sire Damien de Lacy protège les communes ; quelques-uns disent qu’il est leur ami, et je me rappelle qu’il se querella une fois avec Wild Wenlock pour une petite sottise que ce dernier avait faite à la femme du meunier de Twineford. Nous serons dans de beaux draps quand notre jeune chef sera sur pied, s’il apprend que nous avons combattu contre le côté qu’il soutenait !

— Soyez sûrs, » dit la jeune fille avec inquiétude, qu’autant il protégerait les communes contre l’oppression, autant il les combattrait avec ardeur quand elles veulent opprimer. À cheval, et partez ! sauvez Wenlock et ses soldats !… il y va de la vie et de la mort. Je vous promets sur ma vie et ma fortune que tout ce que vous ferez sera considéré par de Lacy comme un service loyal. Allons donc, suivez-moi !

« Personne assurément ne peut connaître les intentions de sire Damien mieux que vous, belle dame, reprit Genvil ; même, quant à cela, vous pouvez les faire changer comme vous voulez. Ainsi nous allons marcher, et nous aiderons Wenlock, s’il en est encore temps, comme je l’espère ; car c’est un fier sanglier, et quand il se retourne pour mordre, il en coûte cher aux paysans avant qu’ils sonnent la mort[1]. Mais restez dans votre château, belle dame, et fiez-vous à Amelot et à moi… Allons, sire page, prenez le commandement, puisqu’il faut qu’il en soit ainsi ; quoique, ma foi, ce soit dommage d’ôter le casque de cette jolie tête et l’épée de cette jolie main. Par saint George, cela fait honneur au métier de soldat de les y voir ! »

Éveline rendit les armes à Amelot, l’exhortant en peu de mots à oublier l’offense qu’il avait reçue, et à faire son devoir en homme. Pendant ce temps, Genvil déroula le panonceau, le fit flotter, et, sans mettre le pied dans l’étrier, s’appuyant seulement sur la lance, il se jeta sur sa selle, malgré la pesanteur de ses armes. « Nous sommes prêts maintenant, et aux ordres de votre jeunesse, » dit-il à Amelot ; et, tandis que le page mettait la troupe en ordre, il dit tout bas à son voisin : « Il me semble qu’au lieu de cette vieille queue d’hirondelle, notre bannière devrait être un cotillon brodé… un jupon à falbala n’a pas d’égal à mon idée ! Voyez-vous, Stephen Pontoys, je pardonne à Damien maintenant d’avoir oublié son oncle et sa propre réputation pour cette jeune fille ; car, ma foi, par amour pour elle, je me serais livré à la mort. Ah, maudites soient les femmes ! elles nous gouvernent en tout temps, Stephen, et à tout âge. Quand elles sont jeunes, elles nous entraînent par de jolis regards, des paroles sucrées, de doux baisers et des gages d’amour ; et quand elles sont sur le retour, par des présents, des politesses, du vin et de l’or, elles nous forcent de leur obéir ; et quand elles sont vieilles, nous sommes bien aises de faire leurs commissions pour ne plus voir leurs vieux visages de cuir. Eh bien, le vieux de Lacy aurait dû rester chez lui pour garder son faucon ! Mais tout cela ne vous fait rien, Pontoys ; d’ailleurs nous aurons peut-être quelque profit aujourd’hui, car ces paysans ont pillé plus d’un château.

— Oui, oui, reprit Pontoys ; le butin pour le paysan, et le paysan pour le soldat, un vrai et bon proverbe. Mais peux-tu me dire pourquoi le seigneur Amelot ne nous met pas en marche ?

— Bah ! reprit Genvil, la secousse que je lui ai donnée a ébranlé son cerveau… ou peut-être qu’il n’a pas encore avalé ses larmes ; car c’est un fameux petit coq pour son âge toutes les fois qu’il y a de l’honneur à gagner. Ah ! enfin nous partons… Eh bien, c’est une drôle de chose que ce sang noble, Stephen ! car voici un enfant que j’ai bafoué tout à l’heure comme un écolier ; et maintenant il faut qu’il nous mène, nous autres barbes grises, où nous aurons peut-être la tête cassée, et cela d’après l’ordre d’une dame.

— Je garantis que sir Damien est payé de ma jolie maîtresse, reprit Stephen Pontoys, comme ce jeune éveillé d’Amelot l’est de sir Damien ; et ainsi, nous pauvres hommes, il nous faut obéir et fermer la bouche.

— Mais ouvrir les yeux, Stephen Pontoys ; n’oublie pas cela. » Ils étaient en ce moment hors du château et sur la route qui conduisait au village où, d’après les nouvelles du matin, Wenlock était assiégé et bloqué par les nombreuses troupes des communes insurgées. Amelot était en tête de la troupe, toujours honteux de l’affront qu’il avait reçu en présence des soldats, et il se perdait à chercher comment il suppléerait à ce défaut d’expérience, qu’en toute autre occasion il aurait remplacé par les conseils du porte-bannière, avec lequel maintenant il avait honte de tâcher de se réconcilier. Mais Genvil n’était pas d’un naturel maussade, quoiqu’il eût l’habitude de murmurer : il s’avança près du page, et l’ayant salué, il lui demanda respectueusement s’il ne serait pas convenable qu’un ou deux de leurs cavaliers courussent en avant pour savoir où en était Wenlock, et s’ils arriveraient assez tôt pour le secourir ?

« Il me semble, porte-bannière, reprit Amelot, que vous devriez commander cette troupe, puisque vous savez si bien ce qu’il faut faire ? Vous pourriez même en être le chef, puisque… mais je ne veux pas vous faire de reproches.

— Puisque je sais si mal obéir, reprit Genvil ; voilà ce que vous vouliez dire ; et, ma foi, je ne nie pas qu’il n’y ait quelque vérité : mais n’est-ce pas mal de ta part de conduire imprudemment une belle expédition pour une parole inconsidérée et une action emportée ? Allons, que la paix se rétablisse !

— De tout mon cœur ! reprit Amelot ; et je vais envoyer des cavaliers pour reconnaître l’état des choses, comme tu me l’as conseillé.

— Que ce soit le vieux Stephen Pontoys et deux lanciers de Chester : il est aussi rusé qu’un vieux renard ; et ni l’espoir ni la crainte ne l’emporteront sur sa prudence de l’épaisseur d’un cheveu. »

Amelot suivit avec empressement cet avis, et d’après son ordre Pontoys et deux lanciers coururent en avant pour reconnaître la route et s’assurer de la situation de ceux qu’ils allaient secourir. « Et maintenant que nous sommes sur l’ancien pied, reprit le porte-bannière, dis-moi, cette belle dame n’aime-t-elle pas d’un véritable amour notre joli chevalier ?

— C’est une infâme calomnie ! » dit Amelot avec indignation, « elle ! la fiancée de son oncle ! je suis convaincu qu’elle aimerait mieux mourir que d’avoir une telle pensée, et notre maître aussi le préférerait. J’ai déjà remarqué en toi cette croyance hérétique, Genvil, et je t’ai prié de l’abjurer : tu sais que cet amour est impossible, car tu n’ignores pas qu’ils ne se sont presque jamais rencontrés.

— Comment le saurais-je, dit Genvil, et toi aussi ? veille-les d’aussi près que tu voudras : il passe bien de l’eau sous le moulin sans que Hal le meunier le sache. Ils correspondent, au moins ; ce fait, tu ne peux le nier.

— Certes, je le nie ! dit Amelot, ainsi que tout ce qui peut flétrir leur honneur.

— Alors, comment, au nom du ciel ! peut-il connaître si parfaitement tous ses mouvements, ainsi qu’il nous l’a prouvé ce matin même ?

— Je l’ignore, dit le page ; mais il y a des saints et des anges gardiens ; et si quelqu’un sur la terre mérite leur protection, c’est lady Éveline Berenger.

— Bien dit, monsieur le confident, » reprit Genvil en riant ; « mais un vieux troupier ne croit pas cela. Des saints et des anges ! oui, oui, il y a là-dessous des actions bien saintes, je vous le promets. »

Le page allait répondre avec colère, quand Stephen Pontoys accourut avec ses camarades : « Wenlock se défend bravement, s’écria-t-il, quoiqu’il soit assailli avec furie par ces paysans ! Les arbalétriers font bien leur devoir, et je ne doute pas qu’ils ne puissent tenir la place jusqu’à ce que nous arrivions, s’il vous plaît de marcher un peu plus vite. Ils ont attaqué les barrières, et il n’y a qu’un instant ils étaient près de les escalader, mais ils furent repoussés avec perte. »

La troupe bâta le pas avec toute la vitesse que permettait le bon ordre, et atteignit bientôt le sommet d’une petite éminence, au-dessous de laquelle se trouvait le village où Wenlock se défendait. L’air retentissait des cris des insurgés, qui, nombreux comme des abeilles, et animés par ce courage obstiné particulier aux Anglais, se pressaient comme des fourmis autour des barrières, et cherchaient à briser les palissades ou à les escalader, malgré une grêle de pierres et de flèches que les assiégeants leur jetaient et qui leur causaient beaucoup de perte, et malgré les épées et les haches des soldats, quand ils en venaient aux mains.

« Il est encore temps, il est encore temps ! » dit Amelot laissant tomber ses rênes et frappant ses mains avec joie ; « agite ton drapeau, Genvil, qu’il soit bien vu de Wenlock et des siens. Camarades, halte ! laissez respirer vos chevaux un moment. Écoutez, Genvil : si nous descendions par ce large sentier dans la prairie où sont les bestiaux ?…

— Bravo, mon jeune faucon ! » reprit Genvil, dont l’amour pour les combats, semblable à celui du cheval de guerre de Job, s’allumait à la vue des lances et au son de la trompette. « Nous aurons un bon terrain pour charger ces misérables.

— Quel nuage noir et épais forment ces scélérats ! dit Amelot ; mais nos lances y feront pénétrer le jour… Voyez, Genvil, les assiégés élèvent un signal pour nous montrer qu’ils nous ont vus.

— Un signal ! s’écria Genvil ; de par le ciel, c’est un drapeau blanc, un signe de reddition !

— De reddition ! ils ne doivent pas y songer quand nous avançons à leur secours, » reprit Amelot ; mais deux ou trois sons mélancoliques des trompettes des assiégés et une acclamation tumultueuse et foudroyante de la part des assiégeants rendit le fait incontestable.

« Voilà le panonceau de Wenlock à bas, dit Genvil, et les rustres entrent dans les barrières de tous côtés… Il y a eu ici ou lâcheté ou trahison : que faut-il faire ?

— Avancer sur eux, dit Amelot, reprendre la place et délivrer les prisonniers.

— Avancer, en vérité ! reprit le porte-bannière ; pas de la longueur d’un cheval, à mon avis… Chaque clou de notre cotte d’armes serait marqué par la pointe d’une flèche, avant que nous eussions descendu la colline à la vue d’une pareille multitude : ce serait une vraie folie.

— Cependant avancez un peu avec moi, dit le page ; peut-être trouverons-nous quelque sentier par lequel nous descendrons sans être aperçus. »

Effectivement ils avancèrent un peu pour reconnaître la colline, le page soutenant déjà la possibilité de descendre sans être aperçus au milieu de la confusion, quand Genvil répondit avec impatience : « Sans être aperçus !… Mais vous l’êtes déjà… voici un gaillard qui s’avance vers nous avec toute la vitesse de son cheval. »

Tandis qu’il parlait, un cavalier les joignit : c’était un gros et lourd paysan, vêtu d’une jaquette de toile de Frise ordinaire, d’un bonnet bleu qu’il avait eu peine à enfoncer sur une tête énorme couverte de cheveux roux, qui semblaient se hérisser pour le repousser. Ses mains étaient couvertes de sang, et il portait sur sa selle un sac de toile où l’on voyait de semblables taches. » Vous êtes de la troupe de Damien de Lacy, n’est-ce pas ? » dit le messager grossier ; et quand on lui eut répondu affirmativement, il continua avec la même courtoisie grossière : « Hob, le meunier de Twyford, salue Damien de Lacy, et, connaissant son intention de remédier au désordre des communes, Hob lui envoie le péage de sa mouture ; » et en disant ces mots il fit sortir du sac une tête d’homme et la tendit à Amelot.

« C’est la tête de Wenlock, dit Genvil : comme ses yeux sont fixes !

— Ils ne fixeront plus les filles à présent, dit le rustre ; je lui ai fait passer l’envie de faire du tapage.

— Toi !… » dit Amelot en reculant avec dégoût et indignation.

« Oui, moi-même, reprit le paysan ; je suis grand justicier des communes, faute d’un meilleur.

— Tu veux dire grand bourreau, reprit Genvil.

— Appelle-moi comme tu voudras, reprit le paysan ; vraiment il est bon que les hommes qui ont un état donnent l’exemple : je ne prierais aucun homme de faire ce que je ne serais pas prêt à faire moi-même. Il est aussi facile de pendre un homme que de dire : Pendez-le : nous ne voulons pas multiplier les places dans ce monde nouveau qui s’élève heureusement au sein de la vieille Angleterre.

— Misérable ! dit Amelot, reporte ton gage sanglant à ceux qui t’ont envoyé ; si tu n’étais pas venu avec confiance, je t’aurais cloué par terre avec ma lance : mais soyez sûrs qu’on tirera vengeance de votre cruauté… Allons, Genvil, retournons à notre troupe ; il n’est plus nécessaire de rester ici. »

Le paysan, qui s’était attendu à une réception bien différente, les regarda fixement pendant quelques moments, puis il replaça son trophée sanglant dans son sac, et retourna vers ceux qui l’avaient envoyé.

« Voilà ce qu’il arrive de se mêler des amourettes des autres, dit Genvil ; sire Damien se querellait toujours avec Wenlock pour ses intrigues avec la fille de ce meunier, et vous voyez qu’on le regarde comme le protecteur de cette révolte, et cela sera fort heureux si d’autres ne pensent pas de même… Je voudrais être quitte des peines que de pareils soupçons nous occasionneront peut-être ; oui, dussé-je donner mon meilleur cheval ; d’ailleurs le dur service d’aujourd’hui pourra bien me le tuer, et je voudrais que ce fût le plus grand malheur qui nous arrivât. »

Les soldats rentrèrent fatigués, découragés, au château de Garde-Douloureuse, et perdirent en route plusieurs de leurs cavaliers ; les uns restèrent derrière par la lassitude de leurs chevaux, les autres, saisissant l’occasion pour déserter, furent se joindre aux bandes d’insurgés et de pillards qui s’étaient rassemblés sur différents points, et dont une soldatesque effrénée venait augmenter le nombre.

À son retour, Amelot apprit que l’état de son maître était toujours très-inquiétant, et que lady Éveline, quoique épuisée de fatigue, n’avait pas voulu se reposer, mais attendait son arrivée avec impatience. On l’introduisit près d’elle, et, le cœur gros, il lui raconta le résultat infructueux de son expédition.

« Que les saints aient pitié de nous ! dit Éveline ; car on dirait vraiment qu’un fléau s’attache à moi, et s’étend sur tous ceux qui s’intéressent à mon bonheur. Du moment où ils cherchent à me servir, leurs vertus mêmes leur deviennent des pièges ; et ce qui en toute autre circonstance les conduirait à l’honneur, produit la ruine des amis d’Éveline Berenger.

— Ne craignez pas, milady, reprit Amelot ; il y a encore assez de soldats dans le camp de mon maître pour mettre à la raison ces perturbateurs de la paix publique. Je ne resterai que le temps nécessaire pour recevoir les ordres de sir Damien, je partirai demain, et j’emmènerai des forces suffisantes pour rétablir la tranquillité dans cette contrée.

— Hélas ! vous ne savez pas encore tout, reprit Éveline. Depuis que vous êtes parti, nous avons appris comme certain que, dès que les soldats de sir Damien ont su l’accident qui lui était arrivé ce matin, déjà mécontents de la vie inactive qu’ils ont menée dernièrement, et découragés par les malheurs et le bruit de la mort de leur chef, ils se sont dispersés. Néanmoins, prenez courage, Amelot ; cette maison est assez forte pour soutenir une tempête plus violente que celle qui probablement grondera sur nous ; et si tous les soldats abandonnent leur chef blessé et affligé, le devoir d’Éveline Berenger est de défendre et de protéger son libérateur. »





  1. Expression technique dans la chasse du sanglier. a. m.