Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XV

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 148-161).




CHAPITRE XV.

la légende saxonne.


Je vois une main que vous ne pouvez voir, qui me fait signe de partir ; j’entends une voix que vous ne pouvez entendre, qui me crie que je ne puis rester.
Mallet.


Lorsque Éveline ouvrit les yeux le lendemain, ce fut sans aucun souvenir de ce qui s’était passé la nuit. Elle promena ses regards autour de la chambre, où il n’y avait que quelques meubles grossiers, comme dans celles qui sont destinées aux domestiques, et dit à Rose en souriant : « Notre bonne parente exerce à bon marché l’ancienne hospitalité saxonne, au moins en fait de logements. J’aurais volontiers donné le souper somptueux d’hier pour obtenir un lit un peu plus mollet que celui-ci. Je sens mes membres aussi fatigués que si j’avais été sous les fléaux de la grange d’un franklin[1].

— Je suis bien aise de vous voir de si belle humeur, madame, » répondit Rose, évitant de lui rappeler les événements de la nuit. »

Gillian ne fut pas si scrupuleuse. « Votre Seigneurie, dit-elle, ou je me trompe fort, a couché cette nuit sur un meilleur lit que celui-ci, et il n’y a que vous et Rose Flammock qui sachiez pourquoi vous l’avez quitté. »

Si un regard pouvait tuer, celui que Rose lança à Gillian pour lui reprocher ce propos imprudent l’aurait mise en péril mortel. Son indiscrétion eut effectivement l’effet que la jeune Flamande avait redouté. Éveline parut d’abord surprise et confuse, puis petit à petit les souvenirs du passé se reproduisant à sa mémoire, elle croisa les mains, fixa les yeux à terre, parut fort agitée, et se mit à pleurer amèrement.

Rose la supplia de se calmer, et offrit d’aller chercher le vieux chapelain saxon de la famille pour lui administrer des consolations spirituelles, si sa douleur n’en voulait pas accepter d’autres.

« Non, ne l’appelez pas, » dit Éveline en relevant la tête et s’essuyant les yeux ; » j’ai déjà bien assez d’obligations aux Saxons ! Folle que j’étais d’espérer que cette femme insensible et dure aurait pitié de ma jeunesse, de mes malheurs récents, de mon état d’orpheline ! N’importe, je ne lui accorderai pas ce misérable triomphe sur le sang normand des Berenger ; je ne lui montrerai pas combien son inhumanité m’a fait souffrir. Mais, Rose, répondez-moi sans déguisement : quelque habitant de Baldringham a-t-il été témoin cette nuit de ma détresse ? »

Rose l’assura qu’elle avait été soignée exclusivement par ses propres femmes, c’est-à-dire, elle-même, Gillian, Blanche et Ternotte. Elle parut satisfaite de cette assurance. « Écoutez-moi toutes deux, dit-elle, et obéissez exactement à mes ordres, si vous m’aimez ou si vous me craignez. Ne dites pas un mot de ce qui s’est passé cette nuit : faites la même recommandation à mes deux autres femmes. Gillian et toi, ma chère Rose, aidez-moi à changer ces vêtements en désordre et à rajuster mes cheveux épars. C’est une pitoyable vengeance qu’elle a voulu exercer, parce que j’appartiens au sang normand : mais j’ai résolu de ne pas lui laisser apercevoir la plus légère trace des souffrances qu’elle m’a occasionnées. »

En parlant ainsi, ses yeux étincelaient d’une indignation qui sécha les larmes qui les remplissaient un moment auparavant. Rose vit ce changement avec un mélange de plaisir et de regret ; car elle y reconnut le faible dominant de sa maîtresse, qui, comme un enfant gâté accoutumé à la tendresse, à l’indulgence et à la soumission de tous ceux qui l’entouraient, ne savait pas supporter la contradiction, et s’irritait à la seule pensée qu’on pût lui manquer d’égards.

« Dieu sait, s’écria la fidèle suivante, que j’aimerais mieux étendre la main pour recevoir des gouttes de plomb fondu que de voir couler vos larmes, et cependant, ma chère maîtresse, je préférerais que vous fussiez à présent affligée plutôt qu’irritée. Cette vieille dame, à ce qu’il me semble, n’a agi que d’après quelques coutumes superstitieuses de sa famille, qui est en partie la vôtre. Son nom est respectable tant par son caractère que par ses biens ; et, persécutée comme vous l’êtes par ces Normands dont l’abbesse, votre parente, ne manquera pas de prendre le parti, j’avais espéré que vous auriez pu trouver asile et protection auprès de la dame de Baldringham.

— Jamais, Rose, jamais ! répondit Éveline. Vous ne savez pas, vous ne pouvez deviner ce qu’elle m’a fait souffrir en m’exposant au pouvoir de la magie et des démons. Tu l’as dit toi-même, et tu l’as dit avec vérité : les Saxons sont encore à moitié païens ; ils sont aussi étrangers aux vertus du christianisme qu’à la civilisation et à l’humanité.

— C’est vrai, dit Rose ; mais ce que je disais alors n’était que pour vous empêcher de vous exposer à un danger ; maintenant que ce danger est passé et loin de nous, j’en puis juger différemment.

— Ne parlez pas en leur faveur, Rose, » reprit Éveline irritée ; « jamais victime innocente ne fut offerte à l’autel d’un démon avec plus d’indifférence que cette parente de mon père n’en a montré en me sacrifiant, moi, orpheline, privée de mon appui naturel, de mon puissant protecteur ; je hais sa cruauté, je hais sa maison, je hais la pensée de tout ce qui m’est arrivé ici, de tout, Rose, excepté de ton incomparable fidélité, de ton courageux attachement. Va, ordonne à notre suite de monter sur-le-champ à cheval ; je veux partir à l’instant… Je ne veux pas m’habiller, » continua-t-elle, repoussant les soins que ses femmes voulaient donner à sa toilette, et qu’elle-même avait d’abord demandés… « cette cérémonie est inutile ; je ne m’arrêterai pas pour lui dire adieu. »

Au ton brusque et agité de sa maîtresse, Rose reconnut avec inquiétude un nouveau trait de son humeur irritable qui s’était d’abord exhalée en larmes et en crises nerveuses. Mais voyant que toute remontrance était inutile, elle donna les ordres nécessaires pour rassembler la suite, faire seller les chevaux et se préparer au départ, espérant qu’en s’éloignant du lieu où elle venait de recevoir un choc aussi terrible, Éveline reprendrait par degré son égalité ordinaire. En conséquence Gillian se mit à arranger les paquets de sa maîtresse, et tout le reste de la suite d’Éveline se prépara à un départ immédiat ; tout à coup, précédée de son intendant qui remplissait en quelque sorte les fonctions d’huissier de la chambre, appuyée sur sa confidente Berwine, et suivie de deux ou trois personnes des plus distinguées de sa maison, le mécontentement peint sur son front ridé mais encore majestueux, Ermengarde entra dans l’appartement.

Éveline, la main tremblante et mal assurée, les joues enflammées, et donnant d’autres signes d’agitation, faisait quelques paquets, quand sa parente entra dans l’appartement ; tout d’un coup, à la grande surprise de Rose, elle fit un violent effort sur elle-même, et réprimant son trouble, elle s’avança vers la dame de Baldringham avec une dignité aussi calme et aussi hautaine que celle de sa parente.

« Je viens vous souhaiter le bonjour, ma nièce, » dit Ermengarde avec hauteur ; cependant avec plus d’égard qu’elle ne semblait en avoir eu l’intention, tant le maintien d’Éveline lui en imposa ; « je vois qu’il vous a plu de changer la chambre qui vous avait été assignée conformément à une ancienne coutume de notre maison, pour habiter celle d’une domestique.

— En êtes-vous étonnée, madame, » demanda Éveline à son tour, « ou êtes-vous trompée dans votre attente en ne trouvant pas mon corps sans vie dans l’appartement que votre hospilalité et votre affection m’avaient fait préparer.

— Votre sommeil a donc été interrompu, » dit Ermengarde regardant fixement lady Éveline.

« Dès que je ne m’en plains pas, madame, le mal doit être considéré comme peu de chose ; ce qui est arrivé est passé, qu’il n’en soit plus question… mon intention n’est pas de vous importuner de ce récit.

— La dame au doigt sanglant n’aime pas le sang de l’étranger, » dit Ermengarde d’un ton de triomphe.

« Elle avait moins de sujet d’aimer celui des Saxons tant qu’elle fut sur la terre, dit Éveline, à moins que sa légende ne soit fausse sur ce point, et que votre maison, comme je le soupçonne fort, ne soit hantée, non par l’âme des morts qui ont souffert dans l’enceinte de ses murs, mais par ces esprits du mal que les descendants d’Hengist et d’Horsa servent, dit-on, encore en secret.

— Vous voulez plaisanter jeune fille, » dit Ermengarde avec dédain, ou si vous parlez sérieusement, le trait que vous avez lancé a manqué son but. Une maison qui reçut la bénédiction du bienheureux saint Dunstan et du saint roi confesseur n’est pas la demeure des esprits malins.

— La maison de Baldringham, reprit Éveline, ne peut être habitée par ceux qui redoutent ces mêmes esprits, et comme, avec humilité, je m’avoue du nombre, je vais dans un moment la laisser à la protection de saint Dunstan.

— Non pas avant d’avoir déjeuné, j’espère, dit lady Baldringham ; je me flatte que vous ne ferez pas une telle injure à mon âge et à la parenté qui nous unit.

— Pardonnez-moi, madame, répondit lady Éveline ; mais ceux qui ont éprouvé votre hospitalité pendant une nuit ne se sentent pas le besoin de déjeuner le matin… Rose, mes gens en finissent-ils enfin ? sont-ils rassemblés dans la cour, ou encore étendus sur leurs lits pour se dédommager d’avoir vu leur repos troublé cette nuit ? »

Rose lui annonça que sa suite était dans la cour et prête à partir. Alors faisant une profonde révérence, Éveline s’avança vers la porte, ce qu’elle ne pouvait faire sans passer devant sa parente. Ermengarde lui lança un regard furieux qui semblait indiquer que son âme était possédée d’une rage que le sang glacé et les traits éteints de l’extrême vieillesse ne pouvaient exprimer : elle leva même sa baguette d’ébène comme si elle eût voulu la frapper ; mais elle changea de dessein, et fit subitement place à Éveline qui passa sans dire un mot de plus. En descendant l’escalier qui conduit à la porte d’entrée, elle entendit la voix de sa tante qui, semblable à une vieille sibylle en fureur, appelait sur sa tête malheur et vengeance en châtiment de son insolence et de sa présomption.

« L’orgueil, s’écria-t-elle, va au-devant de sa ruine, et un esprit hautain annonce toujours une chute prochaine… Que celle qui méprise la maison de ses ancêtres prenne garde qu’une pierre ne se détache de ses murs pour l’écraser… celle qui se moque des cheveux blancs d’une parente ne verra jamais les siens argentés par l’âge… celle qui s’allie à un homme de guerre et de sang n’aura pas une fin paisible et calme. »

Se pressant pour échapper à ces prédictions sinistres, Éveline s’élança hors de la maison, monta sur son palefroi avec la précipitation d’une fugitive, et, entourée de ses gens alarmés, quoique sans en connaître la cause, elle se hâta d’entrer dans la forêt. Le vieux Raoul, qui connaissait parfaitement le pays, lui servait de guide.

Plus agitée qu’elle ne voulait se l’avouer en quittant l’habitation d’une proche parente, chargée de malédictions au lieu de bénédictions qu’elle en aurait dû recevoir, Éveline pressa sa marche jusqu’à ce que les grands chênes qui bordent la forêt lui eussent dérobé, par leurs larges branches, la vue de la fatale maison.

Le bruit du galop d’une troupe de cavalerie qu’on entendit bientôt annonça l’arrivée des soldats que le connétable avait laissés pour garder la maison, et qui, s’étant réunis de leurs différents postes, venaient rejoindre lady Éveline pour l’escorter sur la route de Gloucester, dont une grande partie traversait la forêt de Deane, qui occupait alors une étendue considérable, et qu’on a depuis presque abattue pour exploitation des mines. Les cavaliers se réunirent à la suite de lady Éveline ; leurs armures étincelaient aux rayons du soleil, les trompettes sonnaient, les chevaux hennissaient et caracolaient sous chaque cavalier qui cherchait à prendre l’attitude la plus convenable pour relever la beauté de l’animal, et signaler sa propre adresse, tandis que les lances ; auxquelles flottaient de longues banderoles, étaient agitées de toutes les manières qui pouvaient indiquer l’enthousiasme du courage et la vigueur de ces bras prêts à frapper. L’opinion qu’elle avait de la valeur et de l’esprit militaire de ses compatriotes les Normands, inspira à Éveline un sentiment mêlé de sécurité et d’orgueil qui servit à dissiper les sombres pensées et la fièvre nerveuse qui l’agitaient. Le soleil levant, le chant des oiseaux cachés dans les arbres, le mugissement des troupeaux qu’on menait aux pâturages, la vue d’une biche qui, avec son faon à côté d’elle, traversait quelque clairière de la forêt à la portée de nos voyageurs, tout contribuait à dissiper dans l’esprit d’Éveline l’effroi de ses visions nocturnes, et à calmer l’irritation et le ressentiment qui avaient agité son cœur à son départ de Baldringham. Elle laissa son palefroi ralentir le pas, et se rappelant le désordre que son départ précipité avait occasionné dans sa toilette, elle se mit à rajuster avec soin ses longs habits de cheval, et à rattacher sa chevelure. Rose vit la rougeur dont la colère avait enflammé ses joues, faire place à une teinte plus pâle mais plus calme. Elle vit l’expression de son regard devenir plus assurée pendant qu’elle contemplait avec une sorte de triomphe le cortège militaire dont elle était suivie, et elle excusa les réclamations enthousiastes de sa maîtresse à la louange des Normands, exclamations qui probablement dans tout autre moment lui eussent arraché une réplique.

« Nous voyageons en toute sûreté, dit Éveline, sous l’escorte des nobles et victorieux Normands. Leur généreuse colère est semblable à celle du lion qui détruit ou s’apaise tout d’un coup. Leur ardente affection ne connaît pas l’artifice. Rien de farouche ni de concentré ne se mêle à leur noble indignation ; aussi fidèles aux lois de la courtoisie qu’à celles de l’honneur guerrier, quand même il serait possible qu’on les surpassât dans le métier des armes (ce qui n’arrivera que lorsque le mont Plinlimmon sera arraché de sa base), ils seraient encore le premier de tous les peuples en politesse et en générosité.

— Si je ne vante pas leur mérite avec autant d’exaltation que si le même sang coulait dans mes veines, dit Rose, je n’en suis pas moins charmée de les voir autour de nous dans des bois qui, dit-on, offrent beaucoup de dangers ; j’avoue aussi que j’ai le cœur plus léger depuis que je ne vois plus cette antique maison où nous avons passé une nuit si désagréable, et dont le souvenir me sera toujours odieux. »

Éveline la regarda d’un air pénétrant : « Avoue la vérité, Rose ; tu donnerais volontiers ta plus belle robe pour savoir mon horrible aventure.

— C’est avouer seulement que je suis femme, répondit Rose ; mais quand je serais homme, je crois bien que la différence de sexe ne diminuerait pas beaucoup la curiosité.

— Tu ne fais pas parade des autres sentiments qui t’inspirent le désir de connaître mon sort, dit Éveline ; mais, chère Rose, ils ne te font pas moins d’honneur dans mon esprit. Crois-moi, tu sauras tout ; mais je crains de n’être pas encore en état de te le raconter.

— Quand ce sera votre bon plaisir, dit Rose ; et cependant il me semble qu’en renfermant dans votre sein un secret si terrible, le poids en sera plus insupportable. Vous pouvez compter sur mon silence comme sur celui de l’image sacrée au pied de laquelle nous déposons le secret de notre confession. D’ailleurs, en parlant de choses semblables, l’imagination s’y accoutume, et l’habitude de s’en occuper dissipe peu à peu toutes leurs terreurs.

— Tu as raison, ma prudente Rose, et assurément au milieu de cette troupe de braves, portée par mon bon palefroi Iseulte, comme une fleur sur son buisson, rafraîchie par le vent du matin, voyant la fleur s’entr’ouvrir, entendant les oiseaux gazouiller, et t’ayant à mon côté, ma fidèle Rose ; assurément, dis-je, je dois sentir que nul moment ne peut être plus favorable pour te communiquer ce que tu as droit de savoir… Eh bien oui ! tu sauras tout !… Tu connais sans doute ce que les Saxons de ce pays appellent un Barh-Gheist.

— Pardon, Milady, répondit Rose ; mais mon père m’a toujours défendu d’écouter de tels récits. Il disait que je verrais assez de mauvais esprits dans le monde, sans que mon imagination apprît à en former de fantastiques. J’ai entendu le mot de Barh-Gheist prononcé par Gillian et d’autres Saxons ; mais il ne renferme pour moi qu’une idée vague de terreur dont je n’ai jamais demandé ni reçu l’explication.

— Apprends donc, dit Éveline, que c’est un spectre représentant ordinairement l’image d’une personne morte qui, soit à cause d’un outrage commis sur elle pendant sa vie, soit parce qu’il se trouve quelque trésor caché, soit pour quelque autre motif, fréquente le même lieu de temps en temps, devient familier à ceux qui l’habitent, s’intéresse à leur sort, quelquefois pour leur bien, quelquefois pour leur malheur. Ainsi donc, le Barh-Gheist est parfois regardé comme le bon génie, parfois comme le démon vengeur attaché à des familles ou à des classes d’hommes particulières. Le sort de la famille de Baldringham (qui d’ailleurs ne jouit point d’un rang médiocre), est d’être sujette aux visites d’un être de ce genre.

— Puis-je demander la cause de ces visites (si toutefois elle est connue) ? » dit Rose, désirant profiter autant que possible de l’humeur communicative de la jeune châtelaine, qui pouvait fort bien n’être pas de longue durée.

« Je n’en connais la légende que très-imparfaitement, » dit Éveline, continuant avec un calme qui était le résultat de l’effort violent qu’elle avait fait pour vaincre son agitation ; » mais en général voici comment on la raconte : Baldrick, héros saxon, qui fut le premier possesseur de cette habitation, devint amoureux d’une belle Bretonne, qu’on disait descendue de ces druides dont les Gallois parlent tant, et qui avait la réputation de n’être pas étrangère aux arts magiques qu’ils mettaient en pratique lorsqu’ils offraient des sacrifices de victimes humaines au milieu de ces enceintes d’immenses pierres brutes, ou plutôt de fragments de roc vif dont tu as sans doute vu un grand nombre. Après plus de deux ans de mariage, Baldrick se dégoûta de sa femme au point de former la résolution cruelle de la faire mourir. Les uns disent qu’il soupçonnait sa fidélité, les autres que ce meurtre lui fut imposé par l’Église, qui la regardait comme coupable d’hérésie. Il y eut des gens qui prétendirent qu’il se débarrassa d’elle pour se procurer la liberté de contracter un mariage plus avantageux ; mais, quelle qu’en fût la cause, chacun s’accorde sur le résultat. Il envoya deux de ses cnithts, ou soldats, dans la maison de Baldringham, pour tuer l’infortunée Vanda, et leur ordonna de lui rapporter la bague qui n’avait pas quitté son doigt depuis le jour de leur mariage, en signe de l’accomplissement de ses ordres. Ces hommes obéirent avec la plus grande barbarie ; ils étranglèrent Vanda dans la chambre où j’ai couché, et sa main étant enflée au point qu’aucun effort ne put en tirer l’anneau, ils le prirent en lui coupant le doigt. Mais long-temps avant le retour de ces cruels assassins, l’ombre de Vanda avait apparu à son époux terrifié, et lui présentant sa main sanglante, lui avait appris d’une manière effrayante que ses ordres inhumains n’avaient été que trop bien exécutés. Poursuivi par cette ombre à la guerre et pendant la paix, dans les déserts, aux camps, à la cour, il en mourut de désespoir dans un pèlerinage qu’il fit à la terre sainte. Le Barh-Gheist ou spectre de Vanda assassinée devint si terrible dans la maison de Baldringham, que le secours de saint Dunstan lui-même suffit à peine pour mettre des bornes à ses visites. Ce fut alors que le bienheureux saint, après avoir réussi dans ses exorcismes, en expiation du crime de Baldrick, imposa à perpétuité une pénitence rigoureuse aux descendantes de la maison, jusqu’au troisième degré, qui les condamnait une fois dans leur vie, et avant d’atteindre leur vingt et unième année, à passer une nuit, seules, dans la chambre de la victime, et d’y réciter certaines prières, tant pour son repos que pour celui de l’âme souffrante de son meurtrier. Pendant cette nuit effrayante on croit généralement que l’esprit de cette malheureuse victime apparaît à celle qui accomplit cette pénitence, et lui donne quelque présage de bonne ou de mauvaise fortune. Si le sort lui est favorable, Vanda s’offre à elle sous un aspect riant, et la bénit d’une main blanche ; mais elle lui annonce des malheurs si elle lui présente la main dont son doigt fut séparé, en lui montrant un visage sévère, comme si elle étendait sur le rejeton de sa race son ressentiment de la barbarie de son mari. Quelquefois même elle parle. J’ai appris ces détails, il y a long-temps, d’une vieille Saxonne, la mère de Marjone ; c’était une ancienne femme de ma grand’mère, qui avait quitté la maison de Baldringham avec elle, quand elle s’en échappa pour suivre mon aïeul.

— Votre grand’mère s’est-elle prêtée à cette coutume, dit Rose, qui, n’en déplaise à saint Dunstan, me semble mettre l’humanité en rapport avec un être d’une nature équivoque.

— C’est ce que pensait mon aïeul, et il ne permit jamais à ma grand’mère de retourner dans la maison de Baldringham après son mariage. De là naquit la désunion entre lui et son fils, d’un côté, et les membres de cette famille de l’autre. Ils attribuèrent plusieurs malheurs, et principalement la perte de leurs héritiers mâles qui leur furent enlevés à cette époque, à ce que ma mère avait refusé l’hommage héréditaire à la dame au doigt sanglant.

— Et vous, ma chère maîtresse, qui saviez que cette affreuse coutume était conservée dans cette maison, comment avez-vous accepté l’invitation de lady Ermengarde ?

— Je ne sais comment répondre à cette question. D’abord je craignais que la mort fatale de mon père qui venait d’être tué par l’ennemi qu’il méprisait le plus (comme sa tante le lui avait prédit), ne fut le résultat du mépris qu’il avait marqué pour cette cérémonie ; d’ailleurs, j’espérais que si le danger vu de plus près me paraissait trop effrayant, la politesse et l’humanité ne permettraient pas qu’on me forçât de m’y soumettre. Vous savez de quelle manière ma cruelle parente a saisi cette occasion, et à quel point il me devint impossible, moi, fille de Berenger et héritière d’une partie de son courage, de m’échapper du piège où je m’étais jetée.

— Quant à moi, dit Rose, aucun égard pour le nom ou pour le rang ne m’eût décidée à me placer dans une situation où il eût suffi de craindre seulement une apparition, sans qu’il s’y mêlât des terreurs réelles, pour me punir de ma présomption. Mais, au nom du ciel, qu’avez-vous vu à cet horrible rendez-vous ?

— Oui, c’est là la question, » dit Éveline en portant la main à son front ; « comment ai-je pu voir ce qui m’est apparu distinctement, et conserver la faculté de penser et de réfléchir ? J’avais récité les prières prescrites pour le meurtrier et sa victime, et m’asseyant sur mon lit, je n’avais ôté que les vêtements qui pouvaient m’empêcher de dormir. J’étais parvenue à surmonter le premier choc que j’avais éprouvé en entrant dans la chambre mystérieuse, et j’espérais jouir, pendant la nuit, d’un sommeil aussi paisible que mes pensées étaient innocentes, mais je fus trompée dans cet espoir. Je ne puis dire combien il y avait de temps que je dormais, quand ma poitrine fut oppressée d’un poids extraordinaire, qui semblait étouffer ma voix, arrêter les battements de mon cœur, et m’empêcher de respirer. Lorsque j’ouvris les yeux pour découvrir la cause de cette horrible suffocation, je vis auprès de moi la figure de la Bretonne assassinée. Sa taille me parut d’une grandeur surnaturelle, et avait quelque chose d’aérien ; ses traits, d’une beauté majestueuse, portaient l’expression féroce de la vengeance satisfaite. Elle me présenta sa main mutilée, et fit sur moi le signe de la croix, comme si elle me dévouait à la destruction, tandis que d’une voix qui n’avait rien d’humain elle prononçait ces paroles :

Fiancée et veuve à la fois,
Avec un époux, fille encore,
Tu trahiras : et puis tu dois
Être délaissée à la voix
De celui même qui t’adore.

Alors le fantôme se pencha sur moi, et dirigea son doigt sanglant vers ma figure comme pour me toucher : la terreur me rendit la faculté dont elle m’avait d’abord privée ; je poussai un cri… la croisée de l’appartement s’ouvrit avec fracas, et… Mais à quoi bon vous raconter tout cela, Rose ? je vois clairement, à l’expression de vos yeux et au mouvement de vos lèvres, que vous me regardez comme un sot enfant effrayé d’un rêve ?

— Ne vous fâchez pas, ma chère maîtresse ! je crois à la vérité que la sorcière que nous appelons Mara[2] vous a visitée, et vous savez que les médecins ne la regardent pas comme un fantôme, mais comme créée par notre imagination, que quelques causes physiques ont troublée.

— Tu es bien savante, jeune fille, » dit Éveline avec un peu d’humeur ; « mais quand je t’assurerai que mon bon ange est venu à mon secours sous une forme humaine, qu’à son aspect le démon s’est évanoui… qu’il m’a transportée dans ses bras hors de cette chambre, pleine de terreurs, je pense qu’en bonne chrétienne tu ajouteras foi à mes paroles.

— En vérité, ma très-chère maîtresse, je ne le puis, répondit Rose ; et c’est même cet ange gardien qui me fait considérer tout cela comme un rêve. Une sentinelle normande, que j’ai appelée, est en effet venue à votre secours, et pénétrant de force dans votre appartement, vous a transportée dans celui où je vous ai reçue, inanimée et sans connaissance.

— Un soldat normand ! » s’écria Éveline en rougissant extrêmement ; « et à qui, jeune fille, avez-vous ordonné de pénétrer dans ma chambre à coucher ?

— Vos yeux étincellent de colère, madame ; mais cette colère est-elle raisonnable ? N’ai-je pas entendu vos cris d’angoisse, et était-ce dans un tel moment que je devais me laisser arrêter par le décorum ? Pas plus que si le château eût été en feu !

— Je vous demande encore une fois, Rose, » dit sa maîtresse d’une voix troublée, mais moins irritée que la première fois, « quel était ce soldat à qui vous avez dit d’entrer dans mon appartement.

— En vérité, je ne sais pas, lady, répondit Rose ; car, outre qu’il était enveloppé dans son manteau, je n’étais pas disposée à remarquer ses traits, quand même je les eusse vus à découvert ; mais je ne tarderai pas à savoir quel est ce cavalier ; et je vais m’en occuper, afin de lui donner la récompense promise, et de lui recommander le silence et la discrétion sur cette affaire.

— Informez-vous-en sur-le-champ, dit Eveline ; et si vous le découvrez parmi les soldats qui nous accompagnent, je penserai comme vous, et je conviendrai que l’imagination a eu la plus grande part à tout ce que j’ai souffert la nuit dernière. »

Rose frappa son palefroi, et, accompagnée de sa maîtresse, elle s’approcha de Philippe Guarine, l’écuyer du connétable, qui commandait alors la petite escorte : « Bon Guarine, dit-elle, j’ai parlé hier de ma fenêtre à une de vos sentinelles, et elle m’a rendu un petit service pour lequel je lui ai promis une récompense ; voulez-vous vous informer de cet homme, afin que j’acquitte ma promesse ?

— Vraiment ; et moi aussi je lui dois une récompense, belle damoiselle, reprit l’écuyer ; car si une de mes lances s’est approchée de la maison assez près pour pouvoir causer avec ceux qui étaient aux fenêtres, elle a transgressé les ordres précis de sa consigne.

— Bah ! il faut lui pardonner cela à cause de moi, dit Rose ; je gage que si je vous avais appelé vous-même, brave Guarine, j’aurais eu assez de pouvoir pour vous attirer sous mes fenêtres. »

Guarine se mit à rire en levant les épaules, « Il est vrai, dit-il, là où sont les femmes, la discipline est toujours en danger. »

Il alla prendre les renseignements nécessaires parmi sa troupe, et revint en assurant que ses soldats, en général et en particulier, niaient qu’ils se fussent approchés pendant la nuit précédente de la maison de lady Ermengarde.

« Tu vois, Rose… » dit Eveline à sa suivante avec un regard significatif.

« Les pauvres diables redoutent la sévérité de Guarine, dit Rose, et n’osent pas dire la vérité : j’aurai quelqu’un qui me viendra en particulier réclamer la récompense.

— Je voudrais avoir ce droit, damoiselle, dit Guarine ; quant à ces drôles que vous croyez si timides, ils ne sont que trop disposés à justifier leur désobéissance, quand même elle serait moins excusable que celle de cette nuit. D’ailleurs, je leur avais promis l’impunité… Avez-vous d’autres ordres à me donner ?

— Aucun, bon Guarine, dit Éveline ; mais recevez cette légère bagatelle pour donner du vin à vos soldats et les dédommager de cette triste nuit. Maintenant qu’il est parti, dis-moi, jeune fille, es-tu convaincue que la figure que tu as vue n’était pas terrestre ?

— Je dois en croire mes yeux et mes oreilles, madame, répondit Rose.

— Alors, laisse-moi le même privilège, dit Éveline ; mais crois-moi, mon libérateur (car je dois l’appeler ainsi) portait les traits de quelqu’un qui n’était ni ne pouvait être dans le voisinage de Baldringham… Dis-moi seulement une chose… que penses-tu de cette prédiction extraordinaire.

« Fiancée et veuve à la fois,
Avec un époux, fille encore.
Tu trahiras ; et puis tu dois
Être délaissée à la voix
De celui même qui t’adore ?

— Que vous pouvez être trahie, ma très-chère maîtresse, mais que vous ne trahirez jamais personne, » répondit Rose avec vivacité.

Éveline tendit la main à son amie, et pressant affectueusement celle de Rose, elle lui dit à voix basse, mais avec fermeté : « Je te remercie d’un jugement dont mon cœur me dit que je suis digne. »

Un nuage de poussière annonça l’approche du connétable de Chester et de sa suite ; sir William Herbert, avec plusieurs de ses voisins et de ses parents, vinrent présenter leurs respects à l’orpheline de Garde-Douloureuse, nom sous lequel Éveline était connue.

Éveline remarqua qu’en la saluant, de Lacy paraissait surpris et mécontent de la négligence de sa parure et de son équipage, négligence occasionnée par la précipitation de son départ de Baldringham. Elle fut aussi frappée de l’expression de sa physionomie, qui semblait dire : « Je ne dois pas être traité comme un personnage ordinaire, avec lequel on peut se dispenser d’attentions et d’égards. » Pour la première fois elle pensa que les traits du connétable, déjà dépourvus de grâce et de beauté, étaient formés pour exprimer avec énergie les passions violentes et que celle qui partagerait son nom et son rang devait se préparer à se soumettre aux volontés et aux désirs d’un maître arbitraire et absolu.

Mais le nuage qui avait obscurci le front du connétable disparut bientôt, et dans la conversation qu’il soutint avec Herbert et les autres chevaliers et gentilshommes qui vinrent le saluer et raccompagner à quelque distance, Éveline put admirer la supériorité de son jugement et de son élocution, et remarquer avec quelle attention et quelle déférence il était écouté par des hommes d’un haut rang et trop fiers pour reconnaître une prééminence qui n’aurait pas été fondée sur un mérite réel. L’estime d’une femme pour un homme dépend beaucoup de la réputation dont il jouit, et Éveline, lorsqu’elle fut rendue au couvent des Bénédictines de Gloucester, ne pouvait penser sans respect au guerrier renommé, au politique célèbre que ses talents élevaient au-dessus de ceux qui l’approchaient. « Sa femme, » pensa Éveline (qui n’était pas sans ambition), « en renonçant à trouver dans son mari ces qualités qui ont tant d’attraits pour la jeunesse, sera du moins généralement honorée et respectée, et, sans jouir d’une félicité romanesque, son sort sera tranquille et heureux.





  1. Nom qu’on donnait alors aux propriétaires qui faisaient valoir leurs terres.
  2. Éphialtes, ou le cauchemar. a. m.