Les Fiancés (Montémont)/Chapitre IX

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 89-98).




CHAPITRE IX.

l’arrivée des secours.


Ô nuit terrible ! dit-elle en pleurant ; ô nuit de triste présage ! quel que soit le présent, l’avenir est encore plus à redouter.
Sir Gilbert Elliot.


La fatigue qui avait accablé Flammock et le moine n’était point ressentie par les deux jeunes filles en proie à l’inquiétude. Elles restèrent les yeux attachés tantôt sur le paysage confondu dans l’obscurité, tantôt sur les astres répandant aux alentours une lumière incertaine ; il leur semblait, en examinant la voûte céleste, qu’elles pourraient y lire les événements que devait amener le jour suivant. La scène qui s’offrait à leurs regards était à la fois silencieuse et mélancolique. Les arbres et les champs, les coteaux et la plaine, n’étaient éclairés que par une lumière douteuse, tandis qu’à une distance considérable on pouvait distinguer, avec quelque difficulté cependant, un ou deux endroits où la rivière, presque cachée par ses bords et par des arbres, réfléchissait dans ses eaux l’image des étoiles et le pâle croissant de la lune. On entendait seulement le bruit sourd et mesuré des eaux, et de temps en temps le son harmonieux d’une harpe qui, entendue à plus d’un mille de distance, à l’heure paisible de la nuit, annonçait que quelque Gallois se livrait encore à son amusement favori. Ces chants sauvages, entendus de loin en loin, semblaient être la voix de quelque fantôme, et, rattaché à des pensées d’inimitié cruelle et inexorable, retentissaient aux oreilles d’Éveline comme des présages de guerre, de désastre, de captivité et de mort. Si quelques autres sons troublaient l’extrême tranquillité de la nuit, ils étaient causés par le pas inégal des sentinelles, ou par le cri des hiboux qui semblaient plaindre la chute prochaine des tourelles, alors éclairées par la lumière de la lune, et dans lesquelles ils avaient depuis long-temps fixé leur séjour.

Ce calme profond sembla peser comme un lourd fardeau sur le sein de la malheureuse Éveline ; la certitude des malheurs présents et la crainte de l’avenir l’affectèrent alors plus profondément que toutes les peines qu’elle avait ressenties pendant le tumulte, l’effusion de sang et la confusion du jour précédent. Elle se leva, s’assit de nouveau, erra çà et là sur la plate-forme, et enfin resta immobile comme une statue ; elle semblait, par cette continuelle mobilité, éloigner les pensées de crainte et d’infortune qui l’assiégeaient.

Enfin, regardant le moine et le Flamand dormant profondément sous les créneaux, elle ne put rester plus long-temps sans rompre le silence : « Les hommes sont heureux, dit-elle, ma chère Rose ; leurs pensées inquiètes et sombres sont chassées par le travail fatigant auquel ils se livrent, ou bien elles se trouvent noyées dans l’espèce d’insensibilité qui le suit. Sans doute ils sont exposés à recevoir des blessures ou la mort ; mais nous, nous éprouvons dans l’esprit une angoisse plus cruelle, que le corps n’a point à redouter ; et le sentiment de nos fortunes présentes, et la crainte de notre misère actuelle sont certainement une agonie plus affreuse que celle qui termine tout à la fois nos destinées.

— Ne vous laissez pas abattre à ce point, ma noble maîtresse, dit Rose ; soyez plutôt ce que vous étiez hier, soignant les blessés, les vieillards, tout le monde enfin, excepté vous-même ; exposant aux flèches nombreuses des Gallois, pour encourager les soldats, des jours qui nous sont si chers ; tandis que moi, ô honte ! je ne faisais que trembler, pleurer et gémir ; et il fallait que je fisse usage de tout le peu d’esprit dont je suis douée, pour ne pas jeter des cris sauvages tels que ceux des Gallois, et ne pas sangloter et me plaindre comme tous ceux des nôtres qui tombaient autour de moi.

— Hélas ! Rose, répondit Éveline, vos plaintes étaient exagérées : n’avez-vous pas un père pour combattre et veiller pour vous ? mais le mien, mon noble, mon respectable père est couché là-bas sur ce champ de bataille, et il ne me reste plus aujourd’hui qu’à honorer sa mémoire dans toutes les actions de ma vie. Tous mes instants sont à moi : je pourrai donc penser à lui et pleurer à jamais son trépas. »

En disant ces mots, dominée par le douloureux sentiment d’amour filial qu’elle avait si long-temps réprimé, elle se laissa tomber sur la banquette qui s’étendait le long du parapet crénelé de la plate-forme, prononçant à voix basse ces tristes paroles : « Hélas ! je ne le reverrai donc plus ! » Et elle s’abandonna alors à tout ce que la douleur a de plus déchirant. Sans le savoir, elle porta la main sur l’arme dont elle avait fait usage pour remplacer le soldat endormi, et elle s’en servit pour appuyer son front, tandis que des larmes, qui pour la première fois la soulageaient alors, coulaient de ses yeux par torrents ; ses sanglots devinrent si convulsifs, que Rose craignit qu’elle ne succombât à sa douleur. L’affection et la sympathie qui l’attachaient à sa maîtresse lui inspirèrent le parti le plus convenable à la position d’Éveline. Elle ne chercha point à arrêter dans son cours la douleur à laquelle la fille de Raymond était en proie ; mais elle s’assit à ses côtés, et, saisissant la main immobile qui était près d’elle, elle la pressa alternativement sur ses lèvres, sur son sein et sur son front, la couvrit tantôt de baisers, tantôt de larmes. Après ces marques de la sympathie la plus humble et la plus respectueuse, elle attendit un instant propice pour lui offrir les seules consolations qu’elle pût trouver dans son cœur ; et son silence était tel, que la pâle clarté tombant sur ces deux femmes jeunes et belles semblait plutôt éclairer un groupe, ouvrage d’un sculpteur de génie, que des êtres doués d’existence, dont les yeux répandaient des larmes et dont le cœur palpitait encore. À une distance peu éloignée, l’armure éclatante du Flamand et le vêtement obscur du père Aldrovand, tous deux couchés sur un banc de pierre, auraient pu représenter les corps de ceux dont les figures principales déploraient la mort.

Cet accès de douleur ayant duré quelques instants, les chagrins d’Éveline semblèrent prendre un caractère plus paisible ; ses sanglots convulsifs se changèrent en soupirs sourds et profonds ; et ses larmes qui coulaient encore devinrent plus douces et moins violentes. Sa fidèle compagne, profitant de ces pacifiques symptômes, essaya doucement de lui ôter des mains la pique qu’elle avait saisie. « Que je sois sentinelle aussi pendant quelque temps, dit Rose ; ma chère maîtresse, je crierai au moins plus fort que vous en cas de danger. » Parlant ainsi, elle osa baiser une de ses joues et lui passer les bras autour du cou ; mais Éveline ne répondit que par de muettes caresses aux marques d’attachement que lui prodiguait sa fidèle compagne, et aux efforts qu’elle faisait pour favoriser son repos. Elles restèrent pendant quelques minutes silencieuses et dans la même posture, Éveline comme un frêle peuplier battu par l’aquilon, et Rose, qui la tenait enlacée dans ses bras, comme un chèvrefeuille qui s’attache au tronc son unique soutien.

Enfin Rose sentit sa jeune maîtresse frissonner au milieu des caresses qu’elle lui prodiguait ; et Éveline, en lui serrant le bras, lui dit : « Rose, n’entends-tu rien ?

— Non, rien que le cri du hibou, » répondit la jeune fille avec crainte.

« J’ai entendu, j’ai cru entendre un bruit éloigné, dit Éveline. Écoutez, je l’entends encore. Rose, regardez du haut des créneaux tandis que j’éveillerai le moine et votre père.

— Ma chère maîtresse, dit la jeune fille, en vérité je n’ose. Quel peut être ce bruit qui n’est entendu que de vous ? Le murmure de la rivière cause toute votre erreur.

— Je ne voudrais pas troubler le château, » dit Éveline après un moment de silence, « ni même interrompre, sur un simple soupçon, le sommeil dont ton père a tant de besoin. Mais écoute, je l’entends encore ; et il me semble bien différent de celui des eaux. Le son que je distingue est tremblant, et semble se mêler avec un tintement semblable à celui que produisent les armuriers ou les serruriers en frappant sur leurs enclumes. »

Sur ces entrefaites. Rose était montée au-dessus des créneaux, et rejetant en arrière les tresses de ses beaux cheveux, elle avait mis une de ses mains derrière son oreille afin de recueillir le son éloigné. « Je l’entends, s’écria-t-elle, et il augmente sensiblement ; au nom du ciel, éveillez-les sans plus attendre ! »

Éveline s’empressa de pousser les dormeurs du bois de sa lance, et comme ils se relevaient à la hâte, elle leur dit à voix basse et avec prudence : « Aux armes, les Gallois nous attaquent ! »

— Qui ! s’écria Flammock ; les Gallois ! où sont-ils ?

— Prêtez l’oreille, et vous les entendrez préparer leurs armes, répondit Éveline.

— Milady, ce bruit est purement imaginaire, » dit le Flamand, dont les organes étaient aussi lourds que le caractère ; « je voudrais ne pas m’être endormi, puisque je devais être sitôt éveillé.

— Mais écoutez, bon Flammock, le bruit que j’entends vient du nord-est.

— Les Gallois ne sont pas campés de ce côté, milady, dit Wilkin ; et ils ne portent pas d’armures.

— Je l’entends, je l’entends, » s’écria le moine qui écoutait depuis son réveil. « Gloire pour toujours à saint Benoît. Notre-Dame de Garde-Douloureuse a eu pitié de ses serviteurs. Certes ce sont des pas de chevaux, je distingue un froissement d’armures, les chevaliers des frontières viennent à notre secours ; kyrie eleison ! »

— J’entends aussi quelque chose, dit Flammock, semblable au bruit sourd que produisait la mer quand elle se fraya un passage dans la boutique de mon voisin Klinkerman, poussant l’un contre l’autre ses pots et ses casseroles. Mais ce serait une funeste erreur, bon père, de prendre des ennemis pour des amis. Nous ferons donc mieux de réveiller nos gens.

— À quoi penses-tu, de me parler de pots et de casseroles ? dit le prêtre. Je ne connaîtrais pas le bruit que fait un corps de cavalerie, et le son causé par le froissement des cottes de mailles, moi qui, pendant vingt ans, fus écuyer du comte Étienne Mauleverer ! Quoi qu’il en soit, rassemble tes hommes sur les remparts, que les plus braves descendent sous mes ordres dans la cour du château, et nous pourrons seconder par une sortie les efforts de nos alliés.

— Je ne serai pas assez téméraire pour recourir à ce moyen, murmura le Flamand ; mais si vous le voulez, courons sur les remparts, le moment est propice. Mais surtout, sire prêtre, que vos Normands et vos Anglais observent le silence, sans quoi leur joie bruyante et sans frein éveillerait le camp gallois, et les préparerait à recevoir d’importants visiteurs. »

Le moine mit un doigt sur sa bouche en signe d’intelligence, et ils se séparèrent pour aller éveiller les défenseurs du château. Bientôt on entendit de toutes parts les soldats se tendant à leurs postes, mais avec une disposition d’esprit tout autre que lorsqu’ils les avaient quittés. On mit tout en usage pour empêcher le bruit, et les assiégés se trouvèrent sur les remparts au milieu du plus profond silence ; immobiles et respirant à peine, ils attendaient l’arrivée des troupes qui s’avançaient avec rapidité pour les secourir.

On ne pouvait plus avoir aucun doute sur la nature des sons qui troublaient le silence de cette nuit ; ils n’étaient point causés par le murmure de la rivière ou par le roulement sourd d’un tonnerre lointain, mais bien par un froissement d’armures et par le bruit monotone d’un corps de cavalerie. La prolongation des sons, leur force, et la direction d’où ils semblaient partir, annonçaient aux assiégés que plusieurs corps considérables de cavalerie s’avançaient à leur secours. Mais bientôt ce bruit imposant cessa, comme si la terre qui portait ces escadrons armés les eût tout à coup dévorés, ou qu’elle eût cessé de répéter le bruit de leur marche. Les assiégés conclurent de ce silence que leurs alliés avaient fait une halte pour reposer leurs chevaux, examiner la position de l’ennemi, et arrêter un ordre d’attaque. Cependant cette pause ne fut que momentanée.

Les Bretons, si alertes pour surprendre leurs ennemis, s’exposaient eux-mêmes, dans bien des occasions, à se laisser surprendre. Leurs soldats étaient indisciplinés, les chefs négligeaient quelquefois de placer des sentinelles. D’ailleurs les fourrageurs et les troupes légères qui avaient battu la plaine le jour précédent avaient apporté des nouvelles qui les avaient bercés d’une sécurité fatale. Leur camp était donc très-mal gardé ; ils avaient même négligé les règles les plus indispensables de l’art militaire, et n’avaient établi, en avant du corps principal, ni avant-postes, ni patrouilles. Aussi la cavalerie des lords des frontières, malgré le bruit qu’occasionnait sa marche, s’était approchée fort près du camp breton, sans y causer la plus légère alarme. Mais tandis qu’ils divisaient leurs forces en colonnes séparées pour commencer l’attaque, un bruit terrible et toujours croissant annonça qu’ils étaient enfin avertis du danger. Les cris aigus et discordants au moyen desquels ils s’efforçaient d’assembler leurs soldats, chacun sous la bannière de son chef, retentissaient au milieu des airs. Mais à ces cris, « aux armes ! » succédèrent bientôt des cris d’épouvante et d’horreur, quand la cavalerie bardée de fer et pesamment armée des Anglo-Normands eut exécuté une charge au milieu de leur camp surpris et sans défense.

Cependant, quelque contraire que la fortune se montrât, les descendants des anciens Bretons ne s’en défendirent pas moins avec courage, et ne renoncèrent point à cet honneur héréditaire d’être appelés les hommes les plus braves. Les acclamations qu’ils faisaient entendre en défiant leurs ennemis, et en leur résistant, s’élevaient au-dessus des gémissements des blessés, des cris des vainqueurs et du tumulte général et horrible de cette bataille nocturne. Ce ne fut que lorsque le jour commença à poindre que le massacre et la défaite des forces de Gwenwyn devinrent complets, et que les troupes de Hugues Lacy, dans l’exaltation de la victoire, poussèrent aux cieux des cris de triomphe.

Cependant les assiégés, si l’on peut encore les appeler ainsi, regardant du haut des tours la campagne qui s’offrait à leurs regards, n’apercevaient plus que des hommes se dérobant par la fuite à la mort dont on les menaçait, et des vainqueurs poursuivant sans relâche des ennemis défaits. Le chef gallois avait permis à ses troupes de camper de l’autre côté de la rivière, pensant qu’elles y seraient en parfaite sécurité ; mais cette circonstance ne servit qu’à rendre leur déroute plus fatale. Le seul passage qui s’offrît aux Gallois pour traverser la rivière fut bientôt complètement rempli de fugitifs, dont les plus lents se virent exposés au glaive des Normands victorieux. Quelques-uns d’entre eux se précipitèrent dans les flots, avec l’espérance bien précaire de gagner l’autre bord à la nage ; mais ils périrent presque tous, brisés sur les rochers, ou entraînés par le courant, à l’exception de quelques-uns pleins de force et d’adresse. D’autres, plus heureux, s’échappèrent en traversant des gués obscurs et inconnus ; plusieurs se dispersèrent par bandes peu considérables, s’enfuyant vers le château, en proie au plus affreux désespoir, comme si la forteresse qui les avait repoussés lorsqu’ils étaient victorieux pouvait leur servir d’asile au milieu de leur défaite. D’autres enfin erraient, saisis de terreur, au milieu de la plaine, ne sachant où ils dirigeaient leurs pas, et n’ayant d’autre but que de se dérober à un danger immédiat et pressant.

Les Normands, divisés par petites troupes, poursuivaient leurs ennemis et les massacraient à loisir. La bannière de Hugo de Lacy, point de ralliement pour les vainqueurs, flottait sur une élévation ou Gwenwyn avait peu auparavant planté son étendard. Le baron était entouré d’une troupe nombreuse d’infanterie et de cavalerie, qui, sous aucun prétexte, ne pouvait s’éloigner de lui.

Comme nous l’avons déjà dit, le reste de l’armée victorieuse poursuivait les fuyards en poussant des cris de triomphe et de vengeance, qui retentissaient jusqu’aux remparts, et auxquels les assiégés répondaient en s’écriant : « Saint Édouard, saint Denis, frappez ! tuez ! Point de quartier pour ces misérables Gallois ; pensez à Raymond Berenger !

Les soldats de la garnison répondaient à ces cris de vengeance et de victoire, et lançaient une grêle de traits à ceux des fugitifs qui, poursuivis de trop près, s’approchaient des remparts. Ils eussent désiré faire une sortie pour ajouter encore à la défaite des Gallois ; mais des communications se trouvant ouvertes avec le connétable de Chester, Wilkin Flammock se regarda, ainsi que la garnison, comme soumis aux ordres de cet illustre chef : aussi refusa-t-il d’écouter les pressantes sollicitations du père Aldrovand, qui, malgré son caractère sacerdotal, eût volontiers pris le commandement de la sortie qu’il avait proposée.

Le carnage cessa enfin : des cors sonnèrent la retraite, et les chevaliers s’arrêtèrent dans la plaine pour rassembler leurs vassaux, les réunir sous leurs bannières, et les reconduire lentement vers l’étendard du général en chef, autour duquel le corps principal devait s’assembler de nouveau, comme les nuages qui s’approchent du soleil du soir ; comparaison bizarre, mais qui, cependant, n’est pas dénuée de justesse, si l’on songe aux rayons jaunes et éblouissants qui partaient de ces noirs bataillons couverts d’armures bien polies.

Alors la cavalerie normande abandonna la plaine, où il ne resta plus que les cadavres des Gallois massacrés. Peu après, on vit revenir les bandes qui avaient poursuivi l’ennemi à une plus grande distance ; elles chassaient devant elles, ou traînaient à leur suite de malheureux captifs abattus qu’elles avaient épargnés, après avoir assouvi leur soif du sang.

Désirant attirer l’attention de ses libérateurs, Wilkin Flammock fit déployer toutes les bannières du château, aux acclamations générales de ceux qui l’avaient défendu. L’armée de Lacy répondit à ces témoignages d’allégresse par des cris universels de joie qui retentirent à une telle distance, qu’ils épouvantèrent ceux des Gallois qui, déjà éloignés du funeste champ de bataille, s’étaient arrêtés pour prendre quelque repos.

Après avoir échangé ce salut, un cavalier, sortant des rangs de l’armée du connétable, s’avança vers le château ; on remarquait, quoique ce fût à une grande distance, que l’inconnu gouvernait son cheval avec une adresse et une grâce peu communes ; Il arriva bientôt près du pont-levis qu’on s’empressa de baisser ; Wilkin Flammock et le moine (car celui-ci s’associait le plus possible à tous ses actes d’autorité) se hâtèrent de quitter les remparts pour aller recevoir l’envoyé de leur libérateur. Ils arrivèrent près de lui au moment où il descendait de son cheval noir, couvert de sang et d’écume, et encore tout haletant par suite des fatigues de la soirée ; mais, répondant à la main caressante de son jeune maître, il baissait la tête, agitait son caparaçon d’acier, et par des hennissements annonçait son amour insatiable pour les combats. Le regard perçant du jeune homme portait aussi les marques d’un courage indomptable que les fatigues récentes qu’il venait d’éprouver ne semblaient point abattre. Son casque se trouvant suspendu à l’arçon de la selle, on pouvait apercevoir son air noble et martial, la fraîcheur de son teint, et les beaux cheveux châtains qui retombaient en boucles sur ses joues. Quoique son armure eût une forme massive, ses mouvements avaient tant d’aise et d’élasticité, qu’on eût pu croire qu’il portait un costume élégant et non un incommode fardeau. Un manteau orné de fourrures n’eût pas plus ajouté à ses grâces que le pesant haubert, qui ne semblait en rien gêner ses gracieux mouvements. Cependant il paraissait si jeune, que le duvet dont sa lèvre supérieure était couverte annonçait qu’il avait à peine atteint l’âge viril. Les femmes, qui se précipitaient dans la cour pour apercevoir le premier envoyé de leurs libérateurs, ne pouvaient s’empêcher de louer sa beauté, tout en rendant hommage à sa valeur. Une d’elles, encore jolie quoique sur l’âge, connue surtout par l’élégance de sa coiffe, et par le soin qu’elle mettait à adapter à une jambe bien prise un bas d’écarlate, s’approcha du jeune écuyer plus près que toutes les autres, et augmenta la rougeur qui couvrait ses joues, en s’écriant que Notre-Dame de Garde-Douloureuse leur avait envoyé la nouvelle de leur délivrance par un ange pris dans son sanctuaire. Ce discours, quoiqu’il parût peu convenable au père Aldrovand, fut reçu de la part des autres femmes avec de telles acclamations, qu’elles embarrassèrent beaucoup la modestie du jeune homme.

« Paix ! dit Wilkin Flammock ; comment, femmes, vous osez manquer de respect ! n’avez-vous donc jamais vu de jeune gentilhomme, pour voler autour de celui-ci comme des abeilles autour d’un rayon ? Retirez-vous, vous dis-je, afin que nous puissions connaître les ordres du noble lord de Lacy.

— Je ne puis les remettre, dit le jeune homme, qu’à la très-noble demoiselle Éveline Berenger, si je puis être jugé digne de l’honneur d’être admis en sa présence.

— Si vous êtes digne de cet honneur ! » dit la même dame qui, peu auparavant, avait exprimé son admiration d’une manière si énergique ; « sans doute, sans doute ; je soutiens même que vous méritez toutes les autres faveurs qu’une dame peut accorder.

— Vous tairez-vous donc ! » dit le moine au moment même où Wilkin, faisant traverser la cour au jeune chevalier, s’écriait : « Prenez garde à la cage, dame Gillian.

— Qu’on ait soin de mon noble coursier, » dit le gentilhomme, remettant la bride entre les mains d’un valet ; de cette manière, il se débarrassa d’une partie des femmes qui le suivaient, et dont quelques-unes se mirent à caresser et à vanter le coursier, autant qu’elles avaient vanté et caressé le maître ; quelques autres, dans l’enthousiasme de leur joie, pouvaient à peine s’abstenir de baiser les étriers et tout ce qui composait l’équipage du cheval.

Mais dame Gillian ne suivit point l’exemple de ses compagnes, elle continua ses colloques. Elle répéta le mot de cage jusqu’à ce que le Flamand ne pût l’entendre, et ses reproches devinrent alors plus acerbes. « Et pourquoi donc la cage, dites-moi, sir Wilkin Butterfirken ? vous voudriez, je crois, boucher une bouche anglaise avec une nappe de Flandre ! Oui-da, mon cousin le tisserand ! Et encore une fois, pourquoi la cage, je vous prie ? Serait-ce parce que ma jeune maîtresse est belle, et que le jeune écuyer est plein de grâces et de courage, sauf sa barbe qui est encore à pousser ? N’avons-nous pas des yeux, n’avons-nous pas une langue ?

— En vérité, dame Gillian, ce serait vous faire injure que d’en douter, » dit la nourrice d’Éveline, qui se tenait alors auprès d’elle ; « mais je vous en prie, par égard pour le sexe auquel vous appartenez, retenez-la maintenant.

— Que signifie ceci, mistress Marguerite, répliqua l’incorrigible Gillian ; pourquoi ce ton d’autorité ? Serait-ce parce que vous berciez, il y a quinze ans, notre jeune lady sur vos genoux ? Sachez que le chat trouvera toujours bien le chemin de la crème, quand même on la mettrait sur le giron d’une abbesse.

— Femme, rentre au logis, » s’écria son mari, le vieux piqueur, fatigué d’entendre son épouse donner ainsi des preuves publiques de sa loquacité : » rentre au logis, ou je t’inflige une correction. Le bon père et Flammock ne savent vraiment que penser de ton impudence.

— Comment ! répliqua dame Gillian, si deux sots s’étonnent de mes observations, est-il donc nécessaire que vous fassiez le troisième ? »

Ici les spectateurs firent entendre un rire général et prolongé aux dépens du vieux mari, qui se retira prudemment avec sa femme, sans essayer de continuer une guerre de langue dans laquelle celle-ci avait fait preuve d’une supériorité bien prononcée.

L’inconstance de l’esprit humain est telle, surtout dans les basses classes de la société, que cette querelle conjugale excita des transports de gaieté chez des gens qui, exposés peu auparavant au danger le plus imminent, avaient été près de se livrer à toutes les horreurs du désespoir.