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Causeries, deuxième série/Les Esprits et les Dupes

Hachette (2p. 244-259).

LES ESPRITS ET LES DUPES

« La guerre au destin désormais, c’est la guerre régulière, la guerre savante.

« Les forces dont la société dispose sont éprouvées, classées ; chaque corps spécial de l’armée du progrès a pris son rang de combat.

« Les écrivains, les journalistes, les explorateurs, les émigrants sont lancés en avant en éclaireurs.

« Les géomètres, les mécaniciens, les astronomes, les géologues, les géographes, les physiciens, les naturalistes, les physiologistes, étudient le terrain, tracent les plans, forgent les armes et les engins puissants que le gros de l’armée met en œuvre.

« Ingénieurs, constructeurs, laboureurs, fabricants, commerçants, ouvriers-maîtres et contremaîtres des divers corps d’état, banquiers, administrateurs, se groupent, développent, combinent leurs masses et s’avancent en bon ordre. Sur le flanc, et comme s’ils remplissaient le rôle des tambours et des clairons, les romanciers, les poëtes, les artistes animent les combattants par leurs récits et leurs chants. Les archéologues, les linguistes, les historiens se tiennent à l’arrière-garde pour réduire les contradictions et les résistances du passé que l’armée du progrès franchit sans s’y arrêter, certaine que ses conquêtes futures feront rentrer sous sa loi tout ce qu’elle laisse en arrière.

« Voilà le spectacle magnifique que présente notre époque ! »

Ami lecteur, ce n’est pas moi, et je le regrette, qui ai exprimé en style si noble une si belle pensée. C’est M. Charles Duveyrier, un général de l’armée, où je sers tantôt à l’avant-garde, tantôt à l’arrière-garde, tirailleur, éclaireur, enfant perdu, clairon, toujours simple soldat et content de porter l’épaulette de laine, mais fermement résolu à ne jamais me perdre dans la foule honteuse des traînards.

Les paroles que j’ai citées en commençant (comme les prédicateurs du vieux monde citaient un texte d’Évangile) ont été prononcées dans une conférence de la Société polytechnique. L’auteur les a publiées depuis peu dans une brochure de 160 pages in-8o qui doit être à la veille, sinon au lendemain de sa troisième édition[1].

Je comptais m’étendre aujourd’hui sur ce modeste et puissant ouvrage d’un de nos grands hommes de bien. J’en voulais exprimer la quintessence au profit des lecteurs intelligents de l’Opinion nationale et de notre public progressif entre tous. Aux grandes vérités esquissées à larges traits par M. Charles Duveyrier, je voulais ajouter quelques observations de détail, car l’auteur n’a pas tout dit. Il n’a pas expliqué, par exemple, pourquoi cette brochure, destinée à passer par les mains les plus laborieuses et séjourner dans les poches du prolétaire comme un vade mecum, est devenue, malgré l’auteur et au préjudice certain de l’idée, un quasi volume de 160 pages in-8o.

Il faut, bon gré mal gré, que j’ajourne cette étude, et si vous êtes curieux de savoir pourquoi, je vous le dirai en continuant à ma manière la métaphore de cet honorable et vaillant M. Charles Duveyrier.

Lorsqu’une armée victorieuse traverse, musique en tête et drapeaux déployés, les rues d’une ville conquise, elle entend sur sa route une série de petites détonations honteuses, et l’on voit, çà et là, un soldat tomber dans les rangs. C’est l’ennemi qui s’est caché dans les caves et qui tire par les soupiraux. Au bout de quelque temps, les vainqueurs se fâchent d’un tel procédé. Quelques hommes de bonne volonté font halte, épient le premier nuage de fumée, et se mettent à tirer dans les caves suspectes.

Si quelques bonnes âmes étaient tentées de croire que l’on fait trop d’honneur à trois banquistes américains en les fusillant dans leur cave pour attentat contre la marche triomphale de la civilisation, je répondrais ceci :

Le spiritisme est une maladie secrète de notre temps, et une maladie singulièrement contagieuse. Tous ces jongleurs en chambre qui font tourner les tables, qui font écrire les crayons, qui font sonner les clochettes, qui font retentir un toc-toc mystérieux dans les planchers et les plafonds, acquièrent sur les esprits faibles une autorité supérieure à celle du bon sens.

Ils ne dictent pas seulement des niaiseries inoffensives, signées Descartes, Lazare ou Platon ; ils dictent des testaments qui dépouillent l’héritier légitime au profit des filous ou de leurs associés. Ces jongleurs font entrer le désordre et l’injustice dans les familles, ils ne se bornent pas à obscurcir les lumières de la raison ; ils étouffent aussi les sentiments naturels. Si je ne craignais pas de violer le secret des affaires privées, je nommerais ici des héritiers dépossédés par la haute influence des esprits, des filles séparées brutalement de l’homme qu’elles avaient choisi, et tout cela sur l’ordre d’un médium crasseux et cupide.

Nous avons vu tout récemment en Cour d’assises un ignoble mendiant qui avait paralysé la fille d’un honnête cultivateur en lui faisant croire à je ne sais quel pouvoir mystérieux. Les femmes un peu nerveuses sont faciles à dompter par le premier scélérat qui en impose à leur imagination. Elles se laissent fasciner et tombent dans une sorte de catalepsie dont ils abusent à plaisir. Il est sûr et certain qu’elles riraient au nez de ces drôles si l’on avait pris soin de fortifier leur bon sens contre les farces du surnaturel.

On estime qu’à Paris, sur une population d’environ deux millions, cinquante mille individus sont plus ou moins dominés par le somnanbulisme et par le spiritisme. Je les réunis à dessein parce que ces deux exploitations, fondées sur la même absurdité (l’existence des âmes hors du corps), tondent le même troupeau de dupes.

Ce qu’il est moins facile de déterminer exactement, c’est le nombre des fortunes qui se sont fondues à la Bourse, aux loteries et ailleurs, sur la foi des médiums, des somnambules, des devins, des cartomanciens, des interprètes de songes. Le calcul de probabilités, ce chef-d’œuvre de l’esprit humain, est nul et non avenu pour les sujets du pape qui consultent le Libro de Sogni avant de risquer onze sous à la loterie, et pour les citoyens français, qui achètent du Séville-Xérès ou du Crédit foncier selon la carte qui tourne ou le toc-toc des esprits invisibles.

Si la superstition du merveilleux ne ruinait que des portières et des gardes-malades, elle mériterait déjà d’être combattue à fond ; car l’obole des malheureux est aussi intéressante que le milion des riches. Mais il importe tout particulièrement à la société qu’on ne dilapide pas les capitaux les plus importants et les plus utiles en obscurcissant les esprits de la classe la plus éclairée.

Il importe que les principaux directeurs de l’esprit public, les propriétaires des grands journaux, ne se laissent pas mettre à la tête des dupes et ne donnent pas l’exemple du bélier de Panurge à trente ou quarante mille lecteurs. Mon plan n’est pas de désigner personne, mais, parmi les bons entendeurs qui m’écoutent, plusieurs savent que l’un des plus grands journaux du soir est littéralement mené à la baguette, et, depuis plusieurs années, par les médiums.

Les médiums ont le bras long, et si vous en doutez, je vais vous en donner une preuve. Le Constitutionnel, qui n’est pas un journal du soir, et qui est rédigé par des esprits plus positifs que ceux des frères Davenport ; le Constitutionnel, organe semi-officiel de l’autorité ; le Constitutionnel, qui ne saurait ignorer un événement aussi grave que l’intervention de la police dans un concert de sifflets à la salle Herz ; le Constitutionnel, bien informé, bien dirigé, bien rédigé, n’a pas consacré un fait divers à la grande et scandaleuse mésaventure des prestidigitateurs américains. Pourquoi ? Tout simplement parce que la revue scientifique du Constitutionnel est faite avec un grand talent par M. de Parville, et que M. de Parville a célébré la gloire des Davenport à la Patrie, dans un article signé Flamel. Les Davenport, en se conciliant l’alliance de la Patrie, ont acquis par-dessus le marché la neutralité du Constitutionnel.

Mais ce n’est pas dans les journaux que l’influence croissante du spiritisme se fait le plus cruellement sentir. C’est dans les hospices d’aliénés. Vous savez sans nul doute que si la population de la France est restée stationnaire depuis quelques années, le nombre des fous s’est accru dans une progression terrible : il a doublé, de notre vivant. Interrogez les médecins spéciaux sur les causes du mal, ils vous en citeront deux qui priment toutes les autres : l’alcool et le spiritisme.

C’est pourquoi M. Robin fait œuvre pie en reitérant tous les soirs les jongleries des Davenport. C’est pourquoi j’ai la conscience de remplir un devoir en revenant sur une question que je pensais avoir épuisée.

Si les Davenport et leurs compères s’étaient soumis de bonne grâce à la justice du sens commun ; s’ils avaient accepté l’arrêt d’un public plus clairvoyant que leurs victimes ordinaires, j’aurais cru faire preuve de bon goût en les laissant partir comme ils étaient venus. À quoi bon triompher après une victoire si facile ? Jamais trucs n’ont été plus lestement éventés : jamais le sens commun du vieux peuple français n’a eu meilleur marché de trois farceurs subalternes.

Mais, par une obstination qui nous montre à quel point ces messieurs sont avides de nos écus, ils demandent leur revanche ! Ils affichent la prétention de reprendre en détail l’argent qu’ils ont rendu en gros devant le commissaire de police ! Voici la note qu’ils ont osé faire insérer dans la Gazette des étrangers, au lendemain d’un fiasco si éclatant :

MM. Davenport et Fay donneront aujourd’hui jeudi, 14 septembre 1865, à huit heures et demie du soir, à la salle Herz, une séance privée pour laquelle il ne sera délivré que soixante entrées nominales qui seront louées d’avance à raison de trente francs chaque.

Le bureau de location sera ouvert de dix heures du matin à six heures du soir, et les coupons délivrés pour la séance du 13 y seront échangés pour des coupons pour cette séance, qui aura lieu tous les jours à la même heure et dans les mêmes conditions.

Cette annonce est précieuse d’un bout à l’autre : il serait difficile de dire plus naïvement : Nous venons exploiter l’élite des naïfs. On se réserve le droit d’exclure non-seulement M. Robin, mais tout homme qui saura nouer solidement une corde, tout citoyen suspect de malice ou de curiosité, que dis-je ? toute figure un peu intelligente ! Je vois d’ici ces bons messieurs, ces jeunes gens qui ont « toujours autour d’eux des quarante à cinquante intelligences[2] ! »

Je les vois, ces Castor et Pollux de la plaisanterie, assis à leur comptoir dans le bureau de location, et dévisageant les Parisiens à 30 francs pièce ! La bonne comédie avant la comédie ! À soixante bonnes âmes par jour, et jamais les bonnes âmes n’ont manqué dans une ville comme Paris, on gagnera 1 800 francs tous les soirs, le salaire annuel d’un ouvrier qui sue, le traitement d’un employé de commerce, d’un caissier de magasin qui manie les billets de 1 000 francs par centaines, et qui dîne à vingt-deux sous !

Mais en vertu de quelle loi ce billet de théâtre peut-il être nominal ? Je comprends que le directeur de la Porte Saint-Martin, lorsqu’il donne un billet de faveur au petit neveu d’une ouvreuse, ajoute les mots sacramentels « ce billet ne peut être vendu. » Il ne peut être vendu, parce qu’il est donné, c’est une donation gratuite, faite à la condition qu’elle demeurera toujours gratuite ; mais ce que j’achète et que je paye est-il à moi ? Puis-je en disposer librement ? Puis-je l’offrir à un ami ou même à M. Robin, que je n’ai pas l’honneur de connaître ? Le droit me paraît évident.

Que je tombe malade à l’heure du spectacle, MM. Davenport ne semblent pas d’humeur à me rendre mes trente francs. Il est donc naturel que j’emploie au profit d’une autre personne, à mon choix, ce billet qui ne peut me servir à moi-même. Je crains donc que, malgré toutes les précautions, un spectateur de la première séance ne se retrouve à la seconde. Et alors ?

Il me vient encore un scrupule. Sur quel argument la police s’est-elle fondée pour faire rendre la première recette ?

Est-ce parce que le spectacle n’avait pas pu finir ? Non. Le public n’a rien à réclamer quand la représentation est abrégée de son fait. Le sens commun le dit, l’histoire le confirme. Il y a des précédents. Le rédacteur en chef de l’Avenir, M. Alis d’Ambel, un nom de troubadour, m’a fait l’honneur de m’envoyer hier son numéro du 14 septembre. Il n’y avait aucune mention du fiasco de la salle Herz, mais il m’appelle avec une ironie charmante « l’heureux auteur de Gaëtana. »

Troubadour, mon ami, vous n’êtes pas charitable. Pourquoi donc votre journal a-t-il pris pour devise : « Hors la charité, pas de salut ! » Certes j’ai fait un pièce intitulée Gaëtana, et j’en ferai encore d’autres que vous pourrez siffler, mais que vous ne pourriez pas écrire, même avec la collaboration de vos esprits, qui me semblent légèrement auvergnats. Mais ayant fait une pièce qu’on n’a pas laissé finir, je suis d’autant plus fort aujourd’hui pour vous dire :

Les Davenport, vos clients, ont rendu l’argent au public ; ils l’ont rendu parce que la police les y a contraints, sur les réclamations violentes du public ; et si le public a réclamé, contre toute habitude, si la police a appuyé, contrairement à l’usage, c’est que non-seulement la pièce était mauvaise, mais qu’on avait abusé de notre confiance pour nous soutirer 4 000 francs ! Il y avait pour le moins tromperie sur la qualité de la marchandise vendue.

Si j’achète pour dix francs de surnaturel, je n’entends pas qu’on me livre des trucs usés, valant deux sous. Que va-t-il arriver si, parmi les soixante spectateurs à 30 francs, il s’en trouve un, deux, vingt, soixante assez audacieux pour réclamer leur argent ? La police sera-t-elle en permanence à la salle Herz pour reprendre à la caisse des frères Davenport les sommes que ces messieurs auront puisées dans les poches ?

J’ai grand’peur que le phénomène en question se soit déjà produit à la salle Herz au moment où j’écris cet article. Mais quand même il se produirait cinquante fois de suite, quand cinquante fournées de spectateurs choisis auraient vu, touché, démoli le matériel complaisant des frères Davenport, je ne suis pas certain que l’expérience aurait désabusé les dupes du spiritisme.

Il y a de fort honnêtes gens parmi ces malheureux.

Quelques-uns d’entre eux m’ont écrit avec une douceur évangélique. Ils m’invitent à étudier leur doctrine, qu’ils croient nouvelle et connue seulement des adeptes. Ils sont tout fiers de leur devise : Hors la charité, point de salut. Ils se proposent pour but l’amélioration morale de l’homme.

Et nous aussi parbleu ! Nous n’avons pas attendu que trois escamoteurs américains vinssent nous enseigner l’amour du genre humain à quatre mille francs le cachet ! Nous aussi nous rêvons l’amélioration morale de l’homme ; mais nous ne la faisons pas consister dans l’abrutissement.

Le difficile est de raisonner avec ces naïfs. Voici un exemple comique que j’emprunte à l’avant-dernier numéro du journal spirite :

Un petit Davenport, nommé Allen, vient de faire scandale en Amérique. Quelques malins du cru ont prié les esprits de leur frapper sur la tête sans leur dire qu’ils s’étaient mis du noir de fumée dans leurs cheveux. Les esprits ont frappé, et le noir de fumée a paru sur les mains du médium.

Croyez-vous que ce phénomène, assez gênant à première vue, ait déconcerté les hommes spéciaux ? Écoutez ce qu’ils disent :

Ce n’est pas la première fois qu’on a dénoncé des médiums, parce que l’on trouvait sur leurs mains les traces d’une substance à laquelle les mains des esprits avaient touché. La fréquence de ce fait, ainsi que la prétendue découverte de l’imposture, m’a amené à faire quelques expériences auxquelles le docteur Randall et le jeune Allen se sont prêtés de la meilleure grâce. Je croyais qu’il y avait là une loi qui nous était inconnue, mais dont les effets étaient invariablement les mêmes.

Voici ce qui résulte de mes expériences : tout ce que touche la main électrique ou fluidique est immédiatement transféré à la main du médium. J’ai, hier, expérimenté la vérité de cette théorie avec quelques personnes bien connues de notre ville. J’étais assis dans un fauteuil, des instruments de musique étaient sur un canapé derrière moi ; à ma droite se trouvait le jeune Allen, ses deux mains étaient solidement attachées à mon bras, il n’y avait pas de possibilité qu’elles bougeassent. Je mis mon habit par-dessus elles, et par-dessus le tout ma main gauche. Toutes les précautions avaient été prises.

On pria les esprits de faire jouer les instruments et d’agiter les cloches, ce qui fut fait à l’instant. Je découvris aussitôt la main du médium, et je la trouvai noircie par la même substance qu’on avait mise sur les instruments et sur la cloche. La même expérience fut répétée plusieurs fois avec un résultat identique. Au lieu de prouver l’imposture du médium, elle prouve l’existence d’une loi naturelle. Rappelez-vous tous les exemples où les images d’objets environnants ont été transférées sur le corps humain par le fluide électrique.

Je conclus, que la main de l’esprit étant composée en partie d’éléments magnétiques tirés du médium, lorsqu’elle est dissoute, et que le fluide retourne d’où il était venu, elle doit nécessairement rapporter avec elle la substance matérielle qu’elle a touchée, et la déposer sur la surface de la main du médium.

Ayant, dans d’autres circonstances, noirci les instruments avec du cirage ou du liége brûlé, j’ai toujours retrouvé ces substances sur la main du jeune Allen, après avoir pris toutes les précautions nécessaires pour exclure l’idée de la possibilité de l’intervention physique du médium. Quel que soit le résultat d’investigations ultérieures, il m’est démontré qu’il y a là un transfert de matière. Un champ immense d’études s’ouvre devant nous.

J’apprends que la même expérience a été faite chez un de nos concitoyens dans des circonstances différentes. Les mains d’Allen ayant été solidement liées, on mit de la farine en grande quantité sur le manche de la cloche, et cela à l’insu du docteur Randall et du médium. Les esprits agitèrent la cloche, les mains du médium furent instantanément examinées : on les trouva couvertes de farine. Les mêmes phénomènes se seraient déjà produits chez les Davenport avec un porte-voix et un violon, dans de pareilles circonstances.

Pourquoi donc mes naïfs correspondants me disent-ils que le spiritisme se contente d’améliorer le moral de l’homme ? Le voilà qui se joue assez agréablement à travers le monde physique.

Nous verrons paraître un beau jour un plaisant catéchisme, entrelardé de vieilleries morales et de nouveautés scientifiques. Tout le monde s’y met, les hommes et les femmes. Voici un médium célèbre, Mme Conant, qui accouche d’une théorie admirable sur la cohésion des métaux. Je copie et toujours dans le journal du troubadour Alis d’Ambel (un nom pétri de miel et de lait) :

« D. Comment un anneau solide peut-il être passé autour du bras d’un médium, lorsque les mains de ce dernier sont tenues par un membre de la société ?

« R. Nous devons vous dire d’abord qu’il n’y a rien de solide dans l’univers, puisque tout peut être divisé. L’anneau de fer est maintenu par la loi d’attraction agissant sur les molécules dont il se compose. Si vous comprenez bien cette loi, ou si vous êtes au-dessus d’elle, de manière à en pouvoir suspendre les effets pendant un instant, il vous est possible de séparer l’anneau à n’importe quel point, de le rendre de nouveau entier avec la même rapidité. »

Lecteurs de l’Opinion nationale, vous à qui nous servons tous les jours, avec un talent contestable, mais avec bonne foi et bonne volonté, toutes les vérités petites ou grandes qui nous paraissent solidement démontrées, que pensez-vous de cet impudent catéchisme ? Que vous semble des charlatans qui droguent de la sorte le cerveau du pauvre monde ? Faites-vous grande différence entre les médiums et le docteur la Pommerais ? Je n’en vois qu’une, c’est que le trop célèbre docteur a empoisonné une seule personne pour gagner 500 000 francs, et que les médiums en empoisonnent peut-être cinq cent mille en Europe et en Amérique pour empocher quelques sous.

Quant aux victimes, guérissons-les si nous pouvons, plaignons-les, en tous cas, et ne leur jetons pas la pierre.

Je ne vous en veux pas, mon cher monsieur Rival, ingénieur mécanicien, 2, rue du Rendez-Vous, barrière du Trône. C’est vous qui m’avez écrit ces paroles mémorables :

« … M. Robin, qui serait, dit-on, soudoyé par le clergé pour éreinter le spiritisme en le parodiant. Prenez garde qu’on n’en dise pas autant de vous ! »

Je ne vous en veux pas de cette insinuation, parce qu’au moins elle est drôle.

  1. La Civilisation et la Démocratie française, deux conférence suivies d’un projet de fondation d’institut de progrès social.
  2. L’Avenir du 14 septembre 1865, page 4, col. 1, ligne 6.