Les Entretiens d’Épictète/II/7

Traduction par Victor Courdaveaux.
Didier (p. 131-133).

CHAPITRE VII




Comment faut-il consulter les oracles?

Beaucoup de personnes manquent souvent à leurs devoirs, parce qu’elles consultent mal les devins. Qu’est-ce que le devin peut voir en effet ? La mort, les périls, la maladie, et autres choses de cette sorte ; rien de plus. Si donc il me faut braver un danger pour un ami, si mon devoir est de mourir pour lui, quel besoin ai-je de consulter le devin ? N’ai-je pas en moi un oracle, qui me dira où est le vrai bien et le vrai mal, et qui me fera connaître les caractères de l’un et de l’autre ? Qu'ai-je donc encore besoin des entrailles et des oiseaux ? Et supporterai-je le devin quand il me dit : « Voilà ce qui t’est utile ? » Est-ce qu’en effet il sait ce qui est utile ? Est-ce qu’il sait ce qui est bien ? Est-ce qu’il a appris à connaître les caractères du bien et du mal, comme ceux des entrailles ? S’il connaissait ceux du bien et du mal, il connaîtrait aussi ceux de la beauté et de la laideur, de la justice et de l’injustice ! « Homme, dis-moi ce qui m’est présagé, la vie ou la mort, la pauvreté ou la richesse. Mais me seront-elles utiles ou fatales, c’est ce que je ne te demanderai pas. Pourquoi ne parles-tu jamais sur la grammaire, mais seulement sur les questions où nous sommes dans l’incertitude, et en désaccord les uns avec les autres ?[1] » Aussi est-ce une belle réponse que celle de cette femme qui voulait envoyer à l’exilée Gratilla un bâtiment chargé de vivres pour un mois, et à qui on disait que Domitien le ferait enlever : « J’aime mieux, dit-elle, qu’il l’enlève que de ne pas l’envoyer. »

Qu’est-ce qui nous pousse donc continuellement à consulter les oracles ? Notre lâcheté, notre frayeur de ce qui doit arriver. C’est pour cela que nous faisons la cour aux devins. « Maître, hériterai-je de mon père ? Voyons ; sacrifions pour cela. » — « Oui. » — « Maître, qu’il en soit comme le veut la fortune ! » Quand il nous dit ainsi : « Tu hériteras, » nous le remercions comme si c’était de lui que nous tinssions l’héritage. Aussi ces gens-là ont-ils belle à se moquer de nous !

Que devons-nous faire ? Aller les trouver, sans rien désirer, sans rien craindre ; semblables au voyageur qui demande à un passant celle des deux routes qui conduit où il va : il ne désire pas que ce soit celle de droite plutôt que celle de gauche qui y conduise ; car ce qu’il veut ce n’est pas d’aller de préférence par une d’entre elles, mais par celle qui conduit où il va. C’est ainsi qu’il faut aller trouver Dieu, pour qu’il nous guide. Usons de lui comme nous usons de nos yeux : nous ne leur demandons pas de nous faire voir ceci plutôt que cela ; nous nous bornons à recevoir les idées des choses qu’ils nous font voir. Ici, au contraire, nous nous emparons de l’augure en tremblant ; nous appelons Dieu à notre aide et nous lui disons avec prière : « Seigneur, aie pitié de moi ; accorde-moi de me tirer de là ! » Esclave, veux-tu donc autre chose que ce qu’il y a de mieux ? Et qu’y a-t-il de mieux que ce qui a été arrêté par Dieu ? Pourquoi donc, autant qu’il est en toi, corromps-tu ton juge, et séduis-tu ton conseiller ?


  1. Le texte ici est probablement altéré.