Les Engagés du Grand Portage/01

I

LES ENGAGÉS DU GRAND PORTAGE



TROP comprimée entre ses berges de pierre, l’eau bouillonne et se boursoufle, jaune comme de la mélasse diluée. Le canot de maître relâche enfin au fond d’une crique ; il ne doit point toucher le rivage. Alors André Bombardier, premier rameur ou brigadier, et François Lendormy, gouvernail, se laissent glisser jusqu’aux aisselles dans le courant et le maintiennent par les pinces.

Abandonnant leurs pagaies, les milieux se passent sur la tête le collier, large bande de cuir qui se termine par des lanières ou branches ; deux par deux, pour s’entr’aider, ils s’attachent mutuellement dans le dos un lourd ballot, qui repose sur les reins ; ils sautent dans le ruisseau, puis ils ajoutent par-dessus cette première charge une cassette ou un baril, des sacs de plombs ou de balles, tout un chargement hétéroclite qu’ils appuient sur la nuque ou les épaules courbées. Et, presque pliés en deux sous ce faix de cent soixante-dix à deux cents livres, ils gagnent la rive, gravissent la berge de roc nu, disparaissent au petit trot pour aller déposer leurs pièces en amont de la cataracte, deux cents verges plus loin.

Les deux bouts, hommes robustes et forts, demeurent à leur poste ; le sol vibre, une pluie les arrose, ils doivent crier pour s’entendre. Car, séparée du ruisselet par un éperon de pierre, l’Outaouais, la Grande Rivière se précipite dans une chute et tord les boyaux de ses gros flots bruns au fond du lit qu’elle s’est creusé.

Dans la pénombre, quatre canots débouchent encore du chenal à tour de rôle ; ils se placent à la suite du premier et exécutent la même manœuvre. Ensemble, ils composent la brigade spéciale de Rabaska dont le départ de Montréal s’est produit cinq jours plus tôt.

— Montour, mon petit crâble, une dernière fois, baisse la tête, courbe-toi si tu ne veux pas te casser le cou, crie Bombardier avec impatience à l’un des milieux. Comprends que ton chargement te tire en arrière et que tu vas tomber à la renverse si tu ne te penches pas en avant.

Le froid envahit les membres du brigadier, l’un des bouts ; il grelotte. Le déchargement prend du temps parce que les hommes ne connaissent pas bien leur métier. Et Bombardier qui se souvient des portages enlevés au pas de course, dans un bel ordre, par les voyageurs expérimentés, grommelle et donne des instructions.

Jean Cournoyer, le guide ou chef suprême, n’est pas satisfait, lui non plus :

— Non, non, crie-t-il aux brigadiers ; le débarquage prend trop de temps, nous n’arriverons jamais.

— Ce n’est pas la force qui leur manque, répond Bombardier, mais le tour… Tous, des novices.

— Si nous avions au moins un équipage expérimenté pour leur servir de modèle…

Mais déjà Cournoyer n’écoute plus ; il est disparu, mais on l’entend crier là-bas, tentant de remettre un peu d’ordre dans ce chaos : « Plus vite, plus vite, que l’on finisse avant la noirceur. »

— Montour, il n’apprendra jamais, continue Bombardier ; la première chose, il est trop faible ; puis il semble gourd et maladroit comme une femme.

— Louison Turenne exécute la moitié de son travail.

— Pourquoi l’ont-ils embauché, celui-là, les Bourgeoys ? Dans les bureaux, voilà quelle était sa place s’il est, comme on le dit, le cousin du grand Montour.

Nicolas Montour constitue l’exception, dans cette brigade, la plus belle qui ait jamais remonté la Grande Rivière pour les Pays d’En-Haut.

Tous les hommes sont des athlètes qui ont été recrutés avec soin pendant l’hiver dans les vieilles paroisses du Bas-Canada.

La cargaison enfin débarquée, deux des milieux unissent leurs efforts à ceux de Bombardier et de Lendormy ; ils enlèvent les quatre grandes perches qui garnissent le fond du canot pour le protéger et répartir sur toute la surface le poids du chargement ; ils retournent l’embarcation avec prudence, la soulèvent sur leurs épaules, la hissent sur la berge et la portent jusqu’à l’autre bout du portage ; solidement, ils l’attachent à de jeunes arbres et à des piquets : aucune rafale maintenant ne la brisera pendant la nuit.

L’un après l’autre, d’abord rouge sombre et mêlés de fumée, puis pétillants et clairs, les feux éclosent dans les ténèbres à l’Encampement de la Chaudière. Bientôt les longues flammes résineuses se reflètent dans la rivière, large de près d’un mille, qui luit vaguement et s’épand entre les îles noires avant de s’engouffrer dans l’obscurité de la cataracte.

Louison Turenne surveille la cuisson de la sagamité du lendemain pour l’équipage dont il fait partie. D’une grande poche de toile, il extrait le maïs qui a bouilli dans une lessive ; l’écorce extérieure enlevée, les grains perdent presque tout leur poids et se transportent facilement. Une chopine de blé d’Inde, deux onces de saindoux, un peu de sel, le tout réduit par la cuisson en une purée épaisse, voilà la ration quotidienne d’un engagé. Aucun autre aliment n’est, paraît-il, aussi substantiel et aussi sain ; à lui seul, il compose tout le menu des voyageurs jusqu’au Grand Portage.

Sa tâche terminée, Turenne rejoint Bombardier qui examine attentivement le canot dont il a la charge.

— Nous en transportons de la futaille, dit Turenne.

— Oui, mon fils. Je monte au Grand Portage, chaque année, depuis quinze ans ; jamais je n’ai vu autant d’eau-de-vie… Moins de marchandises, plus d’esprit-de-vin…

— Il y aura du grabuge dans le Nord-Ouest.

— Regarde-toi, mon cœur… Les Bourgeoys ont-ils donné, penses-tu, une prime d’engagement de huit louis par homme, offert des gages d’un tiers plus élevé à des gaillards tels que toi, pour le plaisir de gaspiller leur argent ?… À moi aussi, ils demandaient une signature par-devant notaire. J’ai vu le Grand Portage, le lac à la Pluie : cela m’a toujours suffi.

— Les Petits vont danser l’hiver prochain.

— Oui, ils ne s’amuseront pas. Les gendarmes ne crèvent pas les yeux dans les yeux dans les Pays d’En-Haut. Compagnie du Nord-Ouest et XY vont régler leur querelle… Console-toi ; tu t’es enrôlé parmi les plus forts.

— Mais si Alexander Mackenzie revient d’Angleterre, s’il se met à la tête des XY, comme on le disait ? Les Petits deviendraient dangereux alors ?

— Mackenzie ?… Nous avons le Marquis, nous ; nous avons l’Empereur, le Premier : Simon McTavish. Tu ne l’as jamais vu, toi ?

— Non.

— Tu le verras, et tu comprendras bien des choses.


— Tiens, Nicolas Montour qui vient nous rendre sa visite.

— Celui-là, je le tiendrais bien à longueur de gaffe, répond Turenne.

Nicolas Montour s’approche en flânant ; il s’arrête à chaque feu pour dire quelques mots aux bateliers qui sèchent leurs vêtements et se réchauffent auprès des flammes.

— Comme il est poli, poursuit encore Turenne. Où veut-il en venir avec ses salamalecs ?

Montour lance un « bonsoir la compagnie » qui se perd à demi dans le vent et il émerge de l’ombre. À côté de Bombardier, gros et grand, de Turenne, fortement membré et musclé, Montour, gros et court, forme contraste. De la tête pointue jusqu’à la rotondité de la ceinture, le corps enfle progressivement comme celui d’un pitre ; il se dégonfle ensuite jusqu’à des jambes boudinées. De grosses lèvres, des yeux pâles, un peu livides, animent les traits grossiers. Et une huile suppure par les pores de la chair malsaine et blême.

Froide est la réception que Montour reçoit. Chaque soir, les deux amis opposent silence et réserve à ce compagnon peu sûr ; sans grossièreté, mais avec fermeté, ils marquent leur désir de rester seuls. Ils observent que l’intrus note tous ces signes, mais n’a pas assez de fierté pour s’éviter un affront. Pourquoi cette opiniâtreté ?

— Un homme qui place quelque chose avant son amour-propre, on doit s’en méfier, dit Turenne.

Nicolas Montour s’assoit sur une pierre et entame la conversation.

— Les brigades suivent toujours le rivage nord des rivières ?

— Oui, toujours. Le courant y est moins fort ; puis le soleil frappe mieux de ce côté-là. Nous cherchons la lumière, la chaleur, pour sécher les hommes, et un sol bien réchauffé pour les bivacs.

— C’est une affaire, je suppose, que de connaître les chenaux ?

— Oui, il faut se souvenir des endroits où commencent et finissent les portages, où commencent et finissent les traverses ; il faut se souvenir des belles nappes d’eau qui se terminent en culs-de-sac, des remous vraiment dangereux, des battures et des îles… Au printemps, la rivière est déformée par la crue des eaux : on ne la reconnaît plus.

Comme une éponge, Montour absorbe les renseignements. Et Bombardier, à parler du métier qu’il aime, oublie sa répugnance pour son interlocuteur. Sa froideur fond ; mais il n’a pas terminé son propos qu’elle reparaît ; la chaleur qu’il a mise dans son discours s’évapore. Il compare ses dispositions passées à ses dispositions présentes ; et parce qu’un autre a su les modifier avec subtilité, il devient mal à l’aise d’une saute d’humeur qui lui a été imposée sans qu’il s’en aperçoive.

Montour produit souvent cet effet. On le reçoit avec répugnance. Il cherche un peu, narquois ; puis il trouve le sujet qui intéresse son compagnon ; et lorsque celui-ci se tait, il est toujours étonné de la flamme de sympathie qui a jailli en lui pour Montour et que la raison ne justifie pas.

Fils dessalé de la grande ville parmi tous ces fils naïfs de la campagne, Montour étonne ceux qui le regardent agir. Sans gêne aucune, il lie vite connaissance avec ses voisins. La soupe n’est pas plutôt avalée, le soir, qu’au lieu de se chauffer auprès des feux, il aborde ses chefs à tour de rôle : on dirait qu’il est en service commandé tant il met de régularité dans ses visites. Cournoyer, Bombardier, Lendormy, les autres bouts, un point d’interrogation dans l’esprit, le voient arriver, empressé et souriant ; la moindre invitation, lancée sérieusement ou par politesse, le ramène à coup sûr. Il cause agréablement et raconte des histoires. À la disposition de ses supérieurs, toujours, leur volonté coule en lui sans obstacle et l’emplit jusqu’au bord.

Abruptement, il cesse de parler.

— Voilà Lendormy, là-bas ?… Mais oui. Bonsoir, à demain.

D’un pas vif, il court à la rencontre du gouvernail. Il l’aborde, il l’entraîne en amont de la chute, près de la rivière qui glisse en silence. Une lune blanche illumine par instants la surface de l’eau qui paraît immobile. Les îles sont devenues toutes petites, des mouches posées sur une vitre. Et des centaines de lieues à la ronde, la forêt rousse existe sans bruit.

François Lendormy se sent mal à l’aise. À la compagnie de Montour, il a toujours préféré celle de Bombardier et de Turenne qu’il connaît depuis longtemps. Faute d’un prétexte assez important, il n’ose rompre en visière à cet homme qui l’accapare pour des motifs toujours nouveaux. Par bonté, il cède, mais le regard tourné en arrière, vers ses amis. Un désir vague d’échapper à cette poursuite le hante parfois ; mais comment ? pourquoi ? Le moindre instant de solitude et Montour s’approche de lui. Recherche si persévérante, si flatteuse que Lendormy se demande si, pour des raisons qu’il ne connaît pas, le fait d’être son ami ne comporte pas des avantages plus précieux qu’il ne pensait.

Péniblement, avec lenteur, Nicolas Montour s’assoit à côté de son compagnon, sur le rivage ; une fraîcheur monte de l’eau printanière, aussi nette qu’une vapeur. Puis il cherche dans son esprit des sujets de conversation. Entre les deux hommes, peu de sympathie naturelle existe, et ils éprouvent des difficultés à poursuivre longtemps un entretien.

Mais Nicolas Montour ne se décourage point. Et Lendormy perçoit à peine, comme d’habitude, l’influence subtile du cerveau en travail, à côté de lui, des yeux fixes et sans expression, parce que l’être intérieur surveille, prépare des phrases, cherche prudemment des mots. Le milieu dit :

— Tu connais Bombardier depuis longtemps ?

— Dix ans au moins.

— Qu’en penses-tu ? Un homme en qui on peut avoir confiance ?

— Mais certainement.

— Oui, je vois.

Le ton signifie brutalement : « C’est assez ». Lendormy ignore pourquoi, mais souvent, au moment où l’entretien devient intéressant, Montour freine brusquement et change de propos.

— Tu as dû passer par bien des misères pendant les quinze années que tu as été voyageur ?

— Oui.

François Lendormy ne sort pas de sa réticence. Dans l’espérance peut-être de provoquer des aveux à l’aide de fausses confidences, Nicolas Montour ajoute :

— Une fois, tu sais, j’ai volé tout un baril de rhum dans les entrepôts, à Montréal… Avec les gages que nous recevons et toutes les misères de notre vie…

Lendormy raconte quelques péripéties de ses voyages ; il s’échauffe. Et maintenant, Montour n’arrête plus la conversation ; des interjections, des encouragements jaillissent de ses lèvres ; un mot ici, un mot là, pour demander une précision, éclairer un détail, pendant que les autres confidences de son compagnon forment leur mare.

Le gouvernail cesse de parler ; Montour ne dit mot, lui non plus. Le silence agit soudain comme une pompe aspirante qui attire des faits ou des sentiments, nichés jusque là dans des réduits.

— Un automne, nous étions en retard ; nous revenions du Grand Portage ; Cournoyer, le guide, ne nous donnait aucun répit ; chaque jour, des départs à deux heures du matin, des arrêts à dix heures du soir et quatre ou cinq portages ; la fatigue accablait les milieux…

Une tension règne. Braqués au loin, les regards de Montour se retirent, comme une lance ; aucun mouvement ne brise l’immobilité.

— Alors, nous nous sommes entendus… Un jour, l’un des canots se déchirait… sur une pierre ; le lendemain, l’autre… Il fallait bien mettre à terre pour les réparations et la séchée des marchandises.

— Ce guide… Cournoyer.., était-ce bien le même homme que le chef de notre brigade ?

— Oui… Nous avions besoin de repos ; nous en avons pris.

— Mais certainement. Vous étiez plusieurs dans le complot ?

— Trois gouvernails, trois brigadiers.

Montour se tient un peu en arrière de son compagnon. Il pose encore quelques questions ; ses yeux luisent tellement dans sa physionomie morte qu’une personne étrangère semble regarder d’une guérite que formerait le corps. Pendant l’interrogatoire dru et serré, Lendormy ressent de l’inquiétude : un plan se cache-t-il sous les paroles ? Un soupçon léger effleure son esprit : est-ce agir sagement que de se confier à cet homme ? Mais aussitôt, Montour, comme s’il avait deviné cette crainte, dit :

— Les guides sont souvent inhumains. Je les connais : ils exigent des hommes des efforts qui dépassent les forces. Vous n’aviez pas le choix des moyens.

Et le soupçon qui s’efforçait à naître dans l’esprit de Lendormy reçoit le coup de grâce.

Dans l’obscurité, les deux hommes reviennent. On jurerait que Montour vient de passer par un grand danger ; sous le coup de la réaction, il s’anime, il rit. Il n’est plus retiré en lui-même, il ne commande plus son rire bref, sans profondeur ou le sourire superficiel de ses traits.

Puis cette agitation s’éteint.

— Bonsoir, et à demain, alors.

Les deux hommes se glissent sous le canot à côté de leurs compagnons ; ils s’enroulent dans les couvertures de laine, se couchent sur la pierre dure, — le meilleur lit des voyageurs, — dans la fraîcheur qui se dégage des herbes, de la forêt prochaine, de l’eau dont ils entendent la lourde chute dans les ténèbres.

De loin, on dirait que la rivière, large comme un fleuve, a quitté son lit naturel ; qu’elle s’est frayé une route au travers de la forêt accidentée et qu’ayant atteint une falaise de vingt-cinq à trente pieds de hauteur, elle se précipite entre des îlots de sapins pour former une quinzaine de chutes qui laissent battre dans le crépuscule le rideau de leurs eaux incessantes.

Du premier canot qu’il commande, Cournoyer dirige la manœuvre. La brigade traverse presque tout l’Outaouais ; elle aborde un cap d’accès difficile où doit s’opérer le débarquement. Les remous, les tourbillons, la vitesse du courant, le bruit rendent les hommes craintifs. De leur rame, les contremaîtres sondent le fond.

— Soyons prudents, soyons prudents, disent-ils.

Mais les paroles, elles, ne constituent pas l’avertissement le plus grave. Ici comme ailleurs, le long de l’Outaouais, des rivières et des lacs que les brigades suivent, des croix de bois grossières, solitaires ou en groupe, faites d’arbres à peine équarris, jalonnent les hauteurs. Droites ou penchées, anciennes ou neuves, elles érigent leurs bras roides au-dessus de tous les endroits dangereux ; elles pleurent, dans le paysage, la mort d’un, de cinq, de dix, quelquefois de vingt voyageurs péris dans les eaux. D’une colline à l’autre, d’un rapide à l’autre, elles marquent jusqu’à l’autre littoral du continent, la grande route des brigades.

Les engagés se signent et récitent une courte prière. Puis ils entreprennent le portage des Chats, l’un des plus courts, mais aussi l’un des plus dangereux de l’Outaouais. Parmi les pierres glissantes, l’ascension est difficile : le poids des pièces a entraîné plus d’un homme dans l’abîme, la chute d’un canot a brisé plus d’une épaule.

Cournoyer se multiplie. Ses avertissements, drus et brefs, pleuvent parmi ceux des contremaîtres. Quand vient le tour des embarcations, il fait étendre des couvertures de laine sur les rochers ; avec des haussières, on les hisse là-haut avec précaution.

À huit heures et demie, la brigade s’écrase, endormie de fatigue. À six heures, le lendemain, au lieu d’un ordre de départ, elle reçoit celui de déjeuner. Au bout du portage, les brigadiers discutent avec animation. Ils examinent le niveau de l’eau, des marques vieilles de plusieurs années. Et ils ne s’entendent pas.

L’un des bouts, petit homme noir, nerveux, Toussaint Lacerisaie, s’écrie :

— Je vais essayer de passer, moi.

L’équipage, que sa témérité effraie, arrime, comme d’habitude à cet endroit, la moitié seulement de la cargaison : sur une distance de deux milles, le courant montre tant de violence que deux voyages s’imposent. Le canot armé, le contremaître crie :

— En avant, frères ; débordez les avirons.

L’embarcation sort de l’anse qui la protège ; aussitôt l’avant reçoit comme un coup de massue, le choc brutal du courant. Elle dévie. Le gouvernail tente de la redresser. Avec de durs efforts, il réussit. Mais le canot s’est déjà éloigné du bord ; il obéit à peine aux coups de rame, à la nette volonté des hommes. Turenne surveille le combat d’un œil vif : il ne connaît pas l’Outaouais, mais il a joué, durant son enfance, sur le Saint-Laurent, fleuve monstrueux.

— Laissez courir les avirons, mes cœurs, crie Lacerisaie. À l’avant, il lève la main droite ou la main gauche, au-dessus de la tête des milieux ; le gouvernail comprend ces signaux. Les pagaies battent la rivière en cadence, tous les muscles des rameurs sont tendus. Mais la force du courant neutralise celle des hommes sur cette eau semblable à une large courroie tournant à une vitesse vertigineuse, sans un pli, sans un remous, tout d’un élan, tout d’un bloc.

— Un peu plus fort, mes cœurs.

Le canot a reculé un peu, à peine. Dans leur dos, les milieux, le gouvernail sentent maintenant l’abîme de la cataracte. Lacerisaie voit la panique s’emparer d’eux : sournoisement, les yeux cherchent un moyen de sauvetage ; les cerveaux sont occupés ailleurs.

Alors, il se tourne, face à ses hommes, pour en prendre possession, accorder de nouveau leurs gestes, obtenir des efforts bien coordonnés et supérieurs.

Mais l’embarcation recule toujours, imperceptiblement. Du haut des rochers, la brigade suit le duel ; elle constate vite l’inutilité du combat. Personne ne bouge.

Une voix retentit :

— Lacerisaie… Attention !

Un morceau de bois auquel est attachée une double haussière, vient s’abattre devant le canot, dérive ; le brigadier la saisit au passage.

— Attache la corde à la pince… Continuez de ramer.

La haussière se tend et vibre lorsque le canot a reculé encore un peu. D’abord, celui-ci incline de la proue vers la terre, puis, en une seconde, il se rabat sur les pierres du rivage.

— Parez avec vos rames ! Parez le choc ! crie encore la même voix.

Sans le savoir, les hommes terrifiés sont déjà tous debout. Sur les rochers, le canot vient se fracasser et l’eau fait irruption. Un homme perd l’équilibre, il tombe en arrière ; vingt bras se tendent pour le saisir ; mais une main invisible plus prompte le happe instantanément, semble-t-il. Là-bas, au sommet de la chute, quelque chose de noir apparaît une seconde.

Louison Turenne, qui a lancé le grelin, aide à sauver le reste de l’équipage et la cargaison. Quelques minutes, et tout est en sûreté. Trois hommes s’éloignent, croisent en bas des chutes, reviennent au bout d’une couple d’heures. Ils n’ont rien trouvé. Une croix neuve s’élève bientôt à côté des autres, toute droite dans le jour lumineux.

Cournoyer divise la besogne. Les uns réparent le canot, les autres tracent en bas, dans la forêt inondée, un chemin par lequel la brigade débouchera plus loin dans la rivière.

Sans que l’on sache comment, Louison Turenne dirige bientôt les réparations. L’un des milieux ne savait comment s’y prendre, l’autre était trop timide pour commander, un troisième n’avait pas assez de confiance en lui-même. Turenne seul, après avoir examiné l’embarcation, a su quelles réparations s’imposaient. D’un coup d’œil, il a trouvé l’endroit où s’installer commodément et du bois propre à la fabrication de nouveaux couples. Vite, le couteau croche, écorce et polit. La carcasse refaite, Turenne déroule le rouleau d’écorce de bouleau qui fait partie de chaque cargaison ; il l’applique sur les larges déchirures ; il en coud des pièces avec l’alêne pour percer des trous, et le wattap ou fines racines de l’épinette en guise de ligneul. La cuillère à brai chauffe vite sur le feu, et bientôt le guipon étend la résine sur les coutures. Comme un cuir solide, l’enveloppe réparée se moule sur la membrure avec une étanchéité parfaite.

Pendant qu’il travaille avec sang-froid, soin et célérité, Turenne entend Montour parler à Cournoyer, un peu plus loin, en arrière des arbres.

— Alors j’ai dit à Turenne d’attacher la haussière au tronc d’un arbre, et de lancer l’autre bout à Lacerisaie…

Turenne se retourne, le rouge à la figure, les poings fermés. Il se calme et sourit ensuite :

— Tiens, en voilà un qui ne s’oublie point.

Cournoyer et Montour s’éloignent. Celui-ci met à profit les quelques heures de désœuvrement du guide ; il parle fort, comme un homme sans finesse, d’une voix aigre que l’on entend d’une bonne distance.

— Vous savez, ce métier me fatigue ; je ne sais si je pourrai résister.

— Oui ? Vous y pensez bien tard.

— Ces bains continuels dans l’eau glaciale me refroidissent jusqu’aux moelles.

— Je n’y peux rien.

— Vous avez la bonne manière de commander votre brigade. Les voyageurs vous estiment.

À quoi veut-il en venir ? pense Cournoyer qui écoute placidement, les yeux à demi fermés.

— Vous avez un gouvernail qui semble… comment dirais-je ? … dangereux. Il vaut mieux que vous soyez averti, n’est-ce pas ?… Vous rappelez-vous votre voyage de retour, avec les pelleteries, en 1798, dans l’automne, très tard ? François Lendormy forma un complot : lui et ses complices, ils brisaient l’un des canots contre des pierres, tous les deux ou trois jours, afin de vous imposer quelques heures de dégras.

Ses épais sourcils froncés, Cournoyer écoute bien, cette fois ; ces paroles confirment quelques soupçons qui l’avaient effleuré dans le temps.

— Maintenant, il n’ouvre plus la bouche que pour invectiver contre les Bourgeoys, la Compagnie.

Une ardente passion anime les paroles de Montour.

— Ces discours ne font pas de bien parmi les engagés ; un incident peut se produire…

Mais la subtilité ne manque pas au guide. À mesure que Montour parle, il note au passage, comme des personnages que ne peuvent déguiser les oripeaux de la parole, la flatterie, la délation, les plaintes contre le métier de voyageur. Quel est le dessein du milieu ? Obtenir l’emploi de François Lendormy ?…

Alors que toute la brigade considère encore Montour comme un être disgracié, le guide ajuste, depuis le départ de Montréal, par des retouches successives, l’idée qu’il s’était d’abord faite de ce milieu.

— Oui, oui, répond-il à son subordonné avec un peu d’impatience. Mais qu’y faire ? Avec les hautes eaux que nous avons, pensez-vous que je remplacerais l’un de mes gouvernails par un homme sans expérience ? Il serait fou d’y songer.

Cette fin de non recevoir ne trouble pas Montour.

— Mais bien sûr… Le danger existe cependant… Cournoyer hausse les épaules ; il donne le signal du départ.

Pendant des jours, la brigade spéciale gravit les nombreux paliers de l’Outaouais. Lacs, rapides, chutes, rives escarpées, forêts nues qui s’éveillent à peine à la chaleur, défilent devant les hardis canotiers.

Mais Nicolas Montour reste fermé à ces beautés. Comme une sangsue, il s’est collé à François Lendormy qui n’est pas sur ses gardes ; il le séduit, il le circonvient par des moyens artificieux : menues attentions, demandes de conseils, déférence, recherche suivie. Et l’âme du gouvernail s’ouvre, et, sans retenue aucune, les confidences se font jour, auprès des feux, les sentiments intimes se dévoilent, les desseins se révèlent. Par l’amitié, Montour pénètre à l’intérieur d’un être, forteresse ordinairement fermée ; et il en distingue la matière et la structure : candeur, sincérité, ardeur, confiance naïve, indignation devant l’injustice.

Il écoute ; aux aguets, continuellement, comme un chasseur, ses yeux bleu pâle ne trahissent aucune fièvre ; depuis des années, il s’applique tellement à n’y pas laisser lire ses sentiments qu’ils se sont vidés d’expression, qu’ils sont devenus comme morts. Mais toujours le cerveau reste actif. Quelle révélation utiliser ? Quel projet contrecarrer ? Quel coup de pouce donner aux désirs, aux plans mal définis, aux opinions mal formées ? Quelles actions inspirer, quelles démarches empêcher ? Car il assiste pour ainsi dire à ces délibérations intimes qui se tiennent à toute minute dans l’âme et l’intelligence de chaque individu sur les résolutions à prendre, les désirs à satisfaire, les actions à accomplir ? Et l’amitié lui permet d’y faire entendre sa voix ; et cette voix si puissante et d’un tel poids, est celle d’un ennemi.

Pouvoir mystérieux de ce sentiment… Montour le met à l’essai, et son étonnement dépasse toutes bornes. D’un mot, il inspire au gouvernail des actes qui le desserviront, des attitudes qui manquent d’habileté. Ses paroles, si fausses soient-elles, n’évoquent plus aucune incrédulité ; ses conseils sont suivis sans examen, ses idées accueillies sans critique.

Nicolas Montour se meut alors dans des directions bien définies.

Cournoyer, par exemple, n’a jamais aimé Lendormy. Entre les deux hommes, une antipathie naturelle existe. Le premier se distingue par le calcul, le sang-froid, la prudence ; l’autre, par la passion, le manque de diplomatie, la roideur. Et Montour voit vite le parti à tirer de cette opposition de caractère : introduire dans les relations de ces deux engagés la pince de fer des soupçons réciproques, de l’interprétation venimeuse des actes, et changer enfin l’antipathie en haine.

— Qui a choisi cet encampement ? Nous allons coucher dans la boue, proteste Lendormy.

— Je l’ignore. Tu devrais te plaindre. Regarde ces flaques d’eau dans la glaise.

Montour a vu Cournoyer examiner lui-même le terrain ; mais il n’en dit mot. Au contraire, il excite Lendormy qui invoque le témoignage de ses compagnons.

— Vraiment ? Peut-on coucher dans un tel endroit ? Voyez vous-mêmes.

L’affaire prend des proportions ; chacun donne son avis. Bientôt, les protestations du gouvernail viennent à l’oreille du guide, et voilà les deux hommes qui se battent froid.

Quelques jours plus tard, Cournoyer demande à des engagés de déplacer des pièces jetées trop près de l’eau.

— Avertis Lendormy de venir, lui aussi.

Montour rejoint Lendormy ; il se promène quelques instants avec lui devant le camp. Puis il revient et il dit à Cournoyer :

— Lendormy dit qu’il est fatigué ; il ne veut pas fournir d’heures de travail supplémentaires. Sa tâche est assez lourde.

En réalité, Montour n’a jamais communiqué au gouvernail la demande du guide.

Le lendemain, il pleut sur la forêt triste ; les gouttes de pluie, comme du terne plomb fondu, giclent autour d’eux.

— Nous devrions dégrader par une journée pareille, dit Montour au gouvernail. Ne trouves-tu pas ? Pourquoi n’en dis-tu pas un mot au guide, tu le connais bien, toi ?

Un sourire ironique aux lèvres, Cournoyer écoute cette supplique :

— Savez-vous que nous allons au Grand Portage, Lendormy ? Ce n’est pas à la porte, vous savez.

Nul plus que le guide n’est jaloux de son autorité. Si un inférieur discute les dispositions qu’il a prises, il entre aussitôt dans une colère mal réprimée.

Ainsi, l’esprit prompt, délié, Nicolas Montour s’approche souvent de François Lendormy, la figure congestionnée. Il lui inspire des paroles ou des actes, selon les circonstances. Ses fréquentations, ses allées et venues dans le camp l’ont mis au courant de tout ; il sait tout, et ainsi il peut manœuvrer à sa guise son compagnon, moins bien informé.

Sous cette impulsion adroite, François Lendormy commet des incartades continuelles envers ses chefs. En peu de temps, ses amis d’hier sont indisposés contre lui. Seul, Turenne continue à voir assidûment le gouvernail ; il l’interroge avec prudence ; il veut se former une opinion sur Nicolas Montour et comprendre.

Mais François Lendormy se tient presque continuellement avec Nicolas Montour, surtout le soir. Et celui-ci revient toujours au sujet capital. Il a vécu à Montréal, lui ; il a connu la richesse et les orgies des Bourgeoys, lui ; il a entendu parler de leurs gaspillages. Est-ce pour ces dissipations si folles et si vaines que la Compagnie vole les Indiens, exploite et maltraite tout un peuple de voyageurs ? Sa mémoire et son imagination lui fournissent une chronique épicée.

L’innocence de François Lendormy s’enflamme d’indignation ; son cœur candide s’émeut ; ses yeux rayonnent de colère. Sous sa nature fruste gît un tempérament de révolutionnaire.

Imperturbable, Nicolas Montour suit le progrès de la fureur qui monte. Ce sentiment, il l’exacerbe avec application, à coups répétés, sans répit, à toutes les occasions.

Depuis deux jours, la brigade est dégradée au deuxième portage à la Vase, dans le vaste marais où passe la ligne de division entre les eaux du bassin de l’Outaouais et celles du lac Huron. Une épaisse calotte de nuages colle à la terre, et, à dix heures, une lumière d’aube éclaire à peine la forêt. Il pleut, il pleut, les cataractes du ciel sont ouvertes. Tout ruisselle. Sur les échafauds, les marchandises s’abritent de bâches huilées et de prélarts luisants. Pas de tente, et les engagés vivent sous les canots, sur les branches de sapin qui sombrent dans les terres spongieuses. Quelquefois, ils sortent de cet abri pour se dégourdir ; ils marchent, mais la bourbe, la fange laissent leurs jambes couler à des profondeurs dangereuses. Pour éviter cet enlisement, même les arbres se haussent sur leurs racines comme des hommes qui se dresseraient sur le bout des pieds.

Réduits à l’oisiveté, les bateliers évoquent les misères des trois semaines qui viennent de s’écouler. François Lendormy mène le chœur des lamentations. Il déborde des réflexions amères que Montour, depuis le départ, a déversées dans ses oreilles. À chaque portage, il a dû demeurer longtemps dans l’eau pour maintenir le canot, parce que les milieux ne connaissaient pas leur métier ; aussi, chaque soir, il doit traiter ses pieds dont la peau blanche et plissée s’enlève par lambeaux, laissant les chairs à nu.

— Et nous n’avons pas encore franchi le dernier portage à la Vase, le plus mauvais de tous.

— Et après ?

— La rivière des Français, les Grands Lacs. Avez-vous déjà vu une tempête sur les Grands Lacs ?

— Non.

— Vous aurez des émotions.

Debout, adossé à un arbre, indifférent, Montour fume. De haut, il surveille les hommes assis et les écoute parler.

Les doléances se succèdent. Déjà la brigade a parcouru plus de cent lieues sur l’Outaouais. Les engagés se souviennent des nombreux portages : du Fort, de la Montagne, du Grand Calumet, des Deux-Joachim, du Moine, de la Roche-Capitaine, de tant d’autres, courts ou longs, boueux ou rocheux, unis ou accidentés. Ils se souviennent des décharges, du béquillage, du hâlage à la cordelle.

Cependant l’Outaouais, à côté de difficultés nombreuses, leur accordait parfois quelques heures de répit : lacs ou longues nappes d’eau calme. C’est la Mattawa qui les a épuisés. Cette rivière torrentueuse, percée dans le granit, saute continuellement d’une cascade à l’autre, d’un rapide à l’autre. Ils l’ont remontée dans toute sa longueur. Vraiment, il aurait été plus simple de transporter les pièces à dos d’homme de l’embouchure à la source.

— Et la sagamité ! Je ne peux plus en voir, je ne peux plus en voir.

— Si nous mangions un peu de porc au moins quelquefois.

Tous, ils connaissent maintenant la satiété du maïs, l’unique aliment. Dans leur esprit se lève la vision des tables familiales dressées pour les repas du premier de l’an : les larmes leur viennent aux yeux de penser aux dindons, aux cochons de lait, au ragoût, aux jambons, aux pommes de terre et au pain.

Ils fument, ils fument par cette matinée aussi sombre qu’une nuit. Ils ressassent leurs griefs, ils rapportent les paroles des embaucheurs.

— Pour obtenir notre signature, quelle promesse ne nous auraient-ils pas faite ? La belle existence qui serait la nôtre : camper en plein air, voyager en canot, pêcher, chasser, voir des pays nouveaux.

— Et les chevaux sauvages que nous monterions pour chasser le bison… Ils fument. Ils ont encore présent à la mémoire le triomphal départ de Lachine : plumes au chapeau, ceinture fléchée à la taille, ils se redressaient, tous fiers, sous le regard des amis. Aussitôt armés, les canots allaient se poster au large ; puis quand toute la brigade fut réunie, au signal, toutes les pagaies plongèrent dans l’eau, les chansons éclatèrent et se répercutèrent sur les rives. Et le départ en grand arroi eut lieu.

À Sainte-Anne, avant de quitter à jamais la civilisation, ils récitèrent leurs prières, reçurent la communion, déposèrent une offrande dans le tronc.

Comment prévoir la réalité qui avait suivi ? Dans leurs rêves les plus insensés, ils n’avaient jamais imaginé la torture du froid dans les vêtements mouillés, des immersions répétées dans une eau où la glace fond encore, de l’engourdissement des membres inférieurs quand souffle un vent du nord ou de l’ouest, la souffrance des pieds où l’épiderme disparaît, par larges plaques, les difficultés des portages, les dangers du courant, des rapides, la lourdeur des pièces sur les épaules, quand on suit des sentes à peine tracées dans la forêt ?

— Vous avez reconnu, n’est-ce pas, le beau paradis des racoleurs, mes petits cousins, dit François Lendormy. Hein, si vous aviez su ?

— Les compagnies n’ont pas de cœur.

— Et, pour une existence dont le diable ne voudrait pas, six cents livres par année et une carotte de tabac.

De son côté, Louison Turenne observe aussi la scène. Soudain, il se rapproche de François Lendormy, il lui chuchote quelques mots à l’oreille. Le gouvernail lève les yeux, une seconde, sur Montour, là-bas, qui baisse les siens devant ce regard. Puis on l’entend répondre à Turenne d’une voix impatiente : « Mais il dit la même chose lui-même vingt fois par jour. » Un peu plus, il commencerait l’éloge de Montour et le défendrait chaudement. Sur un ton plus élevé, une rage dans la voix, il continue :

— Nous n’avons qu’une chose à faire : nous entendre, briser notre engagement, retourner à Montréal. Que pourront-ils contre nous les Bourgeoys si nous sommes tous unis ?

Montour étend une bâche, lentement ; puis il s’éloigne peu à peu de quelques pas et disparaît. Les voyageurs continuent à discuter le projet. Bientôt la pluie cesse ; Cournoyer survient et donne le signal du départ. Prêchant d’exemple, André Bombardier, les yeux sur les hommes, replie les toiles cirées bien qu’un crachin fuligineux arrose encore la terre.

Les bateliers hésitent. Parler, c’est bel et bien ; mais entre la parole et l’action, il y a une marge. Ils chuchotent, ils regardent de l’autre côté du petit lac le dernier portage à la Vase, une rainure terne ouverte dans la forêt.

L’hésitation dure.

Subitement, brisant la tension, des cris éclatent à l’arrière.

Au détour du sentier, surgissent une quinzaine d’hommes qui pataugent dans la vase du portage ; les uns portent les vivres, d’autres, le bagage, les derniers, un canot de maître orné de dessins noirs. Un personnage vêtu de pourpre, de taille moyenne, les dirige.

Un nom a circulé subitement de bouche en bouche : Simon McTavish, le Marquis, le Premier. Il se rend au Grand Portage dans son embarcation particulière. Il voyage en vitesse, mais le goût du faste ne l’abandonne pas. Une tente de soie rouge abrite ses nuits, des cuisiniers en livrée lui préparent ses repas : langues fumées, pâtés de faisan, queues de castor, jambons. Quand les cours d’eau sont tranquilles, il travaille, pendant que les hommes avironnent, sur une cassette disposée dans le milieu du canot.

Le guide de la brigade spéciale se précipite au-devant de lui.

— Mais que faites-vous, Cournoyer ? Vous devriez être en pleine marche à cette heure.

— Je n’ai que des novices : ils sont découragés : tout ce mauvais temps, toute cette boue…

— Découragés ?

— Ce ne sont que des paroles, je crois, quelques-uns parlaient de retourner à Montréal et de briser leur contrat.

— Un complot ? Qui en est le chef ?

— François Lendormy, un gouvernail.

— Un vieux voyageur. Quelqu’un vous a averti ?

— Oui, Nicolas Montour, l’un des milieux.

— Bien, je vois. Donnez le signal devant moi, Cournoyer.

Sous l’œil du maître de qui émane l’énergie de l’autorité, les hommes se mettent vivement au travail, et la brigade s’ébranle.

L’irritation met du sang à la figure du Premier.

— Cournoyer, ne l’oubliez pas : vous êtes le chef de cette brigade. Et je vous attends au Grand Portage dans la dernière semaine de juin.

— Nous serons au rendez-vous.

— Oui, vous serez au rendez-vous, Cournoyer. Autrement… Les mâchoires serrées, dur, le visage volontaire, le Premier commande.

— Vous ne pouvez remplacer Lendormy ?

— Je n’ai que des mangeurs de porc, sauf les bouts.

— Bien. Vous me présenterez Montour au Grand Portage. Et pour les engagés, il n’y a qu’une manière dont ils peuvent retourner à Montréal maintenant : c’est dans les fers ; vous le leur direz. Au revoir, Cournoyer. Et restez maître de votre brigade.

Simon McTavish s’approche de la rive. Un homme, un géant, le soulève sur ses épaules et le dépose dans le maître canot qui s’éloigne aussitôt et traverse le lac en ligne droite.

Les voyageurs courbent la tête ; leurs canots suivent bientôt celui du maître. Ils ont atteint le dernier portage à la Vase. Entre les branches d’où l’eau dégouline, ils enfoncent dans la boue visqueuse où se tendent les fils fins des racines ; à grands efforts, ils arrachent leurs jambes à cette fange qui gargouille.

Cournoyer et Montour marchent l’un à côté de l’autre sur la grève, dans les ténèbres. Pas un tressaillement dans la forêt de sapins sur les rivages tout noirs. Le ressac spasmodique brise à peine le silence d’une plainte régulière et fine.

— Les engagés sont mieux disposés ? interroge le guide.

— Oui, un peu. Le passage du Marquis les a calmés.

— Et François Lendormy ?

— Je vous l’ai déjà dit : il n’aime ni les chefs, ni la compagnie. Chaque homme pourrait vous répéter ses paroles aussi bien que moi.

Les mots durs de Simon McTavish ont énervé le guide. Avant de les entendre, il n’avait jamais pensé que la situation fût bien grave. La fatigue inspire des plaintes, rien de plus naturel ? Mais à quoi des doléances semblables riment-elles ? Il en avait entendu bien d’autres ; quelques mots de bon sens et tout rentre dans l’ordre.

Mais Cournoyer se croit maintenant obligé d’observer certaines précautions.

— Montour, si vous le vouliez… Je vous ai observé : vous connaissez tous les engagés, vous causez avec chacun ; nul ne connaît mieux leurs sentiments… Il faut que la brigade soit au Grand Portage à temps : aucun coup de tête ne doit la retarder… S’il se produisait d’autres signes de mécontentement, de désobéissance… Quand on les connaît tout de suite, on intervient : mieux vaut prévenir que guérir… Devant vous, ils parlent librement.

— Oui, je comprends. Pourtant, si les engagés apprenaient…

— Nous serons discrets. D’un autre côté, la Compagnie vous manifesterait sa reconnaissance… Je dois vous présenter à Simon McTavish, n’est-ce pas ? Si je pouvais ajouter que vous n’avez cessé de me rendre des services, tout le long du voyage ? Vous voyez… Au Grand Portage, nous dédoublerons les équipages. Et votre emploi, comme brigadier ou gouvernail, à votre choix, est tout indiqué.

— La promesse que vous me faites ne manque pas d’importance, concède Montour ; mais j’attendrai longtemps l’échéance. Et je ne suis pas fort, vous le savez ; rien n’est plus dur que de porter deux pièces dans les portages ; et si je n’en portais qu’une, je serais moqué par les hommes…

Les bras croisés sur la poitrine, le regard oblique, Nicolas Montour se donne l’air de peser équitablement dans une balance le pour et le contre. Il se lamente sur son sort : chaque soir, exténué à ne pouvoir dormir, il tousse ; ses pieds sont pelés et, le matin, le font souffrir terriblement malgré toutes les huiles.

— Bien… François Lendormy ne tient maintenant à son emploi que par un fil : un gouvernail ne peut se permettre impunément les propos qu’il a tenus… Vous savez, dans le cas de récidive, j’interviendrais moi-même… Un motif, une autre raison sérieuse…

— Oui. Bien. De toute façon, comptez sur moi, Monsieur Cournoyer.

— Je sais que nous nous entendrons bien.

Cournoyer ne se leurre pas de mots : le marché qu’il vient de conclure est odieux. Montour établira certainement autour de François Lendormy une surveillance de tous les instants ; et si ce dernier ne fournit pas l’occasion d’une mesure disciplinaire, Montour lui inspirera l’acte répréhensible. Mais le guide a besoin de renseignements exacts.

Demander un service, voilà qui va tout seul. Mais avant de l’obtenir, celui qui le demande reçoit à son tour une requête s’il a affaire à un homme aussi habile qu’audacieux ; et il ne lui est rien donné tant qu’il n’a pas donné, ou n’est pas prêt à donner lui-même.

« Donnant, donnant », troc pur et simple, voilà la dure loi inscrite sur la pierre des relations non fondées sur l’amitié ; et même…

Avant de s’adresser à Montour, Cournoyer avait prévu des exigences. Ordinairement, il les prévenait par de nombreux services ; ou bien, il savait ce que son interlocuteur exigerait en retour, et il l’offrait immédiatement. Cette fois, il avait manqué à sa ligne de conduite ; ce milieu, pensait-il, n’aurait ni l’aplomb, ni l’adresse de poser son prix. Mais il s’était trompé : Montour avait plus d’expérience que le guide n’avait supposé ; il n’avait pas raté l’occasion. De plus, il lui avait bien caché qu’il était disposé à dire oui à n’importe quelles conditions. Comment ne pas saisir cette chance unique ?

En acceptant, ne se plaçait-il pas audacieusement du côté des Bourgeoys, du côté du pouvoir ? « Me voici, disait toute son attitude ; faites de moi ce que vous voudrez. » Cette disposition, croyait-il, ne pouvait que lui attirer des faveurs.

Puis, avec la tâche que Cournoyer lui confiait, il verrait le guide à tout moment, nouerait avec lui des relations amicales précieuses, influerait à son aise sur son appréciation des personnes et des choses.

Le lendemain, la brigade s’ébranle. Cournoyer gagné à ses plans, Montour ne voit plus sur sa route d’autre obstacle que l’amitié déjà ébranlée de Bombardier et de Lendormy : elle a des racines lointaines. Comment la détruire ?

— André Bombardier n’est pas satisfait de ton travail, dit-il à Lendormy ; il répète que l’aviron de gouverne est inutile dans tes mains.

— François Lendormy prétend que vous ne lui donnez pas les signaux à temps, murmure-t-il à Bombardier.

Malgré sa lourdeur corporelle, Nicolas Montour semble avoir le don d’ubiquité. Ici, là, il donne de grands coups de hache sur les câbles qui relient encore Lendormy à ses amis anciens.

Le ton des accusations va crescendo. Bientôt, Montour peut dire à sa victime :

— Bombardier, mon pauvre vieux, a toujours été ton ennemi ; tu ne trouverais pas un hypocrite pire que lui. Bombardier et les Bourgeoys, c’est tout un.

« C’est de la faute de Bombardier…, c’est de la faute de Lendormy… », voilà la phrase passe-partout que le milieu répète à chacun des deux hommes, presque mécaniquement, comme un réflexe inévitable, à propos des événements désagréables pour chacun, à propos des fautes et des erreurs commises. Ce vieux refrain, il l’a toujours en bouche ; et, après l’avoir prononcé, il tente d’établir une liaison entre la faute, l’erreur, l’événement et la personne qu’il blâme. Qu’importe si elle est plus ou moins solide : la haine ne possède-t-elle pas des trésors de crédulité ?

La moindre conjoncture, habilement exploitée, fournit ainsi le prétexte des attaques. Si l’ancienne amitié subsistait encore, chaque parole de Montour serait soumise à un examen ; celui-ci devrait se montrer prudent. Mais le mécontentement éloigne les deux hommes l’un de l’autre, et le milieu, assuré de l’impunité, devient chaque jour plus audacieux.

Montour, lui, ne paraît éprouver ni amitié, ni haine. Avec tous ses compagnons, il entretien des relations amicales. Personne, à aucun prix, ne pourrait l’empêcher de fréquenter quelqu’un. Chaque soir, on le voit se glisser de bivac en bivac, circuler autour des feux, se renseigner, se tenir au courant de tout.

Après avoir traversé le lac Nipissingue, la brigade descend la rivière des Français. Huit portages s’échelonnent dans cet austère pays de granit ; les îles foisonnent tellement, les chenaux sont si nombreux qu’il est difficile de retrouver le rivage. Sur le courant qui les emporte avec lui, les embarcations filent rapidement vers les Grands Lacs.

Voici les Dalles. Le contremaître se dresse, sur les plats-bords, à l’avant, pour surveiller de haut et de loin le cours de la rivière, reconnaître le meilleur passage. Il agite sa main droite ou sa main gauche, signaux secrets auxquels le timonier à l’arrière obéit avec soin. Les milieux s’agenouillent dans le fond du canot, bien calés entre les pièces ; au commandement, ils rament de toutes leurs forces. Et l’embarcation entre dans l’eau bouillonnante et les remous, propulsée comme un boulet. Le paysage accourt, le chenal se resserre, les deux murailles se rapprochent tellement qu’on pourrait les toucher en étendant la main. Une manœuvre fausse, et tout se briserait sur les rochers.

Dans leur poitrine, le cœur des pauvres mangeurs de porc se serre : ils n’ont pas encore sauté de rapides. Et ils sentent avec frayeur le canot se dérober, s’enfoncer sous eux, soudain, plier et se tordre. Parfois, une lame saute à bord et les inonde.

Enfin, la brigade ballotte sur les eaux du lac Huron. Le soleil s’abaisse dans l’argent d’une belle soirée du commencement de juin. Longues sont les vagues. Dans le lointain s’arrondit le renflement bleu des îles que l’on veut atteindre avant la nuit.

La température devient plus chaude ; les matins rayonnent de fraîcheur et de clarté. Quelquefois le vent souffle de l’arrière ; on mâte les canots, les voiles se gonflent, une brise de demoiselle les pousse doucement vers leur destination. Les hommes se reposent, leurs pieds guérissent. Et s’il faut pagayer parfois, les rames enfoncent dans une eau si pure qu’ils déchirent le satin bleu du ciel ou crèvent des nuages.

D’ailleurs, la brigade traverse un pays pittoresque. Les séparant de l’immensité de cette mer intérieure, des îles innombrables, semées le long de la côte, abritent les embarcations ; dans une superficie de quarante-cinq milles carrés, on en compte une fois plus de sept milles. Quelques-unes ne sont que des rochers abrupts et nus ; d’autres, de lourdes corbeilles de forêts qui portent des prairies naturelles, des bocages disposés comme ceux d’un parc avec des allées et des perspectives. Les engagés voient les Pots-de-fleurs, colonnes surmontées d’une touffe de verdure, l’île de la Cloche, la Tombe des Géants et la Grande Manitouline, visible de partout, haute et bleue, qui domine le paysage.

Le voyage devient une excursion de plaisir. Guides et brigadiers seuls surveillent toujours. Car quel moyen de se guider avec sûreté au milieu de cet archipel, le long du méandre de ces chenaux glauques ou lumineux ? Leurs regards n’embrassent pas souvent l’immensité bleue qui ondule vers le Sud, leurs oreilles entendent bien rarement le ressac qui se brise avec fracas sur les récifs extérieurs.

Composée de jeunes voyageurs, la brigade vit un rêve d’aventure. La nouveauté, la grâce sauvage du pays qu’ils traversent, confirment enfin certaines promesses des recruteurs. Et, avec un grain d’émotion, ils aperçoivent un wigwam qui laisse couler entre des arbres un mince filet de fumée, les yeux noirs d’un enfant à travers les buissons d’une rive rapprochée, un canot qui s’éloigne à force de rames vers on ne sait quelle destination inconnue, là-bas, le long d’une grève sablonneuse.

Pendant que l’enthousiasme naît dans le cœur des mariniers, Montour guette. Il attend l’occasion de prendre Lendormy en défaut ou de créer de toutes pièces un piège infaillible. Ses yeux durs observent tout. Comme il réussirait vite, s’il avait des complices.

Un soir, la brigade relâche à Thessalon où la Compagnie du Nord-Ouest a construit une factorerie. Le bivac s’établit sur une pointe couverte de grosses pierres. Des engagés partent aussitôt pour la pêche et rapportent du poisson blanc.

— Ce serait parfait, dit Montour à Lendormy, si nous avions un peu de farine pour rouler le tollibi avant de le faire frire.

Montour est assis à terre, tout occupé à son travail, semble-t-il ; il parle lentement, un peu sourdement. Un coup habile de couteau : la tête du poisson qu’il prépare tombe. Ses mains sont poisseuses et sanglantes. Quelques paroles encore. Et dès que le gouvernail tourne les yeux d’un autre côté, vite, Montour jette sur lui un regard rapide qui l’effleure et revient devant lui.

— Oui, malheur de sort. Mais où prendre la farine dans ce sacré pays maudit ?

— Le guide a ouvert l’un des sacs, je l’ai vu… Cournoyer doit être entré dans le fort maintenant ; il y restera une couple d’heures au moins.

— Oui ?

Un silence ; au repos, le couteau de Montour pend dans une main inerte.

— Je vais jeter un coup d’œil de ce côté.

— C’est ça… Moi, je descends au lac laver le poisson. Lendormy disparaît, puis Montour, agile sur ses courtes jambes, les bras éloignés du corps.

Une simple jointée de farine. Il n’en faut pas plus. Le poisson blanc rôtit dans la poêle ; un savoureux parfum monte avec la vapeur. Nicolas Montour revient avec des chemises qu’il commence à laver dans le lac.

Et, tout à coup, Cournoyer se tient devant le feu. Il saisit la poêle, il la jette par terre avec tout son contenu. Un qui vole, on dirait qu’il touche avec la pointe d’un couteau, un point névralgique ou un nœud de muscles, chez Cournoyer ; la réaction, toujours la même, est aussi instantanée que violente. Montour le savait. D’ailleurs, si le moindre larcin n’était pas puni avec une excessive sévérité, l’équipage dévorerait en quelques jours la cargaison de comestibles.

Le guide couvre son subordonné d’injures.

— Lendormy, je ne sais ce qui me retient de vous mettre aux fers.

Bombardier est accouru au bruit de l’altercation.

— Demain, Nicolas Montour prendra sa place au gouvernail.

— Mais… je ne sais pas…, dit Bombardier avec hésitation.

— Lendormy a besoin d’une leçon.

Le contremaître ne se sent ni l’inclination, ni les moyens de protéger son ami d’autrefois ; mais c’est à Turenne qu’il aurait voulu confier le gouvernail.

— Montour pourra-t-il remplir cette tâche ? Il n’a pas d’expérience, il n’est pas habile de ses mains et nous entrerons bientôt dans le lac Supérieur. En cas de danger…

— Montour apprendra. Lendormy a commis assez de frasques.

Le guide se montre impérieux ; il ne consulte pas Bombardier, il lui impose sa décision. Celui-ci se tait.

D’ailleurs, Montour, habilement, a coupé tous les fils qui reliaient Lendormy à ses chefs, fils d’amitié et fils d’estime. Il l’a isolé pour le battre.

— Quelqu’un m’a dénoncé, confie Lendormy à Montour quelques heures plus tard. Je saurai son nom.

— Tu crois ? Mais André Bombardier voulait te démettre, tu le sais, je te l’ai dit ; et Cournoyer ne t’a jamais aimé… J’ai refusé ton poste tout d’abord, je t’ai défendu…

Sur la figure de Montour, un peu de rougeur révèle seule l’excitation intérieure. Il est tout attention, l’heure renferme des dangers… Il faut empêcher François Lendormy de se rejeter vers ses anciens compagnons et de découvrir toutes les manigances ; il faut tuer dans l’œuf les soupçons…

Le gouvernail se confie peu ; mais l’humiliation couve comme un feu. Il pense aussi à sa nombreuse famille qui devra s’imposer de dures privations pour subsister avec des gages réduits.

Peu à peu, Montour l’apaise ; il le regarde de ses yeux voilés. Sur ses traits, à un pli imperceptible, se lit un mépris transcendant pour François Lendormy, pour tous ceux qui se laissent jouer ainsi, qui ne poursuivent pas leur carrière avec des ruses et une application concentrée. Pourquoi jouissent-ils de la vie au lieu de calculer toujours ? Ce mépris ressemble à une liqueur sécrétée par l’ambition de Montour ; il lui faut mépriser ses victimes, car autrement, comment justifier devant son propre tribunal ses propres machinations et ses roueries ? S’il ne réussissait pas à se convaincre que Lendormy est un sot, Montour devrait se mépriser lui-même et ses entreprises ; il y serait condamné… Mais sa passion lui épargne cette humiliation.

Le nouveau gouvernail obtient de l’ancien les indications indispensables pour l’exercice de son nouveau métier ; ses propres observations l’ont aussi renseigné d’avance.

La brigade s’ébahit de cette mutation. Louison Turenne, seul, en comprend le mécanisme. De Montour, il n’a pas la même idée que Lendormy.

Cournoyer n’est pas dupe ; Louison Turenne n’est pas dupe. Certain soir, revenant de la pêche, ce dernier n’a-t-il pas failli heurter Cournoyer et Montour engagés dans une conversation furtive ? Un moment de gêne a paralysé les trois hommes.

François Lendormy ne veut rien entendre aux allusions de Turenne. Pour le moment, il est circonvenu. Bombardier, à qui Turenne peut parler plus librement, présente moins d’objections.

— Mais Lendormy a changé : on dirait un autre homme.

— Non, il n’a pas changé vraiment. Si jamais le soupçon peut naître en son esprit… Il comprendra tout du même coup. Il ne sait pas à qui il a affaire et il avale tout, hameçons et appâts. Vois-tu, il ne sait pas encore que de telles choses existent ; il ne les a jamais imaginées même… Il obéit à toutes les impulsions.

André Bombardier se contient à peine. Un simple milieu, le tenir en respect, passer par-dessus sa tête pour atteindre le chef, avoir plus d’influence que lui. Turenne le calme peu à peu.

Le lendemain, Nicolas Montour prend sa place au timon : les engagés ricanent. Mais le nouveau gouvernail se tire bien d’affaire.

Au cours des nombreux entretiens qui lui sont accordés, il consolide son amitié avec Cournoyer. Rien ne se passe dans la brigade ; les voyageurs sont apaisés. Mais Montour veut que ses fonctions durent. Au besoin, il provoque et rapporte ensuite des paroles séditieuses. Et sa ruse explore avec délicatesse l’esprit du guide pour savoir de quelle façon on recevrait des dénonciations contre celui-ci ou celui-là.

— Que pensez-vous de Turenne ? demande-t-il.

— Turenne ?

Si Cournoyer avait la moindre prévention contre ce milieu, Montour renchérirait dans le même sens, car il appréhende un rival dans ce voyageur.

— L’un de nos meilleurs engagés, dit simplement le guide.

Après avoir remonté la rivière Sainte-Marie dont la largeur silencieuse glisse en serpentant entre les forêts de haute futaie, la brigade campe à la Pointe des Pins. En avant, deux bornes massives : Gros Cap et Pointe Iroquois entre lesquelles s’étend et miroite comme une mer la surface du lac Supérieur.

Plus de paysages idylliques. Devant eux maintenant se dessinent des côtes élevées, anfractueuses et bleuâtres, nettes de ligne et austères. Avec morgue, des promontoires, des falaises avancées dorment parmi les vagues ; des collines et des caps se profilent sous le soleil dans une immobilité sereine. Et, augmentant l’impression d’isolement, les grands vents répandent leur mélancolie sur ces masses dédaigneuses qu’enferme une éternité de solitude.

Pendant quatre cent quarante-cinq milles, la brigade doit suivre la rive nord avant d’atteindre Grand Portage. Comme des oiseaux craintifs, les canots rasent les rivages déserts ; à la moindre alerte, ils fuient vers la terre. Avant les départs, les guides se consultent ; ils ont toujours les yeux braqués au ciel pour surveiller les nuages, la lune, les couchers de soleil ; il faut prévoir les grains car les atterrissages sont souvent impossibles, les grèves manquent, et malheur aux flottilles qui ne trouvent pas un abri avant que le vent s’élève.

Des pluies, des brouillards formés au large multiplient aussi les journées de dégras. La brigade passe de longues heures paresseuses au fond d’anses protégées par des collines. Mais la moindre embellie, de jour ou de nuit, et elle reprend son louvoyage ; elle met à profit le calme des aubes, des crépuscules, des jours nuageux et immobiles où l’eau dort, luisante comme de l’argent. Toujours sur le qui-vive, elle ceinture les caps Maurepas et Gargantua ; elle arrive à la baie Nipigon dont la large bouche se remplit d’îles ; elle passe au Pays Plat.

Les mariniers croient qu’ils se promènent dans les rues d’une ville inondée, entre de vieux châteaux en ruine qui exposent des piliers à moitié détruits, des fenêtres borgnes et des colonnes basaltiques ; un peu de verdure rampe sur les murailles comme du lierre, et à travers la clarté de l’eau, le lit rouge ou noir du lac étend ses marbrures.

Les voici aux Mamelles. En face d’eux, de l’autre côté de la baie, s’allonge la montagne du Tonnerre, haute et longue muraille bleuâtre. D’une pointe à l’autre, la traversée n’est pas longue : neuf milles, à peine deux heures de navigation. Cournoyer donne l’ordre de continuer malgré une mer hachée.

Dès les premiers coups de rames, les voyageurs inexpérimentés se troublent. Les lames fortes frappent les canots en écharpe ; le roulis est dangereux. Pour que les embarcations qui donnent du nez dans l’eau ne s’emplissent pas, les contremaîtres étendent des bâches sur l’avant. Avec de grosses éponges, on écope en vitesse.

Mais le vent augmente. Entre les vagues, les canots se perdent maintenant de vue ; les gouvernails sur qui retombe la besogne principale ont fort à faire. Il y a une manière de prendre la lame. Seul, Montour ne la comprend pas bien encore. Bombardier s’efforce de l’aider ; il donne des signaux. Mais chaque mouvement de Montour reçoit le commandement de son intelligence et de sa volonté, non celui de l’habitude : alors le mouvement arrive toujours de quelques secondes en retard. Des paquets d’eau sautent à bord, le mâtereau se rompt ; elle monte imperceptiblement, la ligne de flottaison si rapprochée du bord en tout temps. Et la panique s’empare de l’équipage.

Une lame plus forte submerge presque l’embarcation. On s’affole. Bombardier qui suit avec anxiété ce combat où la vie de plusieurs hommes est en jeu, crie subitement :

— Turenne, au gouvernail !

Rapidement. Turenne change de place avec Montour. Dès les premiers coups de barre, l’air entre plus facilement dans les poumons des engagés. Une habileté physique subtile anime le nouveau gouvernail. Sous la fermeté de sa main, le canot devient une espèce de bête souple et lente qui joue avec la vague sans se presser, glisse dans les descentes, monte, et retombe sans rebondir comme une balle. Au lieu de s’opposer, il louvoie.

Bombardier cesse bientôt de donner des signaux. Lointaine, tout à l’heure, la montagne du Tonnerre se hausse. Voici la ligne des brisants. Comment atterrir ? Il ne faut pas trop approcher de terre. Quelques milieux transportent à bout de bras une partie de la cargaison ; puis, tous ensemble, d’un commun effort, ils soulèvent le canot à demi rempli et le déposent sur le rivage. Puis ils viennent attendre, dans l’eau jusqu’à la ceinture, l’embarcation suivante et accomplissent la même manœuvre. Malgré ces précautions, de nombreuses pièces sont mouillées et deux canots subissent des avaries.

L’excitation du débarquement dans le roulement des vagues avait fait oublier l’incident du trajet. Tous s’en souviennent maintenant. Ils acclament Turenne. Montour est là, parmi les autres. Sur la lividité de ses joues transparaît un peu de rougeur, car il entend les moqueries : « Beau mousse de cambuse ».

Aussitôt que le groupe se disperse, il rejoint Cournoyer.

— Bombardier n’a pas aimé ma promotion, dit-il au guide. Il avait son candidat à lui : Turenne. Il ne vous pardonne pas de ne l’avoir pas consulté. Il se venge à sa façon.

Sa phrase est brève et dure. Il halète. Cournoyer, silencieux, le regarde et donne des paroles vagues d’assentiment.

Montour ne néglige pas Turenne.

— Nous vous devons tous des remerciements. Vous nous avez sauvés. C’était une tempête exceptionnelle. Puis il aborde Bombardier lui-même.

— La prochaine fois, tout ira mieux. Je manquais d’expérience. Tout s’apprend avec le temps.

Il se hâte. Il dit à chacun le mot qu’il faut ; il se rapproche de Cournoyer, de Bombardier, de François Lendormy surtout ; il se colle à eux. Son amitié devient adhésive. Les uns et les autres, il veut les engluer, en ce moment dangereux, dans la viscosité de ses prévenances, de ses flatteries, de ses attentions.

Il veut aussi se tenir à portée pour détruire, à mesure qu’ils naissent, les bourgeons des soupçons, orienter à son avantage, aussitôt qu’ils se font jour, la défiance ou le ressentiment, interpréter les faits compromettants pour lui, canaliser les émotions. À ces conditions seulement, son action future ne sera pas entravée. Il pourra recommencer demain, ce qui est plus important que tout : comment peut-on s’élever en effet, si ce n’est lentement, d’échelon en échelon ? Et à quoi bon le succès passager, mais si malhabile qu’il s’interdirait tout lendemain ?

La tempête se calme. Rapidement, la brigade franchit la baie du Tonnerre, passe entre la grande île Royale et la terre ferme. Puis entre la pointe au Chapeau et la pointe aux Framboises, elle pénètre dans la baie du Grand Portage. Avant d’aller plus loin, elle met à terre un instant. Les voyageurs sortent de leur sac-à-tout-mettre les habits de fête, plumes colorées et ceintures fléchées. Ils s’accoutrent pour les occasions solennelles. Puis les canots se forment en ligne de bataille, une chanson puissante est entonnée.

Là-bas, des Indiens et des blancs se jettent dans les embarcations. Ils vont à la rencontre de la brigade spéciale de Rabaska et l’escortent triomphalement jusqu’au rivage. Des fusillades éclatent.

Entre une double haie de spectateurs, les mangeurs de porc, le collier sur la tête, les uns derrière les autres, transportent la cargaison dans le fort.

— Un baril d’eau-de-vie… cinq barils… vingt barils… comptent à mesure les assistants. Nous ne manquerons pas de bon petit lait dans les pays d’En-Haut, cet hiver…

Et ils rient.

Cinq heures et demie. Le dôme du ciel bleu comprime une éclatante clarté. Louison Turenne sort en rampant de l’abri formé par le canot sens dessus dessous ; il avance sur la grève formée de sable et de galets. Sans hésiter, il plonge dans le lac froid. À perte de vue, à l’abri des montagnes, l’eau s’étend, recouverte d’une ternissure semblable à une pellicule de mercure à peine ondulée. Il nage et les brisures des petits flots luisent comme de l’argent fin frappé par la lumière. Des centaines de mouettes s’élèvent, d’une blancheur plumeuse, et planent.

Au retour, Turenne se dresse, puissant dans la lumière ; et le soleil, soudain, lui mord la peau, car il n’y a pas de vent. Toute verdure pend déjà accablée.

Des mangeurs de porc se rassemblent autour de lui. Ensemble, ils examinent ces centaines de canots alignés sur le rivage, ces tentes, ces wigwams, toutes ces constructions en bois de cèdre, couvertes de bardeaux, entourées de palissades, au pied de la montagne qui les écrase de sa masse verte.

Un ruisseau divise en deux les terres plates : d’un côté, le fort de la Compagnie du Nord-Ouest ; de l’autre, semblable, également animé, celui de leurs rivaux les plus dangereux, les XY.

À mesure que le jour s’écoule, des flottilles arrivent au milieu du fracas des coups de fusil et de la joie éclatante des chansons de voyageurs. D’un rouge sombre, les canots débouchent au tournant de la pointe du Chapeau, venant de l’Est, de Montréal, avec les marchandises de traite et les agents de la compagnie qui vendent les fourrures ; ils arrivent du Nord, du Sud, de l’Ouest, d’un pays grand comme l’Asie, chargés jusqu’à couler de la récolte des pelleteries troquées durant l’hiver avec les tribus indiennes, aux nombreux forts de la compagnie.

Turenne et les mangeurs de porc ouvrent grand les yeux, pour bien voir Grand Portage, le rendez-vous général, la porte magique des Pays d’En-Haut. Pendant deux mois, cette factorerie est le centre du commerce des fourrures. Dans le fort, logent les Bourgeoys, les commis, les interprètes et les guides ; sous les canots et les tentes, en dehors des palissades, s’établissent les engagés et les Indiens des alentours. Près de deux mille personnes font bombance. Car n’ont-ils pas, tous, ce qu’ils ont désiré pendant des mois : pain, gâteaux, sucre, café, thé, pommes de terre, légumes, porc, bœuf, lait, beurre, jambons, tous les aliments délicieux dont ils avaient presque oublié le goût depuis dix mois qu’ils n’en avaient pas mangé. Aussi les cuisines ne chôment guère.

Dans la grande salle des délibérations, au-dessus des agents de Montréal et des associés hivernants qui passent l’hiver dans les Pays d’En-Haut, Simon McTavish siège. Le menu peuple ignore ce qui se trame dans ces entretiens secrets ; mais il devine que la lutte, qui se poursuit depuis plusieurs années entre la Compagnie du Nord-Ouest, d’une part, les Petits ou XY, la Compagnie de la baie d’Hudson, d’autre part, atteindra son point culminant. L’importance des préparatifs, l’abondance des boissons, la hausse des salaires, les tentatives d’accaparer les meilleurs voyageurs, la brigade spéciale, tout annonce une impitoyable lutte. On n’entend parler que de nouvelles factoreries, que d’offensives qui embrasseront le nord du Bas-Canada, la baie d’Hudson, tous les pays d’En-Haut. On mentionne aussi l’ouverture d’une province lointaine, à peine explorée : la Nouvelle-Calédonie, sur les côtes du Pacifique, dont personne ne connaît encore bien les ressources.

Et la Compagnie du Nord-Ouest veut protéger à tout prix Rabaska, le pays du castor et de la loutre, la prunelle de ses yeux. Annihiler tout rival qui tente d’y entrer : voilà sa politique, jamais énoncée, toujours mise en œuvre.

Simon McTavish excelle à stimuler jusqu’au paroxysme les ambitions des voyageurs. Entre eux, les commis chuchotent qu’il offrira bientôt de grasses proies aux meilleurs serviteurs de la Compagnie : seize parts non attribuées. Et une part, c’est la fortune. Plus de séniorité, plus de népotisme ; chacun sera jugé sur la quantité de fourrures qu’il aura rapportée, sur les retours, comme on dit.

La tactique générale établie, les affaires de routine occupent ensuite les Bourgeoys. Redistribution du personnel, signature des engagements, supputation des profits et des pertes, apurement des comptes, prix des marchandises de traite et des pelleteries, bilan général, tous les détails enfin de cette organisation qui couvre tout un continent, viennent à tour de rôle devant le Conseil.

Comme un lévrier affamé, Montour erre autour du fort en quête de nouvelles. Très vite, il s’est mis au courant des habitudes de Cournoyer, de Bombardier, des autres chefs qu’il connaît : il les attend au bon endroit, au bon moment. Et là, il les interroge et recueille leurs confidences pendant que ses compagnons vivent dans l’ignorance entière des événements qui se produisent à l’intérieur des palissades, assistent aux combats de boxe encouragés par les Bourgeoys, s’enivrent, dépensent toute somme qui peut leur revenir sur leurs gages de l’année. Disposé à entrer en conversation avec quiconque est désœuvré pour quelques heures, il se laisse entraîner sous le bras par le premier venu. Et il interroge, il écoute et il garde les renseignements pour lui.

Bientôt, il sait quel bourgeoys nommera les nouveaux bouts de la brigade de Rabaska, quel jour les nominations seront faites. Il a obtenu la promesse formelle d’un emploi de contremaître ; tant qu’elle ne sera pas exécutée, il presse ses amis. Et puis il s’occupe activement de la composition de l’équipage qui tombera sous ses ordres. Il soumet des noms : Turenne au gouvernail, Philippe Lelâcheur, tel ou tel milieu. Il communique sa liste à Cournoyer et il le consulte.

Puis qui sera le bourgeoys en charge du district de Rabaska ? Quel est-il ? Et le nouveau guide ? Quel nom porte-t-il ? Quels sont ses antécédents ?

Enfin, tout est fait. Il respire. Premier rameur ou contremaître d’un canot, il commandera une équipe de son choix.

Une nuit tiède du commencement de juillet immobilise dans le firmament ses étoiles palpitantes. Les portes du fort sont fermées, mais les fenêtres des édifices, à l’intérieur, sont ouvertes. Et, des salons, s’échappent comme de prestes oiseaux les notes des violons, les airs enlevants des cornemuses, les paroles des chansons. Vêtus de costumes élégants, avec manchettes et dentelles, les colporteurs se délassent au bal. Ils dansent dans l’immense salle à manger, quelque blanche au bras, ou une métisse, ou une Indienne. À mille lieues de la civilisation s’étale un mélange de raffinement et de barbarie, d’opulence et de pauvreté. Les bouteilles se vident, la fumée des pipes s’accumule sous le plafond bas.

Montour écoute le violon égrener ses notes menues dans le continent désert. Poursuivi par elles, il s’en va le long du lac, loin de la fête luxueuse et grossière, où il n’est pas admis, loin des Indiens en boisson que l’on a désarmés et qui courent dans le camp en folie, loin des rixes et des soûlades des voyageurs. Il s’arrête, face à la fraîcheur des vagues, à la monotonie de leur murmure, dans l’énervement des chaudes ténèbres et du vent. Puis il repart.

Une exaltation calculatrice le domine. Hardi cavalier, il a trouvé enfin une monture à sa taille, une monture à sa force, pour la course de la vie. Les circonstances favorisent l’ambition dans la Compagnie du Nord-Ouest : de belles promotions à recueillir, des fortunes à récolter, de beaux espaces à parcourir, voilà ce qui s’offre.

Montour marche. Il retrouve le silence des solitudes. Enfin, il peut s’asseoir, méditer sur les anciens jours, combiner et mettre au point.

« Enfin… enfin », voilà le mot qui se forme continuellement sur ses lèvres. Orphelin pauvre, il s’est lancé dans diverses aventures, de modestes tâches à sa portée : menuiserie, bijouterie, comptabilité. Toujours, il se lassait vite : des routes qui ne conduisaient qu’aux culs-de-sac de la médiocrité, de la pauvreté. Pour gagner son pain tout au plus, il devait employer toute la subtilité de son esprit. Et il devait craindre les renvois, appréhender les affres de la faim, celles des recherches d’emploi.

Et maintenant, au lieu de cet horizon borné à longueur de bras par le mur de la gueuserie, une large porte s’ouvre sur la fortune. Rien ne lui paraît trop pénible pour conquérir l’une de ces parts dont on ne sait encore rien de précis. « Enfin… enfin ». La bouche de Montour prononce toujours les mêmes mots. Cette occasion unique, il ne la laissera pas échapper.

Il revient tard. Une joie le gonfle de son ivresse. Il regarde, éclairé par la lune, le fort surmonté du mât où claque un drapeau invisible, il écoute le violon merveilleux et grêle.

Après un court sommeil, dans la matinée, il rencontre Cournoyer qui lui donne de plus hautes espérances encore.

— Vous partez demain pour le lac à la Pluie, dit le guide. Votre bourgeoys n’est pas encore arrivé, nous l’attendons ces jours-ci. Êtes-vous satisfait ?

— Oui, je vous remercie.

— J’ai parlé de vous à quelques associés. Je verrai aussi Tom MacDonald, votre nouveau chef… Montour… Nous avons besoin d’hommes… d’hommes disposés, comme vous, à prendre les intérêts de la Compagnie… Les XY tenteront d’envahir Rabaska cette année. Ils y envoient Rocheblave, un de leurs plus habiles associés. La lutte sera dure. Le Bancroche, — on a donné ce surnom à votre bourgeoys, — aura besoin d’auxiliaires dévoués… Les plans s’improvisent sur les lieux. J’imagine que vous aurez bientôt un rôle à remplir… si vous le voulez.

— Je suis prêt.

— Oui. Mais vous devez comprendre une chose : les Bourgeoys n’ont pas les moyens d’apprécier les dispositions ; ils ne peuvent qu’apprécier les retours : et les retours, ce sont les pelleteries. Des excuses, tout le monde peut en trouver, et d’excellentes, dans un tel pays et dans de telles conditions. Des fourrures à n’importe quel prix… Vous comprenez, il n’y a que cela qui compte. Les moyens ? Le champ est vaste…

— À nos risques et périls ?

— Mais non, non. Les pays d’En-Haut, Rabaska, c’est loin. Quinze cents lieues de Montréal, disons-nous. Pas de gendarmes là-bas. Comment savoir avec exactitude ce qui s’y passe. Des témoins, on peut en trouver… Puis les agents de Montréal protègent les Bourgeoys hivernants, n’est-ce pas ? Ils n’abandonnent pas facilement les associés ou les voyageurs qui ont pris des risques pour la Compagnie. Ah, non. Ils ont le bras long.

Et Cournoyer continue à voix basse. Parfois, il se tait, parfois, il laisse ses regards errer sur le lac et il lance une bouffée de fumée.

— Vous comprenez, Montour ?

Montour comprend. Il en connaît assez pour savoir que tous ces mots, c’est au pied de la lettre qu’il faut les prendre ; ils représentent l’idée avec précision. En plus, il devine les sous-entendus, les silences et les réticences. Il s’imagine que ce n’est pas de but en blanc que Cournoyer lui tient ce langage. Dans le combat entre les compagnies qui prend une tournure si grave, les Bourgeoys cherchent avec anxiété les hommes qui pourront les aider. On ne se battra pas avec des gants remplis de bourre.

— Ce qui manque à toutes les compagnies, poursuit Cournoyer, ce sont des hommes bien doués… qui veulent réussir… Qui veulent réussir, c’est-à-dire sont disposés à accomplir ce qu’il faut pour réussir. Le chemin du succès ne peut pas être toujours agréable, n’est-ce pas ? Parfois, il faut marcher sur ses propres répugnances… S’il y a une route qui doive être pénible, ne trouvez-vous pas que c’est justement celle-là… Puis Cournoyer le conduit à l’intérieur du fort. Une porte s’ouvre : Montour se tient devant le Marquis. Celui-ci se lève, laissant une signature inachevée :

— Monsieur Montour, Monsieur Montour, dit-il avec son accent anglais… Je vous remercie beaucoup au nom de la Compagnie. Avec nous, vous irez loin ; vous irez loin si vous continuez…

Quelques minutes plus tard, Montour se retire, comblé. Mais son esprit froid comprend que c’est l’indiscrétion du lac à la Vase qui lui vaut aujourd’hui ces confidences. On a compris son ambition, sa largeur d’esprit ; on sait qu’il est prêt à tout ; on a mis quelque confiance dans ses talents. Souvent, les compagnies ont des tâches louches à confier à des subordonnés qui ne se scandalisent pas facilement. D’ailleurs, son expérience personnelle l’a déjà convaincu : les voyageurs trop honnêtes ne reçoivent pas d’encouragement ; les besognes pénibles leur sont réservées ; on n’a de cesse qu’ils ne deviennent ivrognes, cousus de dettes ou libertins. Car comment laisser des yeux trop honnêtes regarder à loisir certains spectacles ?

Les voyageurs de Rabaska, le district pelletier le plus éloigné, n’ont pas le temps de venir jusqu’au Grand Portage pour déposer les fourrures et prendre les marchandises de traite ; ils s’arrêtent au fort du lac à la Pluie, et c’est là que la brigade spéciale doit les rejoindre.

Bien reposés par une semaine d’inaction, les mangeurs de porc entreprennent le long portage, neuf milles, qui a donné son nom à l’endroit où ils se trouvent. Tournant le dos au lac Supérieur, ils s’enfoncent dans la forêt avec leur fardeau. Un sentier large mais boueux ouvre un sillon parmi les verdures : il gravit deux chaînes de collines séparées par un vallon où coule un ruisseau. Sur les hauteurs, des pins reproduisent à l’intérieur le murmure des vagues ; peupliers et bouleaux remuent à peine, bien abrités du vent, dans les bas-fonds baignés d’une lumière vert pâle ; et la chaleur oppresse les porteurs qui laissent tomber les pièces sur les échafauds construits de distance en distance et allument leur pipe.

Au fort Charlotte, à l’autre extrémité du portage, sur les bords de la rivière aux Tourtes, les voyageurs lient connaissance avec quelques hommes du Nord que l’on a adjoints à la brigade spéciale. José Paul, un métis de haute taille, le plus grand chenapan, le plus grand fumeur du Nord-Ouest, sera désormais leur guide. Les autres, timoniers et brigadiers expérimentés, descendent presque tous de Français abandonnés après la conquête autour des forts et des postes de traite de l’intérieur : Prairie du Chien, l’Arbre Croche, Butte des Morts, Côte sans Dessin, baie des Puants. Incorporés aux tribus indiennes, ces Français fournirent aux premiers traiteurs anglais des équipages de choix, des interprètes et des guides ; ils leur communiquèrent le prestige dont ils jouissaient auprès des naturels et attirèrent à la Compagnie du Nord-Ouest, presque exclusivement composée d’Écossais, ce nom de Français qui leur était cher.

Les voyageurs éprouvent d’abord une déception ; ils doivent abandonner les beaux canots de maître et s’embarquer dans les canots du Nord, achetés des Indiens, plus courts de moitié, mal construits, mal équilibrés. Cinq hommes au lieu de dix forment un équipage ; une Indienne en fait souvent partie pour réparer les mocassins. Et l’on n’embarque plus que vingt-huit pièces et les provisions de maïs.

Juste à l’heure du départ arrive Tom MacDonald, ou le Bancroche, en charge du district de Rabaska. Voyageant dans un canot léger qui ne contient que des vivres et sa cassette, il a laissé loin derrière lui ses embarcations chargées de pelleteries afin de pouvoir se rendre au Grand Portage, et d’assister aux délibérations concernant les affaires de son district.

Grand, courbé, affligé d’une claudication qui lui a valu son surnom, il s’approche des engagés. « Well, well, boys, happy to meet you ». Des lueurs de cordialité brillent dans ses yeux bleus et un courant de bonne humeur circule chez les hommes. Le Bancroche est un maître jovial. Mais la bonne humeur, l’optimisme, l’entregent, recouvrent une nature dure, habile et rusée.

Après avoir examiné la brigade spéciale dont il a proposé la formation aux associés, l’hiver passé, par courrier spécial qui a traversé le continent en raquettes, il donne quelques instructions à José Paul et se précipite avec ses hommes dans le sentier qui conduit au Grand Portage.

L’heure du départ sonne de nouveau. Armés, les canots quittent le rivage, les équipages entonnent une chanson. Puis les pagaies plongent dans l’eau claire de la petite rivière aux Tourtes.

Mais l’exubérance de l’heure ne dure guère. À peine un mille et demi de navigation, et la brigade se heurte à un portage, celui des Perdrix.

C’est le premier d’une longue série.

Dans la région montagneuse et boisée que les engagés traversent, dormant dans des lits de basalte ou de granit, s’étalent les lacs innombrables. On en trouve de petits, nichés au chaud dans un creux de montagne, entre des pins ; de longs et de peu profonds, alourdis de nénuphars, de lys d’eau, de sagittaires, de folle avoine, de joncs ; de larges qui hérissent sous le vent leurs courtes lames. Pour les relier, des torrents sautent des rapides ou des chutes, coulent sur des champs de gravier, s’infiltrent dans des gorges étouffées de troncs déracinés, de branches brisées et de souches pourries.

Au cours de cette courte mais vive ascension au-dessus du lac Supérieur, tout enthousiasme se perd. Au début, encore, des éclats de gaieté : quelques-uns des nouveaux bouts ont renouvelé leur contrat au Grand Portage et ils ont reçu leur régale : une mesure de vin ou de rhum.

Au portage de la Prairie où la brigade couche le premier soir, au portage de la Hauteur des terres, ils s’enivrent, ils se battent, ils se provoquent à porter jusqu’à six ou sept pièces sur leurs épaules.

Mais ce reste d’ardeur s’éteint vite. Chaque jour, quatre ou cinq portages, sans compter les décharges, le remorquage à la haussière, le béquillage. Puis il faut réparer continuellement les mauvais canots qui se déchirent sur les embarras.

Tout provient de l’exiguïté des cours d’eau qui réservent encore un nouveau supplice aux voyageurs. Depuis leur départ du fort Charlotte, ils souffrent des attaques d’ennemis insaisissables et multiples : maringouins, brûlots, mouches des sables. Ces insectes pullulent dans les fosses de verdure où la brigade circule en canot, dans ces sous-bois et ces marais bouillonnants d’eau que jamais un souffle de vent n’atteint.

Pour se protéger, les voyageurs allument le soir des feux de bois pourri ou de feuilles en décomposition : ils fument leur pipe jusqu’à la nausée. Mais rien n’y fait. Sous les canots où ils se glissent pour dormir, ils subissent la caresse, le chatouillement, l’attouchement, les piqûres de toute cette vie animale ; ils entendent le bourdonnement clair, incessant, qui rend fou dans l’obscurité. De fatigue, les mangeurs de porc s’abandonnent aux fines morsures. Quelques instants de sommeil agité, et, de désespoir, ils se lèvent, marchent, cherchent les endroits, s’il y en a, où circule une forte brise et se plongent dans l’eau. Ils ont les mains et la figure en sang.

Bourgeoys et commis se protègent de voiles verts et de gants ; ils s’enduisent d’huiles spéciales. Orignaux, chevreuils, cariboux, s’immergent jusqu’à la tête dans les rivières et les lacs ; les bisons, rendus fous, se roulent sur le sol des prairies lointaines ; impatientés, les chevaux se brûlent les sabots au feu des bivouacs en cherchant l’abri de la fumée. Seuls, les voyageurs stoïques n’ont aucun moyen de protection. Sans espoir, ils se couchent au milieu de cet essaim grouillant qui jaillit avec abondance des arbustes et des herbes.

Le lendemain, fiévreux comme des gens qui n’ont pas dormi, ils repartent. Ils renouent la chaîne des portages et des tourments sans fin. Devant les vieux voyageurs du Nord-Ouest, les mangeurs de porc n’osent se plaindre, crainte des quolibets ; mais, chaque jour, ils s’étonnent de l’étendue des misères qu’ils peuvent endurer. L’homme a-t-il tant de résistance ? pensent-ils. Hébétés, ils marchent dans une morne résignation, sans énergie, même pour l’impatience ; ou bien ils se ruent en avant, muets et lourds, dans une charge sans espoir. Au travers de la forêt, ils creusent leur chemin comme des sangliers.

Seul, Nicolas Montour couve son bonheur ; il est brigadier ; il a une embarcation sous ses ordres ; il commande un équipage. À l’arrière, Louison Turenne, avec son aviron de gouverne, puissant comme une tour, entendu aux réparations, capable s’il le faut de remplacer deux hommes dans les portages. Entre eux, trois milieux, gens rassis, bons travailleurs : pas de tête folle parmi eux, pas d’ivrogne. Et Montour leur inculque l’esprit de corps, l’unité, une sorte d’orgueil corporatif. Jamais son canot ne traîne à l’arrière ; il suit celui du guide et ne se laisse pas dépasser dans les portages.

Installé à son poste de premier rameur, Nicolas Montour surveille à travers l’eau les fonds d’argile, de cailloutage, de gravier ou de sable où reposent un peu partout les corps morts et les pierres dangereuses pour l’embarcation. Et son esprit travaille.

Nicolas Montour cherche à connaître ses nouveaux compagnons et surtout José Paul. Les hommes élevés au-dessus de lui le fascinent. C’est une attraction physique, une tendresse même qui le courbe vers eux. Un rayonnement de bonheur illumine sa figure s’il peut les approcher. Cette admiration inconsciente leur plaît et elle lui ouvre dans leur cœur la source d’une chaude sympathie.

Mais l’attraction disparaît si ces mêmes hommes subissent quelque revers ; puis elle renaît, plus puissante que celle du soleil, s’ils rebondissent avec un nouveau succès.

Aussi Montour fait-il rapidement la conquête du métis, esprit court et borné. Quelques jours de fréquentation, et leur amoralité commune a conclu un pacte qui durera.

Mais celui auquel Montour songe constamment, c’est le Bancroche. Il parle de lui au guide et aux contremaîtres qui l’ont connu.

— Le Bancroche, il dit : « Si je t’ai nommé contremaître, ce n’est pas pour être contremaître moi-même. »

— Oui ?

— Puis il dit encore : « Si tu perds une alêne au portage à la Perdrix, que restera-t-il dans ton canot au portage à la Loche ? » Un Écossais. Ne rien égarer, ne rien voler, choyer chaque ballotin avec autant de sollicitude qu’un enfant, voilà le chemin de son affection.

Quand Tom MacDonald rejoint la brigade spéciale au portage des Bois Blancs, il la trouve aux prises avec les maringouins. Sa tente n’est pas plutôt élevée que les plaintes jaillissent de partout : des voyageurs sont malades, des embarcations ne tiennent plus l’eau, des pièces sont endommagées.

Le Bancroche lui-même souffre de la chaleur et des insectes ; son long voyage l’a épuisé. Mais il retrouve sa bonne humeur et des plaisanteries pour ranimer les cœurs défaillants, encourager les engagés dans leur long martyre. Plus loin, sur les rivières plus larges et les lacs bien ouverts, le tourment diminuera et il y aura des heures de répit. Mais, en attendant, il puise avec scepticisme dans sa pharmacie portative, des lancettes, des remèdes, tout un assortiment de drogues et d’orviétans qui inspirent la confiance.

Montour, lui, se garde de fatiguer le bourgeoys par ses doléances. Son équipage, grâce à Turenne surtout, tient le coup, et s’il se rend auprès du Bancroche, c’est à loisir, la pipe allumée, en oisif, pour causer un peu et maintenir le contact.

Il voudrait bien savoir si ses protecteurs l’ont recommandé, et il hasarde des questions obliques.

— Vous connaissez Cournoyer ? De Lachine au Grand Portage, nous l’avons eu comme guide.

— Cournoyer ?… Cournoyer ?… Oui, il me semble, je connais un guide qui porte ce nom-là. Mais où l’ai-je rencontré ?

— Simon McTavish nous a dépassés au second portage à la Vase.

— Oui ?

— Tout allait mal ; des engagés voulaient retourner à Montréal.

— Réellement ? Il aurait mieux valu ne pas partir, alors.

Le Bancroche se dérobe aux interrogatoires insidieux et Montour se désole. Se peut-il que Cournoyer n’ait point tenu ses promesses ? Comme le premier venu, Nicolas Montour devra-t-il, seul, se frayer une route jusqu’à l’estime du chef ? Encore du temps perdu, voilà tout.

Montour n’est plus que le spectre de lui-même. Sa mauvaise graisse s’élimine en sueurs par les pores de sa peau. Mais chaque soir, il revient à la charge. Il met de la circonspection dans ses approches ; une abnégation complète l’habite tant il est disposé à tout abandonner de lui-même, sentiments, idées, préférences, préjugés pour plaire au bourgeoys. Il se change en une espèce de saint pour le renoncement à soi-même : ne se trouve-t-il pas en face de l’homme de qui dépend son avenir ?

Après avoir exécuté ses simagrées, il attend. Et, enfin, il obtient sa récompense. Un soir, le Bancroche se promène sur la grève pendant que les hommes se reposent auprès des feux. Et il aborde lui-même Montour.

— Alors, toi, tu ne te plains de rien ? Tu ne manques ni de résine, ni d’écorce de bouleau ? Aucun homme malade dans ton canot ?

Et le Bancroche sourit. Montour a gagné la partie. Isolé par sa charge dans ce groupe d’hommes, le bourgeoys le prend vite en amitié. Chasseur passionné, il lui raconte ses aventures merveilleuses, le soir, auprès des feux. Le brigadier triomphe.

Le lendemain, au crépuscule, Nicolas Montour grimpe sur la berge à la recherche d’écorce de bouleau. Par hasard, il se retourne ; à travers les arbres, juste au-dessous de lui, il aperçoit le bourgeoys, tout proche, les milieux et les bouts. Et il les contemple à l’œuvre sur la grève, ces hommes barbus, chevelus, cheveux blonds, cheveux noirs, coupés court en avant, long en arrière, puis nattés et ramassés en toque.

Voici José Paul, le métis hirsute, dont il a capté la confiance ; voici Lelâcheur, un gros homme à figure pâle encadrée de cheveux noirs, qui s’est attaché à lui comme une chaloupe à un remorqueur ; voici Facteau le simple qui n’a jamais connu le mal autrement que dans son catéchisme ; voici Louison Turenne, honnête massif, renfermé, ouvrier de premier ordre, toujours prêt à donner un coup d’épaule, rival possible ou collaborateur, Montour ne sait pas encore. Voilà enfin le bourgeoys conquis, et çà et là, tous les autres : des cœurs candides et frustes, des crédulités parfaites, des hommes enfin qui, pour la plupart, n’ont pas une goutte de défiance dans le système. Se peut-il pâte plus facile à pétrir ? Champ plus avantageux où intriguer ?

Nombre d’hommes, s’ils pensent au succès, s’interrogent d’abord sur eux-mêmes ; ils se demandent quelle est l’étendue de leurs facultés ou de leur talent. Mais Montour n’entre point dans cette catégorie : il pense aux autres. Comment construire un pavois sur lequel ils le porteront ? Comment en obtenir ou leur imposer une collaboration ? Comment capter le résultat de leurs travaux ? De l’homme, il n’a aucune connaissance théorique. Mais regardant les engagés, au bas de la berge, à tour de rôle, il devine déjà comment il s’y prendra. Les mots jaillissent de sa bouche, tels qu’il les fait.

Dans la nuit qui tombe, le spectacle que Nicolas Montour regarde de ses yeux ardents s’efface ; maintenant, les feux s’allongent, cônes rouges surmontés d’un panache noir, dans la nuit ; léger, un vent d’été bruit dans les lourds feuillages autour de lui.

Alors il glisse de nouveau son être secret dans la coquille de son corps qu’il commande bien ; il le verrouille solidement, car s’il l’exposait le moins du monde, s’il fournissait un fil conducteur à ses compagnons, il entraverait son action future, attacherait à ses paroles et à ses actes une signification précise, fournirait le moyen de les interpréter, et de le prévenir, lui, dans l’accomplissement de ses desseins.

Malgré les audaces et les risques, la brigade dégrade à maintes reprises. À Pointe Maligne, elle perd trois jours et trois nuits. Les voyageurs cherchent les îles couvertes de nids pour en voler les œufs ; ils mettent à la broche des chiens dérobés aux tribus indiennes : à leur avis, aucune chair ne possède saveur pareille.

Mais le Bancroche, lui, sèche d’impatience. Pour tromper son ennui, il chasse cygnes, pélicans, outardes, canards et grues qui pullulent dans les alentours. Le soir, il se couche tard, place des sentinelles pour guetter une embellie, prêt à tenter, même dans les ténèbres, d’entrer dans la Saskatchewan.

Nicolas Montour le trouve assis devant un gros feu de branches sèches, en arrière d’une épaisse haie d’aulnes et de saules qui protège la flamme contre le grand vent. Parfois, une rafale s’insinue à travers cette barrière ; dans l’éloignement retentit le choc sourd du déferlage des lames. Déjà la nature dégage une intense mélancolie automnale.

— Quand pourrons-nous partir ? demande Montour.

— Au matin, peut-être ; le vent va mollir cette nuit.

Le Bancroche précède Montour sous sa tente. Il lui verse un peu d’eau-de-vie.

Puis il saisit sa cornemuse. Il joue. C’est sa manière de passer les heures trop longues. Dans cette solitude, les notes ont un accent d’émotion. Elles pleurent, elles se lamentent.

— Alors, en face, de l’autre côté du lac, les brigades de la Compagnie de la baie d’Hudson débouchent dans le pays des pelleteries ?

— Oui. Les Anglais arrivent par là… Les navires leur apportent leurs marchandises de traite à quelque 300 milles d’ici ; à nous, ils les apportent à Montréal, bien près de 2,000 milles… Tu saisis ?

— La différence est considérable.

— La différence ? Mon bon… Ils ont quatre mois d’avance sur nous. Pense au voyage en canot que tu viens d’accomplir, à celui du retour, au printemps. Eux, il leur est épargné…

— Comment la Compagnie de la baie d’Hudson, aux portes du fleuve Churchill, de la rivière Rouge, de la Saskatchewan, de l’Assiniboine, ne nous a-t-elle pas coupé l’herbe sous le pied, partout ?

Le Bancroche fume : ses yeux expriment toute la fatigue accumulée pendant vingt années de courses dans les pays d’En-Haut.

— Comment ? L’histoire est tellement invraisemblable… Vois-tu, elle n’a pas notre initiative, notre audace, notre connaissance des tribus indiennes. Parmi nous, pas de fonctionnaires empotés et prudents ; nos engagés n’engraissent pas des vaches ou des cochons ; ils ne coupent pas du foin autour des forts ; ils ne craignent pas les Indiens, ni les rapides, ni la forêt… Tu ne sais pas encore quelle bande d’aventuriers nous sommes… Et notre personnel est formé à notre image. As-tu jamais vu hommes plus endurcis à la misère, plus habiles à la manœuvre des canots ? S’il fallait leur verser des gages équitables… Et les Indiens les aiment, ils vous aiment, vous, les Français ; vous les attirez à nos forts.

Les bons tours que nous avons joués à la Compagnie de la baie d’Hudson ! Je n’en terminerais jamais le récit. Les Indiens interceptés à l’intérieur lorsque les Anglais les attendaient, confortablement installés dans leurs forts de la côte ; les dérouines pour mettre la main sur les fourrures qu’ils avaient payées ; les forts établis parmi les tribus : toujours, nous faisions le voyage nous-mêmes au lieu de l’imposer aux naturels ; nous n’attendions pas les peaux ; nous allions les chercher, toutes sanglantes, à peine arrachées du dos des bêtes.

— Oui. Mais en réalité, la situation n’est-elle pas dangereuse ?

— Sans aucun doute. Notre plus dangereuse ennemie, c’est la Compagnie de la baie d’Hudson. Je l’ai assez crié au Grand Portage. Je la vois agir. Elle apprend à notre contact. Depuis dix ans maintenant, elle construit ses factoreries à côté des nôtres ; ses engagés commencent de rivaliser d’audace avec nos voyageurs. Nous avons réussi à protéger Rabaska. Mais jusques à quand ? Et quand elle l’osera, ce sera la guerre, et une guerre à mort. Qu’elle place un jour à sa tête un homme comme Simon McTavish…

— Les Canadiens devraient s’entendre.

— Oui, ils devraient s’entendre : je leur dis toujours. Unir les XY et la Compagnie du Nord-Ouest, McTavish et Mackenzie. En deux ans, la Compagnie de la baie d’Hudson tomberait en faillite ; nous serions les maîtres incontestés. Laissons-lui dix ans, et elle deviendra invincible. Mais quel moyen d’unir les Canadiens ? Le mot d’ordre n’est-il pas aujourd’hui de mettre les Petits hors de combat le plus tôt possible, d’imposer l’union avec eux par la force afin de préparer la lutte finale contre la Compagnie de la baie d’Hudson.

— Il sera trop tard.

— Il sera trop tard. Nous serons trop affaiblis, les Petits et nous. Et tu ne sais pas comme ce sera dur… Ils sont formés à notre école, ceux-là, les Petits… Tous, ils sont nos élèves ou nos maîtres… Mackenzie, Rocheblave, tous les autres, d’anciens amis ou d’anciens compagnons… Ils le connaissent, eux aussi, leur Nord-Ouest… Nous leur briserons les reins, nous sommes les plus forts ; à nous seuls, nous ramassons déjà les onze-quatorzièmes des pelleteries. Mais après, après… Il sera trop tard, nous ne pourrons plus triompher de la Compagnie de la baie d’Hudson. J’ai toujours demandé la conciliation avec les Petits, moi. Mais nos succès présents voilent la situation : la Compagnie de la baie d’Hudson est à trois cents milles des territoires de la chasse, nous en sommes éloignés de deux mille milles…

Le Bancroche avait perdu sa jovialité. Il montrait une figure sérieuse et dure ; mais dans ses yeux étrangement pâles une lueur profonde brillait.

— La fusion avec les Petits ou la guerre… La fusion est impossible ; alors… Ils sont les plus faibles : il faut les mettre hors de combat les premiers. Nous réussirons, oui, nous réussirons. Mais après, après…

Tom MacDonald se tait. Il ne raconte pas ses conversations avec Simon McTavish, le Marquis ; ses interventions dans les délibérations ; tous ses efforts pour empêcher cette lutte. Mais il n’avait rien obtenu : la haine personnelle de McTavish et d’Alexander Mackenzie formait un obstacle indestructible à son plan de coalition. « À n’importe quel prix, empêcher les XY de pénétrer dans Rabaska », voilà la consigne qu’il avait reçue. Et il saurait l’exécuter.

Montour comprend bien tout maintenant : les fûts de liqueurs alcooliques, l’augmentation du nombre des engagés, le choix d’hommes forts, l’abondance des marchandises de traite, la haine contre les rivaux qui gonfle le cœur des engagés.

Rien, aucun trait de sa physionomie ne bouge. Nul ne pourrait deviner la joie dont cette entrevue l’a gonflé. Il sait enfin ce que l’on veut en haut lieu et ce que l’on projette… Il possède les renseignements nécessaires pour faire cadrer son action individuelle avec le programme général de la Compagnie.

Et cette entrevue l’a rapproché de Tom MacDonald. Avant, il demeurait malgré tout le subordonné. Pendant quelques instants, il s’est élevé au rang d’ami… Minutes brèves, minutes annonciatrices que celles où il a reçu des confidences d’une telle portée.

Septembre s’annonce par des grains de neige, des nuits glaciales, de grands vents refroidis sur les étendues désertiques du pôle. La brigade se hâte. Par une série de lacs et de rivières entrecoupés de portage, elle a quitté la Saskatchewan au fort Cumberland, laissé derrière elle les prairies à peine entrevues, atteint le fleuve Churchill. Seule, une sombre bordure de conifères la sépare du corridor sans forêt qui borne l’océan Arctique.

Son humeur joviale l’aidant à bien tenir en main son équipage turbulent, le Bancroche exige de ses hommes des efforts extraordinaires. Parfois, le signal du départ se donne à deux heures du matin. Pourtant les hommes sont harassés ; plusieurs ont les jambes et les pieds enflés ; d’autres se traînent à peine. Tous sont rendus, las, non de cette fatigue d’un jour ou d’une semaine qu’une bonne nuit de repos dissipe, mais de cet épuisement profond qui provient de quatre mois d’un travail au-dessus des forces humaines ; et sans qu’il y ait entente, la marche ralentit.

Et le fleuve Churchill présente des difficultés singulières : douze lacs à traverser sur son parcours, de nombreux rapides et portages. Ceux-ci s’effectuent maintenant sans animation, dans le silence ; et les voyageurs en mêlent les noms : portages de la rivière Rapide, du Baril, du Vison, du Diable, des Halliers, des Galets, des Morts, des Écores, du Rapide qui ne parle point, du Canot Tourné, des Épingles, du Genou, du Serpent, des Œufs, du lac Croche, du lac Primeau ; les voyageurs les confondent tous, ils ne savent plus s’ils sont situés sur le fleuve Churchill, les rivières Winnipeg ou Maligne. En ont-ils traversé cent cinquante ou deux cents depuis leur départ ? Ils ne savent plus. Et s’ils demandent aux vieux voyageurs les noms de ceux qui interrompent encore leur route, l’énumération en est si longue qu’elle paraît interminable. Alors, ils marchent dans une résignation muette, car s’ils ralentissaient un instant leur marche, la glace pourrait les surprendre en chemin et ils devraient hiverner au hasard dans un chantier de fortune.

Montour seul semble avoir conservé un peu de vitalité. Depuis quatre ou cinq jours, l’inquiétude le trouble. Et, ce soir, à l’Encampement Douce, sans qu’il y paraisse, il surveille là-bas des allées et venues. Toutes les ruses, il les emploie pour voir sans être vu.

Le Bancroche, en effet, n’a-t-il pas souvent rencontré Louison Turenne ces jours derniers ? Ne l’a-t-il pas recherché ouvertement, à la face de la brigade ?

Où mènera cette affaire ? Montour, afin d’espionner, malmène son gros corps lourd. Il le met en nage. Pas de repos pour lui. Les feux éteints et les hommes couchés, le contremaître veille encore. Il voit une lumière s’allumer dans la tente du bourgeoys. Alors il part avec précaution ; il disparaît dans les arbres de la forêt garnie d’un sous-bois touffu. Après avoir fait un détour, il s’approche de la tente. Enfin, il entend des voix claires et nettes. C’est Tom MacDonald qui parle :

— Bien… Souvent, la carrière d’un traiteur est pénible. Mais au bout, qu’y a-t-il ? La fortune pour un homme bien doué. C’est aussi une tâche digne que celle de commander.

— Oui, répond Turenne. Vous y prenez du plaisir. Le commandement est moins dur s’il vient de vous.

— Bon. Cette carrière rémunère bien son homme. Bien. Il faut y penser. Depuis le fort Charlotte, je vous ai tenu pour ainsi dire sous observation. Les Indiens, vous les aimez ?

— Ils font pitié.

— Voilà. Chaque fois que nous en avons rencontré, au bout d’une heure, ils étaient réunis autour de vous. Très bien. Rien n’est plus important.

La conversation dure.

— L’imbécile, se dit, à part lui, Montour ; il ne comprend pas ce que parler veut dire. Ne voit-il pas ce que les Bourgeoys lui proposent ?

Et il reste là, haletant, la figure pâle, plein de rage et d’incertitude. Ses mains s’enfoncent dans la boue froide, l’eau monte sous ses genoux. Mais il ne sent rien : il est tout oreilles et il écoute.

Turenne ne comprend-il pas vraiment ? Ou bien ne donne-t-il pas de réponse tout de suite afin d’obtenir des offres plus précises ? Qu’a-t-il ? se demande encore le contremaître.

Il revient en rampant dans le sous-bois. Il s’écorche. Ses mains saignent. Sans se panser, il se roule dans sa couverture et reste les yeux ouverts dans le noir pendant que la forêt sans limite geint autour de lui.

Mais la tempête la plus violente, elle se déchaîne en lui-même. Toutes les fatigues, toutes les attentions qu’il s’est imposées depuis Grand Portage seront-elles peine perdue ? Ce n’est pas à lui que le Bancroche offre de l’avancement, mais à Turenne. Ironie douloureuse des choses. L’envie mord à pleines dents dans sa chair.

Nicolas Montour est prêt pour l’autre combat. Non, la promotion de Turenne n’a pas eu lieu encore et il est au courant. Savoir, voilà la grande loi. Rien ne s’est jamais passé parmi la brigade — jeu des amitiés ou des haines, manquements à la discipline, partialité des chefs, incidents des relations entre engagés — sans qu’il l’ait aussitôt appris. Et maintenant, il atteint sa récompense.

Alors, le lendemain, les incidents commencent de se produire. Il est toujours arrivé toutes sortes de choses à ceux qui, un bon jour, se sont trouvés sur le chemin de Montour, ont menacé sa carrière ou dérangé ses plans.

La brigade quitte à peine le rivage que l’on entend José Paul qui crie d’un autre canot :

— Turenne ! Turenne ! Ton paqueton, tu l’oublies ! Surpris, le gouvernail se retourne ; il se souvient bien d’avoir placé son sac-à-tout-mettre dans le canot ; et, maintenant, le sac est bien là, sur le rivage, dans les broussailles.

Plus tard, dans la journée, la brigade dégrade après la pluie pour le séchage de quelques marchandises. Le temps de repartir venu, on entend crier de tous côtés :

— Turenne n’est pas là ? Où est Turenne ?

— Il sera allé à la pêche, répond Montour. Celui-là, il ne pense qu’à ses lignes. Pas d’autre idée en tête.

Cris et clameurs ramènent Louison Turenne. Philippe Lelâcheur lui aurait affirmé, de la part du guide, que la brigade ne repartirait que le lendemain. Philippe Lelâcheur proteste maintenant et nie : il n’a jamais rien dit de semblable ; on l’aura mal compris.

Puis le canot dont Montour est le brigadier subit une avarie. Celui-ci affirme qu’il a donné un certain signal ; Turenne soutient le contraire. Un signal : chose essentiellement fugace que rien n’enregistre. Qui départagera les deux hommes ? Facteau le simple s’offre à jurer que le gouvernail s’est trompé. La discussion dure longtemps car deux voyageurs ont failli périr, trois ou quatre sacs de plombs ont coulé à pic.

Le soir, Turenne, comme d’ordinaire, répare le canot avec soin. Pourtant, au matin, lorsqu’on met l’embarcation à l’eau, des fuites se révèlent partout. Il faut retarder le départ pour gommer.

— Qu’est-ce que cela signifie ? se demande Louison Turenne. Depuis trois mois je les répare, ces canots ; et, toujours, le matin, ils étaient en bon ordre.

Ou bien, après une dure journée de travail, Philippe Lelâcheur arrive soudain à la course auprès de Turenne.

— Allons à la pêche ; on me dit qu’il y a de belles truites dans cette rivière.

Il presse son compagnon. Mais deux minutes après leur départ, Nicolas Montour surgit à son tour :

— Où est Turenne ? Où est Turenne ? le bourgeoys a besoin de lui. Il n’est pas là ? Non ? Où est-il encore ?

Une pagaie se brise. Alors Nicolas Montour ne confie pas immédiatement la tâche d’en fabriquer une nouvelle. Il attend, il ne perd pas le gouvernail de vue. Pendant trois jours, celui-ci ne quitte ni le bivouac, ni la brigade ; au soir du quatrième jour, il s’éloigne pour la pêche. Et quand la nuit approche, le brigadier l’envoie chercher.

— Où vous teniez-vous, Turenne ? J’ai besoin d’une nouvelle pagaie et il y a deux heures que je cours après.

Dans les ténèbres, près des feux, le gouvernail ne peut terminer cette tâche le soir même. Aussi le moignon informe, avec sa pale mal dégrossie, circule-t-il de main en main, à l’heure du départ.

— Regardez, bourgeoys, regardez ; voilà l’ouvrage de Turenne ; il n’a pu la finir : il était allé à la pêche.

Quolibets et rires pleuvent. On s’amuse.

À tout instant se produisent ainsi des coïncidences et des incidents mystérieux ; puis, subitement, ils cessent. Mais que Louison Turenne accomplisse une action d’éclat qui le signale à l’attention du bourgeoys, qu’il sauve l’équipage et la cargaison d’un canot qui s’en allait à la dérive dans des rapides, qu’il porte toutes les pièces d’un voyageur dans un portage singulièrement difficile, et, instantanément, le feu roulant des événements étranges reprend son cours : l’alène se perd au campement, la marmite à brai reste au bivac, le wattap et l’écorce de bouleau disparaissent.

Désormais Louison Turenne comprend. Il les connaît à fond, maintenant, il les connaît tous, les trucs vieux comme le monde dont on se sert contre lui, et surtout ceux qui visent à démontrer qu’il est un engagé peu soigneux : ouvrage confié à la dernière minute, urgence prétendue pour imposer la hâte, visites et tracasseries pour le déranger et empêcher que l’exécution soit parfaite ; et, s’il tourne le dos, sabotage de l’œuvre de ses mains.

Muet, impassible d’apparence, Louison Turenne la regarde agir, la petite bande sans scrupule ; il apprend à connaître les uns après les autres tous les membres qui la composent, il les voit engrener l’un dans l’autre tous leurs mouvements, distiller leur venin et leurs mensonges. Il assiste à leurs manèges.

Ils sont au travail, les termites. Afin de saper sa réputation, ils accomplissent leur besogne microscopique et souterraine ; ils grignotent dans les ténèbres. À la moindre alarme, ils fuient : plus rien. Puis ils s’avancent de nouveau, craintifs, toujours tremblants à l’idée d’être découverts et d’être écrasés brusquement.

Tom MacDonald est mis au courant de chaque machination par Montour, Philippe Lelâcheur, Facteau. Mais la discrétion se mêle toujours à la prudence. Indisposer le bourgeoys contre Turenne, voilà le but. Mais pas trop. Il faut glisser sur les accusations. Insister, ce serait donner trop d’importance à l’affaire, déclencher peut-être une enquête qui disculperait la victime. Alors ils se tiennent prêts à reculer et à adoucir les accusations par une plaisanterie : erreurs, fautes se commettent partout, n’est-ce pas ? Et jamais ils ne mordent à belles dents. Louison Turenne devine l’adversaire qui le poursuit dans l’ombre. Nicolas Montour n’est plus au temps où, solitaire, il menait sa campagne vicieuse contre François Lendormy. En apparence, il n’agit presque pas. Pour établir des corroborations, révéler des faits au bourgeoys, poser des pièges, il a maintenant des complices.

Et il les a trouvés à bon compte. Tout d’abord, il a lancé des accusations générales ; il a semé des légendes sur le compte de son adversaire ; il a choisi les calomnies auxquelles on ajouterait foi, très facilement, et que certaines apparences justifiaient de prime abord.

Turenne mène une existence un peu austère. « Turenne veut passer pour un juste ou un saint, dit-on ; Turenne déteste les engagés qui se saoulent ; Turenne ne veut pas que nous nous amusions. » Il soigne son travail. « Turenne est méticuleux, dit-on, il ne s’occupe que de détails, de vétilles, il est lent. » Quoi qu’il soit, quoi qu’il fasse, toujours le coup de pouce habile transforme le profil en une grossière caricature.

Et si le gouvernail s’entretient un moment avec le Bancroche, Nicolas Montour dit aux engagés :

— Tiens ! Turenne qui révèle encore nos petits secrets au bourgeoys. Surveillons-le, mes petits cousins.

Afin de rendre l’accusation plus plausible, Lelâcheur dénonce lui-même l’inconduite de quelques engagés, et les victimes punies reprochent à Turenne ses indiscrétions.

De cette façon, il noue facilement la coalition de tous les hommes qui, dans la brigade, n’ont pas de sympathie pour Turenne. Leur vague antipathie se change vite, comme c’est la coutume, en haine ouverte, en colère disposée à manifester sans scrupule toutes ses irritations.

Mais il a d’autres ressources pour se trouver des collaborateurs plus intimes.

— José Paul, dit-il au métis, sais-tu que Turenne chante partout qu’il est l’homme le plus fort de la brigade. Tu as trop bu, dit-il, tes forces s’en vont.

Et à Lelâcheur, il chuchote :

— Tu es mon ami. Si j’avais une charge plus importante, je te garderais à côté de moi. Ton existence deviendrait plus facile alors. Je fais bien ce que je peux aujourd’hui, mais ?…

Une langue habile transforme en marionnettes les gens obtus. Sous l’effet des paroles piquantes du contremaître, José Paul, Philippe Lelâcheur, Guillaume d’Eau, que les scrupules n’étouffent point, jouent bientôt le jeu de Montour.

Calculateur froid, celui-ci les regarde d’un œil malicieux travailler à ses desseins, ces hommes rouges de colère, qu’il a soulevés ; ils exécutent ce qu’il aurait dû accomplir lui-même, y mettent plus de zèle et plus de violence, souvent, que lui, le principal intéressé. Bientôt Turenne est aux prises avec cette harde de loups, tandis que Montour, les mains libres, peut préparer son avenir, en arrière de la bataille, dans l’ombre.

D’ailleurs, s’il le faut, le brigadier sait aussi payer de sa personne et se charger des tâches délicates. Il a réduit, par exemple, le caractère du bourgeoys, en formules nettes ; avec certitude, il peut prévoir ses réactions dans certaines circonstances. Tout cela est mécanique, inévitable et clair comme le jeu d’une machine.

Ainsi le bourgeoys déteste les prudes. Et Montour ne l’oublie jamais au cours de ses conversations avec lui.

— Tu as comme gouvernail de ton canot un engagé bien habile, Turenne ?

— Oui.

— C’est ce que j’entends dire… Il ne parle jamais beaucoup ?

— Non… C’est peut-être préférable. Vous savez, mon bourgeoys, le trafic des fourrures, il voudrait le conduire, lui, sans eau-de-vie et sans femmes…

— Vraiment ?

— Pour lui, donner de l’eau-de-vie aux Indiens, c’est un crime… Nous les démoralisons, paraît-il… Enfin une conscience de jeune fille.

Quelques préjugés violents se tordent dans l’âme du Bancroche. Sous son épiderme, ils forment des points sensibles auxquels on ne peut toucher sans lui arracher des hurlements. Ainsi, il déteste les prêtres catholiques. Cette fois, c’est Philippe Lelâcheur qui lui confie d’un ton doucereux :

— Turenne, mais il n’aurait rien de plus pressé que de remplir les pays d’En-Haut avec des missionnaires. Il voudrait toujours marcher la main dans la main de son curé.

I will be damned

La réaction est violente et instantanée.

Mais la plus habile tactique n’est-elle pas d’inspirer à un homme les moyens de se perdre lui-même ? Montour l’a déjà appliquée avec succès contre François Lendormy. Il tente de l’appliquer encore contre Turenne.

S’il sait, par exemple, que le Bancroche est très occupé, débordé par les plaintes, excédé par les difficultés, il arrive pudiquement près de Louison Turenne, les yeux baissés, et il lui dit :

— Mais va, va ; demande au bourgeoys la permission d’aller à la pêche ; la truite est belle ici.

Il surveille Turenne de côté. Presque toujours déçu dans ses espérances, il recommence sans cesse, confiant qu’un jour ou l’autre ses propositions seront agréées et que le gouvernail courra lui-même à sa propre perte.

Très libéralement, Nicolas Montour use du mensonge et de l’exagération. Mais si par hasard la vérité peut concourir à ses fins, il l’emploie de préférence. Quel instrument d’un effet plus sûr ?

Ainsi, entre le bourgeoys et le gouvernail, il y a des oppositions d’idées et de caractères. Et qui les a mieux devinées et comprises que le gouvernail ?

— Le Bancroche, dit Montour à Turenne, c’est dans son genre un homme excellent. Mais, par l’intermédiaire de ses commis, il pousse les voyageurs à la dépense afin de les endetter si lourdement qu’ils ne pourront plus jamais quitter le service de la Compagnie. Dans ce traquenard, il prend les plus habiles et les plus forts. Puis, un engagé qu’il juge indispensable, José Paul, par exemple, peut commettre tous les méfaits ; notre guide a au moins deux bons meurtres sur la conscience. Le Bancroche leur pardonnera tout et les protégera. Il pousse aussi les voyageurs à épouser des Indiennes pour les retenir dans le Nord-Ouest. Tu sais déjà à quoi aboutissent ces unions ? Et la débauche la défend-il, penses-tu ?

Il frappe juste. Turenne ne le laisse pas voir, mais la flèche porte droit dans le milieu de la cible.

Du même mouvement, quelques minutes plus tard, il dit au bourgeoys :

— Turenne, il est surtout frappé par la justice et l’injustice des choses. Aucune considération ne l’empêchera de livrer un meurtrier à la justice. Avec lui, les voyageurs n’obtiendraient pas un crédit plus élevé que leur salaire, et celui qui épouserait une Indienne ne quitterait pas le Nord-Ouest sans ramener femme et enfants.

Toutes les oppositions fines ou grosses entre les deux hommes, Montour les signale à l’un et puis à l’autre ; il les aggrave tellement qu’aucun pont ne saurait plus traverser cet abîme. Et c’est comme s’il leur disait :

— Voyez, vous-mêmes ; vous ne pouvez collaborer ; vous n’avez aucune idée commune ; rendez-vous compte de vos incompatibilités.

Son esprit, d’une qualité spéciale, voit les choses spirituelles aussi distinctement que les matérielles, une maison, un canot, par exemple. Et c’est ce qui donne à son jeu tant de sûreté. Afin de pousser encore plus avant sa pointe, il se forme des thuriféraires.

— Non, ce n’est pas un homme ordinaire, Nicolas Montour ; en voilà un qui sait conduire ses affaires et les affaires de la Compagnie, dit Lelâcheur avec à-propos, quand le bourgeoys l’écoute.

Et il donne des exemples.

Ainsi attaque et défend ses positions menacées, Nicolas Montour, le brigadier.

Au fond, pour Montour et ses amis, le bourgeoys, c’est l’ennemi ; c’est l’homme contre qui on se ligue pour l’influencer, en obtenir des avantages.

Ces intrigues aboutiraient moins souvent, si le Bancroche pouvait communiquer plus facilement avec ses hommes. Mais il ne sait le français que bien imparfaitement, et alors il est prisonnier, quant à son opinion sur les engagés, de quelques voyageurs qui savent bien sa langue et l’approchent plus facilement. Ceux que Montour conduit ne laissent pénétrer de l’extérieur que ce qu’ils veulent : ils commandent aux portes. Rien n’est plus facile alors que de déformer la réalité, d’édifier contre Turenne un château de cartes de calomnies, un fragile château de mensonges qui ne vacillera pas.

Sous cette attaque à fond, Turenne est resté calme dans la sérénité de sa force. Dédaigne-t-il les attaques ? Est-il insensible ? Croit-il que son honnêteté et son habileté naturelles transparaîtront au travers de tous les artifices ? Est-il dépourvu d’ambition ? Ce que son rival veut l’empêcher d’obtenir, y tient-il ? Montour ne comprend pas bien encore.

Louison Turenne continue à vivre comme par le passé ; il reste bon pour les Indiens, obligeant pour ses compagnons.

Et chaque fois que les circonstances le permettent, il s’éloigne de la brigade, descend sur le rivage des lacs et des rivières : il jette la ligne, il attend.

Alors, tout est joie pour lui. Élevé sur les rives du fleuve, il aime ce monde mal connu et pourtant si vivant : une rivière, ses remous, ses tourbillons, ses bulles, les grandes surfaces lisses d’où, soudain, saute un poisson. Le long de son cours, il retrouve toujours un paysage familier : sable, argile, pierres, ou bien, penchés sur elle, des saules, des aulnes en touffes épaisses, des liards, des frênes ; et, plus bas, la bordure de joncs qu’un perpétuel courant anime. Et dans ce pays vierge, comment trouver une pièce d’eau sans voir en même temps canards, outardes, oies, pélicans, sarcelles et cygnes plonger, nager, animer le paysage de leur vivacité tumultueuse ? Enfin, la rivière palpite de sa vie cachée : poissons qui sautent dans un éclaboussement d’eau, ceux qui dorment au soleil, près de la surface, ceux qui se cachent dans les profondeurs et qu’il faut appâter avec soin.

Dans cette lumière mouillée d’humidité, quelquefois de brouillard ou de brume, au bruit liquide de l’eau, à la rumeur des rapides ou des chutes, le gouvernail sent son être s’emplir d’une douce plénitude, et de la simplicité du bonheur.

Là, il oublie la violence des attaques de Montour. Jeune, il se heurte pour la première fois à un homme animé à son égard d’autres sentiments que ceux de la bienveillance ou de la stricte justice, qui organise à tête reposée des pièges contre le voisin et emploie des moyens malhonnêtes pour réussir. Comment n’éprouverait-il pas l’impression de se trouver devant un spécimen d’une autre espèce que de l’espèce humaine, une espèce aussi différente de celle qu’il connaît que si elle avait trois pieds ou deux têtes ?… En lui, la curiosité surmonte la colère ou la haine.

Fils de paysans établis sur de grandes terres, il n’a jamais connu cette guerre entre les hommes. Ses ancêtres, s’ils avaient besoin de revenus plus élevés, défrichaient un nouveau pan de forêt, cultivaient un champ de façon plus rémunératrice, n’attendaient un surplus d’argent que d’un surplus de travail et d’un accroissement de leurs biens-fonds. Jamais ils n’auraient ainsi eu l’idée d’empiéter sur autrui. Leurs voisins, ils ne les considéraient point comme des individus à tromper, à voler, à écarter d’un bon morceau, mais comme des compagnons de vie pour les heures de délassement, de souffrance ou d’entr’aide.

Alors, il étudie Montour avec avidité. Quelle sorte d’homme est-ce ? Il suit ses mouvements, il veut savoir la vérité sur chaque parole qu’il dit, chaque mouvement qu’il exécute. Avec une surprise toujours nouvelle, il le regarde venir vers lui, corpulent, suant, tenter de le diriger à petits coups de paroles comme il dirigeait Lendormy, dire avec détachement :

— Le Bancroche est mauvais coucheur ; ne le fréquente pas trop. Pour rien, il tombe dans d’épouvantables colères.

Ou bien encore :

— Le brigadier du troisième canot te hait.

Car Montour veut l’éloigner du bourgeoys, de ceux que le bourgeoys distingue particulièrement ; il le pousse du côté de Provençal que le Bancroche ne peut souffrir, et qui, soudainement, se met à accabler Turenne de ses attentions.

Celui-ci laisse dire. Il ouvre ses yeux noirs qu’il a grands, toujours mouillés on dirait d’une pitié pour quelqu’un ; comprendre, comprendre, voilà sa passion ; et il suit du regard, avec persévérance, cet homme ; il l’observe dans ses mouvements, comme un animal nouveau qu’il faut surveiller.

Pendant que cette vigoureuse offensive contre Louison Turenne se poursuit, la brigade continue sa route. Elle traverse le lac de l’île à la Crosse où la Compagnie possède une importante factorerie, remonte la rivière Profonde, le lac Clair, le lac des Bœufs, la rivière à la Loche. Et après tant de fatigues, elle se heurte au plus long portage alors connu, la terreur des voyageurs : le portage la Loche, qui compte 14 milles de long et monte à plus de 1,000 pieds d’altitude. Situé entre le bassin de la baie d’Hudson et celui de l’océan Arctique, il passe sur une nouvelle hauteur des terres, la quatrième que les mangeurs de porc ont rencontrée depuis leur départ.

Émaciés par cinq mois de rudes travaux, réduits à l’état de squelettes, les épaules courbées, les voyageurs s’attaquent mollement à cette nouvelle difficulté. Le Bancroche doit distribuer un peu de rhum avant que le collier se tende bien sous la pesanteur des pièces. D’échafaud en échafaud, de pipe en pipe, d’une croupe ombreuse et verte à l’autre, ils progressent lentement avec la cargaison et les canots. Ils montent d’abord par un sentier sablonneux parsemé de cailloux ; puis ils gravissent un chemin uni qui se glisse sous la forêt de cyprès, de sapins et de peupliers ; un petit lac s’offre à leur vue, puis des collines escarpées.

Ils peinent tout le jour, puis ils dorment autour du chargement. Sans penser à rien, pour ne pas se décourager, ils avancent sous le poids qui les écrase, muets comme des bêtes de somme. Et ce n’est que le soir du quatrième jour, après des fatigues mortelles, qu’ils atteignent les rives de la rivière à l’Eau Claire, ou rivière des Bocages, d’une profondeur qui va jusqu’à 600 pieds, et dont le courant coule vers l’océan polaire. Recrus de misères, ils s’affaissent autour des feux allumés.

Dans le crépuscule flamboyant, ils regardent s’étendre lointainement le pays de Rabaska dont ils ont atteint la frontière. C’est un spectacle de majesté suprême. Jusqu’à quarante milles et plus, la rivière fuit vers le couchant dans une espèce de canal sombre où elle prend une couleur de vitre ; se glissant avec elle entre deux séries de hauteurs violacées, la vallée, tour à tour fourrée de forêts denses ou pelée comme un pâturage, s’éloigne, sinueuse, et dévale vers l’abîme des lointaines prairies.

À demi couchés les uns à côté des autres, en silence, ils fument devant la mystérieuse contrée. Les flammes du couchant s’éteignent soudain et l’air retentit d’étranges rumeurs : vent d’automne et ses sifflements désolés, bramement des wapitis, des chevreuils et des cariboux. Las, les nerfs sensibles, les voyageurs frissonnent d’une désolation déchirante. La sensation aiguë de leur solitude tout à coup leur perce le cœur ; ils éprouvent l’appréhension vague qu’apportent un éloignement trop grand des hommes, la constatation de leur petitesse dans ce continent trop vaste, une crainte de se trouver ainsi à mille lieues peut-être de la civilisation, des villages, des vieilles paroisses qui laissent monter leurs fumées entre les arbres sous lesquels ils sont tapis.

Heure d’angoisse brève. Le lendemain, ils ont repris leur route. Quelques portages, et la belle rivière aux Eaux Claires mêle ses eaux pures aux eaux boueuses de la rivière à la Biche. Les canots tournent brusquement vers le Nord, à angle droit, et ils commencent à descendre directement vers l’océan Arctique. Ils passent au fond de cette large rainure de 500 pieds de profondeur que le courant violent s’est creusée dans la molle argile des plaines couvertes de forêts. Pas de rapides, pas de cataractes. Ils se laissent porter doucement, sans travail. Bientôt, après des jours, les berges s’abaissent, s’éloignent, la rivière se divise en trois chenaux, les longues îles naissent, effilées, boueuses, chargées de pins d’une grande taille ; autour d’eux apparaît l’immense district des terres basses et noyées du Delta, les champs d’alluvions qui s’augmentent chaque année et diminuent la surface du lac. Saules et peupliers ombragent des prairies de roseaux, le gibier aquatique se lève partout, les troncs d’arbres déracinés s’ensablent et bloquent les chenaux.

Encore quelques coups de rames, et la lumière du lac des Buttes s’éploie soudain à l’Est entre ses douces collines de granit rouge. Des îles surélevées reflètent leurs escarpements dans l’eau pure. Enfin, après soixante-dix jours de leur départ du lac à la Pluie, ils sont arrivés au pays des neiges prématurées et des nuits si longues qu’elles mangent le plus clair des jours.

Malgré tout, la fatigue est oubliée. Fort Chipewyan, les quartiers généraux de la grande Compagnie dans Rabaska, apparaît là-bas, chantiers bas et sombres au haut d’un promontoire. Alors les voyageurs endossent leurs costumes du dimanche et préparent leurs fusils.

Tous éprouvent l’excitation de l’arrivée, sauf Montour qui est inquiet. À la suite de sa longue bataille contre Turenne, il est resté en possession de la confiance du bourgeoys. Après lui, il se pose comme le membre le plus influent de la brigade. Les engagés commencent de sentir l’honneur d’une parole tombant de ses lèvres ; ils l’écoutent avec considération. Quelquefois, ils le chargent d’intercéder pour eux auprès du chef et ils lui confient leurs ennuis. Montour les entend avec patience ; il tâche de leur accorder ce qu’ils désirent. Car, chaque fois, il s’attache des hommes, les attelle à sa fortune et augmente sa clientèle.

Mais il s’agit maintenant de récolter et la situation n’est pas bonne.

— Franchement, lui a dit le Bancroche, je ne sais où vous envoyer cet hiver. Commis ? Chef de poste ? Vous n’avez aucune expérience. Vous ne connaissez pas les langues indiennes. Enfin, je réfléchirai… Je trouverai bien à vous employer…

Et Montour ne sait quoi demander. Avoir un but, intriguer pour obtenir un emploi, voilà ce qu’il connaît. Perdra-t-il des années à un apprentissage obscur, peu glorieux, peu rémunérateur, dans un chantier perdu, à la lisière d’une forêt de conifères, au bord d’un lac ou d’une rivière ? Vivra-t-il longtemps l’existence monotone du commis échangeant à intervalles éloignés quelques ballots de fourrures pour un peu de tabac avarié, pour de l’eau-de-vie largement coupée d’eau ? Chaque année, pendant une décade et plus, recommencera-t-il les voyages pénibles au fort du lac à la Pluie ?

Non, cette hypothèse ne se peut concevoir. Il ne voit pas sous quelle forme précise ses espérances se réaliseront, mais il a confiance. Dans la lutte déjà en cours, on fera certainement appel à lui… Il bout d’impatience. Avoir entre les mains de la pâte à pétrir… Il est prêt pour toutes les besognes.