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La Fée des Montagnes, légende roumane (première édition 1853)
Traduction par J.-E. Voïnesco.
Les DoïnasJoël CherbuliezLittérature roumane (p. 67-80).




XXI

LA FÉE DES MONTAGNES

LÉGENDE ROUMANE




À MADAME LA PRINCESSE M*** C***


I


Au beau pays de Moldavie, la vie est douce et joyeuse ; aux doux rayons du soleil de la Moldavie, les fleurs s’entrelacent amoureusement. Là, bien des oiseaux aux chants mélodieux ravissent l’esprit de celui qui les écoute ; bien des jeunes filles et des jeunes femmes ravissent le cœur de celui qui les regarde.

Mais dusses-tu parcourir le monde, ô mon frère ! pendant le cours de neuf années éclairées constamment par le soleil ; dusses-tu aller dans la montagne parmi les montagnards et descendre dans la vallée parmi les habitants de la plaine ; dusses-tu traverser neuf grands pays et franchir neuf océans immenses, tu ne trouverais pas de fleur, pas d’oiseau, pas de jeune femme charmante, pas d’adorable jeune fille qui puisse se comparer à Mariora Floriora, la fée des montagnes.

Elle était blanche comme la fleur argentée du muguet, douce comme le printemps, svelte et gracieuse comme le petit du chevreuil. Sa taille flexible passerait dans une bague. Elle n’était ni grande ni petite, mais elle possédait des trésors de beauté, des promesses de voluptueux bonheur, et semblait moulée exprès pour les étreintes passionnées de l’amour.

Ses yeux répandaient la joie dans le monde ; sa chevelure dorée et fine comme de la soie attiraient irrésistiblement les regards et brillaient sur son front en molles ondulations pareilles aux ondulations des épis dorés quand le vent souffle dans les guérets.

Et puis, ô mon frère ! elle portait une fleur rose sur les lèvres, et sa bouche était un écrin de blanches perles, et sa figure un bouquet de mille charmes attrayants. Elle possédait en outre deux beaux lis couronnés chacun d’une fraise vermeille, si blancs tous deux, si divins qu’on aurait donné volontiers sa vie pour les caresser une seule fois.

Lorsque la jeune fée se montrait dans la plaine, les fleurs s’animaient gaîment, se balançaient avec amour devant elle en exhalant les parfums cachés dans leurs calices et lui parlaient ainsi :

« Sois la bienvenue, chère petite sœur, Mariora Floriora. Dis-nous ce que tu veux ; confie-nous tes désirs. Veux-tu des parfums de Sulcina, qui ont le don de calmer les passions ardentes ? Désires-tu des parfums de basilic dont le pouvoir mystérieux attire les amants ? Veux-tu des parfums de muguet qui font rêver d’amour ?

« Cueilles-nous, ô sœur chérie ! pour nous enlacer dans tes cheveux et pour nous cacher dans ton sein. Nous serions si heureuses de caresser tes boucles soyeuses, et de terminer notre destinée sur ton beau sein ! »

Mariora se rendait à leurs vœux ; elle se plaçait sur l’herbe à côté d’elles, les caressait doucement, leur donnait de doux baisers, puis les mêlait à ses cheveux et s’en parait si gracieusement que les passants, émus à son aspect, s’arrêtaient en disant : « Voici la fée, la sœur chérie des fleurs ! »

Lorsqu’elle allait visiter les montagnes, les vieux Carpathes rajeunissaient tout à coup ; ils se couvraient de mousse verte, ils épuraient le cristal de leurs sources, ils éveillaient les oiseaux de leurs forêts et disaient à la jeune fée :

« Salut à toi, belle Mariora Floriora ! Dis-nous ce que tu veux ; confie-nous tes désirs. Veux-tu de l’eau pure et cristalline pour rafraîchir ta figure gracieuse ? Désires-tu jouer avec les petits des chevreuils, ou bien entendre le chant des oiseaux harmonieux ? Veux-tu goûter le miel de nos abeilles et connaître le charme de nos doïnas d’amour ? »

La fée se rendait à leurs vœux. Elle s’asseyait aux bords des ruisseaux murmurants ; elle plongeait sa figure gracieuse dans le frais cristal de l’onde ; elle goûtait le miel parfumé des abeilles ; elle jouait avec les petits des chevreuils, et son cœur était ravi par les chants des oiseaux qui voltigeaient sur la cime des arbres, et par la douce mélodie des doïnas qui résonnaient au fond des forêts.

Partout où elle apparaissait, les douces paroles allaient à sa rencontre, et elle traversait la vie comme une abeille dans un parterre de fleurs. Parfois, cependant, elle s’arrêtait pensive, le cœur ému, car il lui semblait entendre une voix mystérieuse qui lui disait :

« Oh ! chère Mariora Floriora ! que tu es belle et gracieuse ! Que ton cœur est joyeux ! Tu as ensorcelé bien des esprits, tu as troublé bien des cœurs ! Mais as-tu pensé déjà, ou n’as-tu point pensé qu’il est temps d’aimer à ton tour, car le Seigneur Dieu t’a donné deux beaux yeux pour éclairer le monde, un sein voluptueux pour être caressé, et des lèvres charmantes pour être baisées ?

« Sais-tu, en outre, ou bien ne sais-tu point que tu dois mourir et puis ressusciter dans un autre monde, et que tu auras à rendre compte là-haut des trésors que Dieu t’a mis dans le cœur ? Toutes les fleurs de la terre prennent le chemin de la tombe pour retourner au ciel ; mais la fleur du lac se tient aux portes du paradis, et demande à ses sœurs ce qu’elles ont fait de leurs parfums ici-bas.


II


Voilà que, par une matinée de soleil, Mariora fit la rencontre d’un étranger monté sur un coursier sauvage des montagnes, lequel était marqué au front d’une étoile d’argent. Sitôt qu’elle l’aperçut, la jeune fée s’arrêta malgré elle en baissant les yeux devant lui ; son cœur battait bien fort et ses joues se coloraient de deux roses vermeilles.

L’étranger s’arrêta également de son côté ; son cœur battait aussi avec violence, tandis que le coursier hennissait fièrement, et de sa voix réveillait l’écho de la vallée.

« Salut à toi, ma belle enfant.

— À toi salut, mon beau cavalier.

— Charmante enfant, ma bien-aimée, dis-moi la vérité : es-tu la fille d’un empereur ou quelque beau rêve que j’ai rêvé ? Car, depuis que je suis dans ma force de jeune homme, j’ai parcouru bien des contrées, j’ai franchi bien des frontières, j’ai caressé bien des jeunes filles, mais je n’ai pas encore rencontré de par le monde une taille et des traits aussi gracieux que les tiens.

— Beau cavalier, si tu veux savoir qui je suis, demande-le aux fleurs, à mes sœurs chéries.

— Es-tu la fille des montagnes ou des plaines ? Es-tu de race humaine, ou bien dois-tu le jour à quelque zméou fantastique ?

— Beau cavalier, si tu veux savoir qui je suis, demande-le aux vieilles montagnes des Carpathes, aux ruisseaux limpides, aux oiseaux harmonieux et aux petits des chevreuils.

— Oh ! ravissante fleur de beauté ! tu es, sans nul doute, la fée des montagnes, la sœur chérie des fleurs, la douce compagne de l’aurore ; tu es la fiancée de mon âme, celle que ma bonne étoile a promise à mon cœur. »

Floriora se troublait à ces mots, et cependant son cœur s’épanouissait de bonheur. Le cavalier, de son coté, la regardait avec des yeux ardents, et sa poitrine s’agitait violemment, tandis que le coursier hennissait en bondissant dans la plaine.

Voilà que tout à coup une jeune fille apparut auprès d’eux ; elle portait un joyeux sourire sur les lèvres, une belle chemise brodée sur les épaules et des papillons dorés dans les cheveux.

Cette charmante enfant des montagnes sortait d’un verger voisin où elle avait cueilli, pour les placer près de son sein blanc comme la neige, de petits bouquets de fleurs et de petites branches de cerisier couvertes de leurs fruits vermeils. Ses pieds effleuraient à peine l’herbe de la plaine, et sa voix joyeuse chantait ainsi :

« Je porte sur mon sein un jardin de fleurs ravissantes dont le parfum enivre et inspire l’amour.

« Dans ce jardin on trouve des fraises et des cerises vermeilles, mais on ne peut les cueillir qu’en me donnant sa vie en échange.

« Bel étranger, ne veux-tu point goûter de ces fruits délicieux pour rafraîchir ton cœur ?

« Regarde et dis s’il existe sous le soleil des fruits aussi beaux, aussi doux que ceux que je porte sur mon sein. »

Tout en chantant, la jeune fille s’arrêta ; sa main écarte innocemment les plis de sa chemise sur la poitrine, et découvre les contours gracieux de sa gorge à travers les bouquets de fleurs et les petites branches de cerisier qu’elle y avait cachés.

L’étranger en fut ébloui ; il tendit rapidement la main pour toucher aux fruits, mais la fée arrêta dans l’air cette main téméraire, et dit d’une voix émue :

« Oh ! ne cueilles pas ces fruits offerts par la jeune fille, car moi je possède un jardin beaucoup plus beau et beaucoup plus riche ; il est à toi, je te le donne pour toujours ; à toi les fruits de mon jardin, à toi, la fleur de mon âme. »

L’étranger, transporté de joie à ces mots, prit la fée dans ses bras, la pressa tendrement sur son cœur, et lui répondit avec amour :

« Ah ! dès ce moment je mets un terme à mes courses à travers le monde, et j’attache mon cheval à ta porte pour me fixer auprès de toi et te consacrer toute ma vie. »

Floriora l’écoutait avec ivresse ; sa poitrine se soulevait d’émotion, son front se couvrait d’une auréole lumineuse et ses yeux nageaient dans des larmes de bonheur, pendant que le coursier hennissait doucement et livrait sa crinière aux caresses de la charmante fée des montagnes.


III


Les ombres de la nuit s’étendaient sur le monde et l’enveloppaient de mystère, lorsque apparut soudain au sommet de la montagne un point lumineux qui grandit lentement et prit la forme du soleil nocturne ; c’était la lune elle-même, douce et radieuse comme le front d’une heureuse fiancée.

Elle s’arrêta un instant à l’horizon pour regarder au fond de la plaine silencieuse deux ombres qui s’embrassaient avec amour et qui oubliaient le monde au sein de leur enivrement. La lune prit un plus doux éclat à cette vue et fit signe aux étoiles de la suivre ; soudain les astres lumineux se montrèrent au sommet de la montagne et fixèrent leurs regards sur les deux ombres bienheureuses.

Mais à l’heure de minuit, ces ombres disparurent comme par enchantement ; alors la lune, poursuivant sa course dans le ciel, déclina lentement derrière les cimes des Carpathes, pendant que les étoiles, brillant d’un plus vif éclat, se parlaient ainsi :

« Fleurs errantes et lumineuses, avez-vous vu de vos yeux, là-bas sur la terre silencieuse, avez-vous vu la fée des montagnes aux bras de son amant ? Elle avait si bien oublié le monde dans l’extase de son amour, qu’elle ne nous a pas même aperçues.

« Où donc se sont cachés nos deux amants ? Voulez-vous, mes sœurs, que nous allions les découvrir ? Montons un peu plus haut dans le ciel, du côté de l’occident, et passons devant la petite fenêtre de cette chaumière perdue là-bas dans la plaine. »

Les étoiles prirent gaiement leur volée dans le ciel, se dirigèrent vers l’occident, s’arrêtèrent en face de la petite fenêtre, et leurs regards pénétrèrent dans l’intérieur de la chaumière. Ce qu’elles y virent, nul ne le sait ; mais tout à coup elles brillèrent d’un éclat ardent, puis elles s’éloignèrent dans l’espace en entrelaçant amoureusement leurs rayons.

Aux premiers rayons de l’aurore, lorsque les oiseaux commencent à chanter, la fée s’éveilla comme d’un rêve aux bras de son amant qui la pressait tendrement sur son cœur et lui donnait de doux baisers, tantôt sur ses joues roses, tantôt sur ses lèvres vermeilles, tantôt sur les ondulations de ses cheveux dorés, tantôt sur les divins contours de son beau sein.

Heureux amant ! il nageait dans une voluptueuse extase en admirant sa ravissante maîtresse, et lui disait : « Oh ! ma bien-aimée Floriora, ma blanche colombe, que tu es belle dans l’enivrement de l’amour ! Oh ! reste encore là, près de moi, afin que j’admire toujours et que je caresse ta chevelure soyeuse et que je te donne toute mon âme dans mon dernier baiser. »

La fée l’écoutait avec des larmes dans les yeux, puis elle riait comme un enfant, s’éloignait, se rapprochait de son amant comme un papillon voltigeant autour d’une fleur ; tantôt elle cachait sa gracieuse figure dans ses cheveux, tantôt elle la montrait souriante à travers ses boucles dorées, tantôt elle chantait gaiement comme un oiseau.

Tout à coup cependant elle s’arrêta, fit un signe mystérieux dans l’air, et soudain apparut une table richement ornée et couverte d’un voile brodé d’or. À sa vue les deux amants se réjouirent follement ; ils y prirent deux verres et portèrent un toast à leur bonheur en disant :

« À nous l’amour et la vie ! jouissons de la jeunesse, de la beauté et des trésors que Dieu a mis dans nos cœurs. »


IV


Le lendemain Floriora se couvrit de ses plus beaux ornements et sortit de la chaumière à la lumière du soleil ; elle fit un nouveau signe mystérieux dans les airs et soudain s’avança vers elle un char léger et mignon comme le nid d’une fée. Les deux amants y montèrent, et Floriora s’adressant au coursier, lui dit : « Mon beau coursier à la robe frisée, lève ta crinière au vent et ton ombre à la terre, et vole à la surface de la plaine avec la vitesse du vol de la pensée ! »

Le coursier hennit et s’élança avec une telle rapidité que son ombre elle-même ne pouvait le suivre ; il traversa les vastes champs tout le long des Carpathes. Mais quand les montagnes la virent assise à côté d’un étranger, elles desséchèrent les feuilles de leurs forêts, elles troublèrent le cristal de leurs sources, elles étouffèrent la voix de leurs oiseaux.

Et lorsque les fleurs aperçurent leur jeune reine à côté de l’étranger, elles penchèrent tristement leurs fronts vers la terre, se couvrirent de larmes, tremblèrent sur leurs tiges comme à l’approche d’un orage et dépérirent toutes en un clin d’œil. Cependant Floriora ne regardait plus ni les montagnes ni les fleurs, car elle n’avait des yeux, elle n’avait du cœur que pour son amant.

Le coursier fuyant rapidement s’arrêta au bord d’un clair ruisseau, et Floriora, sautant légèrement de son char, se plongea dans les ondes ; la source limpide en frémit de joie et enveloppa le corps de la fée d’un voile transparent. Les flots murmuraient gaiement autour d’elle, glissaient sur ses épaules, la berçaient comme une fleur, et attachaient des guirlandes de diamants liquides à ses cheveux, des colliers de perles à sa gorge.

Enfin elle sortit radieuse du sein des flots et parut aux rayons du soleil dans toute sa divine beauté. L’astre du jour s’arrêta dans le ciel en la voyant, couronna son front d’une auréole de rayons dorés et ses lèvres ardentes absorbèrent les gouttes brillantes qui couvraient le corps de Floriora ; cette rosée parfumée monta en léger nuage vers le ciel pendant que la voix du soleil descendait sur la terre pour dire à la fée :

« Oh ! chère Floriora, tu es bien belle, bien aimante, bien oublieuse du monde ; mais as-tu pensé jamais ou n’as-tu point pensé que le bonheur a un terme ici-bas et que les plus doux rêves finissent souvent amèrement ? Sais-tu, en outre, ma chère enfant, que les fleurs, tes sœurs chéries, ont dépéri dans les plaines et sur les montagnes, et qu’elles sont allées se plaindre au ciel de ton cruel abandon ? Eh bien, quoi qu’il arrive, que le Seigneur Dieu soit clément ou sévère pour toi, laisse-toi guider par la voix de ton cœur, car un seul instant d’amour dans la vie vaut une éternité de bonheur ! »


V


Quand la destinée le veut, il arrive plus d’événements en une heure que pendant des années entières.

Le troisième jour Floriora sentit son cœur se troubler et ses pensées devenir rêveuses, et ses yeux verser des larmes. Pourquoi pleurait-elle ainsi à côté de son amant ? Nul ne pourrait le dire ; elle pleurait sans raison aucune. Pourquoi les fleurs se couvrent-elles de larmes au matin ? l’aurore, pourquoi répand-elle une rosée de pleurs ?

La journée était calme ; le monde nageait dans la lumière et le silence ; les oiseaux se taisaient dans la fraîcheur des arbres ; l’ombre seule se mouvait à la surface de la terre en luttant contre les rayons du soleil et se retirait graduellement au sein des bois.

Floriora se sentait oppressée et agitée d’un pressentiment mystérieux : elle soupira tristement et dit à son amant d’une voix affaiblie : « Chante-moi ta doïna, ô mon bien-aimé ! pour que mon âme se réveille à la douce voix. »

L’étranger prit la fée dans ses bras, et pendant qu’il la berçait comme un enfant, sa voix chantait ainsi :

« Ma jeunesse a fleuri comme la violette des bois depuis le jour où ma belle maîtresse, pareille à une étoile, a brillé à l’horizon de ma vie.

« Cher astre de mon cœur, astre charmant d’amour, oublie le ciel pour moi ; j’oublierai la terre pour toi. »

Tout à coup son chant fut interrompu par les cris déchirants d’une mère qui avait perdu son enfant ; cette voix douloureuse s’élevait du sein du village et s’unissait dans les airs aux sons lugubres d’une cloche.

À ces cris de désespoir, à cette harmonie funèbre, le cœur de Floriora fut pénétré d’un sentiment étrange de tristesse mêlé d’effroi ; elle jeta ses regards autour d’elle, les dirigea du côté des montagnes, et pâlissant tout à coup, elle courut se réfugier dans les bras de son amant :

« Oh ! mon ami, dit-elle, ne vois-tu pas venir le Zméou des montagnes ? Le voici, le voici qui arrive pour m’enlever à toi ; c’est le seigneur Dieu qui l’envoie, car depuis que je t’ai donné mon amour, les fleurs de la plaine ont dépéri et sont allées se plaindre au ciel de mon abandon. »

On voyait en effet s’avancer du côté des montagnes un Zméou porté par un nuage noir qui s’étendait rapidement sur l’azur du ciel ; la nature frémit, les cœurs tremblèrent et l’orage éclata. Au milieu du fracas du tonnerre, la pluie tombait à torrents, le vent mugissait et brisait les arbres.

Un long éclair sillonna l’espace et soudain, à sa lueur blafarde, la main invisible du Zméou enleva la jeune fée des bras de son amant… Puis tout disparut, le nuage s’effaça, et l’azur céleste brilla dans toute sa splendeur au dessus de la terre.


VI


Où donc est Mariora Floriora, la charmante fée, la sœur chérie des fleurs, la douce compagne de l’aurore ? dans quelle contrée a-t-elle émigré ! sur quels rivages a-t-elle arrêté ses pas ? A-t-elle traversé neuf grands pays et franchi neuf océans immenses ? s’est-elle envolée dans la région des étoiles, au beau pays des fées ? Nul ne le sait, nul ne pourrait dire où se trouve en ce moment la douce merveille.

Mais à l’heure de minuit, lorsque la lune est à moitié de sa course, on entend d’étranges chuchotements venir des montagnes et une voix mélancolique chanter ainsi :

« Fleurs de muguet, fleurs du printemps, mon cœur est aussi pur que vos blancs calices ; mais, hélas ! chaque souffle du vent y fait naître un brûlant regret :

« Est-ce le vent délicieux du printemps ? Il m’apporte le regret du beau pays de Moldavie.

« Le vent souffle-t-il à travers les fleurs ? il m’apporte le regret de mes sœurs chéries.

« Souffle-t-il à travers les chênes ? il m’apporte le regret de mon bien-aimé.

« Oh ! mon doux ami, combien mon cœur gémit amèrement de ton absence ; viens, accours auprès de moi ; viens m’apporter ton amour, car la solitude est bien cruelle et la vie est bien amère loin du pays natal !

« Oh ! mon bien-aimé, cher fiancé de mon âme, écoute la voix de mon cœur qui t’appelle sans cesse, car le vent délicieux du printemps me fait rêver à ma patrie, et le vent qui souffle à travers les fleurs me rappelle mes sœurs chéries… Mais, hélas ! il n’est point de plus cruel regret que le regret de ton amour ! »