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Les Doïnas/À M. Alexandre Weill


À M. Alexandre Weill (première édition 1853)
Traduction par J.-E. Voïnesco.
Les DoïnasJoël CherbuliezLittérature roumane (p. 15-21).


À M. ALEXANDRE WEILL[1]




Mon cher Monsieur Weill,


Notre connaissance ne date que d’un jour, et déjà l’amitié que je ressens pour vous est aussi vive que si elle avait subi l’épreuve de longues années. N’allez pas prendre ceci pour une hyperbole échappée à l’essor d’une imagination méridionale. Le hasard nous réunit : dans une de ces causeries intimes, une discussion venant à s’élever sur les événements et les questions du jour, vous apportâtes, dans les débats, tant de chaleur, tant de verve et d’entrain que je n’ai pu m’empêcher d’y prêter toute mon attention. Vos opinions, certes, ne sont pas tout-à-fait conformes aux miennes ; cependant une de ces sympathies spontanées me poussa à rechercher votre amitié. Nous nous vîmes plusieurs fois ; chaque jour nous rapprocha davantage ; je trouvai en vous, avec un ineffable plaisir, cet abord facile et expansif, cette vivacité toute française, cette gaîté de caractère qui, hélas ! autrefois ont fait aussi le charme de ma vie. Vous vîtes en moi une résignation calme au malheur de l’exil et un cœur qui sourit encore au bonheur d’autrui. Depuis lors, convaincu que si, sur le terrain de la politique, nous ne devons jamais faire route ensemble, sur tout autre terrain cependant, nous pouvons nous tendre la main, vous m’offrîtes vos bons services et j’acceptai. Aussi vous avez vu avec quelle confiance je suis venu à vous pour vous demander des conseils sur cette traduction, en tête de laquelle je vous demande aujourd’hui la faveur de placer votre nom.

Mais avant de vous dire pourquoi je réclame cette faveur, permettez-moi de vous expliquer les motifs qui m’ont déterminé à publier ce livre.

C’est un drame bien émouvant, mon cher monsieur Weill, que l’histoire de ces descendants des colons romains qui suivirent Trajan dans la Dacie et qui forment aujourd’hui le peuple rouman. Douloureux et sanglant jusqu’au commencement du xiiie siècle, ce drame, que, malgré mes désirs, je ne saurais suivre dans toutes ses péripéties, atteignit, dans les siècles suivants, les proportions d’une brillante épopée. C’est ainsi qu’après les calamités des invasions successives des barbares, tels que Goths, Ostrogoths, Huns, Avares, Tartares et autres, calamités qui durèrent près de dix siècles, la Roumanie parvint enfin à conquérir son existence nationale et à briller d’un grand éclat dans le monde politique. Mais qu’elle fut courte et agitée, cette période ! qu’elle fut tourmentée, cette existence ! car ce peuple martyr, rempart de la chrétienté et de la civilisation contre les envahissements de l’Islamisme et de la barbarie, n’eut pas même le bonheur de vivre en paix avec ses voisins les Hongrois, les Polonais, les Serbes et autres peuples de race slave. Le cadre de cette lettre ne me permet pas de vous retracer ici le tableau de cette brillante période qui couvrit ma patrie de gloire, au prix de tant de larmes et de sang. Non, je ne vous énumérerai point les nombreuses luttes que nous eûmes à soutenir contre les Turcs et les Tartares ; luttes héroïques où, malgré les déchirements de l’intérieur et les harcèlements de nos voisins, nos aigles ont fait pâlir, jusque dans son sérail, le terrible Ilderim, et ont chassé au delà du Balkan, ces farouches enfants du Croissant. Il suffit de vous dire qu’enfin épuisée, divisée, morcelée même, la Roumanie succomba. La Moldavie et la Valachie demeurèrent encore quelque temps debout ; mais elles aussi furent bientôt obligées de subir la domination de la Porte-Ottomane sous le titre de protection ; elles se réservèrent bien, il est vrai, les droits et les priviléges qui garantissent la nationalité d’un peuple ; mais le repos et la tranquillité du pays n’en furent pas moins troublés par les incessants empiétements des Musulmans. Un malheur cependant, une calamité bien plus grande attendait ma pauvre patrie. Dès le xviiie siècle, la Moldo-Valachie, perdant le droit de se gouverner par des princes indigènes, subit l’opprobre du joug des Fanariotes.

La servitude, monsieur, est chose terrible ; mais rien de plus terrible que l’avilissement de la servitude sous les Fanariotes, race ignoble et bâtarde des Grecs habitants du Fanar. Non, l’Europe ne saurait se faire une idée d’une situation pareille à la nôtre sous le régime de ces nouveaux maîtres, esclaves eux-mêmes de la Turquie, vils, corrompus, rampants et voués à tous les mauvais instincts de la nature déchue.

Les arts et les sciences ne fleurissent guère dans les temps de trouble ; le progrès est lent, sinon impossible. Cependant en interrogeant l’histoire, on se convaincra que, tant qu’ils ont conservé leur nationalité, malgré les maux qui ont si fatalement pesé sur eux, les Roumans ne sont jamais restés en arrière des progrès qui s’opéraient en Europe. Mais arrive l’oppression de la servitude Fanariote, à l’instant tout progrès disparaît et il se fait nuit complète en Roumanie pendant plus d’un siècle. Nous tombâmes si bas que nous eûmes presque horreur de nous-mêmes. L’Europe ne se souvint plus que nous faisions partie de la grande famille latine et, comme l’observe fort judicieusement M. Saint-Marc-Girardin, dans ses souvenirs de voyage, elle allait jusqu’à croire que les Moldaves et les Valaques étaient des Turcs ou des Slaves.

Tel fut, mon cher monsieur Weill, l’état de la Roumanie jusqu’en 1822, époque où la révolution de Vladimiresco, chassant les Fanariotes, nous fit reconquérir notre existence d’avant 1700. Ce n’est donc que depuis trente ans que notre patrie est rentrée dans la voie du progrès et de la civilisation ; ce n’est que depuis cette époque que nous assistons au consolant spectacle de la régénération de la pensée nationale. Je ne parle ici que de la Moldo-Valachie, car, pour la Transylvanie et la Bucovine, elles se ressentent naturellement de l’action du gouvernement autrichien ; et, quant à la Bessarabie, elle fait, depuis 1812, partie de la Russie.

Je n’ai pas besoin, je pense, de vous citer une à une les nombreuses entraves qui ont été apportées au développement de cette pensée dans notre pays ; et, cependant, il s’est fait dans l’espace de ces trente dernières années un travail intellectuel tel, qu’il y aurait injustice à le croire tout-à-fait indigne de l’attention de l’Europe. Au risque d’être taxé de présomption, j’oserai encore affirmer qu’il est peu de peuples qui, dans les mêmes conditions et toutes proportions gardées, aient avancé autant que nous. Chez toutes les nations qui commencent, la poésie tient le premier rang ; aussi est-ce vers la poésie seule que les efforts de la jeunesse moldo-valaque ont tendu bien longtemps. Plus d’un essai a été tenté dans tous les genres ; et, si le caractère général des créations de nos poëtes est celui de l’imitation étrangère, il existe pourtant d’honorables exceptions. M. Alexandri est la première. Nourri dans la lecture des chroniques roumanes et des poésies anciennes, il a eu seul le mérite de trouver le filon d’une mine riche de poésie nationale. Toutes ses créations sont une peinture fidèle des coutumes du pays, de sa situation morale et politique à l’époque qui précède immédiatement celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Voyez ses Doïnas ; la plupart d’entre elles, la Strunga, le Chant des Brigands, André Popa sont autant de souvenirs des douleurs de l’homme qui, condamné à cette époque aux plus lourdes redevances et à la plus dégradante oppression, se réfugiait dans les bois. Mais tous ses héros des forêts sont intéressants et nobles. Vaillant et intrépide, jamais cruel, tendre et aimant, telle est la nature du Rouman, et telle nous la dépeint M. Alexandri.

Quant au mérite littéraire des poésies de M. Alexandri, je ne crois pas abuser de votre patience en appelant votre attention sur la Doïna, la vieille Kloantza, les Trois Archers, et quelques autres pièces du même genre. Je crois encore moins blesser la modestie du poëte, en traçant ici un parallèle entre les pièces que je viens de citer et les productions des plus grands poëtes lyriques polonais et allemands. Pour ne vous citer qu’un exemple, il existe parmi les poésies de Gœthe une ballade bien connue dans toutes les littératures, le Pêcheur :



« Und wie er sitzt, und wie er lauscht,
« Theilt sich die Flut empor,
« Aus dem bewegten Wasser rausht
« Ein feuchtes Weib hervor. »


M. Miçkiewitz, dans un petit poëme intitulé la Willi, a reproduit presque littéralement les beautés de la ballade allemande ; la description surtout du bouillonnement du flot, agité par la chute du chasseur dans l’abîme du torrent, est exactement la même que dans Gœthe.

Voici de quelle manière s’est exprimé M. Alexandri dans sa vieille Kloantza :



« Sbucnind apa’ n nalte valurĭ
« Mult în urmă clocoti
« In marĭ cercurĭ se’ nvîrti
« Si de trestiĭ si de malurĭ
« Mult cu vuet se isbi.

« Pân’ ce’n urmă linistită
« Dulce unda’ şĭ alina
« Si în taĭnă legǎna
« Fatza luneĭ înǎlbitǎ
« Ce cu ḑioa se’ngâna. »


« L’eau, rebondissant en flots écumeux, bouillonne après la chute des corps ; puis tournoyant en larges cercles liquides, elle oscille avec un bruit sourd entre le rivage et les roseaux ;

« Puis elle se calme par degrés, se balance lentement, et reflète avec amour le disque pâli de la lune, dont la lumière argentée lutte avec les premiers rayons du jour… »


Certes, je suis loin de vouloir comparer M. Alexandri à Gœthe, ni à Miçkiewicz. Je n’ai voulu vous donner qu’un échantillon du genre et de la nature du riche talent de notre poëte national. Malheureusement, depuis un certain nombre d’années, la voix du chantre se tait. Sans pouvoir le prouver, j’oserai presque affirmer que cette voix mélodieuse n’est point éteinte, mais étouffée par une censure inintelligente et insensée. S’il en était autrement, M. Alexandri serait bien coupable d’oublier ce qu’un talent comme le sien doit à sa patrie. Il a, sans doute, rendu un bien grand service à la littérature nationale, autant par ses propres productions que par la publication des vieilles poésies populaires qu’il a recueillies et arrangées avec tant de goût. Il est le premier qui, par son théâtre, ait frayé la route au drame populaire national. Eh bien, qu’il s’essaie aujourd’hui dans le poëme héroïque, dans le drame sérieux, dans la haute comédie. Le succès de ses premières tentatives nous est un sûr garant de celui qu’il obtiendrait dans la voie nouvelle où nous le convions, au nom de ses amis et de sa patrie. D’ailleurs le poëte n’a des droits à l’admiration et à la reconnaissance de la postérité qu’autant qu’il a mis au jour le système tout entier de ses croyances religieuses, politiques et philosophiques. M. Alexandri, certes, ne nous contredira pas sur ce point.

J’ai senti le besoin de parler de deux choses saintes : du passé de mon pays et de ses titres à la sympathie de l’Europe. En donnant ici une traduction interlinéaire des poésies de M. Alexandri, je suis, certes, loin de croire que j’ai rendu les beautés dont elles fourmillent. Mon intention n’était que d’offrir au public français le calque, pour ainsi dire, d’un des principaux monuments de notre littérature naissante. Tout homme de cœur, pour peu qu’il aime son pays et sa langue maternelle, me comprendra. Qu’il daigne seulement jeter un coup d’œil sur ces poésies, mon but sera atteint, et mon travail largement récompensé.


  1. Cette lettre était en tête de la première édition.