Les Dernières Colonnes de l’Église/Paul Bourget

Mercure de France (p. 129-153).


V

PAUL BOURGET

de l’Académie Française.


I


Non intrabit eunuchus, attritis vel amputatis testiculis et abscisso veretro, Ecclesiam Domini.

Deut., xxiii, i.


Dans l’été de 1877, un peu après le fiasco de la conversion de Jean Richepin, raconté dans un de mes premiers livres[1], il m’arriva de rêver que l’auteur de L’Étape et de Cruelle Énigme qui n’était, à cette époque, l’auteur de rien du tout, mûrissait en silence comme un fruit suave que l’Église n’avait qu’à cueillir. Je travaillais alors dans les conversions. Richepin m’ayant échappé, il me fallait une autre proie.

Une lettre éperdue informa donc Paul Bourget que je l’attendais, à 6 ou 7 heures du matin, à Saint-Sulpice, et il fut exact. Une harpe, ici, ne serait pas inutile. J’avais espéré l’enlever du coup. Le rendez-vous était à cette chapelle des Saints-Anges si horriblement peinte par Delacroix et j’avais averti le père Milleriot.

La génération actuelle ignore le père Milleriot qui ne paraît pas avoir laissé de successeur ni d’imitateur. C’était un vieux jésuite âgé de plus de quatre-vingts ans, ancien sous-officier de cavalerie vers le temps de la conquête d’Alger et confesseur, par vocation spéciale, des plus dangereux malfaiteurs. On devine qu’il était le mien. Je crus qu’il pouvait être aussi celui de Bourget, comme il avait été auparavant celui de Richepin.

Par malheur le pauvre bonhomme, qui n’avait pas pour un sou de psychologie et qui venait de rater si complètement le poète de La Chanson des Gueux se trompa plus irrémédiablement encore avec l’impuissant rimeur d’Edel. Le dandysme de Paul fut décontenancé au delà de toute expression par ce vieux prêtre qui l’accueillait, dès la première minute, comme il aurait accueilli un souteneur pénitent ou un assassin touché de la grâce. J’avais à peine eu le temps de lui expliquer mon stratagème inspiré par l’ambition de le précipiter au sacrement.

La scène fut ce qu’elle pouvait être, grotesque à faire tomber les bras aux imaginatifs et aux intuitifs. À ce confesseur opiniâtre qui le traitait de « petit cochon » et qui voulait à toute force l’enfourner dans son confessionnal, au-dessous des quatre pieds du cheval d’Héliodore, Bourget opposa de gémissants apophtegmes et des plaintes lyriques sur l’extinction de la foi dont il était une des plus ondoyantes victimes. Enfin il lui échappa.

Je fus, quelque temps, inconsolable de cet insuccès. Bientôt, cependant, les Essais de psychologie me découragèrent tout à fait et la vilenie rare de l’individu me dégoûta. J’ai raconté ce vieil épisode pour les personnes qui seraient curieuses de la première rencontre de Bourget avec le Catholicisme, dont il est maintenant le soutien.

Il a eu, depuis, bien des aventures. Devenu, de très-bonne heure, le Psychologue d’entre les castrats, cet adolescent élégiaque de peu de génie, mais adamantin par le cœur, n’ambitionna pas ouvertement et du premier coup les rôles fameux. Nemo repente fuit turpissimus. Avec sagesse il se fit l’auscultateur et le charmeur des femmes du monde, heureusement incapables de s’assouvir des rassurantes pâmoisons qu’il leur procure.

Pierre Corneille affirmait, un jour, avec une grande énergie, que les femmes sont naturellement inaptes à la production d’un chef-d’œuvre. « Il leur manque quelque chose », disait-il. C’est évidemment le cas de Paul Bourget. Ayant eu souvent l’occasion de m’occuper de cet icoglan, je croyais en avoir tout dit.

« La logique humaine, écrivais-je en 92, se fût révoltée en poussant de sauvages cris, si Paul Bourget n’avait pas été le disciple et l’admirateur de Renan. Il y a, dans ses sablonneux Essais, un chapitre sur la « sensibilité » de cet hydropique de satisfaction. Si l’histoire littéraire du dix-neuvième siècle est jamais écrite cette page de crocodile sera recueillie comme un trésor.

« Tout en l’auteur de la Vie de Jésus devait exciter jusqu’à l’éréthisme le compilateur d’effluves et de simagrées que l’idiotie des gens du monde a élu Psychologue. Ce que les naïfs ont appelé la bonhomie de Renan devait surtout agir avec une puissance extrême, et la fameuse déclaration de l’égoïste se félicitant d’avoir vécu dans le plus « amusant » des siècles a dû certainement lui paraître le comble de la finesse malicieuse et de l’ironie débonnaire.

« Que n’eût-il pas fait pour égaler les flaccidités et les langueurs de cette forme gélatineuse qui échappait si bien à l’étreinte et qui eut toujours l’air de trembloter sur l’esprit du vieux farceur comme le fromage de tête de cochon sur la galantine !

« Lorsque Bourget ose écrire, par exemple, que « ce n’est pas le manque d’argent qui fait que les pauvres sont les pauvres, mais que c’est leur caractère qui les a faits tels et qu’il est impossible d’y rien changer », ne dirait-on pas que c’est Renan lui-même, le suave Renan qui s’exprime ainsi ?

« Ah ! ils se seront tous les deux rudement fichus de la douleur et des douloureux de ce monde assez renégat pour les applaudir ! Âmes légères et pieds de plomb pour l’écrasement des chétifs, quand la terre aura roulé quelque temps encore, ils seront descendus si bas que les esprits souterrains eux-mêmes ne sauront plus où les retrouver.

« Mais un chien sur pattes vaut mieux, dit-on, qu’un académicien enterré, et le délicieux Bourget m’intéresse encore. Je crois être sûr que les dames resteront fidèles à un charmeur si peu dangereux et que même l’infernal ennui de ses écritures ne prévaudra pas contre le sortilège précieux de son impuissance. »


II


Eh bien ! la matière n’est pas épuisée. L’évolution religieuse de Narcisse vieillissant nous met en présence d’une cocasserie imprévue. De même que la conscience du monde catholique réclamait un poète gâteux, si heureusement obtenu en la personne de François Coppée, de même ce monde brûlant d’amour et de générosité guerrière sentait le besoin d’un écrivain bistourné qui réfrigérât ses ardeurs. La fibule intellectuelle du Psychologue le désignait à tous les espoirs. De bonne grâce, il s’exécuta, et L’Étape vit le jour.

Mais ce romancier sans muscles ni cartilages n’ayant pas précisément le génie des titres se vit forcé d’emprunter à un autre pauvre. En Route suggéra L’Étape ; consécution qui ne paraît pas avoir été suffisamment remarquée. Il est aisé de prévoir, dès à présent, que les bouquins à venir s’intituleront carrément : « L’Église paroissiale », « La Vie des Saintes Femmes du monde », enfin « Le Néophyte » ou « Le Catéchumène », pour correspondre à La Cathédrale à Sainte Lydwine et à L’Oblat. Les dames ne connaîtront plus leur bonheur.

Pour la centième fois, les épouses parfumées du haut négoce « le regarderont comme si elles étaient surprises par ses discours. Elles auront dans les yeux cet étonnement ravi et involontaire de la femme quand elle rencontre soudain chez un homme l’expression inattendue d’une nuance sentimentale qu’elle croyait réservée à son sexe[2] ».

Alors, il lui suffira, comme auparavant, d’en appeler aux « âmes fines » et aux « personnes distinguées », c’est-à-dire, au fond, à tous les gens riches dont « l’opinion, même erronée, n’est pas négligeable » et pour lesquels, exclusivement, il s’est fait, depuis tant d’années, l’habitude pieuse « d’étudier la genèse, l’éclosion et la décadence de certains sentiments inexprimés ». Ah ! ces intelligences délicieusement impondérables et nuancées le comprendront !

Un jour il inventa « le sens du scrupule »[3] en vue d’exprimer l’embarras ou le débarras — je ne sais plus très-bien — d’un penseur qui tenait à « s’estimer tout à fait ». Il y a bien dix ans de cela. Je me rappelle avoir plusieurs fois relu ces mots vraiment prodigieux, et je me demande si son actuelle tendance catholique est favorisée ou entravée par le sens du scrupule, s’il est parvenu, de manière ou d’autre, à s’estimer et combien il s’estime. Les créatures exquises pour lesquelles il ne se lasse pas d’écrire savent peut-être ces choses.

Elles l’ont suivi sans corset, presque en peignoir, avec une confiance en pantoufles, sûres que cet apôtre agréable ne les fatiguera pas et ne les mènera jamais bien loin. Quelles délices d’être chrétiennes avec lui et comme lui ! Et combien le Règne de Dieu en est avancé ! Le Règne de Dieu sans surnaturel, juste à la hauteur et à la portée de ces jolis animaux ! Le Règne de Dieu avec la richesse et les joies mondaines, avec les bals, et les toilettes, et les spectacles, et les châteaux, et surtout avec le mépris des pauvres, le vomissant et sempiternel mépris des pauvres !

À défaut d’aristocratie dont il est lui-même, hélas ! très-indigent, Bourget veut, au moins, un long passé d’opulente bourgeoisie. « Depuis cent ans, dit-il pour conclure, notre pays a cru à la toute-puissance du mérite personnel et que l’on peut brûler l’étape ». Brûler L’Étape ! Il est clair que l’on peut en faire autre chose. Que ce modeste calembour me soit pardonné !


III


Et maintenant voyons ce livre dont on peut faire ce que j’ai dit, examinons-le avec soin, malgré l’ennui sombre, puisque, jusqu’à ce jour, c’est par ce seul livre que Bourget est une Colonne de l’Église.

Deux choses me frappent d’abord. Primo, Bourget n’écrit plus du tout. Secundo, tout son catholicisme tient dans une demi-douzaine de phrases du vieux de Bonald.

Pour ce qui regarde la première affirmation, que penser d’un auteur, académicien ou non, qui s’exprime ainsi : « Ce fut sur cette résolution qu’il se coucha,… ce fut sur elle qu’il se releva… ; se rencontrer en face de quelqu’un ; s’enivrer d’expectative… ; on paie bien cher ces accès d’espérance morbide, véritables intoxications produites par le surmenage émotif et qui trahissent un déséquilibre total, une incapacité pour l’esprit de se mettre soi-même à un cran d’arrêt… ; Goethe et Marc-Aurèle, génies vraiment cosmiques… ; le séminaire laïque de la rue d’Ulm… ; le respect du devoir professionnel avait toujours empêché M. Ferrand de transformer son cours de philosophie en un instrument de propagande. » Un cours transformé en un instrument ! Sera-ce une seringue ou une guitare ?

Ces citations ont été prises à la volée, le long de 515 pages. On pourrait les multiplier incroyablement et je crois qu’une lecture malicieuse m’en aurait fait découvrir de plus étonnantes. Serait-ce qu’il faut écrire comme cela pour n’être pas mis à la porte de l’Académie ? Toute espérance de style et surtout d’imagination dans le style doit donc être abandonnée[4].

Pour ce qui est de la pensée pure, de ce que l’on appelait autrefois l’entendement, quand on s’entendait soi-même, c’est à pleurer. Il serait assurément très-louable, surtout au début de la vie intellectuelle, de suivre de Bonald qui fut un bon discoureur de philosophie et qui a laissé des pages fortes sur l’Origine du langage, la Théorie du pouvoir et le Principe constitutif des sociétés, mais qui fut cartésien par Malebranche, comme tant d’autres esprits recommandables, croyant tout expliquer « par les seules lumières de la raison ».

La Raison invoquée par de Bonald, ai-je besoin de le dire ? n’est pas celle de saint Thomas et de tous les théologiens sans exception. Elle est « le développement du sens critique et rien que cela », dit Bourget, son très-bon élève. La vision particulière de de Bonald exclut donc le surnaturel, et ses disciples, quelque chrétiens qu’on les imagine, sont aussi mal placés que possible pour apercevoir Notre Seigneur Jésus-Christ.

Cela suffit pourtant, je ne dis plus à des intelligences, mais à des âmes comme celle de Bourget qui n’a dû jeter autour de lui ce catholicisme — comme certains poulpes jettent leur liqueur noire — qu’afin de pouvoir nager sans péril dans certains milieux. Que reste-t-il alors du Sang Précieux, et quel peut bien être, dans ce bavardage, la part de la Bienheureuse Marie toujours Vierge, de saint Michel Archange, de saint Jean-Baptiste, des saints Apôtres Pierre et Paul et de tous les Saints, la part de l’Eucharistie, la part de la Mort et celle du Paraclet redoutable ? Arrivé au point précis des pratiques sacramentelles, c’est à peine si le pauvre de Bonald peut encore être deviné tout au fond de l’horizon, dans un arrière-plan de ténèbres, parmi les citernes dissipées et les gouffres noirs.

« Le père Monneron n’avait pas eu besoin de la vie religieuse pour être un honnête homme. » Voilà le fond. Une pharmacie pour les indigents avec une sonnette de nuit pour administrer ceux qui agonisent, c’est à peu près tout ce que représente le catholicisme bonaldien dans la vie privée…

Ce Joseph Monneron, le héros de L’Étape, le protagoniste essentiel dont l’auteur a voulu faire une espèce d’homme de Plutarque, est indiscutablement le plus vieil idiot qui se puisse voir. « Le Dieu qu’il avait offert aux besoins religieux de sa fille et de ses fils, ç’avaient été « le postulat de la Raison pratique », « le substratum mental de la Justice immanente », la « catégorie de l’Idéal », toutes conceptions éminemment philosophiques, admirablement dégagées de la souillure des superstitions. » Il est la forteresse d’athéisme et de rengaine révolutionnaire que doit renverser la balistique du démonstrateur de l’Origine du langage.

Triomphe peu difficile. La haine la plus retorse n’inventerait pas un bonhomme aussi éculé. C’est inouï. Le prodige, c’est que Bourget a voulu en faire un héros, comme je viens de vous le dire, un véritable héros, non de roman, mais d’épopée. Le sage bonaldien qu’il lui oppose, et qui finit par le terrasser, a surtout l’avantage d’être riche, — ce qui est absolument décisif pour un penseur tel que Bourget. Si les deux pouvaient n’être qu’un, tous ses vœux seraient comblés, on le sent bien, et c’est pour cela qu’il les réconcilie invraisemblablement à la fin.

Ce n’est pas plus bête qu’autre chose. Ces deux fantoches ont un lien profond, étant, l’un et l’autre, universitaires. Quelque sujet qu’ils puissent avoir de se haïr, ils ne sont pas divisibles à l’infini. Tout supin les rapproche et tout gérondif les convie à pleurer ensemble. Le roman finit donc par un mariage et un nombre indéterminé de conversions.

Rien de subalterne comme le Bon Dieu dans ces histoires-là et rien de plus facile à résumer. Joseph Monneron n’a pas fait baptiser ses enfants pour qu’ils fussent « libres de choisir » plus tard. Bourget, qui a besoin d’un homme de Sparte, n’hésite pas à nous présenter comme très-plausible cette couillonnade. Il arrive alors que les enfants de notre imbécile, élevés d’une manière atroce, tournent fort mal, à l’exception d’un seul, dont la vertu est indispensable pour la thèse.

C’est ici que Bourget promulgue, si j’ose ainsi dire, son admirable inintelligence. Les plus pauvres gens qui soient au monde, si un atome de christianisme est en eux, ont horreur d’un homme qui n’a pas été baptisé. C’est un monstre dangereux qui les épouvante. Ils ont raison. Dans une société supposée chrétienne, les non-baptisés doivent paraître des espèces de jumarts engendrés par des incubes et ne se montrant au milieu des hommes que pour présager des calamités irréparables. Un écrivain, je ne dis pas supérieur, mais de tradition, comme voudrait l’être Bourget, et dont les empreintes cérébrales ne ressembleraient pas à des rognures de toupet ramassées dans la boutique d’un coiffeur, aurait au moins essayé de faire voir le lige des démons dans le détriment mystérieux et redoutable de son influence. C’eût été tragique et beau comme la Vérité.

L’Étape est beaucoup plus humble. C’est un livre où chacun est comme tout le monde, à commencer par les personnages qu’on voulut extraordinaires, à commencer par l’auteur lui-même dont la seule originalité paraît être d’avoir outré la ressemblance de lui-même avec n’importe qui. Ainsi qu’on devait s’y attendre, cela finit par le grand prix de Bonald décerné à la vertu et par la médiocre punition du vice. Au résumé, nous sommes en présence d’une colonne plutôt dangereuse, en ce sens qu’elle n’arrive pas tout à fait à la hauteur et que la partie d’entablement qu’elle doit soutenir est forcée de se casser légèrement pour la joindre. Je pense qu’il ne faudrait pas le bras de Samson pour jeter par terre cette architecture.


IV


« Je saurai porter ma croix. » Cette parole si originale est la seule parole nettement catholique de L’Étape. C’est l’effort suprême de Bourget. Il serait injuste et cruel de lui demander davantage, d’autant plus qu’elle est proférée par la « fine créature » qu’on est certain de rencontrer dans chacun des romans du Psychologue. Le catholicisme, d’ailleurs, puisqu’on voulait du catholicisme, eût été impossible sans elle. On ne se représente pas un roman de cet auteur orienté ou réglementé par une créature sans finesse et privée d’argent.

Le mot argent me rappelle fort à propos qu’il est temps de congédier une religion dénuée de splendeur pour nous occuper résolument des solides vues philosophiques dont elle a été le prétexte jusqu’ici. Occasion de revenir une dernière fois au vicomte de Bonald.

On sait que ce gentilhomme appuyait tout l’ordre social sur la Famille chrétienne continuée, c’est-à-dire l’Aristocratie. Idée simple et belle, mais centenaire, combien de fois ! dont Bourget fut ébloui. Ce malheureux, inconsolable d’être venu au monde fils de pion, alors que le Bon Dieu aurait si bien pu le faire naître vicomte ou archiduc, a fort heureusement étendu la doctrine.

Puisqu’il ne s’agit, en somme, que du « principe de continuité », pourquoi les cuistres ne seraient-ils pas nobles à leur manière, s’ils ont été cuistres de père en fils et surtout s’ils ont eu la gloire d’amasser une quantité raisonnable de métaux précieux ? Car il y a cette différence entre la noblesse antique et la moderne que la première versait son sang dans les batailles et que la seconde verse des pièces de cent sous dans ses coffres-forts.

Cette question est très-convenablement élucidée par notre auteur. Il a des mots, des cris de diamant, si j’ose dire. Exemple : « Une somme importante ne doit pas être avancée à un jeune homme sans capital. » Ah ! que le voilà bien ! comme disait Renan. S’il s’agissait d’un vieux, par parenthèse, persuadez-vous que ce serait exactement la même chose. Lorsque Ferrand, le cuistre riche et, par conséquent, bonaldien, prête si généreusement cinq mille francs au fils désespéré du cuistre pauvre, soyez sûr que l’auteur a senti, avant tout le monde, l’énormité de ce mouvement et qu’il s’est dit à lui-même dans le style qui convenait : « Ce n’est pas bibi qui fera jamais une pareille gaffe ! »

Il y a, de la page 185 à la page 187, un certain endroit sur les chèques et la manière de s’en servir qui m’a fait rêver et que je recommande à l’attention des philosophes.

Paul Bourget et les chèques ! C’est stupéfiant, quand on l’a connu, rue Guy-de-la-Brosse, il y a vingt-sept ans. À cette époque, il ne parlait pas de « l’expérience séculaire de ses morts », patois bizarre qui l’eût épouvanté, et je ne me souviens pas de l’avoir entendu proférer ceci : « Je ne peux pas vivre sans mes morts », parole qui pourrait être sublime si elle portait sur le dogme de la Communion des Saints, mais qui, dans telle autre acception philosophique, est affreusement dénuée de sens.

Pauvre Bourget ! Pourquoi ne voulut-il pas se confesser alors, quand il était sans argent ? Obtiendra-t-il maintenant de se traîner à la pénitence, avec ce boulet épouvantable ?

Il y a, tout à la fin de son livre de misère et lui servant de conclusion, une phrase qui sera lue par une voix haletante, un soir de terreur, quand les quatre coins du monde seront en feu : « Vous pouvez fonder une famille bourgeoise parce que vous n’êtes pas de la première génération. Il en faut plusieurs. » Si ces mots ont un sens, ils veulent dire que deux pauvres n’ont pas le pouvoir ni la permission d’engendrer des Saints et de dilater ainsi le Royaume de Jésus-Christ.

Ces choses, Bourget, ne sont pas dans l’Évangile, pas même au dix-neuvième chapitre de saint Matthieu, où il est parlé des « eunuques qui se sont châtrés eux-mêmes à cause des cieux ».



  1. Propos d’un Entrepreneur de Démolitions, Paris, Tresse, éditeur, 1884.
  2. Préface de Terre promise.
  3. Préface de Terre promise.
  4. Voir, dans les 15 ou 20 premières pages, l’imitation à la loupe et mot par mot de la phraséologie de Balzac dans ses exposés préliminaires.