Les Cyclones/01

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LES CYCLONES

Les cyclones ou tempêtes tournantes sont l’un des phénomènes les plus importants et les plus curieux de l’atmosphère. Ces formidables météores, dont la route est marquée par tant de désastres, sont désignés par différents noms : ouragans (Hurracan), dans l’océan Indien ou l’Atlantique ; typhons (Tyfoon), dans la mer de Chine ; simoun, dans le désert ; tornades, sur la côte occidentale d’Afrique. Ces derniers tourbillons ne s’étendent qu’à une petite distance de leur point de formation, tandis que les cyclones peuvent couvrir une surface circulaire dont le diamètre varie de cent jusqu’à cent cinquante milles marins. En même temps qu’il tourbillonne avec une vitesse qui va croissant de la circonférence au centre, où règne un calme complet, le cyclone obéit à un mouvement de translation dont la vitesse, comme celle du mouvement de rotation, varie suivant l’intensité de l’ouragan, et augmente à mesure qu’il progresse.

Les études poursuivies, depuis le commencement du siècle, par d’éminents météorologistes, dont nous aurons à citer les travaux dans le cours de ce résumé, ont permis de suivre la marche et de tracer la route des cyclones. Les navigateurs, guidés maintenant par la connaissance des lois qui régissent ces météores, et dont la découverte est une des belles conquêtes de la météorologie, peuvent sinon les éviter, du moins les traverser avec moins de chances de perdition. Mais, avant de faire connaître ces lois des tempêtes et les intéressantes observations qui ont conduit à leur découverte, nous reproduirons, en l’abrégeant, la relation d’un cyclone observé dans les régions de l’Océan où ces tourbillons se rencontrent le plus fréquemment, et où ils présentent les caractères les plus redoutables. L’ensemble de cette relation, qu’a bien voulu nous communiquer l’un des officiers du bâtiment assailli par l’ouragan, suffira pour mettre nos lecteurs à même de suivre avec plus d’intérêt ce que nous aurons à dire de la théorie des cyclones, et de son application aux mouvements tournants de l’atmosphère :

« Le 3 octobre 1871, par un temps calme, pluvieux, le transport l’Amazone, vaisseau mixte à deux ponts commandé par M. Riondet, capitaine de frégate, appareillait de Port-de-France pour Rochefort, avec 220 hommes d’équipage et 124 passagers. Notre machine étant trop peu puissante pour lutter avantageusement contre les alizés, qui soufflent constamment du N.-E. ou de l’E.-N.-E. dans ces parages, nous nous élevâmes dans le nord afin d’aller chercher des vents favorables. Après avoir doublé l’île de la Désirade, on établit toute la voilure, et les feux de la machine furent éteints. Nous filions ainsi six nœuds au plus près du vent.

« Le 8, le temps commença à se couvrir vers l’est ; les nuages passant à l’ouest par le nord nous amenaient quelques grains, pendant lesquels le vent sautait de l’E.-N.-E. au N.-E. Aux nuages blancs et arrondis, caractéristiques des alizés, succédaient peu à peu des cirrus et des nimbus. Pendant la nuit les grains devinrent fréquents ; de fortes rafales et une pluie torrentielle les accompagnaient. On commença à prendre des ris dans les voiles. Dans la journée du 9, le vent força ; une grosse houle soulevait la mer, et pendant les grains, la brise refusait momentanément. Avant la nuit nous avions déjà deux ris aux huniers, un ris aux basses-voiles et deux aux voiles goélettes ; nous portions en outre l’artimon et le petit foc. Les étoiles disparaissaient sous un rideau de nuages grisâtres, et des éclairs se montraient dans la partie ouest. Le baromètre commençait à descendre, mais si lentement que nous n’avions aucune inquiétude. Dans la matinée du 10, le vent se fixa au N.-E. et les grains se succédèrent presque sans interruption, amenant une pluie à larges gouttes. La mer tourmentée, marbrée d’écume, élevait de grandes vagues dont le sommet transparent se recouvrait d’une légère poussière blanche ; le ciel, couvert d’épais nuages d’un gris de plomb, était menaçant.

« L’Amazone poursuivait toujours sa route. Notre unique souci était la perte de temps que nous occasionnait ce coup de vent, qui, directement contraire à notre route, nous rejetait dans l’ouest. Le 10, à midi, nous étions par 25° 52′ de latitude nord et 67° 41′ de longitude ouest. Le vent redoublait. Sa violence était devenue telle que les vagues ne pouvaient plus élever leurs crêtes, elles étaient renversées dans leur propre sillon. De longues stries blanches couraient à la surface de la mer, surmontées à une grande hauteur d’une poussière d’écume entraînée par le vent. C’est alors seulement qu’on songea à la possibilité d’un cyclone. Étions-nous en présence d’un de ces ouragans ou d’une tempête rectiligne ? La manœuvre étant opposée dans chacun de ces deux cas, il importait d’avoir le plus tôt possible une certitude. Une forte houle, la violence croissante du vent et la baisse du baromètre, qui sont les indices d’un cyclone, sont aussi ceux d’une tempête ordinaire, avec cette différence que la baisse barométrique est plus prononcée dans le premier cas. Or le baromètre, qui le 9 à midi marquait 764 millimètre, était descendu progressivement jusqu’à 759 millimètres le 10 à midi, baisse qui n’avait rien d’alarmant et pouvait faire croire à un simple coup de vent. Nous étions, il est vrai, dans les parages les plus fréquentés par les cyclones, mais ces phénomènes sont rares, et comme nous savions qu’il en était récemment passé deux (l’un le 21 août, et l’autre le 2 octobre, qui avait détruit une grande partie de la ville de Saint-Thomas), nous ne pensions pas qu’un troisième les suivrait de si près. D’ailleurs le vent gardait une direction constante, et à l’approche d’un cyclone il tourne dans un sens bien connu. Il n’y a qu’une seule exception à cette règle, c’est lorsqu’on se trouve directement sur le passage du centre, ce qui est le cas le plus dangereux.

« Des nuages gris plomb envahissaient l’horizon et le zénith, une brume épaisse nous entourait peu à peu. La mer grossissait toujours, et les grains se succédaient avec une rapidité remarquable. À midi et demi, la voile du grand hunier est déchirée par son milieu et emportée en mille morceaux. Vers deux heures, le temps était si couvert que de l’arrière on distinguait à peine l’avant du bâtiment. On ne voyait plus qu’une faible partie de la mer autour de nous, c’est-à-dire les deux ou trois lames les plus voisines, dont la hauteur était effrayante. Le baromètre donnait les indications suivantes :

« Midi, 759mm ; — 1 h. 40, 757mm ; — 4 h., 752mm ; 4 h. 45, 747mm. Devant une baisse aussi rapide le doute n’était plus possible. Nous étions en présence d’un cyclone, et comme nous avions marché jusque-là dans le N.-O., que de plus, le vent n’avait pas changé de direction et soufflait du N.-E., le cyclone courait comme nous ; son cercle mouvant se transportait du S.-E. au N.-O., et son centre devait passer sur nous. La manœuvre à faire était donc de fuir, vent arrière, le plus rapidement possible, afin de gagner le demi-cercle maniable, c’est-à-dire le côté du cyclone où la vitesse de translation étant en sens inverse de la vitesse de rotation, la modère un peu. Nous avions déjà perdu un temps précieux, et à cinq heures du soir, alors que le centre n’était plus qu’à dix lieues et se rapprochait avec une vitesse double de la nôtre, nous hésitions encore, et nous avions bien lieu d’être pleins d’anxiété. D’après les derniers devis de l’Amazone, il était reconnu que ce bâtiment était encore très-bon dans ses parties avant, mais que l’arrière était mauvais, et qu’il ne fallait guère compter sur sa solidité. Si donc, malgré les apparences, nous nous trouvions en présence d’une tempête rectiligne, en fuyant devant le temps nous courions le risque de perdre notre gouvernail et de rester à la merci de la tempête, ou de démolir notre arrière, d’engager peut-être, alors qu’à la cape le bâtiment ne courait aucun risque. Dans cette grave situation, le commandant demanda aux officiers leur avis ; tous furent d’accord pour dire que nous étions incontestablement en présence d’un cyclone, et qu’il fallait en conséquence courir les chances de fuir vent arrière, malgré l’état de la mer et la violence des lames.

« Vers cinq heures du soir, on commença donc à laisser porter. L’évolution fut fort lente. Ce n’est qu’à six heures que nous nous trouvâmes vent arrière, au S.-O., fuyant devant le temps sous la trinquette et la misaine avec deux ris. Malheureusement nous ne pûmes courir ainsi qu’une demi-heure. Vers 6 h. 30, le navire refuse d’obéir à son gouvernail, il embarde et vient au S.-E., nous ramenant ainsi dans le cyclone. Il est probable que le gouvernail avait été démonté par les lames. Nous étions donc à la merci de l’ouragan.

« Il faisait déjà nuit noire. Le vent avait acquis une violence si prodigieuse qu’à chaque instant nous nous disions qu’il ne pouvait plus forcer, et cependant il augmentait encore ! Il ne fallait plus songer à manœuvrer sur le pont, au milieu d’une nuit épaisse et d’un fracas étourdissant. Le commandant et l’officier de quart seuls restaient encore en haut, mais ce n’est qu’en se parlant à l’oreille qu’ils parvenaient à échanger quelques paroles. Au lieu d’avoir le cap au S.-O., nous l’avions successivement au S.-E., au sud, etc., au gré de la tempête, nous rapprochant ainsi toujours du centre de l’ouragan. Les hauteurs barométriques étaient : à 6 h. 50 de 725mm ; — à 7 h. 15, 712mm ; — à 7 h. 25, 702mm.

F. Zurcher.

La suite prochainement.