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Les Confessions d’un humoriste

Les Confessions d’un humoriste


LES CONFESSIONS


D'UN HUMORISTE.




Lav-Engro, the Sckolar, the Gypsy and the Priest, by George Borrow. — London, Murray, 1851.




Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre sur son chemin un picaro littéraire, un vrai bohémien, comme George Borrow espèce de Juif errant, — j’en demande pardon à la Société biblique dont il est, dont il fut du moins un des missionnaires ; — homme d’aventure, de hasard, de ressources imprévues, ne doutant de rien, ne redoutant, rien ; domptant le danger par l’audace, et la pauvreté par la résignation philosophique ; — esprit subtil d’ailleurs, mais plein de caprices, de goûts bizarres, d’instincts contradictoires et heurtés ; — Gil Blas philologue, Lazarille érudit, don Guzman poète et rêveur, quand le rêve et la poésie le prennent ; par-dessus tout et avant tout, épris de sa liberté, qu’il garderait même sous la livrée… où l’on serait tenté de croire qu’elle se trouve le plus souvent !

Étrange camarade, en vérité ! Lorsque parut son premier ouvrage ; la monographie des Bohémiens espagnols [1], on lui trouva une saveur étrange : — celle du vrai. Il était évident que l’auteur avait pratiqué son sujet. On ne pouvait douter qu’il ne parlât le pur rommany, qu’il ne possédât la tradition zingara dans ce qu’elle a de plus mystérieux. Il établissait sa compétence parfaite sobre las cosas de Egypto par les rapprochemens ingénieux qu’il faisait entre les tribus ziganes errantes sur les steppes russes, les gitanos qu’il avait découverts et hantés dans le faubourgs de Badajoz, et les gypsies qui essaiment autour du turf de Newmarket. Or, ce n’est pas là une science vulgaire. On ne l’achète pas, toute digérée, de quelque professeur à cachets. On la chercherait en vain, on l’aurait du moins vainement cherchée autrefois, dans la calme et vénérable poussière des bibliothèques. Elle s’y fait jour maintenant, grace à Borrow ; mais, lui, c’est aux sources mêmes qu’il l’avait puisée. Cette chanson qu’il donnait textuelle, il l’avait entendue improviser sur la guitare par un maquignon poète, à la porte de quelque venta. S’il nous révélait les mystères du hokkano baro (la magie blanche) et des vols qu’il aide à commettre, c’est qu’ils lui avaient été dévoilés dans les tertulias religieuses qu’il avait organisées à Madrid, et que fréquentait assidument la Pepa, sorcière équivoque, avec ses deux filles la Borgnesse et le Scorpion (la Puerta et la Cadasmi), deux beautés difficiles à convertir. Ne se crée pas qui veut des relations aussi distinguées. De même pour les calos, les gentlemen bohèmes, qu’il fallait aller quérir dans leurs repaires ténébreux, dans les cachimanis (cabarets) où ils se rassemblent, fort peu empressés, et pour cause, d’y admettre de nouveaux venus. S’ils eussent pensé que l’évangélique agent fût ce qu’ils appellent un sang-blanc, un vil busno (chrétien). Dieu sait quel mauvais parti ces braves gens pouvaient lui faire ! Heureusement, les plus honnêtes d’entre les calos soupçonnaient, tout uniment le voyageur inconnu de mettre en circulation des onces de mauvais aloi : c’était un titre à leurs égards.

Il y a trois portions bien distinctes dans le premier ouvrage de George Borrow un essai historique sur l’origine des peuplades bohèmes ; un traité du dialecte rommany et de la poésie des gitanos, avec vocabulaire à l’appui ; enfin un aperçu, mais très succinct et très peu complet, des aventures de l’auteur. Ce fut pourtant à cette dernière portion du livre que l’attention publique s’attacha. Ne nous en étonnons point. Plus nous allons, plus le passé semble perdre de son intérêt, plus la curiosité se prend aux choses contemporaines. Autre symptôme : plus la civilisation se perfectionne, plus elle semblerait devoir mettre en circulation des idées générales, et plus, au contraire, se développe le goût des analyses spéciales, des études individuelles. L’universelle tendance était autrefois de résumer en traités, en maximes, des milliers d’observations particulières. Aujourd’hui chaque être est étudié séparément : on l’isole pour le mieux connaître ; on l’accepte, on le demande tout entier et dans tous ses détails. Romans, biographies, mémoires, ont pour mission de tout révéler, de ne laisser dans l’ombre aucune portion du caractère, si insignifiante qu’elle puisse paraître aucun élément de ce petit monde que porte en lui l’être le plus humble. D’où vient cet appétit nouveau ? Ce serait difficile à dire, plus difficile encore de savoir où il nous mène. Ténèbres derrière nous et devant nous, n’est-ce pas là notre époque ?

Quoi qu’il en soit, George Borrow devina fait bien ce qu’on attendait de lui. Il reprit en sous-oeuvre l’ébauche qu’il avait donnée de ses voyages dans la Péninsule, et fit paraître son second ouvrage : la Bible en Espagne (1842). Ce récit embrassait cinq années pendant lesquelles l’auteur, selon ce qu’il en dit lui-même, avait mené la vie qui convenait le mieux à sa nature. « Ce temps a été, s’écrie-t-il, sinon le plus aventureux, au moins le plus heureux, de ma vie, et maintenant le rêve est dissipé pour ne revenir, hélas ! jamais… [2] »

Ce beau rêve, qui serait pour beaucoup de gens une pénible réalité, c’était la vie du soldat et du missionnaire, les longues courses à cheval dans les brûlantes sierras, les nuits sans repos dans quelque sale auberge, en compagnie des almocreves (rouliers) et non loin de la bauge où grognent les pourceaux, de l’écurie où les mules hennissent. C’était, pour grand régal, — les jours marqués de craie blanche, — le lombo de porc cuit sur des charbons et servi avec des olives rances ; c’était la rencontre suspecte de contrabandistas armés et farouches ; c’étaient les appréhensions de la route, mal conjurées par le brin de romarin que la superstitieuse hôtelière attachait, malgré qu’il en eût au chapeau du voyageur ; c’était le muletier ivre, lançant le frêle équipage sur les pentes abruptes d’un mauvais chemin de montagnes et chantant la tragala au bord des précipices ; c’était le soldat de mauvaise humeur, qui, par pure jalousie et forme de passe-temps, lâchait son coup de fusil sur le maudit hérétique assez riche pour avoir un cheval et un valet ; c’étaient vingt autres mauvaises rencontres dans le despoblado. Puis, à Madrid, c’était le métier de solliciteur avec tous ses ennuis et tous ses dégoûts, les hauteurs dédaigneuses ou les politesses hypocrites de l’homme en place, les promesses du supérieur éludées par les subalternes, les reviremens ministériels brisant à chaque instant le fil des négociations entamées.

Mais pourquoi ; direz-vous, toutes ces démarches ? C’est qu’en 1836 et dans les années suivantes, toute l’influence diplomatique de la Grande-Bretagne ne permettait pas à M. Borrow de répandre impunément, dans la très catholique Espagne, l’Écriture selon les protestans. On lui opposait fort bien, en cette matière, les décisions du concile de Trente, et pour éluder cette objection il se vit réduit à faire imprimer à Madrid une version des deux Testamens due à la plume du confesseur de Ferdinand VII (il va, sans le dire que le commentaire catholique restait supprimé). Ceci fut, toléré, nonobstant les plaintes du haut clergé, par le ministère Isturitz. Plus tard, encouragé par ce premier succès, et poussé par cette excessive passion de philologue que nous avons déjà signalée en lui, M. Borrow passa outre, et tenta de mettre en circulation une bible basque, puis une bible en rommany ; mais du fond de sa tombe la défunte inquisition guettait ses moindres démarches, et cette fois, Ofalia étant ministre, on crut le moment venu d’en finir avec l’hérétique propagandiste. Après une saisie pratiquée dans ses magasins de bibles, les alguazils, s’emparant de sa personne, le conduisirent au corrégidor, qui, sans le moindre interrogatoire, et sur une simple constatation d’identité, l’envoya tout droit à la Carcel de la Corte.

Il n’y avait pas là de quoi terrifier un homme d’un certain tempérament. C’est à peine si M. Borrow fut contrarié de sa mésaventure. Il savait que les deux principaux agens diplomatiques anglais résidant alors à Madrid, — MM. Villiers [3] et Southern, — ne laisseraient pas dans l’embarras un délégué de la Société biblique, et quant aux inconvéniens provisoires d’une courte détention, ils étaient plus que balancés à ses yeux par le bénéfice des nouvelles connaissances qu’elle allait lui procurer. On l’eût bien autrement contrarié si on l’eût enfermé dans un cercle de grands d’Espagne et de femmes à la mode. Lorsque M. Southern, informé que son compatriote venait d’être arrêté, s’empressa de le venir consolés, il le trouva déjà muni de ses meubles, qu’il s’était fait apporter, et faisant main-basse sur d’abondantes provisions appelées à suppléer le maigre ordinaire de la Prison de la Cour. Une lampe était allumée sur sa table ; son brasero bien ardent avait déjà dissipé l’humidité du cachot où il s’installait comme dans un nouveau logement. Déjà aussi une certaine popularité se trouvait acquise, parmi les porte-clés (claveros), les gardiens et les prisonniers, à ce nouveau venu si parfaitement philosophe : « Vous sortirez dès demain, je vous en réponds, lui dit M. Southern, qui riait de bon cœur en voyant les choses tourner ainsi. — Je vous rends grace, mais j’espère qu’il en sera autrement, répondit le prisonnier. Ils m’ont mis ici pour leur plaisir ; je compte y rester pour le mien. »

C’était là une manière de voir admirablement adaptée aux secrets désirs du diplomate anglais. En effet, l’occasion était magnifique pour déployer, à coup sûr et dans une cause évidemment juste, cette susceptibilité calculée qui a si bien réussi, en mainte, occasion, au gouvernement britannique. M Borrow n’était pas un Finlay aux griefs imaginaires, un Pacifico à la nationalité équivoque : c’était un Anglais pur-sang, un protestant de la vieille roche, persécuté pour ses bonnes œuvres, lésé dans sa liberté de conscience, souffrant pour la foi de ses pères. Son affaire prit aussitôt les proportions d’un casus belli, et le juge d’instruction, docile aux injonctions ministérielles, ne fit comparaître devant lui « l’honorable don Jorge » que pour l’engager à rentrer chez lui sans bruit, sans scandale, sans aucune suite donnée à ce qu’il appelait « une sotte affaire ; » mais un tel dénoûment n’était du goût de don Jorge. Le prisonnier voulait rester en prison. Citant saint Paul au magistrat ébahi : — Vous nous avez, lui dit-il, battu de verges publiquement, nous, citoyen romain. À la vue de tous, vous nous avez mis dans vos cachots, et maintenant vous voudriez nous en faire sortir secrètement, par le guichet dérobé. Non, l’outrage et la réparation doivent avoir publicité pareille. J’exige une mise en liberté régulière et solennelle. Si vous employez la force pour me délivrer malgré moi, je résisterai, je vous en préviens. »

Ce fut ainsi, avec pleine approbation de l’ambassade anglaise, que M. Borrow rentra en prison, et Dieu sait quelle prison ! Les récits qu’il fait de cet intérieur souillé donnent vraiment la nausée. En revanche, que d’originaux, quels détails pittoresques ! Ici, parmi les valientes de la prison, — la haute aristocratie du meurtre et du vol, — un enfant de sept ans, vrai louveteau, déjà complice de son père, accusé d’assassinat. Ce poussin de potence, comme l’appelle M. Borrow, était l’orgueil de sa famille. Cravate de soie, belle chemise blanche, gilet à boutons d’argent, rien n’était épargné pour sa parure des dimanches, et, dans sa ceinture écarlate, un grand couteau pendait, qui mettait en gaieté, songeant à l’usage qu’il en savait faire, les hôtes de la carcel. On l’entourait, on l’accablait de caresses, on l’enivrait d’éloges ; tandis que son père, le couvant des yeux avec amour, le faisait sauter sur ses genoux, et, de temps en temps, retirant son cigare d’entre ses épaisses moustaches, le plaçait entre les lèvres roses de cet adorable petit brigand. — Plus loin, un Français, rêveur et distrait, à qui, nonobstant piastres et cigares, M. Borrow ne put jamais arracher le récit de la bagatelle pour laquelle il devait, peu après, subir la garote, c’est-à-dire être étranglé bel et bien. Cette bagatelle était une série de meurtres combinés exactement comme ceux qui ont amené Lacenaire sur l’échafaud. M. Borrow n’en voulait pas moins inviter à dîner ce personnage curieux, ancien soldat de Maïda et de Waterloo ; mais le directeur de la prison, le batu (comme l’appelaient ses hôtes), refusa obstinément son autorisation. « Pour tout autre, disait-il, j’y consentirais, fût-ce Balseiro lui-même, malgré ce qu’on dit de lui, car au moins il sait vivre et ne planque jamais à la bienséance ; mais ce Français, ne m’en parlez pas : c’est le plus détestable caractère de toute la famille. »

La courtoisie espagnole éclate dans ces formules savamment atténuées. Maintenant, savez-vous ce qu’on disait de Balseiro ? C’est que, de concert avec un autre misérable de son espèce, il avait étranglé le modiste de la reine pour piller à l’aise son magasin. Candelas, le complice, n’avait pas le sou : — il fut garrotté. Balseiro, possédant quelques économies dont il sut faire emploi, vit commuer la peine de mort prononcée contre lui en vingt années de presidios. Il ne comptait pas y rester plus de six semaines, et de fait, il s’évada peu après son arrivée au bagne. De retour à Madrid, il imagina une spéculation hardie, qui consistait à séquestrer les deux enfans d’un Basque immensément riche, contrôleur de la maison de la reine. Après les avoir enlevés de leur pension, il les logea dans un souterrain, entre l’Escurial et Forre-Lodones à cinq lieues de la capitale des Espagnes ; puis, les laissant sous la garde de deux complices, il vint marchander avec le père au désespoir la rançon de ces deux enfans, qu’on savait idolâtrés. L’entreprise était bien conçue, mais elle échoua, grace à l’activité tout-à-fait exceptionnelle que déploya la police, stimulée sans doute par le crédit qu’on devait supposer à un employé du palais. Les enfans furent retrouvés sains et saufs ; ils aidèrent à reconnaître leurs ravisseurs et, peu après, ils assistèrent en carrosse, avec leur père, à l’exécution de Balseiro.

Voilà bien assez de détails pour faire comprendre tout ce qu’aurait perdu M. Borrow à une libération trop prompte. D’ailleurs, il n’attendit pas plus de trois semaines, — semaines bien employées, — la réparation qui lui était due. Le très catholique gouvernement espagnol reconnut par écrit que l’emprisonnement de l’agent protestant reposait sur une accusation mat fondée, et ne devait laisser aucun stigmate sur sa bonne réputation. On lui offrait de plus le remboursement de tous les frais que cette erreur de police avait pu entraîner pour lui et l’option de faire casser l’agent de police sur le rapport duquel il avait été arrêté. M. Borrow usa discrètement de sa victoire, et ne voulut accepter que la clé des champs. À nul plus qu’à lui cette clé n’a jamais été nécessaire. Au surplus, il n’en était pas quitte avec le mauvais vouloir des autorités espagnoles. Celles-ci n’osaient plus, il est vrai, averties par leur premier échec, s’en prendre directement à sa personne, mais elles ne se gênaient point pour faire confisquer de tous côtés, à mesure qu’il les répandait, les exemplaires de sa Bible, donnés plutôt que vendus aux pauvres habitans des provinces. Un jour, même, on le manda derechef, à propos d’une de ces saisies, devant le corrégidor de Madrid, qu’il indisposa par son extrême assurance, et qui menaçait de le renvoyer en prison : « Vous m’obligerez, répliqua tranquillement le voyageur, et cela me serait fort utile ; je m’occupe en ce moment d’un vocabulaire d’argot, et la fréquentation des voleurs de Madrid me serait précieuse » Ce flegme était fait pour déconcerter le magistrat le plus rogue. Effectivement, à la fin de l’entrevue, le corrégidor en était arrivé a reconnaître que la libre discussion des doctrines religieuses serait, dans chaque pays, la véritable épreuve de leur puissance et de leur valeur. Partir d’une saisie de Bibles et conclure ainsi c’était aller vite, n’est-il pas vrai ?

On peut, sans trop se préoccuper de ménager une transition quelconque, passer de la Bible en Espagne à Lav-Engro le dernier ouvrage de George Borrow. C’est un sans-gêne dont il donne l’exemple à ses lecteurs. Ses livres ressemblent à l’une de ces aventures si fréquente en voyage, dont le vif début promet, dont l’intérêt se soutient, et que dénoue, par manière d’intervention céleste, une brusque séparation. La diligence s’arrête votre compagnon, — votre compagne peut-être. — descend de voiture, rassemble ses bagages, tourne vers vous un dernier regard, et au moment même où vous alliez sans doute échanger un mot qui eût rattaché l’une à l’autre vos deux destinées, parallèles depuis quelques heures, le fouet du postillon retentit, l’attelage repart au galop, le nœud à demi formé se dissout, le fil que chaque heure écoulée semblait consolider se brise, et pour jamais.

Ainsi finissait la Bible en Espagne, un vendredi soir, dans un cabaret de Tanger ; ainsi finit Lav-Engro, après que, dans une clairière au milieu d’un bois, sous une hutte de chaudronnier ambulant, certain postillon a raconté ses aventures au héros du livre, — M. Borrow lui-même, il nous faut le croire, — et à miss Isopel Berners, sa compagne. N’allez pas, sur ce mot, vous effaroucher. Il s’agit bien d’une errante beauté associée depuis quelques jours aux poétiques vagabondages du jeune aventurier, mais en tout bien, tout honneur, entendons-nous. Lav-Engro est chaste comme Joseph. Ne le fût-il pas, Isopel, haute de cinq pieds six pouces, a été douée de deux bras nerveux qui la protégeraient au besoin contre les plus audacieuses tentatives. Le postillon qui les soupçonne cependant, elle et lui d’être deux jeunes gens de bonne famille en route pour Gretna-Green, achève de leur raconter sa biographie ; puis il se retourne sur la couverture de laine qu’ils lui ont prêtée pour, y dormir : « Bonne nuit, mon jeune monsieur. : .. Dormez bien, belle demoiselle… » Et le livre est ainsi clos à la quatre cent vingt-sixième page du troisième volume, sans un mot d’excuse, sans la promesse d’une suite quelconque. Prenez ceci bien ou mal, fâchez-vous ou riez de cette incartade inattendue : qu’importe à l’auteur ? Et quel droit, après tout, aurez vous de vous plaindre ? Vous le connaissez, lui, ses façons à part, son laisser-aller bohême, son horreur pour la bonne compagnie, son attrait pour la mauvaise. À bon escient vous avez voulu battre, l’estrade en sa compagnie. Tant qu’il lui a plu, il a su vous entraîner sur ses pas ; bonnes histoires, humour vraie, sentiment exquis des aspects de la nature, paysages supérieurement rendus, esquisses dignes de Callot et de Goya, gaieté soutenue, caractères singuliers, rencontres inattendues, intérêt inexplicable, il vous a tout prodigué, pêle-mêle, dans un style fortement empreint d’un goût de terroir tout-à-fait particulier, et, par momens, d’une énergie, d’une grace, d’une couleur admirables. Que lui demandez-vous encore ? Oubliez-vous à qui vous avez affaire ? Sa plume bohémienne a couru devant elle tant que le caprice l’a poussée. L’heure de la fatigue venant à sonner, doutez-vous qu’elle s’arrête ? Non, vraiment, et, doit la phrase rester inachevée, il faudra vous en contenter telle quelle : « Bonne nuit, mon jeune monsieur… Dormez bien, belle demoiselle. » - C’est tout ce que vous en aurez pour le moment, soit que l’auteur se tourne en effet dans son lit pour se rendormir, soit qu’un cheval l’attende, tout sellé, pour reprendre ses voyages, et qu’il parte pour Constantinople ou Saint-Pétersbourg, pour Rome ou la Mecque, à la poursuite de quelque dialecte inconnu, de quelque vocabulaire, impossible.

Est-ce donc un roman qui pourrait se dénouer ainsi ? Sous aucun prétexte on ne saurait l’admettre ; mais alors Lav-Engro est donc une histoire vraie ? Peu de gens, ayant lu consciencieusement cet ouvrage à part ; se seront tentés de le croire : Et cependant on y trouve à foison de ces réminiscences que l’artiste le plus habile ne saurait chercher en dehors de la réalité la plus pratique, la plus positive. Il ne tient donc qu’à nous de supposer que, sur de vrais souvenirs comme sur une trame solide et forte, George Borrew, évoquant le fantôme de sa jeunesse évanouie, a brodé un récit dont son imagination fait au moins la moitié des frais. N’est-ce pas ainsi que procéda Jean-Jacques Rousseau dans ces prétendus Mémoires, si fréquemment démentis, qu’il intitula Confessions ? Robinson Crusoé, cet autre monument littéraire, n’est-il pas aussi un heureux mélange de réalités et de rêves ? Lav Engro, sans doute, n’égale ni l’une ni l’autre de ces immortelles compositions ; .mais nous le classerons volontiers dans la même catégorie, à tel degré que l’on voudra, sans vouloir, cependant, qu’on le déprécie outre mesure, et sans oublier ce que nous disait l’autre jour encore un des romanciers favoris du public anglais ; l’ingénieux auteur de Pendennis et de Vanity-Fair : « George Borrow est un des prosateurs les plus remarquables de l’Angleterre actuelle. »

Les succès de l’auteur des Zincali et de Lav-Engro sont au reste, comme son talent, d’un ordre tout-à-fait à part. Dans ce dernier livre comme dans ceux qui lui ont frayé la route, les chapitres se succèdent comme les incidens, sans tenir l’un à l’autre, sans cette gradation constamment ascendante qui, de nos jours surtout, semble indispensable pour fixer l’attention d’un public blasé. Nulle charpente, nulle intrigue, nul savoir-faire, nul métier ; urne grande incohérence philosophique ; à certains égards une remarquable étroitesse de vues ; une érudition bizarre, et qui serait un crime irrémissible auprès de bien des lecteurs, si l’écrivain n’était le premier à la tourner en plaisanterie ; — érudition très fautive d’ailleurs et très incomplète, car cet homme qui sait l’arménien, l’irlandais, le rommany, qui traduit couramment l’hébreu, qui lit dans l’original les Histoires danoises de Snorro Sturleson et goûté dans leur texte gallois les beautés du poète Ab-Gwilym, nous donne çà et là des échantillons plus qu’équivoques d’un français désespérant. — Vous voyez que de conditions défavorables, que d’obstacles à la popularité du talent, si réel qu’on l’admette ! quels sacrifices imposés aux routinières habitudes du public ! Et ne faut-il pas beaucoup de verve éloquente, beaucoup d’esprit alerte, beaucoup de ressources originales pour faire excuser tant de lacunes et de disparates ? Par bonheur, verve, esprit, originalité, George Borrow a tout cela, et dans les récits les plus dénués de fond, les plus insigniflans en apparence, sa plume ingénieuse sait découvrir des sources d’intérêt inattendues.

Lav-Engro, — ou si vous voulez George Borrow, — nous racontant son enfance traînée de pays en pays à la suite d’un régiment où son père avait le grade de capitaine instructeur, n’a devant lui que des matériaux de valeur assez mince. La vie uniforme des casernes et des camps volans, quelques retours sur le passé de sa famille, originaire de Normandie et chassée de France par la révocation de l’édit de Nantes, quelques détails sur sa mère, pieuse protestante, dévouée à ses devoirs, — les souvenirs donnés à un frère bien aimé, dont l’intelligence précoce, la beauté, le courage, faisaient l’admiration des siens ; et que l’impitoyable mort leur ravit de bonne heure, — la description enjouée des maîtres que le hasard lui donna tour à tour, des écoles où il poursuivi tant bien que mal des études à chaque instant interrompues. — il n’y a point là, on le voit, pour le narrateur, une bien riche matière. Dickens, dira-t-on, a tiré parti d’un thème pareil et non moins ingrat dans son beau roman autobiographique, David Copperfield ; mais, en se confinant dans la réalité plus étroitement que Dickens. Borrow a eu à lutter contre des difficultés plus grandes, et il se montre quelquefois supérieur au romancier par cela même qu’il invente moins, s’il invente, et qu’il donné de lui-même ce qu’on appellerait volontiers un procès-verbal psychologique plus minutieusement exact, plus précis, plus savant. Il y a tels détails dans le récit de Borrow, et, par exemple, l’analyse de ses sensations devant les gravures de Robinson Crusoé, — tellement vrais, tellement authentiques, qu’ils vous font tressaillir comme une révélation inattendue, une surprise intime, nonobstant leur insignifiance et leur puérilité apparentes.

Lav-Engro nous raconte qu’un jour, — il avait trois ans, — sa mère, épouvantée, le surprit tenant à pleines mains un petit animal dont les brillantes couleurs et le vif regard l’avaient séduit. C’était tout simplement une vipère. Quelques années plus tard, vaguant aux environs de Norman-Cross (où nos pauvres soldats prisonniers ont tant souffert), il lui arriva d rencontrer un homme dont la mise et les allures singulières excitèrent sa curiosité. Cet homme, porteur d’un sac de cuir, hantait, aux heures de grand soleil, les broussailles et les haies. Il scrutait, sur a poudre du grand chemin, certains vestiges allongés, certaines empreintes tortueuses. — Un jour, Lav-Engro le vit sortir, triomphant, d’un taillis qui joignait la route. Un gros serpent se tordait entre ses doigts serrés, et n’en alla pas moins rejoindre, dans la poche de cuir, vingt autres reptiles pareils, la chasse d’une matinée. Ces deux incidens eurent une influence marquée sur la destinée de Lav-Engro. Il voulut, lui aussi, prendre des serpens. Le chasseur en question lui découvrit la vertu spéciale qu’exige ce périlleux métier, et lui apprit en outre à porter sur lui une vipère apprivoisée. Or, certain jour qu’ayant surpris en besogne deux faux monnayeurs bohémiens, l’enfant courait grand risque d’être assassiné par eux, sa vipère le sauva. Superstitieux comme ils le sont tous, les gypsies auxquels il avait affaire le prirent d’abord pour un fils de serpent, un sorcier, et leur respect pour lui ne diminua guère quand ils durent le reconnaître, après explications suffisantes, pour un simple Sap-Engro, un docteur ès-serpens. Ce fut en cette qualité que notre écolier contracta une sorte d’alliance fraternelle avec un jeune bandit à peu près de son âge, maître, jasper (autrement dit Petul-Enrgro, le maître ès-fers-à-cheval), le propre fils des deux fabricans de fausse monnaie.

Quelques années s’écoulèrent avant que le hasard donnât une suite à cette étrange aventure. En attendant, Lav-Engro, qui n’avait pas encore mérité ce surnom de mâitre ès-langues, continuait son éducation, de çà, de là, dans le nord de l’Angleterre, en Écosse, en Irlande, partout où le régiment faisait halte, — son père se regardant comme obligé de l’envoyer à l’école, dès qu’il le pouvait, et recommandant expressément qu’on lui apprît « la Grammaire latine de Lilly. » A ceci par-dessus tout tenait cet excellent homme ; sur la parole d’autrui, bien entendu. « Si l’enfant sait Lilly par cœur, ne vous inquiétez pas du reste, » lui avait dit je ne sais quel pédant ecclésiastique. Une fois cette consigne acceptée, le capitaine-instructeur ne s’en départit plus. L’enfant apprit Lilly d’un bout à l’autre et mot pour mot. Comment il devint philologue à ce métier-là, Dieu seul le sait.

À la haute école d’Édimbourg, que sa plume nous dépeint comme eût pu le faire Wilkie avec ses crayons, Borrow débute par acquérir, avec une rapidité surprenante, le patois écossais. Plus tard, débarquant en Irlande, et placé dans un séminaire protestant, au lieu de s’abandonner aux charrues du Gradus latin et du Jardin des racines grecques, il est pris d’une indicible curiosité pour l’idiome des indigènes. Parmi ses camarades se trouvait, tout dépaysé, un jeune montagnard du Tipperary, sourd à tout enseignement, égaré dans une école comme un taureau dans un bal, et ne sachant qu’y faire au monde, l’heure du sommeil passée. Accablé de son oisiveté forcée, Murtagh, — c’était le nom de cet infortuné, — n’aspirait qu’à posséder un jeu de cartes, mais il n’avait pas de quoi l’acheter. Lav-Engro, qui n’avait pas de quoi payer un professeur d’Irlandais, se trouvait posséder un jeu de cartes. Vous voyez quelle application dut se faire entre les deux écoliers des doctrines du libre échange et du système monétaire inventé par M. Proudhon.

De retour en Angleterre, près de son père retiré du service, à l’aide d’une grammaire tétraglotte et d’un pauvre abbé français, vénérable débris de l’émigration cléricale ; — encore une figure originale, un portrait finement enlevés - George Borrow nous dit qu’il apprit le français et l’italien : l’italien, qu’il cite peu ; le français, dont il se sert trop souvent pour l’honneur de ce digne ecclésiastique qui, prétend-il, lui recommandait monsieur Boileau de préférence à monsieur Dante. Monsieur Dante !… un émigré, cependant. « Mais, disait l’abbé, il y a une grande différence entre moi et ce sacre de Dante… c’est que je sais retenir ma langue… »

Ces études n’absorbaient pas tellement le jeune Borrow qu’il n’eût acquis d’autres talens, et entre autres celui de dompter les chevaux. Son goût pour l’équitation le conduisit un beau jour dans une de ces foires où se rendent par centaines lest maquignons bohémiens. II y retrouva Jasper, son pal, son frère d’adoption, devenu parmi ses semblables une espèce de notabilité, et voyageant en compagnie de Tawno-Chikno, le plus bel homme de la nation bohême : — « si beau que la fille d’un comte, disait Jasper, témoin oculaire du fait, était venue se jeter à ses pieds, parée de, tous ses diamans, pour le supplier de l’emmener avec lui ; — mais Tawno-le-Petit (ainsi nommé par antiphrase) la vit sans s’émouvoir prosternée devant lui : — J’ai déjà une femme, répondit-il, une femme légitime, une Rommany ; quoique jalouse, je la préfère au monde entier. »

Il faut ajouter, pour apprécier l’héroïsme conjugal de l’Apollon gypsy, que cette femme, — sa très légitime épouse, — était plus âgée que lui, boiteuse, et d’une laideur affreuse. Jasper, surnommé Petul-Engro, avait épousé une de leurs filles ; nais il ne put faire trouver grace à Lav-Engro devant sa farouche belle-mère. Ce nouveau venu lui était suspect par son empressement même d’étudier le dialecte rommany. « Je ne souffrirai pas, s’écriait-elle en lui jetant des regards chargés de haine, je ne souffrirai pas qu’on vienne nous voler notre langue, celle qui nous sert à déjouer les poursuites des chrétiens, des Busnés, des Gorgios… Mon nom est Herne, et je descends des Chevelus… Sachez que je suis dangereuse !… » Nonobstant ces menaces, Lav-Engro ajouta le rommany à ses conquêtes philologiques. Pour le coup, il avait mérité son surnom.

Cependant aucune : carrière ne s’ouvrait pour lui. « Que ferons-nous, disait son père, de cet enfant qui, partout et en toute occasion, s’instruit au rebours de mes volontés, apprend l’irlandais dans une classe de latin, le bohémien dans une ville anglaise ; et, chemin faisant, ne se prépare à aucune profession ? » Il fut décidé que le malheureux étudierait les lois. On le mit chez un avocat, où il passait huit heures par jour derrière un noir pupitre, occupé à copier des actes de procédure et à commenter Blackstone, le Barthole anglais. Ce fut là, — pouvait-on le prévoir ? qu’il rencontra le poète Ab-Gwilym et qu’il s’initia aux beautés sauvages de certaines odes et de certains cowydds amoureux adressés, il y a cinq cents ans environ, par ce barde gallois aux femmes des chieftains de la Cambrie.

À quoi bon lutter contre sa destinée ? Le frère aîné de Lav-Engro, — ce frère si beau, si bien doué, — n’avait pu rester au service, où son père l’avait fait entrer, dès l’âge de seize ans, avec une commission de lieutenant. Entraîné par un irrésistible penchant, il voulait consacrée sa vie à la peinture, visiter l’Italie, s’inspirer des grands maîtres, leur donner peut-être un successeur : Il fallut céder à ses désirs. Il partit pour Londres, emportant la bénédiction de son vieux père et un petit pécule prélevé sur les économies de la famille. Lav-Engro le vit s’éloigner d’un œil jaloux ; mais il arriva, pour le consoler, qu’un vieux campagnard et sa femme, touchés des attentions qu’il avait pour eux, quand ils venaient consulter son patron, lui offrirent, n’osant le rémunérer autrement, un vieux volume relié en bois, rempli de caractères bizarres, et qu’avaient laissé chez eux, lui dirent-ils, des naufragés danois, auxquels ils avaient donné asile. Un livre danois ! Oh ! bonne fortune inespérée ! Mais comment en venir à bout sans grammaire et sans lexique ? Lav-Engro, fort heureusement, se souvint que la Société biblique distribuait, à bas prix, ses livres saints traduits en toutes langues ; il obtint une Bible danoise, et, par la simple conférence des textes, il vint à bout du mystérieux volume que la tempête lui avait apporté sur ses ailes d’écume et de flamme : c’était le Kaempe-Viser, un recueil d’anciennes ballades « colligées, nous dit Borrow, par un particulier nommé Anders Vedel, lequel vivait en compagnie d’un certain Tycho Brahé, et l’aidait à faire des observations sur les corps célestes dans un endroit appelé Uranias-Castle, sur la petite île de Hveen, en plein Cattegat. »

Cependant le hasard, — toujours le hasard, — avait conduit dans la ville qu’habitait le jeune philologue un juif nommé Mousha, qui lui apprit l’allemand et l’hébreu sans savoir ni l’hébreu ni l’allemand. Après tous ces exploits, après avoir appris le gallois, après avoir traduit les dix mille vers d’Ab-Gwilym et le Kaempe-Viser en hexamètres anglais, Lav-Engro fut pris tout à coup d’un grand dégoût de la vie. Ni l’hébreu, ni l’arabe, dont il n’avait encore qu’une teinture imparfaite, ne l’attachaient à ce monde sublunaire, où tout, — même le chaldéen, même le sanscrit, — lui semblait, comme à Salomon, vanité des vanités. Petul-Engro, qu’il vint à rencontrer, et auquel il fit part de ses sombres idées sur la vie et la mort, le ranima par quelques échantillons de philosophie pratique à l’usage des Bohémiens, et par ce fragment de la vieille chanson des Pharaons, rois d’Égypte… et de Bohême :

Quand un homme meurt, on le jette dans la terre :
Son enfant et sa femme viennent pleurer dessus [4].

Au fait, si la mort n’est que cela, le néant pour celui qu’on enterre, le chagrin pour ceux qu’il laisse derrière lui, à quoi bon envier la mort ? La mort… elle allait bientôt frapper le père de Lav-Engro. Avant de quitter ce monde, il voulut savoir au juste à quoi s’en tenir sur les travaux de son fils, et ce fut une triste révélation que le jeune érudit fit au vieux brave quand il lui avoua que, depuis plusieurs mois, il s’occupait à apprendre l’arménien, non pas l’arménien moderne mais l’arménien d’autrefois, celui qu’on ne parle plus. — Au nom de Dieu, malheureux enfant, ne savez-vous rien autre chose ? s’écria le capitaine… Et s’il en est ainsi, quand je serai mort, ce qui ne tardera pas, y qu’allez-vous devenir ?…- Mon père… mon père… répondit Lav-Engro fort embarrassé… je sais… je sais mieux que cela… Je sais forger des fers à cheval. » Il disait vrai : la fréquentation des bohémiens et l’étude du rommany lui avaient au moins procuré ce talent pratique.

Voici Lav-Engro à Londres. Son père est mort. La petite famille s’est dissoute. Il est seul, seul avec son bagage littéraire : — les dix mille vers d’Ab-Gwilym et les ballades danoises traduites en anglais métrique. Une cinquantaine de guinées au fond de sa malle forment le plus clair ou, pour mieux dire, la totalité de ses ressources pécuniaires. Avec cela, une lettre de recommandation pouf l’éditeur d’une revue… Ici, nous ne voulons pas le suivre, non que l’éditeur (il ne le nomme pas) ne soit un type excellent, mais parce que la dure existence d’un jeune écrivain livré aux vampires de la librairie a été cent et cent fois racontée, tout récemment encore dans Pendennis par Titmarsh avec au moins autant d’exactitude et plus de gaieté que dans le Grand homme de province à Paris, de M. De Balzac. Laissons donc lav-Engro à sa triste besogne, compilant dans son grenier un recueil de causes célèbres, traduisant en allemand les essais philosophiques de l’éditeur-auteur, et tenant, par surcroît, le sceptre de la critique dans la revue agonisante : ce sont là des tableaux déchirans dont la réalité trop stricte, trop rigoureuse, a quelque chose qui nous révolte et nous repousse. Nous aimons mieux suivre Lav-Engro dans ses promenades sur le pont de Londres, où il lie des relations suivies avec une marchande de pommes établie en plein vent. Cette femme, en échange d’une légère aumône, lui avait d’abord donné de mauvais conseils, offrant au pauvre garçon qu’elle voyait entraîné par la misère jusqu’au suicide de receler et de vendre ce qu’il parviendrait à dérober. Le fait est qu’elle n’avait pas sur le droit de propriété des notions fort exactes, et cela tenait tout simplement à un, livre mal lu, mal compris, d’où elle extrayait, au sérieux, une morale dont l’ironie était trop subtile pour sa faible intelligence. À force de méditer les aventures scandaleuses de « Sainte Marie Flanders [5], et d’y croire comme à l’Évangile, la fruitière ambulante s’est familiarisée avec le crime, les galères et la potence. Or, il arrive qu’un beau jour, de méchans garnemens lui volent, quoi ? .. l’histoire de la voleuse, son bréviaire, son unique distraction. Quelle indignation ! quels cris ! quelle poursuite acharnée ! .. Ah ! les misérables ! quelle rancune elle leur garde ! Elle voudrait, jusqu’au dernier, les voir pendus.

— Pendus ! et pourquoi ? lui demande Lav-Engro.

— Pour m’avoir volé mon livre.

— Mais… vous ne détestez pas le vol en lui-même !…N’avez-vous pas un fils condamné ?…

— Sans doute…

— Eh bien ?

— Eh bien ?… Voler un mouchoir, une montre, la première chose tenue, — ou voler un livre ! — croyez-vous qu’il n’y’ a pas une grande différence ?

Le livre volé, Lav-Engro le remplace par une bible, une bible qu’il achète, bien pauvre alors, pour l’offrir à sa vieille amie. O prodige ! la bible défait l’œuvre dit romancier : la marchande de pommes se convertit peu à peu. Que son fils revienne, son fils le transporté, elle lui prêchera le respect du bien d’autrui. Borrôw, on l’aura remarqué, ne néglige jamais l’occasion de recommander sa bible au prône.

À bout de toute ressource, Lav-Engro manqua l’occasion (rare et précieuse occasion) d’utiliser son érudition arménienne. Il avait échangé quelques mots, sur le pont de Londres, avec un étranger, pratique assidue de la vieille fruitière. Un jour, il mit la main sur un habile filou qui venait d’escamoter un portefeuille dans la poche de cet étranger. Le portefeuille était bien garni. L’étranger, Arménien de nation, dirigeait un commerce étendu. Lorsqu’il apprit à quel érudit il avait affaire, il voulut engager Lav-Engro à traduire un fabuliste arménien. L’Esope de cet idiome si peu connu. Que la jeune linguiste eût pris la balle au bond, et Dieu sait dans quel avenir brillant il s’engageait peut-être ; mais s’il consentit, ce fut trop tard, Lorsqu’il vint, dompté par la besoin, ne possédant plus au monde qu’une demi-couronne, — le « petit écu » britannique, s’offrir au joug qu’il avait tout d’abord repoussé, son bienveillant patron était parti, parti pour mener à bien une grande entreprise que Lav-Engro lui avait suggérée en causant, et sans attacher d’autre importance que celle d’un propos en l’air : il s’agissait d’affranchir l’Arménie de la domination persane. Et ce n’était point là tout à fait une chimère ; le commerçant pouvait mettre une fortune de plusieurs millions au service de ses plans d’affranchissement. En attendant que la conquête de l’Arménie fût réalisée Lav-Engro n’en allait pas moins mourir de faim.

Le désespoir au cœur, il sortit de Londres et le hasard le conduisit à Greenwich, où se tenait une espèce de foire. Lune profession l’y attendait, s’il en eût voulu : un joueur de gobelets lui proposa d’être son compère, ou, pour mieux dire, son complice, son chapeau, voilà le mot technique, et métaphorique.. Le salaire était séduisant : 50 shillings (un peu plus de 60 fr.) par semaine. Ab-Gwilym et toutes les ballades du Danemark ne représentaient pas le dixième de ce revenu fixe. Lav-Engro refusa cependant, arrêté par d’honorables scrupules ; mais, le moment d’après, il fit gratuitement le métier qu’il n’avait pas voulu exercer pour gagner sa vie. Un agent de police approchait ; il allait tomber à l’improviste sur le spéculateur en plein vent. Trois mots d’argot bohémien prononcés par Lav-Engro prévinrent la catastrophe qui allait suivre. On ne sait vraiment qu’admirer le plus dans- Lav-Engro, sa probité parfois sublime, ou sa sympathie si cordiale pour les fripons. Le contraste est d’ailleurs des plus piquans.

Refusant aussi les offres plus acceptables de Petul-Engro, qu’il rencontra dans ce moment de détresse suprême, et qui voulait lui donner place à son errant foyer. Lav-Engro, résolu à se tirer d’affaire par quelque héroïque effort, s’enferma, nous dit-il, dans son misérable grenier, et là, vivant de pain et d’eau, écrivant le jour et la nuit, il enfanta un volume de voyages imaginaires, — la Vie et les Aventures de Joseph Sell – qui, plus heureux qu’Ab-Gwilym, le génie sublime, trouva sur-le-champ son acquéreur. Vingt livres sterling tombèrent ainsi dans la bourse vide du pauvre auteur. Vingt livres (500 francs), après une crise comme celle par laquelle venait de passer Lav-Engro, c’était toute une fortune ! c’était en même temps le moyen providentiel d’embrasser une de ces professions régulières qui exigent ce qu’on appelle « une mise de fonds. » Lav-Engro comprit ainsi ce bienfait d’en haut. Se précipitant hors, de la grande Babylone moderne, — c’est ainsi que les bibliques appellent Londres, — et secouant aux portes la poussière de ses sandales pour ne rien emporter de la fange qu’il y avait foulée, le jeune écrivain prit possession de la campagne, de l’air libre, des prés fumant sous le soleil, des taillis trempés de rosée. Avec quel enthousiasme, quelles espérances ; quel courage renouvelé, quel ferme vouloir de ne plus vivre que d’un travail humble et sûr, de n’asservir dorénavant que ses bras, non sa pensée, c’est ce qu’il faut lire, pour le bien comprendre, dans le récit de Borrow, empreint tout à coup d’une poésie à la fois sublime et familière. Une voiture publique passait : elle l’emmena où elle allait… et peu importait du reste dans quels parages. Lorsqu’il se sentit assez loin de Londres et au bout de l’argent qu’il voulait consacrer à s’en éloigner, il descendit. Il était devant le gigantesque portail de Stonehenge. C’était le matin ; la brise piquait un peu. Un bruit de clochettes réveilla Lav-Engro, qui s’était assoupi sur un des grands monolithes du cercle druidique. Un erger menait paître ses brebis sur les gazons vagues de ce lieu jadis sacré. Tandis que cet homme et Lav-Engro causaient ensemble du temps où Stonehenge était un temple païen ; une belle brebis suivie de son agneau vint lécher les genoux de son maître. Il exprima de ses mamelles gonflées, dans une tasse d’étain, un flot de lait écumant. « Prenez ! c’est du lait de la plaine, » dit-il avec un certain orgueil au voyageur affamé. Bref, une idylle complète à quelques lieues de la métropole et de ses horreurs, de Grub-Street et de ses misères, du pont de Londres enfin, où tant de gens se jettent à l’eau, et où Lav-Engro était allé, certain soir, bien résolu d’en finir avec sa pauvre existence, si péniblement disputée aux éditeurs !

Le voici marchant d’un pas leste sur la berge fleurie des rivières, s’arrêtant chaque soir dans l’hôtellerie ou la ferme la plus voisine. Sa première aventure le conduit chez un confrère en littérature, aussi riche que Lav-Engro l’est peu, aussi malheureux que Lav-Engro se sent aise et content de vivre. Ce romancier-châtelain, — nous ne savons, si c’est une allusion directe, à qui elle peut s’appliquer, — est sous le coup d’une singulière maladie mentale, qui consiste à se croire toujours la copie de quelqu’un. Le discours qu’il prépare pour le parlement, où peut-être il n’ira jamais siéger, le livre qu’il lance dans le monde, et que le monde salue comme une œuvre des plus originales, il lui semble toujours qu’il n’en est pas l’auteur, qu’une autre pensée, s’imposant à lui malgré lui-même, les lui a, sans qu’il s’en doutât, inspirés ; que ce bien volé, ces écrits d’emprunt lui rapportent un honneur illégitime. Voilà, certes, une maladie toute spéciale, une variété bien rare de la monomanie vaniteuse qui pousse tant de gens à poursuivre la gloriole littéraire ! Lav-Engro sait pourtant nous la faire comprendre, et nous associer à la compatissante bienveillance qu’il éprouve lui-même pour cet hôte qui pourrait être, à la rigueur, ou sir Égerton Bridges, ou Beckford, l’auteur de Wathek. Il ne tiendrait qu’au jeune écrivain, s’il voulait subir les liens de l’hospitalité, de faire halte dans l’opulente demeure où on voudrait le retenir ; mais son humeur l’emporte encore une fois : — Marche ! marche ! lui crie la voix secrète. Lav-Engro reprend son essor vagabond.

Un jour, au bord de la route, il aperçoit un pauvre cabaret : — aire bien sablée, longue talle blanche. À cette table, un homme s’est accoudé, pensif et triste ; près de lui sa femmes dont les yeux sont rougis par des larmes récentes ; entre eux un enfant maigre, chétif, pitoyable : trois malheureux, bien évidemment. Le jeune voyageur essaie de les consoler à sa manière, en les invitant à partager son pot d’ale. En effet, à mesure que le gosier s’humecte, les yeux se sèchent, les langues se délient aussi. Le pauvre chaudronnier raconte son histoire à Lav-Engro. On lui a pris toute sa fortune, — le grand chemin. Il avait son district, sa battue, sa tournée, ses cliens, leur confiance, et il vivait ; mais l’Étameur Rouge (Flaming Tinman) est venu s’en emparer de haute lutte. Il a dit à son collègue, le légitime possesseur « Dans toute l’étendue de ce qui était ton domaine, si je te retrouve, je t’assommerai. » L’Étameur Rouge, cela va sans le dire, est un gaillard herculéen ; il a de plus sa femme, Marguerite-la-Grise, qui, à elle seule, suffirait pour terrasser un homme de force moyenne, et aussi une jeune servante, — Isopel Berners - espèce de géante aux nerfs d’acier. Le malheureux chaudronnier, devant des forces si supérieures, n’a pu que battre en retraite. Cependant, un jour, stimulé par le besoin, il franchit les limites prohibées, comptant bien esquiver, par de savantes marches et contre-marches, la rencontre de son redoutable antagoniste. Vain espoir : l’Étameur Rouge et lui se trouvent face à face. Le moment est venu de combattre pro anis et focis ; ou de lâcher pied ; lâcher pied, c’est mourir de male faim. Le combat s’engage donc : véritable lutte homérique, moins les discours préalables. La femme du chaudronnier voit son mari près de succomber, et c’est pour elle en définitive, c’est pour leur enfant qu’il a tenu ferme ! Aussi s’élance-t-elle à son aide ; mais Marguerite-la-Grise, impassible jusqu’alors sur sa charrette, saute par terre aussitôt, et… tirons le rideau sur cette scène d’un pathétique inénarrable. Le chaudronnier a été vaincu, voilà ce que nous ne pouvons dissimuler. Pour tout bien, il ne lui reste plus que sa charrette inutile, son poney poussif, un matelas et sa couverture, une poêle à frire et un chaudron, plus les outils du métier : cuiller de fer, soufflets, marteaux, feuilles d’étain ; le tout valant, à son dire, 5 livres et 10 shillings. Quel fonds de commerce et quelle occasion ! Lav-Engro n’hésite pas un moment, — il achète tout, — et ce, nonobstant la concurrence quelque peu brutale de l’Etameur Rouge.

Le philologue, le grammairien précoce, est chaudronnier bel et bien ; du moins Lav-Engro aspire à passer maître dans cet art libéral. En attendant, son unique industrie sera celle de maréchal ferrant : Il ne possède encore à la vérité que les premiers rudimens de ce nouveau métier, et met trois jours à forger, pour son poney, quatre fers très insuffisans, mais il a devant lui quelques capitaux encore et, le temps aidant, il complétera son éducation.

Ce n’est pas trop que de revenir aux premiers chapitres de Robinson Crusoé pour trouver une description du bonheur dans la solitude pareille à celle que nous donne Lav-Engro, établi dans une clairière, au sein des bois du Yorkshire. Il y a là des pages qui sentent la feuille verte, l’écorce humide, l’herbe nouvelle, la sève printanière, la fleur des haies ; l’oiseau y gazouille, la guêpe y bourdonne, la cigale y fait frissonner son enveloppe stridente ; le rayon lumineux du matin, le vent léger qui se précipite sur les traces dorées du soleil couchant, le joyeux enthousiasme du réveil, les molles langueurs de la soirée, tout y est amoureusement décrit, chaudement peint, avec je ne sais quel gusto bohême dont Borrow seul a le secret.

Trois jours entiers cette clairière charmante demeure un paradis sans Eve. Le quatrième jour, vers le soir, une chanson y arrive, chanson jetée à l’écho par une gipsy brune et vermeille, regards noirs et voix aiguë, — chanson qui parle de philtres et de rapines. Encore une idylle, n’est-il pas vrai ? Oui, mais une chaste idylle, car tout se borne à une requête de la nymphe bocagère octroyée par le galant forgeron au vieux chaudron qu’elle souhaite posséder, dont il lui fait hommage, et qu’elle emporte en triomphe ! N’emporte-t-elle pas aussi, par malheur, un secret que Lav-Engro laisse échapper en riant ? C’est que, tout busno qu’il est, il comprend et parle le rommany. — Trahison ! semble penser la jeune fille : — Toutefois elle reprend bien vite son sourire brillant et ses perçans refrains.

Elle revint le lendemain, la gipsy ! Elle apportait à son frère un gage de reconnaissance : deux beaux gâteaux dorés, d’un aspect et d’un goût étrange, deux gâteaux pétris par sa grand’mère :… Et cette grand’mère, c’était mistriss Herne, la fille des Chevelus, la belle-mère de Jasper Petul-Engro. « - Sachez que je suis dangereuse ? » avait-elle dit un jour à l’indiscret étranger, au busno maudit qui voulait s’immiscer malgré elle,dans les secrets de la langue prohibée, de l’argot protecteur : maintenant qu’elle le retrouve sous sa main et que l’occasion vengeresse vient s’offrir, la menace est réalisée. Lav-Engro se tord bientôt dans d’horribles et convulsives angoisses ; les gâteaux étaient empoisonnés. Dans ses veinés circule le drow bohême, ce suc mystérieux qui détruit les troupeaux, dépeuple les étables, et parfois consomme aussi de plus noires machinations.

Une scène d’un fantastique assez étrange est celle où mistriss Herne et sa petite-fille viennent assister aux derniers momens de leur victime. La vieille bohémienne, entraînée par l’esprit prophétique ; prédit au gorgio moribond qu’il se rétablira, qu’il traversera les mers, qu’il redeviendra riche, honoré, etc. Puis, a peine ces oracles favorables sortis de ses lèvres, au grand étonnement de sa complice, — elle veut, plus furieuse que jamais, lutter contre le destin, dont elle vient de proclamer les arrêts. Sous la toile de sa tente, que les deux femmes ont renversée sur lui, et qui doit lui servir de linceul funéraire, elle cherche à tâtons la tête du mourant pour l’achever cette fois et lui ravir les chances brillantes de l’avenir quelle vient de lui prédire. Un heureux hasard l’empêche de mener à fin son œuvre sinistre : c’est l’arrivée d’un de ces prédicateurs errans que l’ardeur méthodiste disperse dans les campagnes anglaises, et qui vont de tous côtés semant la parole de Dieu. L’histoire de ce nouveau personnage est un des épisodes les plus curieux de ce livre tout épisodique. La pratique des vertus les plus austères, de la charité la plus dévouée ; l’affection cordiale des pauvres ames qu’il a guéries, l’amour même et les consolations d’une femme qui accepte avec joie le partage de l’existence pénitente et dure à laquelle il, s’est condamné, rien ne peut consoler Pierre le prédicateur. Un remords pèse sur son ame, et durant les longues nuits d’insomnie qu’il passe le front dans ses mains, assis près de sa femme, la douce Winifred, d’amères plaintes, des gémissemens profonds attestent ses tortures intérieures. Quel est donc le crime irrémissible, le forfait sans nom expié par tant de douleurs ? Winifred seule en a reçu confidence, et ce secret n’a ni altéré ni diminué la tendresse qu’elle porte à son époux. Lav-Engro qu’ils ont sauvé, secouru, et qui, promptement, est devenu pour ainsi dire le fils adoptif de ce couple saint, n’est pas long-temps étranger au terrible secret du prédicateur. L’acte monstrueux dont le repentir poursuit ainsi le malheureux méthodiste est un crime que, très certainement, il n’a pas commis, et cela, par une raison bien simple, c’est parce qu’il n’a pu le commettre. Crime énorme dans l’ordre spirituel, c’est une chimère dans l’ordre philosophique ; mais, dans une conscience malade, ce crime sans nom et sans réalité peut engendrer les mêmes angoisses et produire les mêmes ravages l’atteinte la plus positive aux lois de Dieu et des hommes. Borrow n’a garde de négliger cette occasion qui s’offre à lui d’étudier un phénomène intellectuel beaucoup moins rare qu’on ne pourrait le supposer chez une race à la fois pratique et croyante, accessible à toutes les extravagances sectaires en même, temps qu’elle analyse très sûrement, très profondément, les vérités de l’ordre matériel ; — positive comme un chiffre, extatique comme un rêve ; — race, qui produit en même temps James Watt et Johanna Southcote ; — race chez laquelle revivent en plein XIXe siècle, en plein essor d’industrie, de lumières, d’anatomie spéculative et philosophique, les terreurs, les préjugés fantastiques dont elle était la dupe au temps de Titus Oates et de Guy Fawkes.

Nous avons déjà dit que M. Borrow, par ce côté, par ce mélange de bon sens réaliste et d’exaltation dogmatique, appartient autant que personne à son pays et à son époque. On s’émerveille vraiment de voir qu’un écrivain, a certains égards si dégagé de tout lien conventionnel, de toute idée reçue, — esprit dont la liberté vous surprend et quelquefois vous effraie, — puisse accepter au point où il le subit l’ascendant de certaines convictions superstitieuses, parmi lesquelles nous n’hésiterons pas à ranger l’ardeur antipapiste qui lui dicte ses pages les plus passionnées. La sincérité de ce zèle dévot ne saurait nous être suspecte. Il éclatait dans les Zincali, dans la Bible en Espagne, comme il éclate dans Lav-Engro. Ce n’est donc pas un calcul du moment, ce n’est pas un intérêt de circonstance qui a rempli ce dernier ouvrage d’invectives contre le catholicisme, voire contre cette fraction du clergé anglican à laquelle est resté le nom du docteur Pusey, mais en vérité, si porté que nous soyons à respecter les convictions d’autrui, pour que chacun respecte à son tour les nôtres, n’avons-nous pas le droit de trouver étrange, — voire un peu ridicule, si tant est que ce mot ne soit pas trop dur, — la prise d’armes de M. Borrow contre l’évêque de Rome ? Ne nous est il pas permis de nous étonner que, persécuté lui-même par l’ignorant clergé d’Espagne, il n’ait pas compris mieux que d’autres ce que gagnent tous les cultes à se montrer tolérans ? et n’admirera-t-on pas comme nous cette adorable inconséquence d’un Gracchus protestant qui pousse les hauts cris contre la séditieuse intervention du pape dans l’administration de l’église catholique anglaise ? De la part d’un homme d’état, et au nom d’un intérêt politique, pareilles plaintes se conçoivent. On comprend même, sinon la persécution religieuse qui n’est plus de notre temps, au moins certaines mesures restrictives dirigées contre les empiétemens de la propagande romaine par le whiggisme anglican, et cela pour sauvegarder la suprématie spirituelle que la constitution anglaise a voulu n’accorder qu’au souverain lui-même mais au nom d’une croyance attaquer une autre croyance, combattre le bigotisme catholique par le bigotisme protestant, mettre aux prises deux églises, deux clergés, deux dogmes existant en vertu du même principe, légitimes au même titre ; — contester le droit de propagande quand on est soi-même propagandiste ; — trouver mauvais qu’un cardinal soit installé à Londres quand on est allé distribuer des bibles à Madrid : rarement, il faut en convenir, la déraison fut poussée plus loin.

Indifférent, comme nous le sommes, à la querelle dans laquelle George Borrow prend parti si chaudement, nous nous préoccuperions, moins de cette fougueuse intervention, si elle ne contribuait, pour beaucoup à jeter dans son livre l’incohérence et le décousu que déjà nous lui avons reprochés. Nous la lui pardonnerions encore très facilement si ses colères antipapistes ou antipuséystes s’étaient traduites en épigrammes de bon goût, en portraits ressemblans et vivans, même en charges excellentes. Butler nous a bien fait rire de sir Hudibras, de ses moustaches hiéroglyphiques, de sa panse riche et bien meublée, de sa culotte habitée par les rats, de sa vaillante flamberge, dont la garde en entonnoir servait de soupière, et de cet unique éperon qu’il motive si plaisamment [6]. Dieu sait cependant que nous ne tenons pas pour le roi Charles ; Dieu sait que sir Samuel Luke (l’original historique de sir Hudibras), le vaillant soldat de Cromwell, a toutes nos sympathies : en revanche, nous ne trouvons aucun sel à la caricature cléricale de ce tiède ministre anglican, que George Borrow appelle M. Platitude. De même, l’histoire du postillon protestant, qui clot le livre en dénonçant les manoeuvras de quelques abbati pour convertir à la mariolatrie une famille anglaise résidant à Rome, n’a guère de mérite à nos yeux, fort ouverts cependant aux beautés de Tartufe, voire au mérite d’esquisses plus légèrement touchées : soit le Joseph Surface de Sheridan, soit le Pecksniff de Charles Dickens.

Nous préférons beaucoup, chez M. Borrow, le peintre de paysages, de caractères singuliers, de physionomies exceptionnelles, au moraliste et surtout au polémiste religieux. Dans le troisième volume de Lav-Engro, que gâte pour nous une profusion sans excuse d’homélies anglicanes, d’anathèmes à la Prostituée des Sept-Collines, etc. il reste encore quelques incidens pour lesquels le narrateur retrouve tout son esprit, toute sa verve par exemple, le grand combat que se livrent Lav-Engro et l’Étameur Rouge, quand ce dernier s’aperçoit que son district, cette tournée conquise par lui, est envahi de nouveau ; combat vulgaire au fond, — car enfin les deux antagonistes n’ont ni l’épée du Cid ni la lance de Bayard, et boxent tout simplement, selon les us et coutumes de la vieille Angleterre ; — combat poétique, ce nonobstant, et dont les péripéties ont un indicible intérêt. Lav-Engro, malgré son adresse et sa résolution, succomberait à la longue devant son robuste adversaire ; mais, au moment décisif, une tendre pitié s’éveille dans le cœur de la grande Isopel, vierge musculeuse et sensible dont la vertu est restée intacte, à travers mille vicissitudes, sous la garde de deux poings redoutables et redoutés.- La jeune géante intervient et protége contre son maître, — aidé de Marguerite-la-Grise - le gentleman inconnu dont la bonne grace et le courage ont pénétrée d’admiration. L’Étameur Rouge et sa femme maudissent à l’envi l’infidèle alliée qui les trahit de la sorte ; mais, pour toute vengeance, ils ne peuvent que l’abandonner à son malheureux sort. — c’est la livrer aux enivremens d’une passion naissante, — celle qui asservit Samson à Dalilah. Ici seulement, les rôles sont renversés.

Ce que devint cette passion et comment Lav-Engro fut séparé d’Isopel, — quelles circonstances l’amenèrent plus tard à s’enrôler dans les rangs de la milice évangélique et à devenir l’agent de la Biblical Society, — nous l’ignorons encore et pour cause. « Bonne nuit, mon jeune monsieur !… - Dormez bien, belle demoiselle !… » C’est ainsi nous l’avons dit, que M. Borrow donne congé à ses lecteurs. Nous ne traiterons pas si lestement l’auteur de Lav-Engro. Nous entendons, avant d’en finir avec lui, faire nos réserves contre ce qui pourrait être, après tout, un caprice de notre jugement, une sorte de fantaisie critique, ou plutôt de séduction subie. La multiplicité des lectures et l’espèce de satiété quelle engendre rendent particulièrement précieux les dons que nous lui avons reconnus : — l’allure franche, le naturel, la phrase prime-sautière, l’esprit alerte et courant, la bonne grace sans façon, sans prétentions, l’individualité bien accusée, — bref, un ensemble de qualités fort rares maintenant, et que M. Alfred de Musset a résumé par cette locution bien frappée : « Boire dans son verre ! » - Dans son verre, et non dans celui d’autrui ! Le verre peut n’être pas bien grand ni le vin très vieux ou très fin, mais on leur sait gré de n’être ni le verre d’un chacun ni le vin banal du cabaret ouvert à tous. Un autre mérite, non moins goûté des liseurs professionnels, et qu’il faut reconnaître à l’auteur de Lav-Engro, est celui qui consiste à transporter sur les pages froides d’un livre quelques parcelles, tièdes encore ; de la vraie vie humaine, de la vraie nature, de la vraie passion. Sur cent écrivains, tous ayant du talent, combien ont celui-là ? Sur mille, combien ? Pas un peut-être. La règle les domine, la convention les perd : ils ont peur de faillir en s’abandonnant à leur naturelle façon d’être, peur qu’on ne les raille s’ils ne se conforment aux belles traditions de la belle littérature. Quelques-uns font semblant de s’en affranchir, mais prenez-y garde et vérifiez de près les choses avant de tenir pour bonne leur originalité préméditée, leur négligé de commande, leur brutalité très étudiée et très coquette !

Si M. Borrow nous trompe à cet égard, convenons qu’il y met un art merveilleux. Cet art consiste, en ce cas, à se montrer parfois bavard insupportable, et parfois d’une sottise achevée, afin de nous mieux duper ; — ce qui serait, soit dit entre parenthèses, un sacrifice inoui fait à la mise en scène de son talent. En conscience, nous ne pouvons admettre, comme probable, une si exceptionnelle abnégation, et nous en revenons à dire que le secret de notre sympathie pour cet écrivain vraiment original, vraiment lui-même, c’est qu’il ne se commande ni ne se dirige, mais va devant lui, attiré de çà de là, — parfois même dans de périlleux marécages, — par les feux follets de son imagination. Ces feux follets le ramènent, lui déjà vieux, dans un passé riant, actif, aventureux, poétique ; ils lui en font retrouver les souvenirs vivaces, les impressions encore fraîches ; — ils évoquent autour de lui pêle-mêle une foule de visages étranges, de physionomies diversement accentuées, types nobles et bourgeois, faces de lords et de bohêmes, prêtres et brigands, sorcières et bergerettes ; — ils le replacent en face de sites dont la grace l’a ému, dont les splendeurs l’ont frappé ; — ils lui rendent les frissons qui l’éveillaient, couché sur la mousse humide, quand la pâle et silencieuse aurore, couronnée de vapeurs légères, se levait à l’horizon ; -ils font rayonner sous ses yeux, réverbérés par des roches ardentes, les feux du soleil d’Espagne ; — ils lui montrent, noyés dans un crépuscule bleuâtre, les méandres caressans de quelque rivière anglaise au cours lent et doux. Partout où ils l’entraînent, il va, sans s’inquiéter du reste : plus rapide si Jean à la Lanterne, — c’est le sobriquet anglais de ces folles flammes, — galope et gagne du terrain ; plus minutieux, plus flâneur, si ce guide fantasque veut faire halte ; tout à l’heure enamouré d’un bandit pittoresque, à présent furieux contre une madone italienne ; se souciant peu de ces palpables anomalies, de ces inconsistances qu’il ne peut méconnaître ; tenant son lecteur en petite estime, narguant volontiers les critiques, mais faisant grand cas, avant tout, par-dessus tout, de maître Jean et de son scintillant falot.

Tel nous est apparu George Borrow, et tel il nous a plu. Si on le comprend comme nous, on risque, nous devons le dire, de se trouver en désaccord avec bon nombre de reviewers anglais très compétens en ces matières, et qui déjà ont dénoncé dans Lav-Engro un amalgame impossible de l’Arioste et de Smollett, de l’Orlando et de Peregrine Pickle. Le public sera-t-il de leur avis ? C’est ce que nous ne pensons pas. Si pourtant il donne raison aux critiques, eh bien ! nous sommes prêt d’avance à confesser notre erreur, et, plutôt que de nous élever contre l’arrêt du lecteur, nous répéterons simplement avec l’auteur de Lav-Engro : « Bonne nuit, mon bon monsieur ; dormez bien, belle demoiselle. »


E.-D. FORGUES.


  1. The Zincali. London, Murray.
  2. The Bible in Spain, préface.
  3. Aujourd’hui vice-roi d’Irlande sous le titre de lord Clarendon.
  4. Cana marel o manus chivios andé puy,

    Ta rovel pa leste o chavo ta romi.
  5. Moll Flanders ; roman picaresque de Daniel de Foe. « Moll Flander, shop-lifter and prostitute… » Ainsi la définit. Walter Scott.
  6. … Il n’avait qu’un éperon…
    Sachant que si la talonnière
    Pique une moitié du cheval,
    L’autre moitié de l’animal
    Ne resterait point en arrière. (Hudibras, chant Ier, trad. De Voltaire.)