Les Compagnons du trésor/Partie 1/Chapitre 29

Dentu (Tome Ip. 324-334).
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Première partie


XXIX

Changement de peau


Ces deux hommes, qui se condamnaient ainsi mutuellement à mort, étaient si près l’un de l’autre que si Vincent Carpentier eût été libre de ses mouvements, il aurait pu toucher le comte Julian, rien qu’en étendant la main.

Mais Vincent ne pouvait pas et Julian ne savait pas.

Ce dernier continua, suivant le cours de son calcul.

— Le trésor est ici, c’est certain, j’en suis sûr, soit sous les feuilles de parquet, soit, dans l’épaisseur de ces murailles.

Il regardait machinalement le fond de l’alcôve, et le cœur de Vincent venait à ses lèvres, tant il avait terriblement frayeur.

Il lui semblait que tout œil, fixé au fond de l’alcôve, devait percevoir, à travers les draperies et la muraille, le flamboiement mystique de l’or.

Cet amas de fer, caché dans les entrailles du pôle, selon l’ancienne croyance, et déterminant les mouvements de la boussole, ne valait pas, en millions, l’amas d’or comprimé que recelait la cachette.

Vers ce pôle d’or l’âme de Vincent s’élançait avec une telle furie qu’il s’étonnait des tâtonnements de son rival.

Le comte Julian reprit :

— Sonder ces murs profonds, déranger ces meubles massifs, rien ne me coûtera ; mais il faut le temps. Le jour grandit. La maison va s’éveiller. Si j’avais le trésor, je me présenterais tel que je suis. Ils comprendraient que je suis prêt à broyer toute résistance. Mais jusqu’à ce que le talisman soit dans ma main, j’ai besoin d’une armure — et d’un masque.

Il se retourna vers le corps du colonel gisant toujours au milieu de la chambre.

— La voici, mon armure, acheva-t-il, je vais la revêtir.

Il revint sur ses pas, prit le corps du colonel dans ses bras, le souleva et l’assit sur une chaise, vis-à-vis d’une armoire à glace qui était à l’autre bout de la chambre.

À dater de ce moment, Vincent Carpentier aurait pu reprendre son œuvre, car Julian était désormais très éloigné de lui, mais il resta immobile, dominé par une irrésistible curiosité.

Le drame arrivait à un tel degré d’étrangeté effrayante, que Vincent, garrotté par l’étonnement encore plus que par ses liens, restait inerte, concentrant toute son âme dans sa faculté d’entendre et de voir.

Le comte Julian prit un siège qu’il plaça à côté de celui du colonel.

Et il s’assit.

De sorte que le mort et le vivant se tenaient côte côte, car les vieillard, déjà roide, ne fléchissait point.

Tous les deux ils tournaient le dos à Vincent, qui regardait de tous ses yeux et qui, dans la position où il était, ne pouvait apercevoir dans la glace que le visage du colonel, livide, jauni, mais peu changé en définitive.

Ce visage était éclairé très vivement par la lampe, posée sur le guéridon, que le comte Julian avait roulé entre les deux sièges et la glace.

Il semblait à Vincent que le colonel dont les yeux restaient grands ouverts, regardait fixement la glace, et que la glace répercutait ce regard, de manière à le braquer sur lui, Vincent, fixement aussi et en directe ligne.

La sueur froide lui venait aux tempes.

Il ne devinait pas encore le but de cet arrangement sacrilège.

En lui, cette ignorance ne fut pas de longue durée. Le comte Julian avait tiré de sa poche un objet qui ressemblait à une trousse.

Il l’ouvrit et commença aussitôt une besogne au sujet de laquelle on ne pouvait se méprendre.

Nul n’arrive à l’âge de Vincent Carpentier sans avoir vu la loge d’un comédien ou la toilette d’une femme, d’une femme qui s’arrange.

C’est un art. Il y a la palette et les pinceaux, les pastels aussi, et les crayons et les estompes.

C’est un art compliqué, subtil, un art qui compte des écoliers très maladroits et des maîtres presque sublimes.

À suivre les mouvements rapides et délibérés du comte Julian, on pouvait inférer qu’il connaissait à fond le métier.

De temps à autre, non content de suivre son modèle dans la glace, il se penchait pour regarder certains détails de plus près, j’allais dire sur le vif, mais c’était sur le mort.

En ces moments, Vincent pouvait apercevoir son profil dans la glace.

Ce profil ressemblait assez bien à l’ébauche tableau.

Vincent se disait, car il commençait à comprendre :

— Il va me laisser seul pour monter dans les appartements et entamer le premier acte de sa comédie. Je vais être libre, à moins qu’il ne me trouve en cherchant un coin pour cacher le cadavre.

Éperonné par cette crainte, il fit jouer le couteau activement, et parvint à dégager son bras gauche, au prix d’une souffrance poignante, car la corde était comme encastrée dans les chairs.

Puis le couteau grinça tout bas en sciant les liens des jambes.

Le comte Julian était désormais trop occupé pour que son oreille pût saisir les bruits presque imperceptibles, venant de l’alcôve.

Il en avait fini avec son masque, mais comme il ne se penchait plus pour étudier de près son modèle, Vincent ne pouvait juger encore le résultat définitif de son travail.

Julian avait pris dans sa trousse une longue paire de ciseaux qui grinçaient en fourrageant les mèches épaisses de ses cheveux noirs.

Le parquet, autour de lui, fut bientôt couvert de boucles brunes.

— J’en serai quitte pour mettre une perruque, pensa-t-il entre haut et bas, si j’ai encore à faire le personnage de la mère Marie-de-Grâce. Et cela se pourrait, car je ne tiens pas le Vincent Carpentier.

Vincent n’entendit que son nom et dressa l’oreille. Le comte Julian ajouta :

— Cette petite Irène sera splendidement belle ! Est-ce que je l’aime ?

Pour la troisième fois, Vincent cessa de travailler pour écouter mieux, mais le comte Julian ne parlait plus.

Il s’était levé, coiffé maintenant à la puritain, et passait sa main sur son crâne qui rendait un bruit de brosse.

— Allons jusqu’au bout, se dit-il avec une gaieté visiblement contrainte. Il n’y avait pas beaucoup de femmes pour avoir des cheveux comme les miens. Il faudra deux ans, au moins, pour qu’ils rattrapent leur longueur.

Il agitait un pinceau à barbe dans une coupe destinée assurément à un autre usage.

Sa titus se couvrit de neige mousseuse, et le rasoir cria en raclant son cuir chevelu.

L’instant d’après il était chauve comme Socrate.

— On dit que les paysannes de Bretagne, murmura-t-il, vendent leurs chignons en foire pour cent sous. Le mien me rapportera davantage, à moins que…

Il s’interrompit et grommela en essuyant son rasoir :

— Vincent Carpentier n’est pas mort ! Qu’a-t-on fait de lui ? J’ai eu un instant l’idée qu’il pouvait être ici, mais c’est absurde. S’il eût été ici, le Père l’aurait lancé contre moi, et j’aurais reçu une balle dans le crâne au moment où j’ouvrais la porte.

Il plongea de nouveau la main dans la poche de sa redingote et en retira un paquet, enveloppé.

— Ce gaillard-là est de trop, reprit-il. Quel besoin ai-je de l’interroger ? Je chercherai tout seul et je trouverai. J’ai le temps. Il faut qu’il disparaisse et que le secret soit enterré avec lui. Voilà le principal !

Le paquet contenait tout simplement une perruque, car le comte Julian avait pris ses mesures à l’avance. Il se plaça devant la glace, à mille lieues qu’il était de penser que son soliloque pouvait avoir un auditeur, et commença à disposer ses faux cheveux sur la nudité factice de son crâne.

Ce fut bientôt, exactement, le derrière de la tête du colonel.

Vincent qui avait maintenant un pied de libre, agitait en lui-même la question de savoir si l’heure était propice pour entamer une bataille décisive.

Le jour avait grandi, et bien que le silence régnât toujours au-dehors, dans la ville endormie, les lueurs de la lampe étaient déjà vaincues par la lumière qui arrivait du dehors.

Vincent se dit :

— Il est jeune, il est fort ; tout mon corps est brisé, mes membres sont meurtris, je ne suis pas moi-même. Je me défendrai, s’il le faut, je n’attaquerai pas. On peut risquer sa vie, mais risquer ce trésor ! C’est un duel sans pardon ni pitié. J’ai le droit de choisir mon heure, et mon terrain… Ici, d’ailleurs, en tuant, j’endosserais la responsabilité du premier crime. J’aurais deux cadavres sur les bras, sans garder comme lui la ressource de ce déguisement qui le fait maître de la maison et chef d’une association puissante, — si toutefois ce déguisement est une chose possible : nous allons voir !

Il n’acheva pas ces derniers mots et l’étonnement faillit lui arracher un cri.

Le comte Julian venait de se retourner et lui montrait, non plus son visage, mais celui du colonel Bozzo.

L’illusion eût été complète sans la proximité du mort lui-même dont les traits se voyaient dans la glace.

Et malgré cette proximité, la copie ressemblait si parfaitement à l’original que Vincent resta comme abasourdi.

Le comte Julian s’était retourné parce qu’il n’avait accompli que la première partie de sa tâche.

Pour l’achever, il reprit le mort dans ses bras et l’étendit tout de son long sur le parquet.

Dans cette position, il lui enleva d’abord sa douillette, puis son gilet, puis enfin son pantalon.

Le mort resta en chemise et en caleçon, pauvre débris humain, qui montrait à nu sa maigreur extraordinaire et semblait n’avoir plus de chair entre la peau et les os.

Vincent avait la poitrine serrée. Le comte Julian, lui, sifflotait tout bas un air d’opéra italien.

— Il y a aussi ce Reynier, murmura-t-il en ôtant son habit. Sa figure m’a frappé, la première fois que je l’ai aperçu. Et la première impression est toujours la bonne. La petite me servira doublement : elle m’ouvrira les portes de la maison de son père, elle me dira l’histoire de ce Reynier… Je n’ai pas besoin de mes cheveux pour jouer là-bas, au couvent, le rôle de ma sœur. Mon béguin ne s’en collera que mieux à mon crâne.

Il parlait très-bas, Vincent saisissait ça et là quelques mots, mais le sens général des phrases restait pour lui énigmatique.

Le comte enleva lestement son gilet son pantalon et ses bottes qu’il remplaça par les pantoufles et les vêtements du vieillard.

Il était de la même taille que le mort et sa force physique se cachait sous une apparence assez frêle.

Quand il eut achevé sa toilette, il se planta devant la glace, dans cette posture à la fois gaillarde et cassée que le colonel prenait à ses heures de gaieté.

Vincent suivait désormais tous ses mouvements avec une véritable admiration. Il pensait :

— La supercherie réussira. J’y aurais peut-être été trompé moi-même. Il s’est mis dans la peau du vieux. C’est un chef-d’œuvre !

Tel était aussi l’avis du comte Julian, car il s’envoya un baiser à lui-même dans le miroir.

Ce geste enfantin et vieillot était si bien dans les mœurs du mort qu’un sourire s’ébaucha sur les lèvres de Vincent, tandis qu’un frisson lui courait dans les veines.

Rien ne peut dire la lugubre gaieté de ce carnaval parricide.

L’assassin contrefaisait sa victime avec un art consommé. Tout y était, le port chancelant, le tremblement des jambes, la bonhomie un peu féline et la petite pointe de raillerie.

Tout, jusqu’à la voix, car le comte Julian parla, et Vincent chercha des yeux le cadavre pour voir si la bouche remuait.

Le comte Julian dit :

— Bonjour, mes biribis chéris, petit bonhomme vit encore, eh ! L’Amitié ? Docteur, je n’ai que cent sept ans, il faudra soigner ce rhume qui me fait paraître plus que mon âge. Ça nuit à mon succès auprès des dames. Ah ! mes pauvres trésors, quand vous ne m’aurez plus, vous me regretterez….

Il s’interrompit pour ajouter de sa voix naturelle :

— Il n’y a que Fanchette qui m’embarrasse. Celle-là l’aimait véritablement. On a de la peine à tromper ceux qui aiment.