Les Compagnons du trésor/Partie 1/Chapitre 26

Dentu (Tome Ip. 288-299).
Première partie


XXVI

Trésor moderne


Était-ce bien vrai, tout cela ! n’y avait-il point quelque fantasmagorie dans ces centaines de millions que le colonel Bozzo appelait « les bagatelles de la porte ? »

On dit que certains poisons, délivrés à trop haute dose n’empoisonnent plus. Si on veut tuer, il ne faut pas exagérer la quantité raisonnable de mort-aux-rats, sans quoi, l’estomac, révolté du premier coup, expulse la drogue et se garde lui-même.

Ainsi est-il dans le domaine de l’imagination. L’excès amène l’invraisemblance. L’esprit fait ici comme l’estomac, il rejette.

J’ai hésité, je l’avoue, devant l’inventaire effrayant que ce vieillard, arrivé au terme de l’âge, dressait avec une inexprimable volupté pour son prisonnier condamné à mort.

Les sauvages du Nord-Amérique n’en agissent pas autrement ; ils torturent leurs captifs avant de les massacrer.

Et il y a, tous les voyageurs l’affirment, une ivresse dans le paroxysme même de ces souffrances barbarement prolongées. Ceux qui vont mourir chantent.

Vincent restait muet, mais son ivresse était plus profonde et son exaltation plus ardente que le transport bruyant des captifs du désert.

Un immense émoi pesait sur sa pensée, sa seule souffrance était désormais le doute.

Il eût voulu voir de plus près, toucher, palper — jeter bas ces prodigieuses architectures et se rouler, et se baigner dans leurs sonores débris.

Il y avait des années qu’il poursuivait ce rêve dans la veille et dans le sommeil. Il avait imaginé des féeries auxquelles il croyait et ne croyait pas en même temps, comme ces amoureux qu’un doute ferait mourir et qui doutent toujours, et qui vivent.

Son rêve se réalisait enfin, poussé tout à coup à une puissance tellement imprévue que le doute persistait et même grandissait, côte à côte avec la certitude.

C’était l’impossible, affirmé par le témoignage des sens, mais nié par la raison en révolte.

Le carreau, sous lui était mouillé, parce que les chevilles de ses pieds et de ses poignets saignaient. Il n’en savait rien.

Il vivait en dehors de lui-même et la pensée de l’or le pénétrait comme une autre âme.

Le vieillard semblait jouir de ce spectacle et pensait tout haut :

— C’est le magnétisme, c’est la sorcellerie de l’or !

— Sais-tu que tu étais un beau mâle ? ajouta-t-il, parlant déjà au passé comme s’il eût été en face d’un défunt. Quel âge as-tu ? Je te guettais. Quand j’ai vu que tu n’aimais ni les jeux, ni la table, ni les femmes, je me suis dit tout de suite ; il se souvient ! Or, je t’avais commandé d’oublier : tu m’as désobéi !

— Pour combien de millions y a-t-il de diamants ? balbutia Vincent.

Le vieux se mit à rire et haussa les épaules.

— Tu vas voir ! prononça-t-il d’une voix que l’émotion gagnait, à quoi bon compter les gouttes d’eau que l’Océan laisse sur le sable des grèves ? Ce n’est rien. Tu vas voir !

Il s’arrêta pour prêter l’oreille et un nuage passa sur son front.

— Ce sont des bruits qui n’existent pas et que je crois toujours entendre, murmura-t-il. J’ai de quoi remuer l’univers, mais rien ne peut défendre contre l’inquiétude, parce que rien ne peut faire obstacle à la destinée. J’entends souvent des pas qui sonnent dans ma tête. Voici deux jours que je ne me suis occupé du fils de mon fils, c’est une faute ; tu es cause de cela, tu absorbais mon attention. Demain, je veillerai pour trois jours.

Il traversa la chambre péniblement et ferma à double tour la porte qui donnait accès dans le salon.

Il n’y avait que cette issue.

En revenant, il dit encore :

— D’autres veillent pour moi. Je suis fou d’avoir peur. Il est seul, il est pauvre, et nous ne sommes ici ni dans les maquis de la Corse, ni dans les gorges de l’Apennin. J’ai ma police, j’ai mon armée. D’ailleurs l’or se défend de lui-même. Si je ne t’avais pas mis un nœud coulant autour de la gorge à toi qui rôdais aussi autour de mon bien, lu aurais peut-être étranglé le comte Julian…

— C’est certain ! s’écria Vincent : celui-là je le hais !

— Et les compagnons du Trésor, poursuivit le colonel qui reprenait sa gaieté placide, mes meilleurs amis qui sont mes ennemis mortels l’ont condamné comme ils t’avaient condamné, parce que, comme toi, il a refusé le partage. Vous voulez tout, lui et toi, vous avez raison, mais vous en mourrez. C’est dommage. Arrivons à notre affaire ; je vais casser la noisette pour toi, mon mignon et te montrer enfin la véritable amande qui est sous cette coque de clinquant. Ce n’est plus à tes yeux, c’est à ton esprit que je m’adresse.

Il avait traversé l’alcôve pour entrer dans la cachette même où la lumière de la lampe éclairait son étroite douillette ballotant autour de la maigreur de son corps.

Au fond de la cachette, juste en face de l’entrée, se trouvait une vaste caisse de fer dont la forme austère et la sombre couleur contrastaient avec les éblouissements environnants.

L’œil va d’abord aux choses qui brillent ; Vincent n’avait même pas remarqué ce coffre-fort.

Mais dès que les paroles et l’action du vieillard lui eurent signalé la caisse comme contenant la merveille des merveilles, son imagination surexcitée travailla et son regard avide dévora d’avance ce miracle inconnu qui était à l’or et aux diamants ce que le diamant et l’or sont eux-mêmes à l’écrin sans valeur qui les renferme.

Le vieillard procédait avec lenteur et choisissait parmi les clés d’un trousseau celle qu’il allait introduire dans la serrure de la caisse.

D’ordinaire, dit-il en prenant l’accent oratoire des professeurs, les gens de mon âge nient le progrès. Moi, pas si bête, je lui tends la main et j’en profite. De mon temps un trésor était ce que tu viens de voir : une chose splendide, mais inerte, improductive, je ne blâme pas du tout l’ancien trésor qui est le plus royal de tous les luxes, mais aussi le plus coûteux, je dis seulement qu’il faut en prendre et en laisser. Le siècle qui a inventé la vapeur, le télégraphe électrique et la photographie ne peut pas permettre à la richesse de sommeiller comme la Belle-au-bois-dormant. En bonne administration, pour satisfaire l’œil et le cœur, on doit garder des apparences, mais le gros de la fortune travaille. C’est le bon sens qui veut cela. Depuis quarante ans, sans fausses clés ni bris de serrures, j’ai plus que triplé ma grenouille en faisant d’honorables placements.

Il avait de ces mots familiers qui donnaient à son entretien une remarquable saveur.

Depuis le règne des caissiers qui grattent, le mot grenouille s’emploie, du reste, dans les bureaux les plus respectables.

Tout en parlant, le vieillard faisait tourner la clé dans la serrure, et le battant de fer roula bientôt sur ses gonds, laissant voir l’intérieur de la caisse.

La poitrine de Vincent rendit un long soupir, qui disait tout son désappointement.

Aucun rayon ne s’élança hors de ce carré sombre où étaient rangées des piles de papiers, marqués par des étiquettes, aucun reflet chatoyant ou brûlant, aucune flamme.

C’était sérieux et froid comme le casier d’un notaire.

Et pourtant le vieillard se tenait au devant de la porte ouverte dans une attitude de profonde dévotion.

Sa respiration pressée, presque haletante, venait jusqu’aux oreilles de Vincent, et tandis que ses mains se joignaient, tombant sur les plis de sa douillette, on pouvait voir les tressaillements rapides qui couraient, agitant tout son corps.

— Il y a eu de très belles choses là-dedans, dit-il d’un ton qui baissait malgré lui, des choses qu’on aime à contempler. C’est là qu’était le fameux billet du Royal-Exchange, marqué du chiffre 50,000, chaque unité exprimant un pound, et le tout valant, par conséquent, un million deux cent cinquante mille francs, argent de France. Il y avait douze banknotes de 25,000 livres sterling, trente-deux de 20,000 livres, quarante-trois de 15,000, cent trois de 10,000, et deux cent soixante de 5,000. Cela ne tenait pas beaucoup de place. Je les ai eus dans ma poche, avec mon mouchoir par dessus, mais cela valait aux environs de quatre millions sterling. Cent millions de France, tout juste ! C’est un joli denier, hein, bibi ? Et houp !

Le tête de Vincent, qui s’était redressée pendant ce calcul, tomba comme si son intelligence eût subi un écrasement.

— Tu ne dis rien ? fit le vieillard. Ils sont partis tous ces billets doux, et tous les diamants de Saint-Pierre les ont suivis, et un tas d’autres curiosités. Je Je leur ai dit : Petits paresseux que vous êtes, allez et multipliez… Et ils m’ont obéi, ma chatte, car l’argent ne demande qu’à gésiner. Laisse faire un écu de cent sous, il deviendra pistole, puis doublon, puis quadruple. Le grand chêne du roi à Fontainebleau, est un ancien gland. Il a, dit-on, sept siècles. Un sou qui aurait travaillé pendant le même espace de temps serait aussi grand que la Chine et serait tout en or !

Il mit sa main tremblotante sur une des piles de papiers, qui étaient rangées en bon ordre et occupaient tout le devant de la caisse.

— Voilà ! reprit-il : un tendre père est souvent obligé de se séparer de ses enfants. Les miens sont partis, puis revenus avec leurs nouvelles familles. Il y en a tant et tant que je n’en sais plus le compte. Ne méprisons pas Crésus, qui ne savait rien, sinon engranger l’or ou le mettre en meules, c’est déjà bien joli, mais ne l’imitons plus. De nos jours, Harpagon, lui-même, mettrait des titres dans sa cassette.

Le papier, mon fils, c’est l’or actif, intelligent, vivant. J’ai fondu mes lingots, je les ai monnayés, puis prêtés à tous les souverains de l’univers et à toutes les grandes entreprises. Jamais de spéculations malsaines ! Je hais le risque, j’abhorre le jeu. Tout doit être profit pour le bon père de famille, rien ne doit être perte. — Et le chêne grandit, sûrement, fatalement, et chaque gland qui mûrit, piqué en terre, fait un arbre, lequel laisse tomber à son tour d’autres glands qu’on sème. — C’est un bosquet, puis un bois puis une immense forêt !

Dans ce coffre, modeste comme l’armoire où l’avocat serre ses dossiers, il y a assez de créances exigibles, pour mettre l’Europe en banqueroute et l’Amérique aussi. C’est un mystique océan où tombent chaque année, sous forme de rentes, des fleuves, de véritables fleuves… Et je suis fort, va garçon, car je ne meurs pas de cette ivresse !

Sa voix haletait. Il essuya la sueur de son front.

Vincent demanda, redevenu enfant par l’ébranlement terrible qui secouait sa pensée :

— Y a-t-il bien un milliard ?

— Il y a plus, il y a tout ! répliqua le colonel dont les yeux eurent une lueur de folie. Il y a moi qui suis le bailleur de fonds de vingt boutiques royales, impériales ou républicaines : la France, l’Angleterre, l’Autriche, la Russie, les États-Unis, que sais-je ? Je suis la force de l’argent à laquelle rien ne résiste. Il m’arrive de m’endormir le soir en songeant que, — si je voulais, — je ferais trois petits tas de poussière avec les trois maisons Rothschild, qui passent pour les plus puissantes cavernes de l’univers. Je n’aurais pour cela qu’à lever le doigt : leur crédit est là sans qu’ils s’en doutent, — là, sur cette planche, dans ce coin qui pourrait demander à leurs caisses dix, vingt, cent millions, l’impossible ! D’autres fois, je berce mon insomnie en faisant des révolutions ; l’argent fait tout. Hier, l’idée m’a poussé d’acheter un empire. Ce ne serait pas très cher, et, comme spéculation, on pourrait tirer de ses capitaux un intérêt sortable, mais…

Il s’interrompit en un petit rire sec et méprisant.

— Empereur ! prononça-t-il du bout des lèvres, allons donc ! Les souverains sont tous de pauvres hères qui ont grand’peine à nouer les deux bouts. Je les ai vus de près, ces maîtres qui commandent tout haut et qui tout bas obéissent. Regarde-moi, fifi : je vaux dix empereurs !

Il ne riait plus. Il avait redressé sa taille caduque dans une tentative de majestueuse attitude où il y avait de l’enfantillage et de la grandeur.

Car il était à la fois ridicule et formidable.

— Regarde-moi, répéta-t-il, je suis l’Or. Ce n’est pas aux rois qu’il faut me comparer, ni à rien de ce qui vit sur la terre. J’ai deux rivaux : l’un au ciel, l’autre en enfer : car il n’y a que Dieu, si Dieu est, et le démon, si le démon existe, qui puissent dire comme moi : tout m’appartient, puisque j’ai dans la main le prix de tout !

Il repoussa la porte de la caisse qui rendit en se fermant un son métallique.

— N, i, ni, dit-il, c’est fini, mon bibi, tu as tout vu, tu as vécu. Me voilà qui ai sommeil, il faut nous dépêcher. Lequel aimes-tu mieux : un coup de stylet au cœur ; je sais la route, tu ne souffriras pas, ou un grain de poison sur la langue : j’en ai plus qu’il ne faut dans le chaton de ma bague. Choisis.

— Alors, fit Vincent au lieu de répondre, il y a bien deux milliards ? Peut-être trois ?

Le vieillard tourna vers lui son regard presque attendri.

— La mort ne te fait donc rien, bonhomme ? murmura-t-il. Ah ! tu es un gentil garçon, qui aime bien l’argent ! mais c’est égal, tu connais le secret qui tue… vrai, mon pauvre Vincent, je te regretterai.

Il sortit de sa cachette, dont la porte se referma comme celle de la caisse.

Puis il fit glisser le lit à colonnes qui, cédant aussitôt à l’effort de son faible bras, reprit silencieusement sa place au fond de l’alcôve.

La gorge de Vincent rendit un large soupir. La souffrance physique semblait renaître en lui avec l’angoisse morale. Le charme qui le tenait était détruit.

Il regarda avec une indicible terreur, le vieillard qui venait à lui et qui tenait un poignard à la main.

Il essaya de remuer — de se défendre peut-être, mais les cordes, resserrées par l’humidité de son sang, lui arrachèrent une plainte, en entrant plus avant dans sa chair.

Il voulut crier, mais le cri de détresse expira sur ses lèvres, parce que le colonel venait de s’arrêter, la tête penchée en avant, l’œil grand ouvert, la bouche convulsive, dans l’attitude de l’étonnement et de la terreur.

Un pas lent, mais sonore et sec, se faisait entendre dans la pièce voisine.

— C’est lui ! murmura le vieillard, qui laissa échapper son arme. C’est LUI !

Au-dehors, on tourna le bouton de la porte.

Comme la porte résistait, une voix grave s’éleva, qui dit :

— Mon père, c’est moi, ouvrez, il fait jour !

— Qui, toi ? balbutia le colonel, au comble de l’épouvante.

La voix répondit :

— Le comte Julian Bozzo Corona, votre petit-fils. L’heure a sonné. Je viens prendre votre héritage, mon père, et venger ceux qui sont morts.