Les Commencemens d’une conquête/09

Les Commencemens d’une conquête
Revue des Deux Mondes3e période, tome 80 (p. 525-563).
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LES
COMMENCEMENS D'UNE CONQUÊTE

IX.[1]
LE GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL VALÉE (1837-1840).


I.

Le boulet qui venait de tuer devant Constantine le général de Damrémont mit d’abord à Paris le gouvernement en désarroi ; on n’y avait pas prévu ce coup de canon. Que faire? qui nommer à la place du glorieux mort? Il y avait bien le général Bugeaud; il était encore en Afrique, à Oran, tout prêt à s’embarquer pour Bône, au premier signe ; mais le général Bugeaud n’était pas populaire, et le traité de la Tafna n’était pas fait pour lui concilier la faveur publique. Afin de se donner le temps de réfléchir, le ministère fit nommer, par ordonnance royale, le 25 octobre 1837, le général Valée gouverneur par intérim. Quand le général reçut à Bône cette commission provisoire, il commença par se récuser: « Je suis heureux, écrivit-il au duc de Nemours qui était de retour à Paris, je suis heureux qu’à la fin de ma carrière la confiance du roi m’ait appelé à servir près de Votre Altesse Royale, et j’ai accepté cette mission avec dévoûment et reconnaissance ; mais aujourd’hui que la campagne est terminée, que dans le pays une action lente et prolongée peut seule amener quelques résultats, ce n’est ni à mon âge, — soixante-quatre ans, — ni dans mon état de santé, que l’on peut entreprendre une aussi longue et aussi pénible mission. » Tout considéré, tout pesé, c’était pourtant à lui que le ministère avait résolu de confier les destinées de l’Algérie.

Le 12 novembre, il fut élevé à la dignité de maréchal de France, et, devant l’insistance du roi, du comte Molé, président du conseil, et du général Bernard, ministre de la guerre, il se rendit. Un maréchal de France ne pouvait pas être un gouverneur intérimaire ; il fut nommé, le 1er décembre, gouverneur-général à pur et à plein. Avait-il joué le jeu que la légende attribue à Sixte-Quint et fait montre de ses béquilles? Non; c’était un caractère droit, un peu rude, mais loyal et sincère; quand il parlait de se dévouer, il disait vrai. « Intègre, tout entier à ses devoirs et à la France, a dit de lui le général Changarnier, peu disposé à vanter ses propres services, il était détesté des intrigans et des hâbleurs qu’il méprisait. Doué d’un esprit très fin, très cultivé, il préférait les lettres à la société des hommes. C’est un des caractères les plus purs que j’aie connus. » Grand travailleur, il voulait tout faire lui-même, disposition fâcheuse, parce qu’il donnait trop de temps au détail ; il avait l’esprit absolu; les généraux et les grands fonctionnaires civils qui, sous ses prédécesseurs, avaient pris l’habitude de s’émanciper, trouvèrent en lui un maître qui les ramena tout de suite à la subordination. Par malheur, il était trop enclin à se croire infaillible.

Alger salua son arrivée, le 20 novembre. Aussitôt il régla la distribution des commandemens, non pas selon les indications du ministre de la guerre, mais selon son jugement personnel. Ainsi, quand le ministre lui proposait de nommer au poste de chef d’état-major le général Trézel, promu lieutenant-général, et le colonel Duvivier au commandement de Constantine, le maréchal objectait, tout en reconnaissant volontiers leurs mérites et leurs services, qu’il avait remarqué, dans les opinions de ces deux hommes sur la direction des affaires en Algérie, des façons de voir qui étaient en désaccord avec les siennes. Le résultat de cette petite escarmouche fut que le ministre céda devant le gouverneur. Le général Trézel rentra en France ; le colonel Duvivier fut mis en disponibilité, jusqu’au jour où il reçut le commandement du 24e de ligne. Le général Auvray fut chef d’état-major général ; le colonel Bernelle, nommé maréchal de camp et rappelé de Constantine, eut, sous les ordres du général Rullière, une des deux brigades de la division d’Alger; le général Brocent l’autre; le général Rapatel fut envoyé à Oran et le général de Négrier à Constantine. À cette nomenclature, il faut ajouter, pour mémoire, le nom du général de Castellane, qui ne fit que passer à Bône. Le total des troupes réparties entre les trois provinces, qui était de quarante-deux mille hommes, allait être porté à quarante-neuf mille par des détachemens envoyés de France; mais ce qui semblait être un renfort n’était plutôt qu’un remplacement, une substitution d’hommes valides aux trop nombreux malades dont les hôpitaux étaient combles. A Bône et dans les camps de Dréau, de Nechmeïa et de Mjez-Ahmar, il en restait encore treize cents le 20 novembre, alors qu’on en avait déjà évacué deux mille cinq cent cinquante. L’état sanitaire de la division d’Alger n’avait pas été plus satisfaisant pendant la saison chaude; mais, aux approches de l’hiver, il était devenu un peu meilleur.

Un des soins du maréchal Valée, en prenant possession du gouvernement, avait dû être de se faire rendre compte des premières conséquences du traité de la Tafna dans la province d’Alger. Les Hadjoutes se tenaient un peu plus tranquilles; mais les gens de Blida ne paraissaient pas disposés à passer paisiblement sous la domination française; enfin, dans la ville d’Alger même, il y avait matière à conflit. Au mois d’octobre, Abd-el-Kader y avait nommé, à titre d’oukil ou de consul, un italien, du nom de Garavini, qui gérait déjà le consulat d’Amérique. Ce personnage, vaniteux et indiscret, affectait de dédaigner les fonctions d’agent commercial pour se hausser jusqu’à la politique. Le gouvernement français lui refusa l’exequatur. Abd-el-Kader s’en plaignit au maréchal Valée dans une lettre insolente : « Lorsque notre consul Garavini a réclamé, tu ne l’as pas écouté et tu n’as plus voulu de lui. Cette conduite dénote un caractère violent. Elle prouve que tu veux faire naître la mésintelligence entre nous. Au reste, je suis tout prêt à rompre, puisqu’on viole tous les usages, qu’on cherche à me contraindre dans ce qui regarde le bien de mon service et qu’on veut me rabaisser. Il faut écrire à ton ministre que j’entends conserver mon consul et que je n’en veux point d’autre. J’attends une prompte réponse. Nous espérions voir arriver de France un homme sage pour commander à Alger, un homme qui nous laisserait le repos et qui ferait ce qu’il serait convenable de faire ; nous avions pensé que ta manière d’agir ne serait pas celle des brouillons qui t’ont précédé; mais, si tu marches sur les traces de ces gens-là. Dieu nous rendra victorieux de nos ennemis, de ceux qui veulent nous molester. Dieu a dit : « Que l’injustice retombe sur son auteur ! » Au reste, je ne m’écarterai pas du traité, si vous l’observez vous-mêmes. » Non-seulement Garavini ne fut pas accepté comme oukil de l’émir, mais, quelque temps après, sa conduite étant de plus en plus déplaisante, il cessa même d’être reconnu consul des Etats-Unis et fui invité à quitter le territoire algérien. Cette petite affaire, qui n’aurait pas eu d’importance si elle n’avait pas décelé les mauvaises dispositions d’Abd-el-Kader, était le prélude d’une difficulté bien autrement sérieuse. Quelles étaient, autour de la province d’Alger, les vraies limites du territoire abandonné à l’émir? Certains méchans esprits prétendent que l’art des diplomates consiste à laisser, dans un coin des actes rédigés avec la plus scrupuleuse exactitude, un mot qui puisse prêter aux interprétations les plus divergentes, et qu’il n’y a pas de transaction internationale qui ne soit, comme Achille, vulnérable en quelque endroit. Ils ont tort sans doute, mais si jamais texte diplomatique a pu donner une apparence de justification à leur thèse, c’est assurément le traité de la Tafna. Il y était dit, en ce qui concerne la province d’Alger: « La France se réserve : Alger, le Sahel, la plaine de la Métidja bornée à l’est jusqu’à l’Oued-Khadra et au-delà; au sud, par la première crête de la première chaîne du petit Atlas jusqu’à la Chiffa, en y comprenant Blida et son territoire. » Alger et le Sahel à part, tout dans cette formule était prétexte à contestation. Prenons d’abord la limite méridionale ; elle était si heureusement choisie qu’elle coupait les outhanes de Khachna, de Beni-Mouça et de Beni-Khélil, de sorte que, dans chacun d’eux, la population indigène, placée entre les injonctions du caïd investi par l’autorité française et les menaces du caïd d’Abd-el-Kader, ne savait plus auquel entendre ; mais ce n’était pas sur ce point-là que l’orage amoncelait ses nuées les plus chargées de foudre ; c’était sur les rives de l’Oued-Khadra. Que voulaient dire ces trois mots : et au-delà, si vagues, si peu intelligibles? D’après l’interprétation d’Alger, ils signifiaient évidemment que, de ce côté, la puissance française entendait réserver indéfiniment son droit d’expansion; mais alors, répliquait l’émir, pourquoi les Français ont-ils accepté l’Oued-Khadra comme limite? Qu’est-ce qu’une limite, sinon une ligne de séparation entre deux héritages ? Au-delà de l’Oued-Khadra, ils n’ont donc rien à prétendre. Et joignant l’argument de fait à l’argument de droit, il était entré, aux derniers jours de l’année 1837, sur le territoire contesté.

Il y avait, au bord de l’Oued-Zeïtoun, affluent du haut Isser, une population de Coulouglis qui, sans s’être expressément soumise à l’autorité française, avait néanmoins reçu d’elle un caïd. Ce fut contre ces représentans d’une race détestée des Arabes que l’émir résolut de frapper son premier coup dans ces parages. Il réunit tout ce qu’il avait alors de troupes régulières, trois mille uskers fantassins, quatre cents khiélas cavaliers, soixante topjjis artilleurs, avec six bouches à feu ; il y joignit mille cavaliers du maghzen de l’ouest et dix mille irréguliers des goums ; puis, dans ce grand appareil, suivi des khalifas de Médéa et de Miliana, du grand cheik de la Medjana, Abd-el-Salem, et du fameux marabout Sidi-Saadi, il marcha contre ceux qu’il appelait les révoltés d’Oued-Zeïtoun. Les askers formaient quatre bataillons, qui portaient les noms de quatre grandes villes, Mascara, Médéa, Miliana, Tlemcen ; dans le dernier, l’émir avait incorporé de force trois cents des anciens Coulouglis du Méchouar, et, par un raffinement de vengeance, ce fut eux qu’il désigna pour commencer l’attaque contre les hommes de leur race. Ceux d’Oued-Zeïtoun s’étaient retirés dans la montagne ; ils se défendirent vaillamment, un contre dix, tuèrent une centaine d’hommes aux assaillans et succombèrent, l’honneur sauf. Le chef de la résistance, Birom, tout ruisselant du sang de ses blessures, son brevet de caïd attaché sur le dos, fut promené au travers d’une foule insultante ; mais sa tête ne s’inclina pas jusqu’au moment où le yatagan d’un chaouch la fit rouler aux pieds d’Abd-el-Kader.

A la nouvelle de cette agression sanglante contre des hommes que la France couvrait de sa protection et sur un territoire qu’elle regardait comme sien, le maréchal Valée écrivit à l’émir, le 7 janvier 1838, en ces termes : « Vous aurez sans doute été trompé par des hommes qui vous ont appelé sur le territoire qu’ils habitent, en disant qu’il vous appartenait, et dans le dessein de faire recommencer la guerre, parce qu’ils savent que les Français veulent exécuter tout ce qui a été écrit à la Tafna et ne souffriront pas que vous vous empariez de provinces qui ne sont pas à vous. Éloignez de vous les intrigans, lisez avec soin le traité ; son observation fidèle est le seul moyen d’empêcher la guerre de recommencer avec nous, « Afin d’appuyer sa protestation, le maréchal fit partir pour l’est de la Métidja le directeur des affaires arabes avec les gendarmes maures, les spahis irréguliers et un détachement d’infanterie. Il y avait sur le chemin d’Alger à Constantine, au débouché de la gorge d’où le Hamiz sort de la montagne, un fondouk, sorte de caravansérail ouvert aux voyageurs ; ce fut là que le capitaine Pellissier s’établit, à trois lieues du campement d’Abd-el-Kader, dont les coureurs avaient franchi l’Oued-Khadra et mis à contribution plusieurs douars de Khachna. Deux jours après, la brigade du général Bernelle arriva aufondouk; enfin le général Rullière vint prendre le commandement des troupes réunies sur ce point. Cette démonstration eut tout l’effet que voulait obtenir le maréchal ; Abd-el-Kader rappela ses coureurs et se mit en retraite sur Médéa, surveillé par la colonne française qui marchait parallèlement à lui, en longeant le pied des montagnes ; mais il ne s’éloigna pas du théâtre de sa victoire avant d’avoir fait acte d’autorité souveraine en imposant un caïd à la vallée du Sébaou. Ceux des Coulouglis d’Oued-Zeïtoun qui avaient échappé à ses coups trouvèrent un asile sur la terre française ; il en vint seize cents, hommes, femmes et enfans. Ces réfugiés furent établis. les uns auprès du fort de l’tau, non loin d’Alger, les autres sur la rive gauche de l’Oued-Hamiz; trois cents des plus vigoureux, organisés en compagnies soldées, occupèrent la redoute du Boudouaou.

De retour à Médéa, l’émir témoigna le désir d’entrer en pourparlers sur cette question si compliquée des limites ; le maréchal lui envoya le directeur des affaires arabes, qui ne put ni lui faire accepter l’interprétation française ni accepter davantage la sienne ; tout ce que l’émir accorda fut que, les termes du traité prêtant à l’équivoque, l’une et l’autre opinion pouvaient être soutenues de bonne foi. Pour donner suite à ces avances, il résolut d’envoyer à Paris, sous le prétexte d’offrir des présens au roi, le plus habile de ses négociateurs, Miloud-ben-Arach. Ce personnage, escorté de Ben-Durand et du Maure Bouderbah, passa par Alger. Dans une lettre au comte Molé, le maréchal esquissait ainsi le portrait de ces deux acolytes : « Durand est un intrigant, avide d’argent, qui ne voit dans les négociations avec les Arabes qu’un moyen d’augmenter sa fortune. Bouderbah est un homme astucieux, profondément ennemi des chrétiens et qui a été accusé d’exciter les Arabes à se soulever contre nous. Je crois qu’il faut le surveiller avec soin. Pendant son séjour en France, il a contracté des liaisons avec plusieurs employés du ministère de la guerre; depuis son retour en Afrique, il correspond avec eux et a été exactement informé de plusieurs faits importans. Il n’a pas fait mystère de ses relations ; quelquefois j’apprends par la voix publique que le gouvernement a arrêté des dispositions dont l’avis officiel ne me parvient que longtemps après. Bouderbah. d’après les rapports que j’ai reçus, a engagé Abd-el-Kader à donner à Ben-Arach la mission d’obtenir que les affaires fussent traitées entre le roi et l’émir, les ministres servant d’intermédiaires. Cette concession, dont le moindre inconvénient serait d’amoindrir et de déconsidérer le gouvernement général de l’Afrique, placerait, si elle était admise, Abd-el-Kader au rang des souverains indépendans et assurerait l’établissement de la nationalité arabe contre laquelle nous luttons. » Le comte Molé s’empressa de rassurer le gouverneur et de lui promettre que, si Ben-Arach voulait sortir à Paris de sa mission de parade, il en serait pour ses frais d’intrigue et d’éloquence.

Au fond, de part et d’autre, on sentait bien que le traité de la Taïna n’avait fait qu’embrouiller les choses et préparer la guerre. Le comte Molé ne se faisait pas d’illusion à cet égard : « Quelque opinion qu’on conçoive des avantages définitifs que la France recueillera de nos établissemens en Afrique, écrivait-il au maréchal Valée, le 31 janvier 1838, je crains que nous ne soyons obligés d’assurer nos conquêtes par de nouvelles victoires, et que la paix de la Tafna n’ait servi qu’à nous procurer dans l’ouest une halte indispensable et sans laquelle l’expédition de Constantine aurait dû encore être ajournée. » De son côté, le gouverneur écrivait, le 5 février, au général Bernard : «Je ne veux pas la guerre; mes efforts, depuis trois mois, ont eu pour but de conserver la paix. J’éviterai une rupture, tant que l’honneur de la France le permettra; le gouvernement du roi peut seul fixer la limite au-delà de laquelle la patience ne serait plus possible. Je n’essaierai pas d’influencer ses décisions, encore moins de lui conseiller la guerre; mais j’ai cru de mon devoir de lui faire connaître l’état des choses. » Vers le même temps, un jeune Français, M. Léon Boches, qui, la paix conclue, avait cru pouvoir se rendre auprès de l’émir et lui servir de secrétaire, recueillait de sa bouche même la déclaration suivante : « En faisant la paix avec les chrétiens, je me suis inspiré de la parole de Dieu qui dit dans le Coran : « La paix avec les infidèles doit être considérée par les musulmans comme une trêve pendant laquelle ils doivent se préparer à la guerre. » j’ai souscrit à des conditions que j’observerai tant que les Français observeront celles que je leur ai imposées. La durée de la paix dépendra de leur conduite à mon égard, et, pour la rupture, ce n’est pas de mon côté qu’elle viendra. Lorsque l’heure de Dieu aura sonné, ils me fourniront eux-mêmes des causes plausibles de recommencer la guerre. » Des deux côtés, on avait le sentiment qu’il faudrait un jour ou l’autre recourir encore à la force ; mais c’était cette échéance qu’on s’efforçait de reculer le plus possible. Chacun des deux adversaires était persuadé que le temps travaillait pour lui : grande et funeste illusion du côté de la France, grande et légitime conviction du côté d’Abd-el-Kader.


II.

Cette fausse paix qui entretenait autour d’Alger le malaise indéfinissable, la sourde agitation d’une fièvre lente, laissait au contraire Oran dans la torpeur. Où étaient les vivifiantes émotions d’antan, les expéditions, les surprises, les combats? Il n’en restait plus qu’un lointain souvenir, et, cependant, le général Bugeaud était demeuré là, depuis le traité de la Tafna, pendant plus de cinq mois encore ; c’est que le vaincu de La Sikak avait dans ces contrées plus d’autorité que son vainqueur, et qu’il suffisait qu’Abd-el-Kader eût tourné ailleurs son ambition et sa fortune pour qu’il eût emporté avec lui en quelque sorte la vie de la province d’Oran. Aussi le général Bugeaud aurait-il quitté plus tôt sans doute cette ville engourdie, s’il n’y avait pas été retenu par la découverte et les suites d’un scandale étrange. C’était une vieille affaire, car elle remontait aux premiers mois de 1837, lorsque l’artificieuse habileté de Ben-Durand avait induit Abd-el-Kader à ravitailler lui-même la garnison française de Tlemcen. On a vu que le juif s’était fait payer fort cher par l’intendance le prix du ravitaillement, dont l’émir n’avait pas touché un boudjou, quoique les frais de l’opération n’eussent porté que sur lui, Ben-Durand ayant réussi à lui persuader que cette grosse dépense était la rançon des prisonniers de la Sikak; or, les prisonniers lui étaient rendus, à titre gracieux, par la France ; de sorte que l’émir d’une part et l’autorité française de l’autre étaient également dupes du juif madré. Mais comment celui-ci avait-il pu jouer aussi facilement l’autorité française? C’est qu’il avait un associé, un complice assez haut placé pour avoir réussi à obtenir du gouvernement le renvoi des captifs arabes.

Cinq mois s’étaient écoulés ; Ben-Durand et son complice pouvaient se croire désormais à l’abri de toute recherche, lorsqu’un jour, à l’occasion de quelques prisonniers faits par les Hadjoutes et que l’émir allait renvoyer libres : « Eh quoi! lui dit un de ses khalifas, tu rends aux Français leurs prisonniers pour rien ! Ils t’ont bien fait payer les tiens naguère. » Ce propos, venu à la connaissance du général Bugeaud, le mit en éveil. D’abord, il fit partir pour Mascara son aide-de-camp, M. de Rouvray, à qui Abd-el-Kader ne voulut rien dire ; une autre fois, le lieutenant de spahis Allegro eut plus d’adresse ou plus de chance ; comme il parlait à l’émir du cadeau que la France lui avait fait des prisonniers de la Sikak : «Un cadeau ! reprit vivement Abd-el-Kader; j’ai acheté mes prisonniers par le ravitaillement de Tlemcen ! » Allegro n’avait pas besoin d’en savoir davantage. Le général Bugeaud fit venir Ben-Durand, qui, avec l’effronterie d’un malhonnête homme, lui répondit qu’il avait exécuté fidèlement les clauses de son marché, qu’il s’était libéré vis-à-vis de l’intendance française et que, partant, personne n’avait le droit de lui demander compte de ses bénéfices ; cependant, pressé de questions, il ne fit pas difficulté d’avouer qu’après l’affaire faite, il en avait partagé le profit avec le commandant de la province d’Oran, le général de Brossard. Une fois lancé, il ne s’arrêta plus; il alla même si loin que ses révélations devinrent fantastiques; ainsi, par exemple, le général de Brossard l’aurait chargé d’offrir à l’émir ses services, de telle sorte que, moyennant 200,000 francs comptant et 50,000 francs de rente assurés à sa famille, il aurait fait venir de France assez de carlistes et de mécontens pour combattre en ligne, assiéger les places, expulser les Français et mettre toute l’Algérie aux mains d’Abd-el-Kader. « Cette offre, écrivait le 21 septembre, au lendemain de l’éclat. Le lieutenant-colonel de Maussion, cette offre a été, dit-on, renouvelée trois fois. Ne semble-t-il pas, ce général, un seigneur de la Ligue ou de la Fronde traitant avec l’Espagne de la remise d’une province? Il est impossible d’avoir des manières plus distinguées et plus aisées en même temps. C’est tout à fait un seigneur, mais né deux cents ans trop tard. Au reste, deux cents ans plus tôt, on lui aurait fait trancher la tête : à présent, le général Bugeaud, après lui avoir fait tout avouer devant témoins, se contente de lui donner un congé de convalescence et un bâtiment qui va le porter à Carthagène; là, il deviendra ce qu’il pourra. Je ne serais du reste pas étonné que cet honnête homme, dont l’effronterie dépasse toute idée, reparût bientôt à Paris pour calomnier celui qui n’a pas voulu le faire fusiller. Au reste, il ne faut pas attribuer à ce projet de trahison une importance exagérée. M. de Brossard n’aurait pas pu livrer à Abd-el-Kader une place fermée et contenant une nombreuse garnison. Je regarde sa proposition comme une simple escroquerie. Quoi qu’il en soit, l’affaire vaut la peine qu’on y pense, et le gouvernement qui envoie ici avec raison les soldats les plus dérangés et les plus insubordonnés, qui encourage les gens remuans et aventureux à s’y porter, devrait prendre garde au choix des chefs qu’il met à leur tête. »

Ce qu’avait prévu M. de Maussion arriva de point en point : M. de Brossard ne resta pas en Espagne, revint en France et calomnia le général Bugeaud. Par une clause particulière du traité de la Tafna, l’émir devait payer une somme de 100,000 boudjous, équivalente à 180,000 francs en monnaie française, que le général se réservait d’employer ainsi : 100,000 francs pour subvention aux chemins vicinaux de la Dordogne, 80,000 à répartir entre les officiers et les soldats les plus méritans de son corps d’armée. Le gouvernement n’ayant pas approuvé la clause, il n’y fut pas donné suite ; mais M. de Brossard, qui la connaissait, la dénonça comme un acte criminel au conseil de guerre séant à Perpignan, devant lequel il comparut, dans les derniers jours du mois d’août 1838. Ainsi mis en cause, le général Bugeaud eut le tort de se laisser emporter à des vivacités de langage qui lui attirèrent de cruelles représailles, de sorte que, « maintenant encore, dit l’auteur des Annales algériennes, il faut que l’esprit se recueille un instant pour se rappeler lequel des deux était l’accusé dans ce procès si scandaleusement célèbre.» Des quatre chefs d’accusation relevés à la charge de M. de Brossard: concussion, tentative de corruption de fonctionnaires publics, immixtion dans des affaires incompatibles avec ses fonctions militaires, proposition de complot et d’excitation à la guerre contre l’autorité royale, le conseil de guerre ne retint que le troisième. Condamné à six mois de prison et à 800 francs d’amende, déclaré en outre incapable d’exercer aucune fonction publique, M. de Brossard se pourvut en révision contre le jugement, qui fut cassé pour vice de forme; un autre conseil de guerre l’acquitta l’année suivante ; mais le ministre de la guerre le mit d’office à la retraite.

Ce fatal traité de la Tafna était devenu le cauchemar de son auteur. un jour, le 8 juin 1838, à la tribune de la chambre des députés, embarrassé dans ses explications, il s’en tira tout d’un coup en s’écriant : « Si les esprits belliqueux qui se trouvent dans cette chambre ou au dehors veulent recommencer la guerre, il n’y a rien de plus facile. Venez ici, à la tribune, demander au gouvernement de rompre le traité... Eh ! messieurs, les traités n’ont jamais lié les nations que lorsqu’ils sont conformes à leurs intérêts; mais, sans avoir besoin de violer le traité nous-mêmes, l’émir nous fournira souvent l’occasion de le rompre. »

Avant de partir d’Oran, le général Bugeaud avait eu à résoudre la question des relations officielles entre l’autorité française et l’émir. Celui-ci eut des oukils dans les villes du littoral ; un officier français Dut résider à Mascara; le premier qu’on y envoya, le commandant Menonville, du 47e, devint fou et se tua; en attendant l’arrivée du capitaine Daumas, qui devait prendre sa succession, le lieutenant-colonel de Maussion fit pendant une quinzaine de jours l’intérim. « Ce matin, écrivait-il, le 3 novembre 1837, on a remis au sultan les présens du roi ; il en a été très flatté, et les Arabes ont été dans l’admiration. Il est certain que rien d’aussi beau n’a paru dans ces contrées depuis la chute de la domination romaine. Je me trouve très bien à Mascara, ville presque ruinée, mais bien située et entourée de jardins auxquels il ne manque que d’être cultivés pour être superbes. Ne vous imaginez pas que les ruines proviennent en général des Français; elles viennent des habitans qui, ayant abandonné les maisons, en ont brûlé le bois pour se chauffer. Le sultan ne veut plus vivre que sous la tente, depuis qu’il a éprouvé que les villes ne peuvent nous résister; en conséquence, très peu de hadar se sont rétablis ici. » Mascara restait nominalement la capitale d’Abd-el-Kader ; c’était plus loin dans le sud-est, à Takdemt, qu’il avait transféré le siège réel de sa puissance, ses ateliers, ses magasins, son trésor.


III.

D’Oran à Constantine, le contraste était aussi frappant que possible : là-bas, à l’ouest, sur ce coin de terre abandonné comme par grâce à la France, l’inertie, la torpeur; ici, à l’est, sous les premiers rayons du soleil, l’espace, l’activité, la vie. De ce côté, c’était le gouvernement qui ne pouvait se faire à l’idée d’une telle fortune: puis s’établir définitivement dans Constantine, si loin de la mer, quel démenti au système de la zone littorale, de l’occupation restreinte! M. Molé n’en prenait pas volontiers son parti; la pensée d’une transaction avec Ahmed continua de le hanter longtemps encore; elle le hanta sept mois entiers, jusqu’au jour où l’opinion contraire se prononça dans la chambre des députés et dans le public avec une telle force que le président du conseil fut obligé de s’y conformer, sinon de s’y convertir. C’était le 6 juin 1838 ; l’intendant civil de l’Algérie, M. Bresson, peu confiant dans la durée du traité de la Tafna, venait de dire qu’après tout, le principe en étant bon, il y faudrait revenir, en établissant à l’intérieur des pouvoirs indigènes soumis à l’influence française, Ahmed, par exemple, à Constantine ou à Médéa. Sur ces derniers mots éclata un orage ; il fallut, pour l’apaiser, que M. Molé montât à la tribune et désavouât l’orateur, qui lui avait paru, — c’est son expression, — « déroger quelquefois à sa prudence ordinaire. »

Le maréchal Valée n’était assurément pas d’avis de restaurer Ahmed dans Constantine ; mais il pensait que la province était trop étendue pour être administrée directement par l’autorité française. « Les tribus, écrivait-il au ministre de la guerre, le 5 janvier 1838, se livreront pendant quelque temps à l’anarchie, puis se soumettront à un chef indigène, et nous aurons devant nous un nouvel ennemi qu’il faudra renverser; c’est ce qui est arrivé dans la province d’Oran. Que la leçon nous soit profitable! Le gouvernement du roi reconnaîtra, je n’en doute pas, la nécessité de placer dans la province de Constantine un chef qui relève de la France, afin de prévenir, s’il en est temps encore, l’influence que pourrait y prendre l’émir. » L’ambition d’Abd-el-Kader s’étendait en effet jusque-là: dès la chute d’Ahmed, il avait fait exciter les populations par ses émissaires à la fois contre le vaincu et contre le vainqueur. Après s’être tenu quelque temps caché dans le Djebel-Aurès, Ahmed y avait recruté des bandes à la tête desquelles il s’était porté contre Farhat-ben-Saïd et lui avait enlevé l’oasis de Biskra. Délaissé par le général de Négrier, à qui le maréchal n’avait pas permis de le secourir, le Cheikh-el-Arab fut réduit à solliciter le secours d’Abd-el-Kader. Quelle occasion pour l’émir de propager jusque dans le Zab oriental la renommée de sa puissance ! Par ses ordres, Barkani, son khalifa de Médéa, marcha contre Ahmed et lui reprit Biskra, mais au lieu d’y rétablir l’autorité de Farhat, il y installa un des plus zélés partisans de l’émir, le marabout Bel-Azouz; et comme Farhat s’indignait de cette conclusion déloyale, il le fit prendre et l’envoya captif à Takdemt.

La France ayant succédé, dans le beylik de Constantine, aux droits du bey, le gouverneur-général avait donné l’ordre de faire lever sur les tribus les impôts accoutumés, à savoir : l’achour, qui est la dime des récoltes, la zekat, qui est la dîme des troupeaux, et l’hokor qui est la redevance imposée aux locataires des terres domaniales, lesquelles occupaient une très grande part du sol cultivable dans la province. Autour de Constantine, l’opération fiscale fut conduite avec une sage prudence par les soins du hakem Sidi Mohammed Hamouda. Dans la région maritime, elle lut confiée au commandant de Mirbeck, des spahis de Bône, qui fit successivement, avec l’assistance des caïds, d’un cadi et d’un agent du trésor, trois tournées de perception sans beaucoup de résultat, parce que le gouverneur-général avait prescrit la plus grande modération dans ce premier essai de recouvrement. Le maréchal Valée avait en horreur les razzias et en exécration le principe de la responsabilité des tribus, qui confondait iniquement, disait-il, l’innocent avec le coupable. Ce fut bientôt un sérieux sujet de désaccord entre lui et le général de Négrier, qui avait, au contraire, la main prompte aux exécutions rapides et sommaires.

La garnison de Constantine se composait du 26e et du 61e de ligne, du 3e bataillon d’Afrique, de deux escadrons du 3e chasseurs d’Afrique et d’un escadron de spahis ; il y faut ajouter un bataillon de tirailleurs indigènes, formé en grande partie des anciens janissaires du bey Ahmed, qui étaient passés au service de la France ; de ce noyau primitif sont issus plus tard les régimens de turcos. Les compagnies d’élite de l’infanterie et la cavalerie étaient toujours prêtes à marcher au premier signal ; quand cette colonne mobile devait sortir, les ordres étaient donnés le soir, après la fermeture des portes, et le lendemain, dès la pointe du jour, elle était en route. Ce fut ainsi que, du 10 au 13 février 1838, le général de Négrier fit dans l’ouest une promenade militaire jusqu’à la petite ville de Mila, dont le caïd reçut l’investiture de sa main, et, quelques jours après, une expédition beaucoup moins pacifique à seize lieues au sud-ouest, contre la grande tribu des Ouled-Abd-en-Nour, qui avaient enlevé du bétail à des douars soumis. Ce fut une vraie razzia : cent soixante Arabes furent tués ; des bœufs, des milliers de moutons furent ramenés par la colonne. Au mois d’avril, le général reçut d’Alger des instructions qui lui prescrivaient de reconnaître au nord, dans la direction de Stora, un chemin qui pourrait mettre Constantine en communication directe avec la mer. Partie le 7, la colonne mobile bivouaqua, le 8, à El-Arouch et parvint, le 9, à Skikda, sur les ruines de Rusicada. Les Kabyles, dont elle avait inopinément traversé les montagnes, avaient été surpris ; au retour, ils attaquèrent l’arrière-garde sans lui faire beaucoup de mal. La reconnaissance avait atteint son but : la communication était facile et, comparée à la route de Bône, plus courte des deux tiers.

Vers la fin d’avril, le lieutenant-colonel Dorliac, du 12e de ligne, qui commandait à Mjez-Ahmar, prit sur lui de partir avec un petit détachement pour aller visiter, près de Cherfa, une mine de plomb dont on lui avait signalé l’existence ; il ne trouva pas ce qu’il était venu chercher et trouva ce qu’il ne cherchait pas, une embuscade où il perdit quelques hommes et, en fin de compte, une mise en retrait d’emploi pour s’être ainsi aventuré sans autorisation.

Pendant tout le mois de mai, le général de Négrier, qui avait un grand besoin de mouvement, se montra dans le beylik, au nord, au sud, à l’est, à l’ouest ; cet excès d’activité agaçait le gouverneur, homme de poids et de mesure. « Les longues courses, écrivait-il au général, le 26 mai, les expéditions à grande distance ne peuvent amener de résultats durables. Comme le vaisseau qui sillonne la mer et derrière lequel le flot se referme immédiatement, nos colonnes ont souvent parcouru de vastes territoires sans laisser trace de leur passage. C’est un système que je veux abandonner pour revenir aux établissemens solides, à une marche progressive. » Un autre sujet de dissentiment indisposait contre le général de Négrier le gouverneur. Le hakem Sidi Mohammed Hamouda, qui avait rendu de si grands services aux premiers occupans de Constantine, après les sanglantes émotions de l’assaut, et dont le général de Négrier avait paru s’accommoder d’abord, lui était devenu tout à coup suspect ; il l’accusait, non sans vraisemblance, d’un méfait très commun parmi les grands chefs arabes, à savoir de faire sa main, au préjudice du trésor, dans la levée des impôts, et de rançonner journellement les indigènes. Non-seulement il lui enleva ses fonctions, mais encore il le mit aux arrêts. En outre, il avait transféré, de sa propre autorité, la dignité d’agha de Bouzian au caïd Hamlaoui, que le maréchal Valée tenait pour un homme fourbe et dangereux. De ce peu d’accord il résulta que le général de Négrier demanda son rappel en France et fut remplacé, au mois de juillet, par le lieutenant-général baron Galbois.

La prise de Constantine, les tournées du commandant de Mirbeck aux environs de La Galle, les courses du général de Négrier à la poursuite d’Ahmed, près de la frontière tunisienne, tous ces incidens étaient commentés avec inquiétude à Tunis et avec plus d’acrimonie à Londres. Au mois d’août 1836, quand l’amiral Hugon avait une première fois barré le passage à l’escadre turque, lord Palmerston avait eu au sujet d’Alger, avec le général Sébastiani, ambassadeur de France, une conversation encore amicale : « Les gouvernemens, lui avait-il dit, se doivent entre eux des concessions fondées sur les nécessités de leur situation intérieure, quand ils veulent maintenir une alliance aussi intime que la nôtre. C’est ce que nous avons fait et ce que nous avons dû faire pour votre possession d’Alger; nous avons reconnu l’impossibilité de l’abandon de votre conquête, et nous avons hissé de côté l’argumentation de 1830. Vous nous placeriez à notre tour dans une position difficile, si un acte quelconque venait révéler le projet de ne plus donner à votre conquête les limites de l’ancienne régence d’Alger. »

L’année suivante, après la prise de Constantine, l’attitude et le langage du principal secrétaire d’état pour les affaires étrangères étaient ou paraissaient être encore très corrects ; en parlant, le 22 novembre 1837, au général Sébastiani des interpellations que lui faisaient prévoir les articles très vifs du Times, lord Palmerston ajoutait : « Vous aurez dans cette affaire la preuve de notre bonne foi. Je vous déclare que toutes les dispositions que le gouvernement français fera du territoire de l’ancienne régence d’Alger, que toutes les mesures qu’il prendra dans les limites de ce territoire sont acceptées d’avance par le gouvernement britannique, à cette seule condition que les territoires de Tunis et de Maroc et l’indépendance de leurs gouvernemens demeureront intacts et ne donneront lieu à aucune entreprise de votre part; car, dans ce cas, la question changerait de face et donnerait certainement lieu à de graves dissentimens. Par exemple, si vous remettiez au bey de Tunis la possession ou la garde de Constantine, à la charge de vous payer un tribut, nous nous y opposerions, parce que la condition de tributaire, même pour la plus faible somme, nous paraîtrait, de la part du bey de Tunis, une dérogation à l’état d’indépendance que nous voulons qu’il conserve : mais que vous remettiez Constantine à Achmet sous telles conditions qu’il vous plaira, que vous appeliez un autre chef indigène pour y commander en votre nom, ce chef fût-il même un parent du bey de Tunis, tout cela, je vous le répète, est accepté d’avance, et vous n’avez à craindre de nous aucune objection, aucun empêchement ni direct ni indirect. » Sur quoi le comte Molé répondait au général Sébastiani, le 7 décembre : «Pendant que lord Palmerston vous parlait en termes si mesurés et si convenables des dispositions du cabinet de Londres par rapport à la conquête de Constantine, M. de Metternich affirmait à M. de Saint-Aulaire, comme en ayant la complète certitude, que la conservation de cette place amènerait entre l’Angleterre et la France une rupture absolue. »

Deux mois après, le foreign office passait, le 9 février 1838, une note officielle dont lord Granville, ambassadeur de la reine à Paris, avait ordre de laisser copie entre les mains du comte Molé. Cette note appelait l’attention du gouvernement français sur une réclamation du consul de France à Tunis, au sujet d’un territoire qui aurait fait partie autrefois de la régence d’Alger; à ce propos, la note abordait une question très grave: « La souveraineté d’Alger, y était-il dit, doit être encore considérée aujourd’hui comme appartenant à la Porte qui n’a jamais cédé à aucune autre puissance ses droits sur cette régence, et, à cet égard, on ne doit pas perdre de vue que la France n’a pas acquitté la promesse qu’elle fit à l’Europe en 1830, avant que l’expédition eût mis à la voile, savoir que « si, dans la lutte qui allait s’engager, le gouvernement existant à Alger venait à être dissous, la France, dont les vues, dans cette importante question, étaient entièrement désintéressées, se concerterait avec ses alliés, afin de déterminer quel serait le nouvel ordre de choses qui, dans l’intérêt de la chrétienté, devrait remplacer le pouvoir renversé. » La France ne peut donc être considérée ni de fait ni de droit comme exerçant autre chose qu’une simple occupation militaire dans une partie de la régence d’Alger ; mais lors même que la France aurait légitimement acquis par une cession régulière et suivant la loi des nations la souveraineté de ce pays, dans ce cas même elle ne pourrait à ce titre prétendre à plus qu’au territoire qui appartenait à la régence à l’époque où elle lui aurait été ainsi formellement cédée. »

À cette note arrogante, qui mettait en doute le droit de la France, il fallait une réponse nette et catégorique ; elle fut expédiée à Londres, sous la forme pareille d’une note officielle, le 22 février. Sur la question générale soulevée par le gouvernement anglais : « La France, on doit le savoir, disait le comte Molé, ne transigera jamais. » Puis il ajoutait : « c’est après six ans de silence gardé par le ministère actuel, d’assurances mêmes, à la vérité officieuses, mais souvent répétées, que l’Angleterre n’avait aucune objection à faire aux établissemens de la France en Afrique, pourvu qu’ils ne s’étendissent pas au-delà des limites de l’ancienne régence d’Alger, que le même cabinet vient aujourd’hui contester au gouvernement du roi la souveraineté dit territoire algérien... La question de nos droits sur Alger est une question jugée depuis longtemps et sur laquelle il n’y a pas à revenir. Alger appartient à la France au titre le moins contestable, par l’effet de la conquête entreprise dans le but de punir des provocations dont personne n’a pu méconnaître la gravité et la persistance. Je ne saurais me persuader que le cabinet de Londres veuille aujourd’hui engager sur ce point une controverse qui, très certainement, ne mènerait à rien. » Quand le général Sébastiani remit à lord Palmerston copie de cette note, le 28 février, il le trouva tout radouci. « Je vous répète, en mon nom et au nom du cabinet dont je suis membre, dit le ministre de la reine à l’ambassadeur de France, qu’il n’existe pas la moindre pensée de contester ou de troubler le fait de votre occupation d’Alger, tant que vous ne changerez pas les limites de votre conquête ; » mais, comme il ajoutait qu’une cession régulière des droits de la Porte lui semblait nécessaire pour légitimer la conquête le général Sébastiani répliqua vivement que l’Angleterre ne s’était jamais embarrassée d’une pareille légitimation pour les annexions qu’il lui convenait de faire; sur quoi lord Palmerston fit observer à son interlocuteur qu’il ne fallait pas donner à cette discussion plus de portée qu’elle n’en avait. « Votre gouvernement, ajouta-t-il encore une fois, peut être convaincu que la possession d’Alger ne deviendra jamais entre lui et le ministère dont je fais partie l’occasion ou même le prétexte d’un conflit sérieux. » Un débat assez vif sur la question d’Alger venait d’avoir lieu à la chambre des communes, et c’était dans la crainte qu’il ne se renouvelât que lord Palmerston avait voulu se prémunir contre les attaques de l’opposition par sa note officielle ; telle était du moins l’opinion du général Sébastiani à propos d’un incident brusquement survenu, disparu brusquement, comme un météore diplomatique.


IV.

Si, en dépit des résistances intérieures et extérieures, la domination française marchait à grands pas dans le beylik de Constantine, la plus étendue, la plus peuplée, la plus riche des trois provinces, elle ne cheminait pas aussi vite autour d’Alger. Depuis près de dix mois que le traité de la Tafna lui avait assigné ses limites, elle ne les avait pas encore atteintes. A l’expédition de Constantine et à ses suites qui avaient dû retarder l’occupation de la Métidja, il faut ajouter les longues méditations du maréchal Valée, ses habitudes de méthodique lenteur. Enfin, ses résolutions définitivement arrêtées, il les fit exécuter dans les derniers jours du mois de mars 1838. Le 26, le colonel de La Moricière prit possession de Koléa et de son territoire; mais, pour ménager les scrupules religieux des habitans, l’accès de la ville sainte fut rigoureusement interdit aux Européens ; sur un plateau qui la domine à l’ouest, un camp permanent reçut les trois bataillons de zouaves, un bataillon du 63e, un peloton de chasseurs d’Afrique et quatre pièces d’artillerie. Le lendemain, à l’autre extrémité de la plaine, un bataillon du 2e léger, deux bataillons de la légion étrangère, un détachement de cavalerie et quatre bouches à feu prenaient position sur le haut Hamiz et entreprenaient aussitôt la construction de deux camps retranchés, l’un à Kara-Moustafa, sur la rive gauche du Boudouaou ; l’autre, à deux lieues en arrière, au Fondouk ; une route de 23 kilométres devait les reliera la Maison-Carrée. Enfin, le 3 mai, le gouverneur, à la tête d’une colonne de quatre mille hommes, se présenta devant Blida; le hakem, le caïd des Beni-Sala, les députés des notables, venus à sa rencontre, lui firent hommage. De même qu’à Koléa, l’entrée de la ville fut provisoirement interdite aux Européens. Deux camps, l’un dit supérieur, au nord-ouest, l’autre dit inférieur, au nord-est, et l’établissement de deux blockhaus au sud, au-dessus de la gorge de l’Oued-Kébir, assurèrent l’occupation. En abandonnant Blida et Koléa aux Français, Abd-el-Kader avait compté ne leur abandonner que des murs; depuis longtemps, ses émissaires prêchaient aux habitans l’obligation de s’éloigner des infidèles et les pressaient d’émigrer sur le territoire de l’émir. Il s’était avancé lui-même chez les Beni-Sala pour se donner le spectacle de l’exode attendu. Il attendit en vain; comme il ne pouvait pas employer la contrainte, la persuasion ne fut pas assez forte. Une tentative ingénieuse de son khalifa Si Mohammed ben Allai ben Sidi Mbarek ne réussit pas davantage. Ce descendant des illustres marabouts de Koléa demanda au gouverneur l’autorisation de transporter à Miliana les restes sacrés de ses ancêtres ; l’autorisation fut refusée; la population, qui aurait suivi peut-être l’émigration des reliques vénérées, demeura paisible autour de leurs tombes, et l’émir désappointé reprit le chemin de Mascara.

Peu de temps après, son envoyé Ben-Arach revenait aussi désappointé, après un séjour de quatre mois à Paris. « Ben-Arach, écrivait au gouverneur le comte Molé, le 13 juin, avait, j’en suis certain, pour mission d’obtenir pour son maître la cession de Constantine, aux conditions que la France aurait voulu lui imposer ou à peu près. Ses deux acolytes Bouderba et Ben-Durand m’ont fait arriver de très loin et par plusieurs intermédiaires cette idée. J’ai refusé de rien entendre, ni directement ni indirectement, en disant que les affaires d’Afrique se faisaient en Afrique, et qu’au gouverneur-général de nos possessions appartenait seul de négocier avec Abd-el-Kader et d’adresser, avec son avis, au gouvernement du roi les propositions qu’il aurait reçues. » Le gouverneur entreprit donc de négocier avec Ben-Arach, non pas à propos de Constantine, dont il ne fut pas parlé, mais au sujet des territoires en litige à l’orient de la Métidja. En dépit des protestations de l’Arabe qui se déclarait sans pouvoirs pour traiter d’une aussi grave affaire, le maréchal crut triompher quand il lui eut fait apposer, le II juillet, mais seulement ad referendum, son cachet au bas d’une convention explicative du traité de la Tafna. Cette convention, en quatre articles, assurait à la France les vallées de Tisser et du Sebaou, le fort de Hamza au sud, et la communication directe d’Alger à Constantine par le fameux passage des Biban-el-Hadid ou Portes de fer. Restait à obtenir le plus difficile, la sanction d’Abd-el-Kader ; mais où le prendre? Il avait encore une fois disparu; on le disait occupé, bien loin dans le sud, à la conquête d’une oasis du Zab. Impatient d’en finir avec cette convention qui tranchait les difficultés, le maréchal fit partir aussitôt à la recherche de l’émir son gendre, qui était son premier aide-de-camp, le commandant de Salles. A Miliana, on commença par le retenir ; au camp de Sidi-Moustafo, sur l’Oued-Fodda, on lui interdit absolument de passer outre; après quinze jours de tribulations et d’ennuis, il lui fallut tristement reprendre le chemin d’Alger. Cependant le maréchal Valée ne négligeait rien pour se concilier l’esprit d’Abd-el-Kader : il lui envoyait des armuriers, des mécaniciens, des fusils, des obus, de la poudre ; mais des mois et des mois devaient se passer encore avant que l’oracle consentît à donner sa réponse.

Les seules distractions de cette longue attente, le gouverneur ne pouvait les demander qu’à la province de Constantine ; heureusement, de ce côté-là, toutes les nouvelles arrivaient bonnes. Sidi Mohammed Hamouda, remis en liberté par le général Galbois, était rentré dans ses fonctions de hakem, et le conseil d’administration chargé d’apurer ses comptes n’avait laissé à sa charge qu’une somme peu considérable. Au mois de septembre, le général, à la tête d’une petite colonne, avait commencé de faire une tournée fiscale quand il reçut la nouvelle inopinée que le maréchal, n’y pouvant plus tenir, venait de débarquer à Bône. Il se porta aussitôt à sa rencontre, et, le 23, le conquérant de Constantine y fit son entrée, aux acclamations de la foule. Le grand motif de son voyage était de constituer définitivement la province et d’assurer lui-même l’exécution des mesures qu’il avait méditées longuement dans son palais d’Alger. Le 30 septembre, trois arrêtés organiques furent publiés à la fois; le plus considérable confiait à des khalifis et à des caïds l’administration des territoires qui ne seraient pas gouvernés directement par l’autorité française : le tiers du produit de l’hokor leur était abandonné à titre de traitement. Le conseil d’administration de la province, présidé par le général commandant supérieur, était composé du sous-intendant militaire, du payeur de la division, du hakem de Constantine, des trois khalifas, du Cheikh-el-Arab, et des trois caïds des Hanencha, des Harakta et des Amer. L’investiture fut donnée solennellement aux grands chefs indigènes: le plus important de tous, le fameux défenseur de Constantine, Ben-Aïssa, qui avait fait depuis quelque temps sa soumission à la France, fut reconnu khalifa du Sahel, c’est-à-dire des montagnes du littoral entre Bône et Djidjeli; El-Hamlaoui, khalifa du Ferdjioua, entre Constantine et Sétif : El-Mokrani, khalifa de la Medjana, entre Sétif et les Biban: Ali-ben-Bahamet, caïd des Harakta; Resghi, rallié comme Ben-Aïssa, caïd des Hanencha; Moktar, caïd des Amer; le litre de Cheikh-el-Arab, que portait encore Farhat-ben-Saïd, trahi et retenu prisonnier par Abd-el-Kader, fut transféré plus tard à son heureux riva! Bou-Zeïd-ben-Ganah. Après l’organisation de la province, ce que le maréchal Valée avait le plus à cœur, c’était l’occupation définitive de Stora. Depuis la reconnaissance faite au mois d’avril parle général de Négrier, une route de neuf lieues avait été ouverte dans cette direction jusqu’à Smendou, par le colonel du génie Vaillant. Le 30 septembre, le général Galbois fit commencer les travaux du camp retranché d’El-Arouch, à six lieues seulement de Stora, et, le 8 octobre, le gouverneur put adresser de Skikda la dépêche suivante au ministre de la guerre : « L’armée a pris possession hier de l’ancienne Rusicada ; le quartier-général est établi sur une position qui domine la rade et a reçu le nom de Fort-de-France; le camp, sur l’emplacement duquel s’établira la ville, est dans une position parfaitement couverte qui touche à la mer. » Substituée à Stora, où l’escarpement du sol ne se prêtait à aucune installation possible, l’ancienne Rusicada se voyait ainsi renaître ; bientôt un royal parrainage allait lui permettre de changer le nom de Skikda pour celui de Philippeville; la rade de Stora devait lui servir de port.

Le maréchal avait amené quatre bataillons d’infanterie et trois escadrons de chasseurs d’Afrique ; il y avait bien eu pendant la marche quelques coups de fusil sur les flancs de la colonne ; mais, entêté de pacification, il n’avait pas voulu y prendre garde. Le lendemain de son arrivée à Skikda, un des caïds du Sahel étant venu l’avertir d’une prise d’armes imminente des Kabyles contre le camp d’El-Arouch, il le reçut très mal; cependant l’avis méritait un autre accueil. En effet, un convoi venant de Constantine fut surpris et enlevé; puis le camp même eut à repousser une attaque. Le retour de la colonne expéditionnaire ne fut pas inquiété d’ailleurs. La garde de Philippeville et du camp d’El-Arouch resta confiée au 61e de ligne, et celle du camp de Smendou au bataillon turc, sous les ordres du capitaine Mollière.

Le 1er décembre, le général Galbois, alors en tournée de contributions chez les Harakta, reçut, par une dépêche du gouverneur, l’ordre de se porter sans retard sur Sétif. Impatient d’ouvrir la route directe d’Alger à Constantine et mécontent du silence inexpliqué d’Abd-el-Kader, le maréchal Valée avait obtenu du gouvernement l’autorisation d’occuper le fort de Hamza, sur l’Oued-Sahel, et c’était pour concourir à cette opération qu’il appelait le général. Celui-ci, ayant réuni à la hâte toutes les troupes disponibles, se mit en mouvement le 5 décembre. La marche, retardée par le mauvais état des chemins que ravinait une pluie torrentielle, fut lente. Il fallut s’arrêter deux jours à Mila. « En y arrivant, raconte le docteur Bonnafont chirurgien en chef de l’ambulance, nous fûmes témoins d’un fait que je n’oserais rapporter, si je ne l’avais vu moi-même. Avant d’entrer dans Mila, le général Galbois fut informé par le caïd qu’une jeune fille folle, ou mieux derviche, entourée du plus grand respect par tous les musulmans, se promenait dans la ville avec le simple costume d’Eve ; il fut prié instamment de la faire respecter par les soldats. Le général le promit, et, en effet, un ordre du jour bien motivé recommanda expressément à tous de la respecter, ainsi que faisaient les habitans, ce qui fut scrupuleusement observé. Que l’on se figure maintenant cette jeune fille de dix-sept ans au plus, bien faite, bistrée et basanée, se promenant dans un camp au milieu des soldats, regardant tout cet ensemble nouveau pour elle, on comprendra l’étonnement qu’elle devait produire. Je l’ai vue un matin s’approcher d’un groupe de soldats qui déjeunaient et prendre part à leur gamelle : tout se passait comme si la jeune fille avait été un convive habitué, faisant partie de l’escouade. Pendant les deux jours que nous sommes restés à Mila, la consigne fut exactement suivie. Le caïd, très sensible à ce témoignage de respect donné à cette sainte fille, en exprima sa reconnaissance au général, au nom de tous les habitans. » Quand la marche fut reprise, la tourmente était encore si furieuse qu’on fut obligé d’abandonner les malades, les tentes, une partie des vivres et les gros bagages à la bonne foi des Arabes, qui, de leur côté, tinrent religieusement leur parole ; au retour, tout fut restitué intégralement, même une sacoche de quelque deux cents francs qu’avait oubliée une cantinière.

Quelle magnifique promenade, si le ciel avait été plus clément, que ce passage des troupes au travers d’une contrée pittoresque, toute jonchée de ruines romaines! La route en était littéralement jalonnée. Le 12 et le 13, on fit halte à Djémila, au pied d’un arc de triomphe dédié à Septime Sévère ; le 15, on arrivait enfin à Sétif, l’ancienne capitale de la Mauritanie sitifienne ; là, le général Galbois apprit indirectement que, devant la violence et la persistance du mauvais temps, le maréchal Valée avait renoncé à l’expédition annoncée sur Hamza. Après une journée de repos, la colonne reprit, le 16, dans la nuit, le chemin de Constantine. Le général avait été averti que les Kabyles, surpris à son arrivée, l’attendaient à la retraite. L’infanterie, qui marchait devant, se trompa de route et inclina vers la plaine des Abd-en-Nour, tandis que la cavalerie reprenait le chemin de Mila. L’attaque de l’ennemi sur l’avant-garde eut le bon effet de faire connaître au général l’erreur qu’elle avait commise ; les deux colonnes se rejoignirent et forcèrent ensemble le col de Mons, où s’étaient massés les Kabyles. Heureusement le beau temps était tout à fait revenu. A Djémila, dont la petite garnison avait été légèrement inquiétée les deux nuits précédentes, le général crut devoir laisser, à titre d’occupation provisoire, le 3e bataillon d’Afrique. A peine eut-il repris le chemin de Constantine que Djémila devint aussitôt le rendez-vous de toute la Kabylie.

C’était un poste absolument ouvert; bien à la hâte, le commandant Chadeysson se retrancha derrière un parapet de pierres empruntées aux ruines; dans ce misérable réduit, dominé de toutes parts, il se défendit pendant cinq jours et quatre nuits contre des milliers de Kabyles, avec six cent soixante-dix hommes, pourvus chacun d’une quarantaine de cartouches ; mais ce n’était pas le Kabyle qui était le grand ennemi, c’était la soif. Il n’y avait pas d’eau dans le réduit; l’eau coulait à cinquante pas, au fond d’un ravin; on l’entendait bruire sur les cailloux ; mais au-dessus, dans la broussaille, on apercevait une rangée de longs fusils : c’était le supplice de Tantale. Le quatrième jour, l’ennemi, décimé par le feu lent, mais sûr, des assiégés, offrit de se retirer si on voulait lui promettre l’exemption de l’achour, de la zekat et de l’hokor; le commandant répondit que, pour traiter, il n’avait ni pouvoir ni vouloir. Cependant la nouvelle de cette attaque avait fini par arriver à Constantine ; à l’approche du 26e de ligne, accouru le plus vite possible, les Kabyles se retirèrent ; c’était le 22 décembre, l’investissement avait commencé le 18. L’aspect du réduit était curieux : au-dessus du niveau déterminé par le parapet, toutes les tentes étaient criblées de balles ; au-dessous, la toile était à peu près intacte. Les zéphyrs avaient eu quatre tués et quarante-six blessés; ils rentrèrent avec le 26 à Constantine.

Cette défense d’un poste ouvert est un des beaux faits d’armes de la guerre d’Afrique, supérieur à la fameuse défense de Mazagran. Il n’y a qu’heur et malheur; Mazagran était près de la mer, en face de Marseille, sous l’œil d’une presse éveillée, prompte à la réclame; derrière la masse énorme des montagnes kabyles, qui donc, parmi les journalistes, connaissait Djémila? Plus tard, un grand conteur, Alexandre Dumas, y prit intérêt; mais plus tard, c’était trop tard. La popularité de l’écrivain ne réussit pas à populariser, à l’égal des zéphyrs de février 1840, les zéphyrs de décembre 1838 ; c’est dommage.

L’affaire de Djémila ne plut pas au gouverneur, dont elle contrariait le système pacifique, et déplut tout à fait au ministre de la guerre, qui n’était plus aussi bien disposé pour le gouverneur. Il lui écrivit, à ce sujet, une longue dépêche, pleine de reproches à peine déguisés : « Nos soldats, disait-il, ont été sur le point de manquer de munitions; privés d’eau, ils se sont vus réduits aux nécessités les plus cruelles ; cernés pendant cinq jours dans des ruines qui ne leur offraient d’abri ni contre la plaie ni contre l’ennemi, ils ont donné d’éclatantes preuves de courage et de fermeté. Il reste à expliquer comment la position a été jugée susceptible de défense dans d’aussi mauvaises conditions ; comment, à une aussi grande distance de Mila, au milieu d’un pays tout à fait inconnu, un corps français a été abandonné à lui-même par la colonne qui s’éloignait, sans prévoyance suffisante d’une attaque que tant de signes devaient faire juger inévitable et prochaine. » Toutes ces observations étaient justes; mais le ton d’aigreur qui les assaisonnait s’expliquerait, sans doute, par la méchante humeur du général Bernard, menacé d’avoir à céder son portefeuille, à qui? Au maréchal Valée lui-même.

Le 6 décembre 1838, voici la lettre que le comte Molé adressait au gouverneur : « C’est en sortant d’un long entretien avec le roi que j’ai l’honneur de vous écrire ; l’objet de cette lettre doit rester profondément secret. Je vous demande avec instance de permettre qu’elle ne soit connue que de vous, et quelle que soit la réponse que vous y aurez faite. Le cabinet va traverser une nouvelle épreuve ; je ne doute pas qu’il n’en sorte avec un plein succès ; cette épreuve, c’est la discussion de l’adresse. Dès que l’adresse aura été votée selon nos vœux, l’intention du roi est que M. le général Bernard, dont la santé donne, depuis quelques mois, de sérieuses inquiétudes, soit remplacé dans le poste éminent et laborieux qu’il occupe d’une manière honorable depuis plus de deux ans. Le roi, monsieur le maréchal, s’unissant à la voix publique et à celle de l’armée, désire vivement que vous acceptiez cette nouvelle marque de sa confiance. S’il m’est permis de parler ici de mes sentimens personnels, je dirai que depuis longtemps je ne vois, je ne connais que vous, monsieur le maréchal, qui soyez à la hauteur d’une tâche aussi difficile que celle qui vous est offerte ; mais il fallait vous enlever à celle que vous terminez en ce moment d’une façon si glorieuse. Le moment est arrivé où vous pourrez, comme ministre de la guerre, confirmer et féconder ces établissemens que votre main vient d’asseoir sur des bases durables. » Cette lettre du président du conseil se recommandait d’une autorité plus haute encore, de la parole du roi même. Le même jour, 6 décembre, Louis-Philippe écrivait au gouverneur : « Mon cher maréchal, c’est avec mon plein assentiment que le comte Molé vous écrit. J’ai connaissance de ce qu’il vous mande, et c’est de tout mon cœur que je vous demande d’y acquiescer. Je conçois que ce soit pour vous un grand sacrifice que de quitter cette terre d’Afrique où vous avez fait tant de bien et acquis tant de gloire; mais des intérêts plus élevés me portent à vous le demander, et en acceptant le poste nouveau auquel ma confiance est disposée à vous appeler, vous ajouterez un nouveau titre à tous ceux que vous avez déjà et à tous les sentimens que je vous porte et que je vous garderai toujours. » Le maréchal Valée répondit en donnant au roi et au ministre son acceptation virtuelle ; mais il voulait, avant de quitter l’Algérie, régler invariablement avec Abd-el-Kader la difficulté toujours pendante des limites.


V.

Pour ranger et tenir sous sa domination le peuple arabe, il ne suffisait pas que l’émir Abd-el-Kader n’eût à redouter aucune rivalité politique, il fallait qu’aucune influence religieuse ne parût supérieure ni même égale à la sienne. De la mer aux extrêmes confins du Tell, il était obéi, respecté, vénéré comme le chef des croyans ; mais plus loin, dans le Sahara, dans le pays des dattes, il y avait un marabout d’un grand renom, issu d’une longue lignée de saints, qui refusait de lui faire obédience. Souvent menacés par les beys d’Oran, les Tedjini, enfermés dans leur ksar d’Aïn-Madhi, s’étaient toujours maintenus indépendans et libres ; Mohammed-el-Tedjini, leur descendant, n’entendait pas déchoir sous la suprématie d’un maître. C’était cet insoumis que l’émir avait résolu de dompter pour l’exemple. « Dieu, disait-il plus tard dans une sorte de manifeste, nous ayant donné mission de veiller sur les intérêts des musulmans, de prendre la direction de tous les peuples soumis à la loi de notre seigneur Mohammed, nous sommes allé dans le Sahara, non pour nuire aux croyans, mais pour consolider leur foi, les réunir dans un intérêt commun et pour rétablir l’ordre. Tous ont écouté notre voix, tous nous ont obéi et nous ont accepté pour chef. El-Tedjini seul s’y est refusé. Nous nous sommes trouvé en face de ceux qui lui obéissaient ; ils étaient prêts à nous combattre, et nous avons désespéré de leur conversion. »

Cependant, quand il était parti de Takdemt pour Aïn-Madhi, le 12 juin 1838, aussi confiant que le maréchal Clauzel partant pour Constantine, il s’était flatté du même espoir, bercé de la même illusion ; à sa vue, les armes devaient tomber des mains des rebelles, et les portes du ksar s’ouvrir toutes seules devant lui. Aussi n’était-ce point une armée qu’il emmenait, c’était une grande escorte, quatre cents de ses cavaliers rouges, dix-huit cents askers et vingt-quatre topjis pour servir deux obusiers de montagne. Il ne songea même pas à retenir les goums qui venaient le saluer au passage et qui, la fantasia courue devant lui, retournaient comme d’une simple fête à leurs douars. En six jours, il arriva de Takdemt au ksar de Tedjini. Rien n’annonçait la soumission; Tedjini n’avait pas cherché la guerre, mais il était décidé à se défendre. A la sommation de l’émir, voici ce qu’il répondit : «Chérif et marabout, j’étais sultan quand tu n’étais encore qu’un enfant ; je ne sais donc ce que tu viens faire chez moi. Je comprendrais ton langage si tu venais me demander des secours pour soutenir ou mener la guerre sainte ; mais, loin de là, après avoir traité avec les infidèles, tu viens tourner tes armes contre de vrais musulmans qui n’ont jamais rien eu de commun avec toi. Tu crois trouver de faibles femmes, je te montrerai des lions ; et que le sang qui sera versé retombe sur ta tête ! »

Entourée d’une ceinture de palmiers, semblable aux autres ksour du Sahara, la ville paraissait émerger d’une corbeille de verdure. L’enceinte, de forme elliptique, comme le mamelon qui la portait, renfermait une belle mosquée, la kasba, demeure de Tedjini, et quelque trois cents maisons ; la muraille, flanquée de tours carrées, haute de 8 à 10 mètres, épaisse de 4, portait un chemin de ronde crénelé ; un mur en pisé de cinq mètres de haut, également flanqué de tours et percé de meurtrières, formait une première ligne de défense autour des bouquets de palmiers et des jardins, arrosés par les eaux de la source d’où la ville tirait son nom ; cinq puits creusés dans le sol du mamelon suffisaient aux besoins des habitans et des Arabes du dehors venus à leur aide ; ils étaient ensemble de huit à neuf cents, bien pourvus d’armes, de munitions et de vivres. Dès qu’Abd-el-Kader eut reconnu la force de la place et la disposition résolue de ses défenseurs, il fit porter à tous ses khalifas l’ordre de lui envoyer sans retard du canon et des renforts. Le 1er juillet, il reçut quatre pièces de petit calibre, suffisantes pour ouvrir le mur extérieur, et, dès le lendemain, il donna le signal de l’attaque. Le mur franchi, les jardins furent occupés, non sans peine ni sans perte, car les assaillans n’eurent pas moins de quatre-vingts tués et de cent quatre-vingt-cinq blessés. La première brèche n’avait pas été difficile à faire ; mais comment pratiquer la seconde, à travers l’épaisse muraille qui protégeait la place ? De treize pièces successivement arrivées et mises en batterie, deux canons de 12 étaient seuls capables de produire quelque effet. Un déserteur de la légion étrangère, un Hongrois, eut la direction de cette artillerie ; le secrétaire français d’Abd-el-Kader, M. Léon Roches, était l’ingénieur du siège. Le 4 juillet, la batterie fut démasquée ; mais avant que le canon eût entamé profondément la maçonnerie, il ne restait plus un seul des huit cents boulets amenés ou envoyés de Takdemt. Il fallut attendre les mortiers promis par le sultan de Maroc et les bombes offertes par le maréchal Valée.

Les Arabes, gens de coup de main, ne sont pas faits pour les longues affaires ; quand ils voient la fin de leur petit sac de farine et de la poignée de dattes qu’ils ont apportée dans un coin de leur burnous, ils s’en vont. Ainsi firent les tribus que l’émir avait appelées du Tell ; ses réguliers demeurèrent seuls, encore les khiélas étaient-ils en partie démontés ; les chevaux n’avaient plus d’orge. Les mortiers venus, la ville fut bombardée pendant trois jours ; elle ne se rendit pas. L’autorité de l’émir était atteinte ; les fidélités s’ébranlaient. Un convoi de vivres impatiemment attendu, car l’assiégeant commençait à souffrir de la faim, fut pillé par les Larbâ ; c’était une grande tribu qui pouvait envoyer plus de six cents cavaliers à la guerre. À l’heure qui a donné son nom à la razzia, au point du jour, elle se laissa surprendre auprès de Tadjemout par les khiélas de l’émir et lâcha sa proie. C’était la vie assurée au camp pour quelques jours ; mais après ? Ni les boulets ni les bombes n’ayant eu raison de la ville, on essaya de la guerre souterraine ; on fit venir des mineurs de Figuig, les plus réputés parmi les Arabes ; partout leurs galeries rencontrèrent les contre-mines de l’assiégé. Les marabouts des Hachem, la tribu même d’Abd-el-Kader vinrent lui demander d’abandonner une entreprise qui ne faisait tort qu’à sa puissance. Les Beni-Mzab, sommés par ses collecteurs de payer l’achour, avaient répondu : « Si c’est du secours que tu demandes, nous ne pouvons pas t’en fournir ; pauvres nous-mêmes, nous gardons nos ressources pour aider nos malheureux ; si c’est autre chose que tu veux, nous avons cinq villes, et dans chacune deux mille tireurs comme ceux d’Aïn-Madhi. Viens donc, et nous te recevrons en gens de cœur. » Comme les Beni-Mzab, les Flitta refusèrent l’impôt, et la résistance gagna jusqu’aux Hachem.

Cependant Abd-el-Kader ne cédait pas : « Venu fort comme un taureau, disait-il, je ne peux pas m’en aller comme une vache. » L’aveu de sa défaite, c’était sa déchéance. Après avoir essayé de la force, il se rejeta, de guerre lasse, sur la diplomatie religieuse. De saints marabouts, des agens du sultan de Maroc s’entremirent ; ils prêchèrent Tedjini au nom des grands intérêts de l’islam ; ils lui persuadèrent de couronner sa magnifique défense, non par une capitulation, mais par un acte de résignation magnanime ; en un mot, de céder pour quelque temps la possession d’Aïn-Madhi à l’émir. Il y consentit. Un armistice de sept semaines fut conclu le 30 novembre ; pendant qu’Abd-el-Kader se retirait avec ses troupes à Tadjemout d’abord, puis à Laghouat, Tedjini faisait emporter vers le Zab tout ce que les années avaient accumulé dans la kasba ; six cents chameaux furent employés au transport de ses richesses. Les gens d’Aïn-Madhi suivirent l’exemple de leur chef. Quand Abd-el-Kader fit, le 11 janvier 1839, son entrée dans la ville, elle était à peu près vide. Selon la convention, il n’y devait pas demeurer toujours, mais rien n’empêchait qu’en la quittant il ne laissât derrière lui que des ruines. Le 12, il fit ouvrir par la mine de larges brèches dans ces murs qui lui avaient fait résistance, et l’œuvre de destruction fut achevée par les mains cupides des Arabes, accourus à la curée comme des bandes de chacals. Abd-el-Kader fit partout célébrer l’occupation équivoque d’Aïn-Madhi avec autant d’éclat que le plus mérité des triomphes. La proclamation suivante fut faite à Mascara : « l’émir est entré dans Aïn-Madhi; il faut se réjouir d’une aussi éclatante victoire ; en conséquence, il est ordonné à tous ceux qui ont chevaux et fusils de faire la fantasia et à tous ceux qui ont des boutiques de les orner de leur mieux, sans quoi leurs biens ne suffiront pas pour racheter leurs têtes. » La jubilation ou la mort!

Après plus de sept mois d’absence, Abd-el-Kader était rentré à Takdemt, le 26 janvier 1839; peu de jours après, appelé par une maladie de sa mère, il vint s’établir à Bou-Korchefa, près de Miliana. C’est là que le commandant de Salles, aide-de-camp du maréchal Valée, put enfin le joindre. L’émir, qui s’attendait à sa venue, avait convoqué les khalifas de Tlemcen, de Mascara, de Médéa, du Sebaou, les caïds, les grands des tribus. Devant eux, il reçut avec un dédain superbe les riches présens que lui envoyait le maréchal, puis il réclama deux esclaves appartenant à son premier khodja, et qui s’étaient enfuis à Alger. Le commandant Pellissier, directeur des affaires arabes, s’appuyant de l’autorité du procureur-général, soutenait ce principe que la terre de France rend libre tout esclave qui la touche; néanmoins les misérables furent arrêtés, conduits jusqu’à la frontière par les gendarmes maures et remis entre les mains des Hadjoutes. Le commandant Pellissier donna aussitôt sa démission, et le gouverneur nomma le capitaine d’Allonville à sa place. L’acte du maréchal fut cependant blâmé par le ministre de la guerre. Peu de temps après, un cas plus grave s’étant présenté, — Car il s’agissait d’un nègre de la garde de l’émir, — L’extradition fut refusée. Les complaisances du maréchal n’eurent pas plus d’effet que ses présens ; lorsque son aide-de-camp pressa l’émir de s’expliquer enfin sur la question des limites, Abd-el-Kader se retrancha derrière l’avis de son grand conseil, unanimement déclaré contre la convention acceptée par Ben-Arach et pour 1er maintien absolu du traité de la Tafna. Le commandant de Salles dut reprendre le chemin d’Alger sans avoir rien obtenu.

Cependant l’émir ne voulait rompre qu’à son heure et sans se donner les apparences de la rupture. Afin de gagner du temps, il fit rédiger par son secrétaire français des lettres pour le roi, pour la reine, pour le duc d’Orléans, pour le maréchal Gérard et pour M. Thiers. Il n’y en eut pas moins de trois successivement adressées au roi Louis-Philippe. Voici les passages les plus expressifs d’une de ces lettres : « Depuis la fondation de l’islamisme, les musulmans et les chrétiens sont en guerre; pendant des siècles, ce fut une obligation sainte pour les deux croyances ; mais les chrétiens, négligeant leur religion et ses préceptes, ont fini par ne plus considérer la guerre que comme un moyen humain d’agrandissement. Pour le véritable musulman, au contraire, la guerre contre les chrétiens reste obligatoire dans tous les cas, à plus forte raison lorsque les chrétiens envahissent le territoire des musulmans. D’après ce principe, je me suis donc écarté des préceptes de ma religion lorsque j’ai conclu avec toi, roi des chrétiens, un traité de paix, il y a deux ans, et surtout en cherchant aujourd’hui à consolider cette paix pour toujours. Grand roi des Français, Dieu nous a désignés l’un et l’autre pour gouverner quelques-unes de ses créatures, toi dans une position bien supérieure à la mienne par le nombre, la puissance et la richesse de tes sujets ; mais il nous a imposé pareillement l’obligation de les rendre heureux. Examine donc et tu reconnaîtras que de toi seul dépend le bonheur des deux peuples... « Signe ou ne signe pas, me dit-on, mais ton refus sera la guerre. » Eh bien ! moi, je ne signe pas et je veux la paix, rien que la paix. Seras-tu compromis, toi, sultan de la nation française, de la nation la plus puissante du monde, en faisant des concessions à un jeune prince dont le pouvoir commence à peine à s’affermir sous ton ombre? Ne dois-tu pas me protéger, me traiter avec indulgence, moi qui ai rétabli l’ordre parmi ces tribus qui s’égorgeaient, qui tâche chaque jour de faire naître chez elles le goût des arts et des utiles professions? Aide-moi donc au lieu de m’entraver, et Dieu te récompensera. Si la guerre éclate de nouveau, je n’ai pas l’orgueil de croire que je pourrai tenir ouvertement tête à tes troupes, mais je les harcellerai sans cesse; je perdrai du territoire sans doute, mais j’aurai pour moi la connaissance du pays, la frugalité et le dur tempérament de mes Arabes, et surtout le bras de Dieu, qui soutient toujours le faible opprimé. Que Dieu t’inspire une réponse digne de ta puissance et de la bonté de ton cœur ! » Toutes ces lettres, renvoyées au maréchal Valée, demeurèrent sans réponse.

À ce moment, le gouvernement traversait la célèbre crise connue dans notre histoire parlementaire sous le nom de la coalition. Le cabinet dans lequel une place allait être faite au maréchal venait de succomber; sa chute devait-elle entraîner celle du gouverneur de l’Algérie? Le maréchal n’en douta pas; il envoya sa démission. Le roi refusa de l’accepter et lui demanda d’attendre au moins la naissance du futur ministère. Après trois mois d’un enfantement plus que laborieux, le nouveau-né vint enfin au monde, le 12 mai 1839. Le général Schneider, nommé ministre de la guerre, s’empressa de dépêcher au maréchal Valée le colonel d’état-major de La Rue pour le prier de rester à son poste; devant tant d’insistance, le maréchal y consentit, et, comme d’habitude, ce fut à la province de Constantine qu’il songea pour inaugurer en quelque sorte le renouvellement de ses pouvoirs.


VI.

Depuis l’expédition du général Galbois à Sétif, quelques mouvemens de troupes avaient été faits : sur le territoire des Hanencha. pour soutenir le caïd Resghi contre son éternel rival El-Hasnaoui, ancien allié des Français, devenu leur adversaire ; dans les environs de La Galle, pour empêcher les Tunisiens de mettre à contribution les douars soumis à la France ; enfin, chez les Ouled-bou-Aziz, pour punir le meurtre commis sur le cheik Bou-Akal, à l’instigation de l’ancien bey Ahmed. Dans ce dernier cas, les troupes françaises, sous les ordres du lieutenant-colonel de Bourgon, ne firent qu’appuyer en spectateurs l’action des cavaliers Harakta que conduisait le caïd Ali. Vers la fin du mois d’avril arriva d’Alger à Constantine le commandant de Salles, avec le titre de chef d’état-major de la division ; en fait, cet officier supérieur, aide-de-camp et gendre du maréchal Valée, n’était que détaché temporairement du quartier-général pour une opération spéciale, l’occupation de Djidjeli, Quatre mois auparavant, le 1er janvier 1839, aux environs de ce petit port, un navire de commerce français, le brick Indépendant, avait été pillé, après échouage, par les Kabyles, qui avaient emmené dans la montagne et mis à rançon les marins du bord. C’était pour obtenir satisfaction et prévenir le renouvellement d’un acte qui rappelait les pires habitudes des anciens barbaresques que le maréchal Valée avait conçu le projet dont l’exécution était confiée à son gendre. Afin d’en assurer le succès, des diversions simultanées devaient détourner l’attention des Kabyles sur Mila, sur Bougie et sur Philippeville.

Depuis quatre années, depuis le temps de Duvivier, Bougie n’avait pas cessé de mener la triste existence d’une ville sans habitans, bloquée sans répit, et quelquefois, mais à de longs intervalles, saluée par les balles kabyles. Deux événemens en avaient seuls varié un instant la monotonie. Dans les premiers jours de son gouvernement, le maréchal Clauzel était venu à Bougie avec l’idée d’en ordonner l’évacuation; mais, sur les observations du colonel Lemercier, il s’était contenté de réduire la garnison en fortifiant davantage la place. Le second événement qui fit époque dans l’histoire du blocus fut tragique. Le 4 août 1836, le commandant Salomon de Musis, du 2e bataillon d’Afrique, avait accepté une entrevue, dans la plaine, avec le cheik Amziane, frère de cet Oulidou-Rebah qui avait été si perfide aux Français. Il s’y était rendu avec le sous-intendant militaire, le caïd de la ville et l’interprète, laissant en arrière, à quelque distance, la compagnie franche du capitaine Blangini. Insensiblement, les cavaliers du cheik enveloppèrent le petit groupe, puis tout d’un coup ils firent feu ; le commandant et l’interprète furent tués raides; le caïd, grièvement blessé, le sous-intendant, jeté à terre, accablé de coups de crosse, furent sauvés à grand’peine par la compagnie franche. On peut juger de ce que furent désormais les rapports des successeurs de Salomon de Musis avec Amziane. Au mois d’avril 1839, c’était le lieutenant-colonel Bedeau, de la légion étrangère, qui commandait à Bougie.

Dans la série des mouvemens combinés pour l’affaire de Djidjeli, ce fut lui qui entra le premier en scène. A la tête d’une colonne de six cents hommes, il occupa, pendant la nuit du 11 au 12 mai, le col de Tizi, fit quelques démonstrations aux alentours, eut un assez vif engagement avec Amziane et ne se replia sur Bougie, le 17, qu’après avoir appris l’heureux succès de l’opération principale. La diversion de Philippeville, moins importante, ne dépassa pas la journée du 13. Ce fut dans la matinée de ce jour-là que les bateaux à vapeur Styx et Cerbère, venant de Bône, débarquèrent sur la plage de Djidjeli le commandant de Salles, un bataillon polonais de la légion étrangère, fort de sept cents hommes environ, un détachement de sapeurs, deux pièces de 12, deux obusiers de montagne. Le chef de bataillon Horain, Polonais de naissance, commandait l’infanterie ; l’artillerie était sous les ordres du capitaine Lebœuf. La ville fut occupée sans résistance ; mais, le lendemain et les jours suivans, les Kabyles vinrent à l’attaque. Dans le combat du 17, qui fut le dernier, le commandant Horain reçut une blessure mortelle ; sa perte excita les plus vifs regrets non-seulement dans la légion, mais dans toute l’armée d’Afrique, où il était justement estimé. Djidjeli, fortifié comme Bougie, pourvu, comme Bougie, d’ouvrages avancés, était condamné au même sort que Bougie, au blocus, à la guerre intermittente ; c’était, jusqu’au jour où la Kabylie pourrait être soumise, une conquête illusoire.

Pendant ce temps, le général Galbois, qui aurait dû concourir à l’opération en partant de Mila, n’avait pas jugé prudent de s’engager dans le massif inexploré des Babor; au lieu de tenter l’inconnu, il s’était porté sur Djémila, qu’il mit en état de défense. Enhardis par le voisinage de la colonne française, le khalifa El-Mokrani et le cheik des Riga allèrent attaquer dans la Medjana le lieutenant d’Abd-el-Kader, Abd-el-Salem, et le battirent; sa musique et ses drapeaux, accompagnés d’un chapelet d’oreilles, furent envoyés triomphalement au général. Quand les travaux de Djémila furent assez avancés pour mettre à couvert la garnison qu’on y laissa, la colonne se dirigea vers Sétif, où El-Mokrani s’établit sous la protection temporaire du bataillon turc et de quelques compagnies du 23 de ligne; après quoi le général Galbois reprit, avec le reste de ses troupes, le chemin de Constantine par la plaine des Abd-en-Nour. A peine avait-il quitté ces parages qu’Abd-el-Salem y reparut, avant-coureur d’un plus grand que lui. Sous prétexte d’honorer les restes des saints vénérés par les Kabyles, Abd-el-Kader fit savoir au gouverneur qu’il se proposait de visiter, sans appareil militaire, les marabouts des Zouaoua. On l’y vit en effet paraître au mois de juin; appelé par Amziane, il vint distribuer des burnous d’honneur aux cheiks les plus hostiles à la France. Des murailles de Bougie, on put voir flotter au vent son drapeau rouge et les fanions distinctifs de son escorte. A l’approche du lieutenant-colonel Bedeau, qui sortit aussitôt de la place à la tête d’une petite colonne, l’émir se hâta de se mettre au retour par le col de Tizi. Avait-il lieu de se féliciter beaucoup de cette course? Les Kabyles, gent méfiante, l’avaient reçu avec respect, mais sans enthousiasme. Elle eut néanmoins pour effet certain l’évacuation de Sétif, qui n’était pas encore un poste défendable, et la retraite d’El-Mokrani au profit d’Abd-el-Salel. Il est vrai que, deux mois après, l’apparition du colonel Gueswiller dans les mêmes parages y rétablit encore une fois, au bénéfice de l’influence française, cet équilibre instable que l’occupation définitive de Sétif pouvait seule affermir. Au retour, sur le territoire de Djémila, le colonel fut assailli par une bande kabyle ; mais l’intervention du caïd Bou-Akkas, très respecté dans la montagne, suffit pour mettre fin au combat. Il ne déplaisait pas à ce chef orgueilleux de laisser tomber la paix des plis de son burnous aussi facilement qu’aurait pu s’en échapper la guerre.

En résumé, l’état des affaires, dans la province de Constantine, était satisfaisant, et le maréchal Valée avait le droit d’écrire, le 20 juillet, à Paris: « Je crois le gouvernement du roi trop juste pour se refuser à apprécier la différence des résultats obtenus dans cette province, où, en moins de deux années, plus de mille lieues carrées ont été soumises ta la France, tandis que, depuis près de dix ans, on lutte vainement dans les autres pour la possession tranquille et tout à fait improductive pour l’état de quelques lieues de territoire qu’on a voulu se réserver. »

VII.

Pendant ces deux années de progrès dont le gouverneur-général de l’Algérie se faisait honneur, son activité laborieuse s’était portée sur d’autres objets que les établissemens ou les expéditions militaires ; il avait médité tout un plan de réforme pour l’administration civile et pour la constitution organique de l’armée d’Afrique. Le 27 juillet 1838, il avait adressé au gouvernement un long rapport sur le premier de ces grands sujets. Deux institutions subies par ses prédécesseurs étaient particulièrement dénoncées par lui, l’intendance civile à Alger et la direction des affaires d’Afrique au ministère de la guerre. Il réclamait pour le gouverneur-général, assisté d’un directeur de l’intérieur, d’un directeur des finances et d’un directeur de la justice, exécuteurs de ses ordres, l’omnipotence administrative et la correspondance exclusive avec le pouvoir central, représenté par un ministère spécial de l’Algérie et des colonies, ou, si l’on se refusait à cette création nouvelle, par le président du conseil. Une ordonnance royale, promulguée le 31 octobre 1838, ne donna aux idées et aux demandes du maréchal Valée qu’une satisfaction incomplète. L’intendant civil disparut et fut remplacé par un directeur de l’intérieur et un directeur des finances ; mais le procureur-général, maintenu dans toutes ses attributions, au lieu d’être un simple directeur de la justice, continua d’être indépendant du gouverneur et de correspondre directement avec le garde des sceaux et le ministre de la guerre.

Les idées du maréchal au sujet de la constitution de l’armée d’Afrique n’étaient pas moins absolues. Il condamnait énergiquement le système des détachemens distraits, pour telle ou telle circonstance, des corps de troupes régulièrement organisés : « Toutes les formations de compagnies hors ligne, disait-il, ne servent qu’à désorganiser les corps pour favoriser un petit nombre d’individus au détriment de leurs camarades, qui valent souvent autant ou mieux qu’eux.» Ainsi la compagnie franche du 2e bataillon d’Afrique, commandée par le capitaine Blangini, dut rejoindre son corps aussitôt après la prise de Constantine. « De bons régimens, constamment maintenus à un effectif suffisant, écrivait le maréchal au ministre de la guerre, le 17 janvier 1838, me paraissent suffire à tous les besoins du service, surtout lorsqu’ils seront placés sous l’autorité de lieutenans-généraux actifs et instruits. Je pense que les principes suivis pour la constitution des armées en Europe peuvent s’appliquer, en les combinant aux exigences du terrain, à la guerre que nous faisons en Afrique. » C’est pourquoi il était systématiquement hostile, non-seulement à la création de nouveaux corps indigènes, mais encore au maintien de la plupart de ceux qui existaient déjà. Il leur reprochait de coûter fort cher et d’être incapables de rendre tous les services qu’on attendait d’eux; ce n’était pas autre chose, selon lui, que la pépinière des réguliers d’Abd-el-Kader ; instruits, équipés, armés à la française, les fantassins désertaient pour entrer dans les bataillons d’askers, les cavaliers pour servir dans les escadrons de khiélas. Il n’y avait que les misérables, les vagabonds, les gens sans aveu qui se présentaient à l’enrôlement, et si on les éloignait de leur lieu d’origine, les désertions n’en devenaient que plus nombreuses ; ainsi deux cents hommes, recrutés à Constantine et envoyés aux zouaves d’Alger, avaient peu à peu disparu des cadres. Quant à la dépense, elle était excessive; l’entretien d’un spahi coûtait 578 francs de plus que celui d’un chasseur, et l’entretien d’un zouave était de 117 francs plus cher que celui d’un fantassin français. Cependant, pour les spahis, le maréchal voulait bien revenir à l’organisation primitive des chasseurs d’Afrique, en mettant à la suite des escadrons français un ou deux escadrons indigènes.

Pour ce qui est des zouaves, il était impitoyable : « Voilà, disait-il, un régiment porté à trois bataillons qui n’a pas 1,500 hommes d’effectif au lieu de 2,600 qu’il devrait avoir, et qui ne compte que 450 indigènes au lieu de 1,000, nombre réglementaire. » Le maréchal proposait donc leur licenciement, sauf à former des élémens français un nouveau régiment d’infanterie légère, et des indigènes un bataillon annexé à la légion étrangère. Énergiquement défendus par le duc d’Orléans, les zouaves furent sauvés, mais en sacrifiant leur troisième bataillon, de création récente. Le maréchal Valée ne s’avouait pas satisfait : « Les zouaves, disait-il en grommelant, n’ont pas pris une part plus glorieuse à l’assaut de Constantine que le 2-léger ou les autres corps qui ont formé des détachemens pour le service d’honneur. L’armée a vu avec peine la prédilection qu’on a souvent montrée sans motif pour des régimens étrangers, à la solde de la France. La réduction de ce corps à deux bataillons ne peut être que transitoire et doit avoir nécessairement pour complément sa suppression ou sa transformation. » La transformation ne fut pas telle que la demandait le maréchal ; elle allait se faire indirectement et peu à peu par l’absorption de l’élément indigène dans les bataillons spéciaux créés sur le modèle des tirailleurs de Constantine, de sorte que cette élimination naturelle ne devait plus laisser dans le régiment de zouaves que l’élément français.

Une ordonnance royale du 31 août 1839 régla l’organisation de la cavalerie. Les régimens de chasseurs d’Afrique, portés à quatre par la création d’un nouveau régiment dans la province de Constantine, eurent, selon la proposition du maréchal, un ou deux escadrons indigènes à la suite des escadrons français, indépendamment des spahis réguliers d’Oran et de Bône, qui furent maintenus en corps distincts; ceux d’Alger seuls furent supprimés.

Au mois de septembre 1839, l’effectif général des troupes en Algérie était de 8,000 hommes ; mais entre ce chiffre et celui des soldats disponibles prêts à marcher et à combattre, il y avait une différence énorme. Dans les camps systématiquement établis et multipliés par le maréchal, les fièvres paludéennes et la dysenterie faisaient de grands ravages. Sans parler des postes moins considérables et des simples blockhaus, la seule province d’Alger n’avait pas moins de seize camps : autour de la capitale, Koubba, Birkhadem, Tixeraïn, Dely-Ibrahim ; à l’est, la Maison-Carrée, Kara-Moustafa, le Fondouk; au sud, l’Arba, l’Harrach, Boufarik; à l’ouest, les deux camps de Blida, supérieur et inférieur, l’Oued-el-Alleg, Koléa, Maelma, Douera : seize camps, autant dire seize prisons où l’inaction et l’ennui livraient aux sourdes influences d’un sol mal assaini des malingres hors de résistance ; et pourquoi faire? « Nous ne devons pas, écrivait au maréchal Valée le ministre de la guerre, le 31 juillet 1839, nous ne devons pas condamner nos soldats à se fondre annuellement dans des lieux infects pour donner une protection insuffisante à quelques pauvres colons que d’avides spéculateurs s’obstinent à lancer dans la plaine de la Métidja, aussitôt que s’efface le souvenir de leurs premières victimes. »

En effet, où en était, après neuf années, la prétendue colonisation? Il y avait, dans toute l’Algérie, 11,000 Français et 14,000 étrangers de toute origine. Espagnols, Maltais, Italiens, avec quelques Allemands et quelques Suisses ; étrangers et Français venus pour la plupart sans ressources et réduits, pour vivre, à demander du travail aux ingénieurs de l’état. C’était tout au plus si, pour dix artisans ou hommes de peine, on trouvait un cultivateur. Le gouvernement avait, dans la plaine, sept établissemens agricoles, qui occupaient deux cent trente familles; assez étendues dans le Sahel, les entreprises particulières ne se hasardaient pas volontiers encore dans la Métidja; cependant les outhanes de Beni-Khelil et de Beni-Mouça comptaient quelques haouchis exploités par des Français ; dans Khachna, on ne voyait guère que des baraques, occupées seulement pendant la saison des foins.

C’était la principale affaire du gouvernement sans doute d’assurer à la population non armée sa protection tutélaire; mais il ne devait pas oublier qu’il y avait aussi de grands intérêts moraux dont il ne lui était pas permis de se désintéresser à son égard ; telle était, au premier rang, l’obligation de pourvoir à ses besoins religieux. « Dieu, disait Abd-el-Kader, récompense la foi, même chez les infidèles; mais ceux qui ont fait la conquête d’Alger ne ressemblent en rien à leurs ancêtres. J’entends dire que quelques-uns ne reconnaissent pas de Dieu ; en effet, ils n’ont construit aucune église, et les ministres de leur religion sont peu respectés par eux-mêmes. Ils ne prient jamais. Dieu les abandonnera, puisqu’ils l’abandonnent. » Le fait est que, jusqu’en 1838, les secours de la religion catholique n’étaient donnés, en Algérie, que par un petit nombre d’anciens aumôniers de régiment dont l’autorité morale ou intellectuelle n’était pas toujours suffisante. En dehors d’Alger même, la célébration du culte n’était à peu près régulière qu’à Koubba, Douera et Boufarik ; il était urgent qu’il en fût de même à Oran, à Mostaganem, à Bougie, à Philippeville, à Bône, à Constantine. Par un accord intervenu entre le gouvernement français et la cour de Rome, Alger fut pourvu d’un siège épiscopal dont le premier titulaire fut un prêtre du diocèse de Bordeaux, l’abbé Dupuch. Le nouvel évêque prit possession de son église le 31 décembre 1838. Son premier soin fut de visiter la plus grande partie de son vaste diocèse, la province de Constantine particulièrement, et d’installer dans les paroisses qu’il put fonder des prêtres respectables. En 1839, à l’occasion de la Fête-Dieu, la procession, sortie de la cathédrale, parcourut solennellement les principales rues d’Alger, au milieu des témoignages de respect, non-seulement des catholiques, mais des musulmans eux-mêmes. Il leur plaisait de voir enfin que leurs vainqueurs avaient un culte.


VIII.

De Mascara, de Miliana ou de Takdemt, Abd-el-Kader, très bien renseigné sur le compte des Français, observait avec attention tout ce qui se passait chez eux depuis Oran jusqu’à Constantine. Son autorité, un moment ébranlée pendant le long siège d’Aïn-Madhi, avait été promptement raffermie par sa main puissante. Ses khalifas pressaient la rentrée des impôts et l’enrôlement des réguliers ; les cadres des bataillons d’askers et des escadrons de khiélas se remplissaient de recrues, pendant que les sacs de boudjous s’amoncelaient dans les coffres du trésor. Des ateliers s’ouvraient dans les établissemens nouveaux de Saïda et de Taza; des fusils, des barils de poudre, du soufre, du plomb, du fer, envoyés de Gibraltar et de Tanger, arrivaient en longs convois des frontières du Maroc à Tlemcen.

Le 3 juillet, devant une assemblée des khalifas, des caïds et des grands, réunie à Taza et semblable à celle qui s’était tenue à Boukorchefa cinq mois auparavant, un des officiers du sultan-chérif, envoyé solennellement de Fez, revêtit d’un kafetan d’honneur Abd-el-Kader, lieutenant de Mouley-Abder-Rahmane ; puis, d’une acclamation unanime, le djihad, la guerre sainte fut décidée contre l’infidèle ; mais l’heure de la déclaration demeura réservée au jugement de l’émir. Au mois d’août, il parcourut les montagnes et les vallées de l’ouest, demandant aux tribus de l’argent, beaucoup d’argent, pour faire aux chrétiens la guerre, « non pas une guerre comme par le passé, qui n’avait dû qu’irriter le prophète, mais une guerre vraiment sainte, où chacun, pour gagner le paradis, devait se préparer à mourir. » Le 15 octobre, il rentrait à Mascara. D’après les instructions du maréchal Valée, datées de Constantine, ce même jour, le général qui commandait les troupes d’Oran expédiait au capitaine Daumas, accrédité par le gouverneur près d Abd-el-Kader, l’ordre de rentrer dans les lignes françaises. L’occasion si patiemment attendue par l’émir, c’était l’adversaire qui enfin la lui présentait lui-même.

Le duc d’Orléans, qui avait la nostalgie de l’Algérie, avait obtenu du roi l’autorisation d’y revenir et de visiter surtout la province de Constantine. Décidé d’abord pour le printemps de 1839, le voyage s’était trouvé retardé jusqu’à l’automne. Le 23 septembre, le prince prit terre à Mers-el-Kébir ; ni gouverneur, ni lieutenant-général même pour le recevoir ; une bourrasque de nord-ouest avait retenu dans le port d’Alger le gouverneur, et la maladie empêchait le lieutenant-général Guéhéneuc de faire au royal visiteur les honneurs d’Oran. Enfin, comme si c’eût été une gageure de la fortune, quand le prince, amené par le Phare, arriva devant Alger, il ne trouva personne au débarcadère : l’homme de vigie n’était pas à son poste, et le maréchal ne fut averti que trop tard. Pendant huit jours, le duc d’Orléans visita les établissemens civils et militaires de la ville, tout le chapelet des camps de la Métidja, les grands haouchs, les plantations ïlurtin, Saint-Guilhem, Vialar. A Koléa, il passa en revue les zouaves avec une satisfaction que ne feignit pas de partager le gouverneur. Enfin, le 6 octobre, ils s’embarquèrent l’un et l’autre à bord du Phare, escortés par le Crocodile et le Cocyte, qui portaient le 1 léger dont Changarnier venait d’être nommé colonel. Ils virent en passant Bougie et Djidjeli, et débarquèrent, le 8, à Stora, où les attendait le général Galbois, accompagné des grands chefs de la province.

L’état sanitaire de Philippeville était déplorable, et le service hospitalier encore pire. Il faut citer ici l’expression indignée du prince : « Mille malades entassés sous quelques baraques en planches mal jointes ou sous de vieilles tentes trop minces, et par conséquent trop chaudes ou trop froides, gisent tout habillés sur la terre humide, sans paille, sans air, sans eau, car les ustensiles manquent pour leur donner à boire ; sans médicamens et presque sans médecins, car les officiers de santé, trop peu nombreux, succombent eux-mêmes, victimes de fatigues au-dessus de leurs forces. Dans ces affreux charniers, les malades sont livrés à de soi-disant infirmiers qui, voilant sous une hypocrite apparence de philanthropie leur refus de combattre et de travailler, exploitent et dépouillent ceux qu’ils devraient assister et soulager. » L’indignation du duc d’Orléans ne fut pas stérile ; de son voyage ont daté de grandes et salutaires réformes dans les services du casernement et des hôpitaux. Le 12 octobre, il vit enfin Constantine, qui, depuis si longtemps, remplissait son imagination de rêves et de regrets. Pour don de joyeuse entrée, il accorda aux indigènes la vie de cinq des leurs, condamnés pour connivence avec l’ancien bey Ahmed. De même qu’à Philippeville, son passage fut marqué par des améliorations importantes au profit du bien-être et de la santé des troupes.

Le 16, le duc d’Orléans et le gouverneur partirent pour Mila. Le bruit général était qu’ils allaient forcer entre Sétif et Bougie le passage des montagnes kabyles ; et, de fait, le lieutenant-colonel Bedeau, commandant de Bougie, venait de recevoir d’Alger en renfort un bataillon du 62e. À Mila, 5,300 hommes de toutes armes étaient réunis ; le maréchal Valée en forma deux divisions : la première, sous les ordres du duc d’Orléans, comprenait trois bataillons du 2e léger et deux du 23e de ligne, faisant ensemble 2,500 baïonnettes, 360 chasseurs d’Afrique et spahis, une compagnie de sapeurs et quatre obusiers de montagne ; la seconde, commandée par le général Galbois, de force un peu moindre, se composait du 17e léger, d’un bataillon du 22e de ligne, du bataillon d’Afrique, des tirailleurs de Constantine, de 350 chasseurs et spahis, d’une compagnie de sapeurs et de deux obusiers de montagne. Un troupeau conduit par des nègres, un convoi de 900 mulets chargés de vivres pour dix jours, étaient encadrés entre les colonnes. Le 18, l’expédition se mit en marche à travers le Ferdjioua ; le prince reçut en passant les chevaux d’hommage que vint lui offrir le caïd Bou-Akkas. Arrivées à Sétif, le 21, les deux divisions y furent retenues par une pluie torrentielle jusqu’au 25. Ce temps d’arrêt fut employé par le gouverneur à préparer l’occupation définitive de ce poste, qui était un point stratégique de la première importance, et à donner des audiences aux nombreux cheiks du pays kabyle accourus de toutes parts pour surveiller cette menace d’invasion, la détourner, s’il était possible, ou sinon, la combattre. L’un d’eux, en se retirant, tua d’un coup de pistolet un caporal du 2e léger à moins de cent pas des avant-postes.

Le 25, l’expédition vint camper sur l’Oued-bou-Selam, près d’Aïn-Turco ; le lendemain, au moment où l’avant-garde allait s’engager dans le chemin de Bougie, elle fit tout à coup tête de colonne à gauche et prit la direction de Bordj-bou-Areridj ; mais cette direction, c’était celle des Biban, des fameuses Portes de fer, la direction d’Alger ! À cette révélation soudaine de la pensée du chef, l’enthousiasme envahit les rangs avec d’autant plus de force que le secret du maréchal avait été mieux gardé. Le soir, le bivouac fut établi près de Bordj-Medjana. Le 27, au lieu de la plaine aride et nue que l’expédition avait traversée depuis Sétif, elle trouva un pays charmant, raviné, arrosé, vêtu de la plus admirable verdure ; c’était au bivouac seulement que l’attendait un fâcheux déboire : le ruisseau limpide où tous les bidons allaient à l’envi se remplir, l’Oued-Bouktoune, charriait dans ses eaux perfides, chargées de sulfate de magnésie, un violent purgatif. Le 28, à l’aube, un ordre du jour annonça que la première division, augmentée du 17e léger et de deux escadrons, allait traverser les Portes de fer, tandis que la seconde reprendrait le chemin de Constantine. On se mit en marche ; au bout d’une heure, la vallée de l’Oued-Bouktoune, réduite aux étroites proportions d’un ravin, parut barrée par une gigantesque muraille. Pendant les anciens âges, une convulsion géologique y a fait deux cassures, la grande Porte et la petite; ce fut dans celle-ci que s’engagea la division d’Orléans. « La sombre horreur de ce défilé, a dit le général Changarnier plus tard, dépassa l’idée que nous nous en étions faite. Pendant 6 kilomètres, un ruisseau, un filet d’eau que deux heures de pluie élèvent à 7 ou 8 mètres, circulait entre deux parois de roc, absolument dénudées, exactement perpendiculaires, dont la hauteur varie de 80 à 150 mètres, et si rapprochées l’une de l’autre que nous fûmes obligés de modifier le chargement des mulets. Avec le beau temps, avec le ruisseau réduit à son minimum, il fallut sept heures à notre faible colonne pour faire ces 6 kilomètres. Si l’orage, qui nous a inondés une demi-heure après notre sortie, nous avait assaillis pendant que nous cheminions sur une seule file entre les impitoyables parois, nous aurions tous été noyés. La pluie tombée pendant notre séjour à Sétif avait laissé du limon à trente pieds de hauteur. » Sur une des parois du défilé, on put désormais lire cette simple inscription, gravée par les soldats : « Armée française 1839. »

Le 29, on fit une grande halte chez les Beni-Mansour, pour abreuver chevaux et mulets, qui, depuis cinquante-deux heures, étaient restés sans boire. Là on eut les premières nouvelles de Ben-Salem, que les Arabes disaient être campé à trois lieues environ dans le sud ; on saisit des courriers d’Abd-el-Kader, qui s’en allaient appeler, pour un temps prochain, les Kabyles à la guerre sainte. Le 30, une heure avant le jour, le duc d’Orléans se porta rapidement avec la cavalerie, deux compagnies d’élite du 2e léger et deux obusiers de montagne, sur le fort de Hamza, qu’il trouva inoccupé, délabré, désarmé, mais que le maréchal Valée décida de relever sous son vieux nom turc de Bordj-Bouira. Le 31, dernier jour d’octobre, il y eut un petit engagement d’arrière-garde contre quelque trois cents Kabyles de Beni-Djead et cinq ou six cents cavaliers de Ben-Salem; du côté des Français, la perte ne fut que de deux morts et de dix ou douze blessés. Enfin, le 1er novembre, la division, suivie par quelques groupes d’Arabes qui lui tiraient de loin en loin des coups de fusil, traversa les vallées de Tisser et de l’Oued-Khadra et vint coucher au Fondouk, où elle trouva les troupes d’Alger amenées par le général Rullière à sa rencontre. Des fêtes couronnèrent cette expédition de quinze jours, qui n’avait été en quelque sorte qu’une promenade triomphale. Le duc d’Orléans réunit dans un vaste banquet, sur l’esplanade de Bab-el-Oued, le 5 novembre, tous ceux qui, sans distinction de grade, avaient passé avec lui les Biban. A la fin du repas, monté sur une table, il fit à ses compagnons d’armes des adieux pleins de cordialité, de chaleur et de bon espoir, et, le lendemain, il s’embarqua pour la France.

Le 19 novembre, à Paris, le maréchal Soult, président du conseil, écrivait au maréchal Valée : « c’est un beau mouvement stratégique, militaire et politique au plus haut degré, que vos savantes combinaisons ont mis le prince royal à même d’exécuter sous votre direction. Je me garderai bien de dire que, de votre part, il y a eu de la témérité ; non, sans doute, il n’y a eu que justesse de calcul, science consommée et assurance de succès. Aussi ce succès a été complet et a surpassé tout ce qu’on pouvait attendre de vous, monsieur le maréchal, de la présence du prince et de vos vaillantes troupes. C’est un beau titre de gloire que celui d’avoir écrit, après les Romains et les dix-huit siècles qui nous en séparent, cette page d’histoire, et d’avoir fait pénétrer les Français dans ces pays par des passages que les anciens maîtres du monde n’avaient pas osé franchir. »

Le 19 novembre, en Algérie, la Métidja était depuis dix jours en proie aux incursions des Hadjoutes. Le 10, le commandant Raphel, du 24e de ligne, attiré dans une embuscade par le caïd El-Bechir, le plus habile chef de ces hardis cavaliers, y était tombé mort. Le 13 et le 16, des coups de feu avaient été tirés sur la ville et sur les camps de Blida. En même temps, une sorte d’aspiration du dehors faisait rapidement le vide parmi les tribus de la plaine ; en dépit des postes retranchés, des redoutes, des blockhaus, les douars disparaissaient comme le poisson s’échappe entre les mailles élargies d’un filet trop lâche. Le 20, jour néfaste, de l’est, du sud, de l’ouest. des hordes de cavaliers, qui par les défilés des Isser, qui par la gorge de l’Harrach, qui par les ravins du Bou-Roumi et de l’Oued-Djer, s’abattirent sur la plaine et, comme autant de trombes, y portèrent la dévastation et la mort. Tous les établissemens européens, toutes les plantations, toutes les cultures, furent anéantis ; heureux les colons qui purent sauver leurs têtes ! Dans le Sahel même, on ne se croyait plus en sûreté : dans Alger même, on était en crainte. Le lendemain, ce fut encore pis. Un détachement sorti du camp d’Oued-el-Alleg au-devant de la correspondance de Blida, fut détruit tout entier avec les renforts que le commandant du camp avait amenés à son aide, et les quinze cents Arabes exécuteurs de ce carnage portèrent victorieusement au khalifa de Miliana cent huit têtes françaises.

Quand Abd-el-Kader avait reçu, le 31 octobre, à Takdemt, les nouvelles des Biban : « Louanges à Dieu ! s’était-il écrié ; l’infidèle s’est chargé de rompre la paix ; à nous de lui montrer que nous ne craignons pas la guerre ! » Le lendemain, il avait pris le chemin de Médéa, envoyant partout ses ordres pour la prise d’armes universelle. Le 20 novembre était la date arrêtée par lui ; si les Hadjoutes avaient devancé l’heure, c’était le fait de leur particulière impatience. Le 18 novembre, l’émir adressait au maréchal Valée sa déclaration et son cartel : « Je t’ai déjà écrit que tous les Arabes sont d’accord pour faire la guerre sainte. J’ai employé tous mes efforts pour changer leur idée ; mais personne n’a voulu la durée de la paix, et je suis obligé de les écouter pour être fidèle à notre sainte loi. Ainsi je me conduis loyalement avec toi, et je t’avertis de ce qui est. Renvoie mon oukil d’Oran et tiens-toi prêt ; car, s’il arrive quelque chose, je ne veux pas être accusé de trahison. Je suis pur, et jamais il ne se fera par moi rien de contraire à la droiture de notre loi. Le roi, lorsque je lui ai écrit, m’a fait répondre que toutes les affaires étaient chez toi, soit de paix, soit de guerre. Tiens-toi pour averti ; avec tous les croyans, je choisis la guerre. »

Oui, c’était fait du traité de la Tafna ; c’était la guerre. Le maréchal Valée, qui, par le passage des Biban, l’avait rendue inévitable, le maréchal Valée qui devait s’y attendre, qui s’y attendait si bien que, dès le 15 octobre, il avait rappelé de Mascara le capitaine Daumas, son chargé d’affaires, le maréchal Valée s’était pourtant laissé surprendre. La dévastation de la Métidja, qui faisait tort à sa vigilance, n’était pas davantage à l’honneur de ses conceptions militaires.


Camille Rousset.
  1. Voyez la Revue des 1er janvier, 1er février, 1er mars, 1er avril, 15 mai 1885, du 1er janvier, du 1er février et du 1er mais 1887.