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XVII

Au vert…


Je n’aurais plus qu’à m’en aller, rien ne me retient à Svetivratch. Je reste.

Ils sont là une vingtaine de jeunes hommes, vingt serviteurs élus de la liberté ou de la mort.

Svetivratch, pour eux, n’est qu’un port d’escale.

Vingt pionniers de la tragique aventure.

Ils se promènent par petits groupes au milieu de la rue unique.

L’exécutant n’est pas choisi parmi les intellectuels. Aucun de ces vingt-là n’a pris l’initiative du geste qu’il a commis ou ne prendra celle du geste qu’il va commettre : c’est une main dans laquelle on met un revolver, c’est un dos que l’on charge d’une musette remplie de bombes, c’est un œil que l’on poste au détour d’un sentier.

Un voyageur se demanderait en les voyant : « Que font-ils, ces gars-la, qui ne font rien ? »

Les habitants de Svetivratch, eux, les connaissent.

Voila vingt hommes qui partout ailleurs, hors la loi, seraient forcés de se cacher ; ici, les fruits de la terre et la lumière du ciel, tout est pour eux. Ils attendent, tranquilles, l’heure de leur destin.

Ce sont les pistons de la machine terroriste.

Regardez celui-ci. Il tira, naguère, sur un avocat, adversaire de Vantché, et le tua. Il vivait, depuis deux ans, dans le quartier macédonien de Sofia, faisant chaque jour gratuitement ses provisions. Était-il désigné comme suiveur ? on le voyait marcher dans les rues de la capitale, cinq pas derrière un personnage. Ses heures inemployées il les passait dans les cafés de la bande ; devant un pyrogène vide. Les soirs, il s’asseyait au cinéma Ardo. Il n’en demandait pas davantage. Mais le doigt du sort se posa sur son épaule. Et le jeune homme abattit un inconnu. Le voici, aujourd’hui, rentier provisoire, dans un village de la montagne macédonienne. Que pense-t-il de son histoire ?

L’un de mes compagnons l’appelle. L’assassin vient s’asseoir à notre table, dans la rue, sur le seuil d’une épicerie. Il commande un verre d’eau.

— Regrettez-vous Sofia ?

Il peut y retourner en toute tranquillité, fait le compagnon.

— On est bien, ici, répond l’exécuteur.

— Demandez-lui s’il n’a pas de remords.

— Il ne comprendra pas la question.

— Enfin, un petit remords.

L’homme renvoie : « Je suis Macédonien ! »

En effet, rien ne semble bouger au fond de sa conscience.

— Permettez, me dit l’interprète. Vous n’avez pas encore exactement situé notre position morale. Nous travaillons pour l’idéal. Un feu intérieur maintient toujours notre sang à une haute température. Le remords ne peut être la suite de nos actions, puisque l’action accomplie, nous sommes encore tous persuadés qu’il en faudra commettre beaucoup de semblables avant d’atteindre le but recherché.

Le manœuvre avait-il pensé si loin ?