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XV

Au pays de la liberté ou la mort


Ce torrent, le long de la route, est le Rila ; ce village est Barakovo.

— Honneur à la Macédoine ! dit un homme assis près de moi dans la voiture.

Un autre lance :

— Soyez le bienvenu dans notre pays.

La joie, une tendre joie, vient d’animer subitement les trois compagnons de mon voyage.

Nous franchissons la frontière bulgaro-macédonienne.

— Maintenant nous sommes chez nous, s’écrie le troisième.

L’un est l’ancien diplomate, représentant secret de l’Orim à Sofia. L’autre est Vassil Vassileff qui, depuis le 15 octobre 1929, vit une vie rattrapée au vol : dix balles dans la peau, par un beau matin d’automne. Le dernier est ce délicieux propriétaire d’immeubles qui offre des bonbons aux hommes et, s’il le faut, imite le cri de l’alouette !

J’entrais dans le royaume des haïdoucs…

… Odeur de rêve. Je foulais un pays de conte, de conte à dormir debout. J’aurais été heureux, au temps de ma folle jeunesse, que ma grand’mère, au coin d’un feu bourbonnais, ouvrît cette porte à mon imagination. « Tout un pays, mon enfant, grand comme l’Auvergne, avec une montagne si haute que tes petites jambes ne pourraient atteindre son sommet ; si magnifique, que le grand empereur Guillaume II, tu sais, celui qui règne sur l’Allemagne, a dit l’autre jour aux journaux qu’il désirerait y posséder un château-fort. Cette montagne est la Pirine. Des révoltés l’habitent, qui ont de longs cheveux, de grandes barbes et, sur leur ventre, rien que des cartouches. Ce ne sont pas des voleurs ; ils ne veulent de mal qu’à une certaine espèce de gens, les gens qui ne partagent pas leur avis au sujet d’une province qu’ils appellent la Macédoine. De temps en temps, ils redescendent dans leurs villages, où vivent d’autres personnes qu’ils tiennent sous leur loi. De grands villages qui ressemblent à des petites villes. Dans chacun d’eux ils sont les maîtres. Ce pays fait partie d’un autre pays très important qui a un roi ; mais là, dans la région dont je te parle, le vrai roi ne commande pas. Les uns assurent qu’il ne serait pas assez fort pour se faire obéir, les autres prétendent que les hors-la-loi travaillent dans son sens. Je ne saurais te dire qui a raison. Je suis trop vieille et, de plus, il est difficile de tout savoir. Ces hommes que, là-bas, on nomme comitadjis, font donc tout ce qu’ils veulent dans ces villages, prenant une part de la récolte des paysans, demandant de l’argent à tout le monde, battant les uns, pendant les autres. N’aie pas peur, mon enfant, tu vois bien que ce n’est qu’un conte…

La voix d’un de mes compagnons me réveilla :

— Eh bien ! que dites-vous de notre patrie ?

— Ce n’est qu’un conte…

— Un conte ?

— Oh pardon ! je rêvais, excusez-moi.


Le visa des consulats de Bulgarie n’ouvre pas d’autorité les portes de ce pays de rêve. Une vieille Anglaise vagabonde pourra sans doute traverser la région. Par contre, l’étranger qui s’écrierait, à Sofia : « Quelle affaire ! est-ce possible, au vingtième siècle ? Je veux aller tâter de la chose. » Celui-la pourra toujours partir. Il atteindra Barakovo. Là, des inconnus l’aideront à tourner sa voiture.

Le Comité révolutionnaire est maître dans le fief. On n’entre que s’il le veut.

Aussi, arrivé à Gorna-Djoumaya, m’inclinai-je vers mes amis et leur dis-je : « Merci ! ».

Et l’auto s’arrêta sur la place principale.

Dix personnages étaient, en son milieu, au port d’arme. On eût dit le préfet, le maire, les adjoints, les notables. Les commerçants se tenaient sur le devant de leur porte. Et les enfants s’efforçaient de tout voir, à distance respectueuse du groupe officiel.

— Peut-être attend-on le roi ?

Non ! c’était pour nous. La délégation entoura notre char triomphal. Aucune petite fille ne nous présenta de bouquet, c’était un trou dans la cérémonie. Quel beau discours aurait pu faire la plus brillante élève de l’école communale, une bien timide jeune demoiselle : « Au nom du Comité révolutionnaire macédonien, ici dans ses murs, je viens vous offrir, monsieur le voyageur, cette jolie bombe d’honneur, fleur de nos champs tourmentés. Puisse Notre Seigneur Jésus-Christ vous accorder assez de grâce pour comprendre la pureté des intentions de nos papas. Malgré leurs revolvers, ils ne feraient pas de mal aux créatures du Bon Dieu, si le Bon Dieu, en un jour d’erreur n’avait créé un homme appelé Serbe. Le Serbe est si méchant… » Un gros sanglot eût interrompu la mignonne. Quel ange ! eussé-je dit, en la baisant sur les deux joues. Et la bombe, le propriétaire d’immeuble, qui portait déjà la boîte de chocolat, s’en serait chargé !

Nous mîmes pied a terre. Je ne m’étais pas trompé. C’étaient bien les notables de l’endroit.

— Voulez-vous faire une promenade ou vous reposer un moment ?

— Me promener, messieurs.

Et, représentants de la Terreur, des impôts supplémentaires, de la loi de fer des haïdoucs, nous allâmes parmi l’admiration d’une foule avertie.

D’abord on me conduisit à la mairie. Les portes de la salle des délibérations du conseil municipal s’ouvrirent devant moi. Trop d’honneur ! J’étais confus. Une galerie de portraits couvrait les quatre murs. Celui-là je le reconnaissais : Todor Alexandroff.

— Belle figure, dis-je.

— Notre père.

— Toujours populaire ?

— Son esprit plane sur tout le pays.

— Et celui-là ?

— Georghi Ismerliew, pendu par les Turcs, juste sous cette fenêtre.

— Et cet autre, avec son fez ?

— Mitchi Markoff, pendu par les Turcs sur le pont de la ville.

— Et ce monsieur, avec cette belle redingote ?

— Pendu également.

Le maire arrêtait son doigt sur chacune de ces gloires macédoniennes : « Pendu ! Pendu ! Pendu ! » C’était le musée des pendus. Un frisson sillonna mon cou.

— Avez-vous la fièvre ?

— La gorge un peu serrée seulement, mais ce n’est rien, l’influence du milieu…

L’histoire de ce pays explique sa situation extraordinaire. D’un côté, les souvenirs du passé, de l’autre la provenance de sa population. Les trois quarts des habitants de Gorna-Djoumaya sont des émigrés de la Macédoine serbe. Ils ont quitté leur maison natale parce qu’ils luttaient dans la Macédoine serbe comme luttaient leurs aïeux dans la Macédoine turque. Tous ces vieux pendus, ces pères de l’Indépendance ratée leur parlent donc un langage qu’ils ont compris à temps… Arrêtez les citoyens dans les rues et demandez-leur des nouvelles de leur famille, vous entendrez : « Mon père a été pendu, mon oncle a été pendu, mon grand-père a été pendu. » C’est ce que j’appelle les souvenirs du passé. Quant aux Macédoniens de race bulgare, insoumis à la victoire serbe, justement c’est pour ne pas être pendus qu’ils ont transporté leur tente ici. Ce sont des circonstances capables, tout de même, de créer une atmosphère !

Aussi, est-elle ici palpable comme un objet.

Ces gens qui échangent des sourires, qui se repassent des confidences à l’oreille semblent en possession d’un secret qui fait d’eux, non des habitants d’une même petite ville, mais des complices d’une même conjuration. Le commerçant en est, le cafetier en est, le maître d’école en est, le cireur de bottes en est, le chien en est. Personne ne tiendrait ici qui n’en serait pas. Chez l’épicier, vous avez le sentiment que vous pouvez demander indifféremment un kilo de sucre candi ou une douzaine de balles de revolver. Le signe de la révolte est inscrit dans l’air comme, au-dessus des couvents, celui de la prière. Les moines se lèvent la nuit pour s’agenouiller et ces Macédoniens-là pour conspirer !

Nous voilà partis de la mairie à travers la ville. Nous promenons « notre » terrorisme dans les rues comme un homme, en rentrant chez lui, promène par ses escaliers son pyjama et ses pantoufles. Je verrais sur cette place des gens qui, pour en définir la qualité, palperaient de la peau de protogueroviste ou de la peau de Serbe écorchés vifs, que je trouverais ce marché tout à fait légal. Le sel de ce voyage est dans le renversement des situations : ailleurs les terroristes vivent dans des caves, ici la lumière de Dieu brille pour eux.


Nous sommes quatorze attablés devant un cafedji. Mes hôtes sont soldats de l’Orim. Celui-là est l’assassin de Bogdaroff, il passa en jugement, mais il fut acquitté. C’est le frère d’un de mes trois compagnons de route. Il vaut mieux que je taise son nom, il est si timide ! Quand je le regarde, il sourit ! Cet homme à barbe grise est voïvode en activité. Je lui dis que sa ville est plus grande que je ne le croyais.

— Eh bien ! pas une maison qui n’ait donné une victime à la cause.

En effet, toutes les personnes qui me parlent ont au moins un assassiné dans leur famille.

— Moi, j’en ai cinq, mon père et mes quatre oncles ; mon père, le pope Elief, et les frères de ma mère : Peter Antof, Ivan Antof, Dimitri Antof, Vassil Antof, assassinés sur la place, de l’autre côté (chez les Serbes), à Merzen-Orakovotz.

Une autre voix : « Mon oncle, Ivan Christof, fut tué à Begnista ». Une autre voix : « Mes frères furent tués à Guevguéli. » Et partout, autour de moi : « Mon père… Mon frère… »

Affaires de bandes à bandes. À l’attaque bulgare répond la défense serbe.

— Aujourd’hui, messieurs, dans ce temps qui me semble une trêve, que faites-vous donc de vos journées ?

— Nous organisons la population pour la lutte révolutionnaire.

— Et la population est contente ?

Du ton que l’on dirait : « En doutes-tu, idiot ? » l’interlocuteur répond :

— Elle ne nous permettrait pas de l’abandonner.

— En tout cas, messieurs, je vois que votre affaire est assez bien montée.

— Nous sommes aussi forts que sous Alexandroff et, quand nous voudrons, nous pourrons tout déclencher…

… Murmures… Mouvement dans le groupe des quatorze. Mes amis se lèvent. Ils marchent à la rencontre d’un jeune homme qui, à trente pas encore, s’avance prestement. Mince, rasé, juste assez grand pour ne pas être petit. On sent que l’inconnu a la poignée de main impatiente. Il est le plus jeune, et les autres l’entourent comme un personnage. C’est Skatroff, aide de camp de Vantché ; Skatroff, qui est à Vantché ce que Vantché était à Alexandroff. Il vient voir si vraiment j’ai bonne mine. Mes compagnons avaient bien affirmé, sous leur responsabilité, qu’à première vue je ne ressemblais pas à une trop grande fripouille, le Comité central qui, comme Dieu, siège assis dans les nuages, désirait cependant y regarder de plus près. Mes pieds n’étaient-ils pas trop infâmes pour fouler le sol sacré ? Alors je m’avançai dans toute ma beauté…

Une minute après nous trinquions comme de vieux déménageurs. Puis, le jeune homme prit les vieux voïvodes et avec eux se retira dans une encoignure. La nuit tombait. Nimbés de clair-obscur, les augures terroristes se mirent à discuter. C’était le tableau même de la conjuration.

— Dites donc, chers compagnons de route, qu’arriverait-il si je criais d’une voix forte : « À bas Vantché ! À bas Skatroff ! À bas l’Orim ! Vive feu M. le général Protogueroff ! Vive Sa Majesté Alexandre 1er, roi des Croates, des Slovènes, des Serbes du Nord et de ceux du Sud ? »

— Taisez-vous, mon ami, taisez-vous !