Ouvrir le menu principal


XIII

La réconciliation forcée


On se fait du tort à s’assassiner ainsi entre frères. D’abord on attire l’attention sur soi, ensuite on risque de mécontenter sa mère.

C’est justement à quoi vient de penser Ivan Mikaïloff.

La Macédoine ne gagnait rien et perdait tout à ce jeu cruel.

Ivan aime-t-il donc la Macédoine ? Certainement. Et puis, la Macédoine est à l’Orim, ce qu’une mine d’or, ou bien un bassin d’eau minérale, sont à une société financière. Il ne faut pas trop négliger les filons.

L’opinion publique se lassait de ces détonations mensuelles, l’État bulgare, à qui elles causent des embarras, les jugeait défavorables à sa politique et l’Italie ne payait pas les terroristes pour qu’ils tuent des Bulgares !

Ivan Mikaïloff comprit qu’il abîmait son affaire à ne s’occuper que de lui-même.

Pris par des soins, pourrait-on dire, domestiques, il avait négligé jusqu’ici le côté historique de son rôle.

Il devait lutter pour la Macédoine aux Macédoniens.

Depuis trois ans qu’il tenait le drapeau révolutionnaire, il ne s’en était servi que pour se coucher dedans !

Alexandroff passait la frontière, allant de temps en temps se faire tailler la barbe en Macédoine serbe, ce qui équivalait, comme attraction, au geste du dompteur se rasant dans la cage aux fauves. Mikaïloff n’avait taquiné les Serbes que de l’autre côté des barreaux. Je ne m’en plains pas. Je vous l’apprends seulement ! Certes, il jetait des bombes, il préparait des attentats individuels, et cela pourrait paraître suffisant. Toutefois, pour la réputation d’un haïdouc, c’était un peu pâle. Vantché Mikaïloff ressemblait davantage à un chef de bureau qu’à un homme à cheval. Il aurait sa statue, mais s’il continuait, elle ne serait pas équestre !

Autant de considérations le conduisirent cette année à changer de voie. Les Macédoniens ne se tueraient plus entre frères. Les agences de presse annoncèrent la chose au printemps. Et l’on a pu lire dans les journaux du monde : « Les deux fractions du Comité Révolutionnaire Macédonien font la paix. » Voire !

Le 8 février 1931, M. Gourkoff, partisan de notre ami Vantché, passait rue Pirot, une serviette sous le bras. Avocat, il se rendait à ses affaires. Jeune, de bonne santé et d’esprit optimiste, il dédaignait souvent de se soumettre aux régies fondamentales de la vie politique bulgare, circulant seul, sans vigilant à ses trousses, rempli de confiance en son étoile. Arrivé à la hauteur du cinquième bec de gaz, le jeune maître comprit subitement où l’avait mené tant de présomption : le vent des balles sifflait autour de lui. Touché, il traversa la rue et, titubant, il se réfugia dans une épicerie, où il se crut sauvé. Ses assassins ne l’avaient pas laché ; ils entrèrent dans la boutique et, là, Gourkoff, illustration du barreau de son pays, tomba, entre une caisse de pruneaux et un tonneau de mélasse, quarante balles dans la peau…

Émotion dans Sofia. Bel enterrement le surlendemain. Amères réflexions du peuple rassemblé.

Depuis deux ans et huit mois, Gourkoff était le cent quatre-vingt-treizième Bulgare transporté prématurément en terre à cause de la haine des clans. Les deux fractions de l’Orim allaient-elles anéantir les meilleurs intellectuels de Bulgarie ?

Vantché ferait la paix.

La paix est une déesse difficile à apprivoiser. On ne se dit pas, un matin : « Tiens ! j’ai assez de la guerre, c’est une sale garce ; donnez-moi mon chapeau, je vais sortir et je ramènerai la paix ! » La paix ne fait pas le trottoir. C’est une dame hautaine, au regard glacial et qui impose aux plus entreprenants.

Ivan Mikaïloff ne tarda pas à s’en apercevoir.

Les frères ennemis étaient représentés par MM. Parlitcheff, Poppchristoff, Koulicheff et Chandanoff. Ces quatre-là en avaient gros sur le cœur. Chandanoff surtout, lequel ne vivait que par la grâce d’un maladroit qui l’avait raté cinquante-neuf jours auparavant.

« La paix ? À d’autres, monsieur Mikaïloff, mais pas à nous », répondirent-ils.

Ces quatre personnages n’avaient que la vie à y gagner. La victime expiatoire de Gourkoff, à qualité égale, ne pouvait être choisie que parmi eux. Ce prix ne leur parut pas suffisant. Là, nous touchons aux vertus de la race bulgare, fortes vertus dont la principale est le courage. Un Bulgare n’est pas insensible aux douceurs de l’existence, cependant, il leur préférera la satisfaction de l’honneur. Honneur de condottiere, qui fait bon marché du droit d’autrui ? Sans doute. Mais il faut tenir compte de l’atmosphère.

Aussi, quand les quatre chefs du clan B reçurent les colombes de Mikaïloff, ne leur donnèrent-ils aucune grains à manger, si bien qu’elles crevèrent

On s’agitait au café « Zlatitza ». Que deviendraient les comitadjis de l’armée défaite ? Ces quart-de-solde n’avaient guère d’économies. Le ton des controverses s’élevait de jour en jour. Je n’osais plus aller boire en ce lieu le moindre verre d’alcool national. Épouvanté, je m’arrêtais au seuil de la résistance.

— Très bien ! dit Mikaïloff. Vous ne voulez pas de ma paix ? Vous l’avalerez malgré vous.

Et c’est encore une histoire qui vaut bien un peu d’encre.

Il s’agissait d’arracher les signatures de Parlitcheff et de Poppchristoff. Nous ne dirons pas que ces messieurs étaient faciles à saisir. L’espoir de les rencontrer devenait même un jeu. Où allez-vous si vite, demandait-on à quelqu’un qui forçait l’allure ? Il répondait : « Je les cherche. » Vous pouviez toujours sonner à leurs portes, elles ne s’ouvraient pas. Quelle vie pour des gens de bonne compagnie ! Si nos héros — je parle des chefs — étaient des Bulgares hors la loi, on les regarderait sans stupéfaction, comme des voyous de faits divers ; mais ce sont des professeurs, des écrivains, des avocats, des médecins. Ils sortent entourés de revolvers ; ils se retournent au moindre bruit ; ils se cachent comme des voleurs !

Ce dimanche matin, Mme Parlitcheff se rendit à l’église en compagnie de son enfant. Ses suiveurs écoutèrent religieusement l’office, à ses côtés. Dans les cas graves pour les maris, les femmes aussi ont des suiveurs ; la cérémonie terminée, les anges gardiens représentèrent à Mme Parlitcheff qu’il serait imprudent de revenir à pied. Les précautions étaient prises. Une auto l’attendait. Mme Parlitcheff, l’enfant, les suiveurs s’y installèrent. La voiture se mit en marche et ne s’arrêta que soixante kilomètres plus loin, à Gorna-Djoumaya, en Macédoine bulgare.

Les suiveurs, vous l’avez compris, avaient été achetés par Ivan Mikaïloff.

La nuit de ce même jour, les maisons de Parlitcheff et de Poppchristoff sont cernées — à Sofia, en pleine ville — par les comitadjis du clan vainqueur, les fameux pensionnés de la Terreur. Là aussi, les gardiens avaient cédé à l’or. Les portes s’ouvrent, les appartements sont envahis. Parlitcheff veillait dans l’angoisse. Le meneur de l’expédition lui tendit un papier : le texte de la réconciliation entre mikaïlovistes et protogueristes. Signe ! Sinon ta femme et ton enfant… Débats, insultes, mais les bourreaux sont en nombre. Parlitcheff jeta par la pièce le stylo offert par le voïvode. On lui apporta la plume et l’encre de son bureau. Il signa.

Poppchristoff dormait. La seconde équipe dut tourner elle-même les boutons électriques. On croit entendre d’ici les : « Holà ! réveille-toi ! signe ! » Comme un tribunal de mort, cinq hommes entouraient le lit. Il signa… en chemise.

Et deux autos les emmenèrent à Gorna-Djoumaya.

Le Comité central devait vérifier les paraphes et choisir son heure pour la publication du texte.

Ces soins demandèrent deux jours.

La grande nouvelle annoncée par les journaux, Poppchristoff et la famille Parlitcheff furent ramenés à Sofia.

Et le lendemain, trois commerçants juifs trouvaient ce mot dans leur boîte aux lettres : « Votre voiture sera dès midi à votre disposition, devant le cinéma de l’avenue Marie-Louise. »

Telle fut la scène de la réconciliation.