Les Cinq Filles de Mrs Bennet/39

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 197-201).
XXXIX


Ce fut dans la seconde semaine de mai que les trois jeunes filles partirent de Gracechurch street à destination de la ville de ***, en Hertfordshire. Comme elles approchaient de l’auberge, où la voiture de Mr. Bennet devait les attendre, elles eurent la preuve de l’exactitude du cocher en voyant paraître Kitty et Lydia à la fenêtre d’une salle à manger du premier étage. Ces demoiselles, qui étaient arrivées depuis une heure, avaient agréablement employé leur temps à visiter le magasin d’une modiste, à contempler la sentinelle du poste d’en face et à préparer une salade de concombres.

Après les premières effusions, elles désignèrent une table garnie de viande froide telle que peut en fournir un garde-manger d’auberge.

— Qu’en dites-vous ? s’exclamèrent-elles d’un air triomphant. N’est-ce pas une bonne surprise ?

— Et c’est nous qui vous offrons ce lunch, ajouta Lydia. Seulement, vous nous prêterez de quoi le payer car nous avons vidé notre bourse dans le magasin d’en face. — Et montrant ses achats : — Tenez, j’ai acheté ce chapeau. Il n’a rien de très remarquable, mais je le démolirai en rentrant pour voir si je puis en tirer quelque chose.

Ses sœurs l’ayant déclaré affreux, Lydia poursuivit sans se troubler :

— Oh ! les autres étaient encore bien plus laids, dans cette boutique. Quand j’aurai acheté du satin d’une plus jolie nuance pour le regarnir, je crois qu’il ne fera pas mal. Du reste, qu’importe ce que nous mettrons cet été, une fois que le régiment sera parti ? car il s’en va dans une quinzaine.

— Vraiment, il s’en va ? s’écria Elizabeth avec satisfaction.

— Oui, il quitte Meryton pour aller camper près de Brighton. Oh ! je voudrais tant que papa nous emmène toutes là-bas pour y passer l’été ! Ce serait délicieux, et ne coûterait pas très cher. Maman, aussi, ne demande qu’à y aller avec nous. Autrement, imaginez ce que nous allons nous ennuyer tout l’été à Longbourn !

— En effet, pensa Elizabeth, voilà bien ce qu’il nous faut. Bonté divine ! Brighton et tout un camp de militaires alors qu’un malheureux régiment de la milice et quelques soirées à Meryton ont suffi pour nous tourner la tête !

— Maintenant, j’ai une nouvelle à vous annoncer, dit Lydia, comme elles se mettaient à table. Devinez un peu ! Une nouvelle excellente, sensationnelle, et concernant quelqu’un que nous aimons toutes.

Jane et Elizabeth se regardèrent et l’une d’elles avertit le domestique qu’on n’avait plus besoin de ses services. Lydia se mit à rire.

— Je reconnais bien là votre discrétion et votre amour des convenances. Comme si le serveur se souciait de ce que nous racontons ! Il en entend bien d’autres ! Mais peu importe ; il est si laid, je suis contente qu’il soit parti, et maintenant voici ma nouvelle ; c’est au sujet de ce cher Wickham ; il n’y a plus à craindre qu’il épouse Mary King : elle est partie habiter chez son oncle à Liverpool, partie pour de bon ; Wickham est sauvé !

— Mary King aussi, ajouta Elizabeth, elle évite un mariage imprudent quant à la fortune.

— Elle est bien sotte d’être partie, si elle l’aimait.

— Mais j’espère, dit Jane, que le cœur n’était sérieusement pris ni d’un côté ni de l’autre.

— Pas du côté de Wickham, en tout cas, je m’en porte garante. Qui pourrait aimer un laideron pareil, avec toutes ses taches de rousseur ?

Elizabeth fut confuse de penser que, la vulgarité d’expression mise à part, ce jugement différait peu de celui qu’elle avait porté elle-même en le qualifiant de désintéressé.

Le lunch terminé, la note réglée par les aînées, on demanda la voiture et, grâce à d’ingénieux arrangements, les cinq jeunes filles parvinrent à s’y caser avec leurs malles, leurs valises, leurs paquets, et le supplément peu désiré que formaient les emplettes de Lydia.

— Eh bien, nous voilà gentiment entassées ! s’exclama celle-ci. Je ne regrette pas d’avoir acheté cette capote, quand ce ne serait que pour le plaisir d’avoir un carton de plus. Et maintenant que nous sommes confortablement installées, nous pouvons causer et rire jusqu’à la maison. Racontez-nous pour commencer ce que vous avez fait depuis votre départ. Avez-vous rencontré de beaux jeunes gens ? Avez-vous beaucoup flirté ? J’avais un peu l’espoir que l’une de vous ramènerait un mari. Ma parole, Jane sera bientôt une vieille fille, elle qui a presque vingt-trois ans ! Dieu du ciel ! que je serais mortifiée si je n’étais pas mariée à cet âge-là ! Vous n’avez pas idée du désir qu’a ma tante Philips de vous voir mariées toutes les deux. Elle trouve que Lizzy aurait mieux fait d’accepter Mr. Collins ; mais je ne vois pas, pour ma part, ce que cela aurait eu de particulièrement divertissant. Mon Dieu ! que je voudrais donc me marier avant vous toutes ! Je pourrais ensuite vous chaperonner dans les bals. Oh ! dites, ce que nous nous sommes amusées l’autre jour chez le colonel Forster où nous étions allées, Kitty et moi, passer la journée… Mrs. Forster avait promis que l’on danserait le soir (à propos, nous sommes au mieux, Mrs. Forster et moi). Elle avait invité aussi les deux Harrington, mais Harriet était malade et Pen a dû venir seule. Alors, devinez ce que nous avons fait ? Pour avoir une danseuse de plus, nous avons habillé Chamberlayne en femme. Vous pensez si c’était drôle ! Personne n’était au courant, sauf les Forster, Kitty et moi, et aussi ma tante, à qui nous avions dû emprunter une robe. Vous ne pouvez vous figurer comme Chamberlayne était réussi ! Quand Denny, Wickham, Pratt et deux ou trois autres sont entrés, ils ne l’ont pas reconnu. Dieu ! ce que j’ai ri, et Mrs. Forster aussi ! J’ai cru que j’en mourrais ! C’est ce qui a donné l’éveil aux autres et ils ont eu vite fait d’éventer la plaisanterie.

Avec des histoires de ce genre, Lydia, secondée à l’occasion par Kitty, s’efforça tout le long de la route de distraire ses compagnes. Elizabeth écoutait le moins possible, mais force lui était d’entendre le nom de Wickham qui revenait fréquemment.

La réception qu’on leur fit à Longbourn fut très chaude. Mrs. Bennet se réjouissait de voir que Jane n’avait rien perdu de sa beauté, et, pendant le repas, Mr. Bennet redit plusieurs fois à Elizabeth :

— Je suis heureux de vous voir de retour, Lizzy.

La salle à manger était pleine, presque tous les Lucas étant venus chercher Maria, et les sujets de conversation étaient nombreux et variés. Lady Lucas demandait à sa fille à travers la table des nouvelles de l’installation de Charlotte et de son poulailler. Mrs. Bennet était occupée d’un côté à se faire donner par Jane des renseignements sur la mode actuelle et de l’autre à les transmettre aux plus jeunes misses Lucas, et Lydia, d’une voix sonore qui couvrait toutes les autres, énumérait à qui voulait l’entendre les distractions de leur matinée.

— Oh ! Mary, vous auriez dû venir avec nous. Nous avons tant ri ! Au départ, nous avions baissé les stores pour faire croire que la voiture était vide et nous les aurions gardés ainsi jusqu’au bout si Kitty n’avait pas eu mal au cœur. Au « George », nous avons vraiment bien fait les choses, car nous avons offert aux voyageuses un délicieux lunch froid. Vous en auriez profité. En repartant, nous avons cru que nous ne pourrions jamais nous caser dans la voiture ; c’était drôle comme tout ! J’ai failli en mourir de rire ; et, tout le retour, nous avons été d’une gaieté !… Nous faisions tant de bruit qu’on devait nous entendre à trois lieues à la ronde !

— Je ne voudrais pas, ma chère sœur, répliqua gravement Mary, décrier de tels plaisirs. Ils conviennent, je le sais, à la généralité des femmes ; mais ils n’ont pour moi aucune espèce de charme et une heure de lecture me semble infiniment préférable.

Mais Lydia n’entendit pas un mot de cette réponse. Elle écoutait rarement plus d’une demi-minute et ne prêtait jamais la moindre attention à ce que disait Mary.

L’après-midi, elle pressa vivement ses sœurs ainsi que les autres jeunes filles de venir faire un tour à Meryton, mais Elizabeth s’y opposa avec fermeté. Il ne serait pas dit que les demoiselles Bennet ne pouvaient passer une demi-journée chez elles sans partir à la poursuite des officiers. Pour refuser, elle avait encore un autre motif : c’était d’éviter le plus longtemps possible le risque d’une rencontre avec Wickham. Le prochain départ du régiment lui causait un soulagement inexprimable. Dans une quinzaine, il serait loin, et elle pourrait l’oublier complètement.

Elle n’était pas depuis longtemps à Longbourn quand elle s’aperçut que le projet de séjour à Brighton, auquel Lydia avait fait allusion, était un sujet de fréquentes discussions entre ses parents. Elle vit tout de suite que Mr. Bennet n’avait pas la moindre intention de céder aux instances de sa femme ; mais en même temps, les réponses qu’il lui faisait étaient si vagues et si équivoques que Mrs. Bennet, bien que souvent découragée, ne perdait pas l’espoir d’arriver à ses fins.