Les Cinq Filles de Mrs Bennet/37

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 190-194).




XXXVII


Les deux cousins quittèrent Rosings le lendemain et Mr. Collins qui avait été les attendre à la sortie du parc pour leur adresser un dernier et respectueux salut eut le plaisir de témoigner que ces messieurs paraissaient en excellente santé et d’aussi bonne humeur qu’il se pouvait après les adieux attristés qu’ils venaient d’échanger à Rosings. Sur ce, il se hâta de se rendre à Rosings pour consoler lady Catherine et sa fille. À son retour au presbytère, il transmit avec grande satisfaction un message de Sa Grâce impliquant qu’elle s’ennuyait assez pour désirer les avoir tous à dîner le soir même.

Elizabeth ne put revoir lady Catherine sans se rappeler que, si elle l’avait voulu, elle lui serait maintenant présentée comme sa future nièce, et elle sourit en se représentant l’indignation de Sa Grâce.

La conversation s’engagea d’abord sur le vide produit par le départ de ses neveux.

— Je vous assure que j’en suis très affectée, dit lady Catherine. Certes, personne ne sent plus que moi le chagrin d’être privé de ses amis, mais j’ai de plus pour ces deux jeunes gens un attachement que je sais être réciproque. Ils étaient tous deux désolés de s’en aller. Notre cher colonel a réussi cependant à garder de l’entrain jusqu’à la fin, mais Darcy paraissait très ému, plus encore peut-être que l’an dernier. Il semble s’attacher de plus en plus à Rosings.

Ici, Mr. Collins plaça un compliment et une allusion que la mère et la fille accueillirent avec un sourire bienveillant.

Après le dîner, lady Catherine observa que miss Bennet paraissait songeuse et s’imaginant que la perspective de rentrer bientôt chez elle en était la cause, elle ajouta :

— Si c’est ainsi, écrivez à votre mère pour lui demander de vous laisser un peu plus longtemps. Mrs. Collins, j’en suis sûre, sera enchantée de vous garder encore.

— Je remercie Votre Grâce de cette aimable invitation, répondit Elizabeth, mais il m’est impossible de l’accepter ; je dois être à Londres samedi prochain.

— Quoi ! vous n’aurez fait ici qu’un séjour de six semaines ? Je m’attendais à vous voir rester deux mois. Mrs. Bennet peut certainement se passer de vous une autre quinzaine.

— Oui, mais mon père ne le peut pas. Il m’a écrit dernièrement pour me demander de hâter mon retour.

— Oh ! votre père peut aussi bien se passer de vous que votre mère. Si vous restiez un mois encore, je pourrais ramener l’une de vous jusqu’à Londres où j’irai passer quelques jours au début de juin. Ma femme de chambre ne faisant pas de difficulté pour voyager sur le siège, j’aurai largement de la place pour l’une de vous, et même, comme vous êtes très minces l’une et l’autre, je consentirais volontiers à vous prendre toutes les deux, si le temps n’était pas trop chaud.

— Je suis touchée de votre bonté, madame, mais je crois que nous devons nous en tenir à nos premiers projets.

Lady Catherine parut se résigner.

— Mrs. Collins, vous aurez soin de faire escorter ces demoiselles par un domestique. Vous savez que je dis toujours ce que je pense, or je ne puis supporter l’idée que deux jeunes filles voyagent seules en poste, ce n’est pas convenable. Les jeunes filles doivent toujours être accompagnées et protégées, selon leur rang. Quand ma nièce Georgiana est allée à Ramsgate l’été dernier, j’ai tenu à ce qu’elle fût accompagnée de deux domestiques. Miss Darcy, fille de Mr. Darcy de Pemberley et de lady Anne ne pouvait avec bienséance voyager d’une autre façon. Mrs. Collins, il faudra envoyer John avec ces demoiselles. Je suis heureuse que cette idée me soit venue à l’esprit. Vous vous feriez mal juger si vous les laissiez partir seules.

— Mon oncle doit nous envoyer son domestique.

— Votre oncle ! Ah ! votre oncle a un domestique ? Je suis heureuse que quelqu’un des vôtres ait pensé à ce détail. Où changez-vous de chevaux ? à Bromley, naturellement. Recommandez-vous de moi à l’hôtel de « la Cloche » et l’on sera pour vous pleins d’égards.

Lady Catherine posa encore nombre de questions aux deux jeunes filles sur leur voyage et, comme elle ne faisait pas toutes les réponses elle-même, Elizabeth dut rester attentive à la conversation, ce qui était fort heureux car avec un esprit aussi absorbé que le sien, elle aurait risqué d’oublier où elle se trouvait. Mieux valait réserver ses réflexions pour les moments où elle s’appartiendrait.

Elle s’y replongeait dès qu’elle se retrouvait seule et faisait chaque jour une promenade solitaire au cours de laquelle elle pouvait se livrer en paix aux délices de remuer des souvenirs désagréables. Elle connaissait maintenant presque par cœur la lettre de Mr. Darcy ; elle en avait étudié chaque phrase, et les sentiments qu’elle éprouvait pour son auteur variaient d’un moment à l’autre. Le souvenir de sa déclaration éveillait encore chez elle une vive indignation, mais quand elle considérait avec quelle injustice elle l’avait jugé et condamné, sa colère se retournait contre elle-même, et la déception de Darcy lui inspirait quelque compassion. Toutefois, il continuait à ne point lui plaire ; elle ne se repentait pas de l’avoir refusé et n’éprouvait aucun désir de le revoir.

Elle trouvait une source constante de déplaisir dans le souvenir de sa propre conduite et les fâcheux travers de sa famille étaient un sujet de réflexion plus pénible encore. De ce côté, il n’y avait malheureusement rien à espérer. Son père s’était toujours contenté de railler ses plus jeunes filles sans prendre la peine d’essayer de réprimer leur folle étourderie ; et sa mère — dont les manières étaient si loin d’être parfaites — ne trouvait rien à redire à celles de ses benjamines. Elizabeth, ainsi que Jane, s’était bien efforcée de modérer l’exubérance de Catherine et de Lydia, mais, aussi longtemps que celles-ci se sentaient soutenues par l’indulgence de leur mère, à quoi pouvait-on aboutir ? D’un caractère faible, irritable, et subissant complètement l’influence de Lydia, Catherine avait toujours pris de travers les conseils de ses aînées ; Lydia insouciante, volontaire et entêtée, ne se donnait même pas la peine de les écouter. Toutes deux étaient paresseuses, ignorantes et coquettes. Tant qu’il resterait un officier à Meryton, elles réussiraient à flirter avec lui et tant que Meryton serait à proximité de Longbourn, elles continueraient à y passer tout leur temps.

Mais c’était à sa sœur aînée que pensait le plus Elizabeth. En disculpant Bingley, les explications de Darcy avaient fait mieux sentir tout ce que Jane avait perdu. Maintenant qu’elle avait la preuve de la sincérité de son amour et de la loyauté de sa conduite, quelle tristesse pour Elizabeth de penser que le manque de bon sens et de correction des siens avait privé Jane d’un parti qui présentait de telles garanties de bonheur !

Toutes ces réflexions auxquelles venait s’ajouter le désappointement causé par la révélation du véritable caractère de Mr. Wickham ne laissaient pas d’assombrir son esprit ordinairement si enjoué, et il lui fallait faire effort pour conserver en public son air de gaieté.

Les invitations de lady Catherine furent pendant la dernière semaine de leur séjour aussi fréquentes qu’au début. C’est au château que se passa la dernière soirée. Sa Grâce s’enquit minutieusement des moindres détails du voyage, donna des conseils sur la meilleure méthode pour faire les bagages et insista tellement sur la manière dont on devait plier les robes que Maria, au retour, se crut obligée de défaire sa malle et de la recommencer de fond en comble. Quand on prit congé, lady Catherine, pleine de bienveillance, souhaita bon voyage aux jeunes filles et les invita à revenir l’année suivante à Hunsford, pendant que miss de Bourgh condescendait à faire une révérence et à leur tendre la main à toutes deux.