Les Cinq Filles de Mrs Bennet/36

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 184-189).
XXXVI


Si Elizabeth, lorsqu’elle avait pris la lettre de Mr. Darcy, ne s’attendait pas à trouver le renouvellement de sa demande, elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle pouvait contenir. On se figure l’empressement qu’elle mit à en prendre connaissance et les sentiments contradictoires qui l’agitèrent pendant cette lecture. Tout d’abord, elle trouva stupéfiant qu’il crût possible de se justifier à ses yeux. Elle était convaincue qu’il ne pouvait donner aucune explication dont il n’eût à rougir, et ce fut donc prévenue contre tout ce qu’il pourrait dire qu’elle commença le récit de ce qui s’était passé à Netherfield.

Elle lisait si avidement que, dans sa hâte de passer d’une phrase à l’autre, elle était incapable de saisir pleinement le sens de ce qu’elle avait sous les yeux. La conviction affirmée par Darcy au sujet de l’indifférence de Jane fut accueillie avec la plus grande incrédulité, et l’énumération des justes objections qu’il faisait au mariage de Bingley avec sa sœur l’irritèrent trop pour qu’elle consentît à en reconnaître le bien-fondé. Il n’exprimait aucun regret qui pût atténuer cette impression ; le ton de la lettre n’était pas contrit mais hautain ; c’était toujours le même orgueil et la même insolence.

Mais quand elle parvint au passage relatif à Wickham, quand, avec une attention plus libre, elle lut un récit qui, s’il était vrai, devait ruiner l’opinion qu’avec tant de complaisance elle s’était formée du jeune officier, elle ressentit une impression plus pénible en même temps que plus difficile à définir. La stupéfaction, la crainte, l’horreur même l’oppressèrent. Elle aurait voulu tout nier et ne cessait de s’exclamer en lisant : « C’est faux ! c’est impossible ! Tout cela n’est qu’un tissu de mensonges ! » et lorsqu’elle eut achevé la lettre, elle se hâta de la mettre de côté en protestant qu’elle n’en tiendrait aucun compte et n’y jetterait plus les yeux.

Dans cet état d’extrême agitation, elle poursuivit sa marche quelques minutes sans parvenir à mettre du calme dans ses pensées. Mais bientôt, par l’effet d’une force irrésistible, la lettre se trouva de nouveau dépliée, et elle recommença la lecture mortifiante de tout ce qui avait trait à Wickham, en concentrant son attention sur le sens de chaque phrase.

Ce qui concernait les rapports de Wickham avec la famille de Pemberley et la bienveillance de Mr. Darcy père à son égard correspondait exactement à ce que Wickham en avait dit lui-même. Sur ces points les deux récits se confirmaient l’un l’autre ; mais ils cessaient d’être d’accord sur le chapitre du testament. Elizabeth avait encore présentes à la mémoire les paroles dont Wickham s’était servi en parlant du bénéfice. Il était indéniable que d’un côté ou de l’autre, elle se trouvait en présence d’une grande duplicité. Un instant, elle crut pouvoir se flatter que ses sympathies ne l’abusaient point, mais après avoir lu et relu avec attention les détails qui suivaient sur la renonciation de Wickham au bénéfice moyennant une somme aussi considérable que trois mille livres sterling, elle sentit sa conviction s’ébranler.

Quittant sa lecture, elle se mit à réfléchir sur chaque circonstance et à peser chaque témoignage en s’efforçant d’être impartiale, mais elle ne s’en trouva pas beaucoup plus avancée : d’un côté comme de l’autre, elle était en présence de simples assertions. Elle reprit encore la lettre et, cette fois, chaque ligne lui prouva clairement que cette affaire, qu’elle croyait impossible de présenter de manière à justifier Mr. Darcy, était susceptible de prendre un aspect sous lequel sa conduite apparaissait absolument irréprochable.

L’accusation de prodigalité et de dévergondage portée contre Wickham excitait cependant son indignation, — l’excitait d’autant plus, peut-être, qu’elle ne pouvait rien découvrir qui en prouvât l’injustice. De la vie de Wickham avant son arrivée en Hertfordshire, on ne connaissait que ce qu’il en avait raconté lui-même. D’ailleurs, en eût-elle les moyens, Elizabeth n’aurait jamais cherché à savoir ce qu’il était véritablement : son aspect, sa voix, ses manières, l’avaient établi d’emblée à ses yeux dans la possession de toutes les vertus. Elle essaya de retrouver dans son esprit quelque trait de délicatesse ou de générosité qui pût le défendre contre les accusations de Mr. Darcy, ou, tout au moins, en dénotant une réelle valeur morale, racheter ce qu’elle voulait considérer comme des erreurs passagères ; mais aucun souvenir de ce genre ne lui revint à la mémoire. Elle revoyait Wickham avec toute la séduction de sa personne et de ses manières, mais, à son actif, elle ne pouvait se rappeler rien de plus sérieux que la sympathie générale dont il jouissait à Meryton, et la faveur que son aisance et son entrain lui avaient conquise parmi ses camarades.

Après avoir longuement réfléchi, elle reprit encore une fois sa lecture. Mais hélas ! le passage relatant les desseins de Wickham sur miss Darcy se trouvait confirmé par la conversation qu’elle avait eue la veille avec le colonel Fitzwilliam, et, finalement, Darcy la renvoyait au témoignage de Fitzwilliam lui-même, qu’elle savait être, plus que personne, au courant des affaires de son cousin et dont elle n’avait aucune raison de suspecter la bonne foi. Un instant l’idée lui vint d’aller le trouver ; mais la difficulté de cette démarche l’arrêta et aussi la conviction que Mr. Darcy n’aurait pas hasardé une telle proposition s’il n’avait été certain que son cousin dût corroborer toutes ses affirmations.

Elle se rappelait parfaitement sa première conversation avec Wickham à la soirée de Mrs. Philips. Ce qu’il y avait de malséant dans des confidences de ce genre faites à une étrangère la frappait maintenant, et elle s’étonna de ne l’avoir pas remarqué plus tôt. Elle voyait l’indélicatesse qu’il y avait à se mettre ainsi en avant. La conduite de Wickham ne concordait pas non plus avec ses déclarations : ne s’était-il pas vanté d’envisager sans crainte l’idée de rencontrer Mr. Darcy. Cependant, pas plus tard que la semaine suivante, il s’était abstenu de paraître au bal de Netherfield. Et puis, tant que les Bingley étaient restés dans le pays, Wickham ne s’était confié qu’à elle, mais, aussitôt leur départ, son histoire avait défrayé partout les conversations et il ne s’était pas fait scrupule de s’attaquer à la réputation de Mr. Darcy, bien qu’il lui eût assuré que son respect pour le père l’empêcherait toujours de porter atteinte à l’honneur du fils.

Comme il lui apparaissait maintenant sous un jour différent ! Ses assiduités auprès de miss King ne venaient plus que de vils calculs, et la médiocre fortune de la jeune fille, au lieu de prouver la modération de ses ambitions, le montrait simplement poussé par le besoin d’argent à mettre la main sur tout ce qui était à sa portée. Son attitude envers elle-même ne pouvait avoir de mobiles louables : ou bien il avait été trompé sur sa fortune, ou bien il avait satisfait sa vanité en encourageant une sympathie qu’elle avait eu l’imprudence de lui laisser voir.

Dans ses derniers efforts pour le défendre, Elizabeth mettait de moins en moins de conviction. D’autre part, pour la justification de Mr. Darcy, elle était obligée de reconnaître que Mr. Bingley, longtemps auparavant, avait affirmé à Jane la correction de son ami dans cette affaire. En outre, si peu agréables que fussent ses manières, jamais au cours de leurs rapports qui, plus fréquents en dernier lieu, lui avaient permis de le mieux connaître, elle n’avait rien vu chez lui qui accusât un manque de principes ou qui trahît des habitudes répréhensibles au point de vue moral ou religieux. Parmi ses relations, il était estimé et apprécié. S’il avait agi comme l’affirmait Wickham, une conduite si contraire à l’honneur et au bon droit n’aurait pu être tenue cachée, et l’amitié que lui témoignait un homme comme Bingley devenait inexplicable.

Elizabeth se sentit envahir par la honte. Elle ne pouvait penser à Darcy pas plus qu’à Wickham sans reconnaître qu’elle avait été aveugle, absurde, pleine de partialité et de préventions.

— Comment, s’exclamait-elle, ai-je pu agir de la sorte ? Moi qui étais si fière de ma clairvoyance et qui ai si souvent dédaigné la généreuse candeur de Jane ! Quelle découverte humiliante ! Humiliation trop méritée ! L’amour n’aurait pu m’aveugler davantage ; mais c’est la vanité, non l’amour, qui m’a égarée. Flattée de la préférence de l’un, froissée du manque d’égards de l’autre, je me suis abandonnée dès le début à mes préventions et j’ai jugé l’un et l’autre en dépit du bon sens.

D’elle à Bingley, de Bingley à Jane, ses pensées l’amenèrent bientôt au point sur lequel l’explication de Darcy lui avait paru insuffisante, et elle reprit la lettre. Très différent fut l’effet produit par cette seconde lecture. Comment pouvait-elle refuser à ses assertions, dans un cas, le crédit qu’elle s’était trouvée obligée de leur donner dans l’autre ? Mr. Darcy déclarait qu’il n’avait pas cru à l’attachement de Jane pour son ami. Elizabeth se rappela l’opinion que Charlotte lui avait exprimée à ce sujet : elle-même se rendait compte que Jane manifestait peu ses sentiments, même les plus vifs, et qu’il y avait dans son air et dans ses manières une sérénité qui ne donnait pas l’idée d’une grande sensibilité.

Arrivée à la partie de la lettre où Mr. Darcy parlait de sa famille en termes mortifiants, et pourtant mérités, elle éprouva un cruel sentiment de honte. La justesse de cette critique était trop frappante pour qu’elle pût la contester et les circonstances du bal de Netherfield, qu’il rappelait comme ayant confirmé son premier jugement, avaient produit une impression non moins forte sur l’esprit d’Elizabeth.

L’hommage que Darcy lui rendait ainsi qu’à sa sœur la calma un peu, mais sans la consoler de la censure que le reste de sa famille s’était attirée. À la pensée que la déception de Jane avait été en fait l’œuvre des siens et que chacune des deux sœurs pouvait être atteinte dans sa réputation par de pareilles maladresses, elle ressentit un découragement tel qu’elle n’en avait encore jamais connu de semblable jusque-là.

Il y avait deux heures qu’elle arpentait le sentier, lorsque la fatigue et la pensée de son absence prolongée la ramenèrent enfin vers le presbytère. Elle rentra avec la volonté de montrer autant d’entrain que d’habitude et d’écarter toutes les pensées qui pourraient détourner son esprit de la conversation.

Elle apprit en arrivant que les gentlemen de Rosings avaient fait visite tous les deux en son absence ; Mr. Darcy était entré simplement quelques minutes pour prendre congé, mais le colonel Fitzwilliam était resté au presbytère plus d’une heure, dans l’attente de son retour, et parlait de partir à sa recherche jusqu’à ce qu’il l’eût découverte. Elizabeth put à grand’peine feindre le regret de l’avoir manqué. Au fond, elle s’en réjouissait. Le colonel Fitzwilliam ne l’intéressait plus à cette heure. La lettre, seule, occupait toutes ses pensées.