Les Cinq Filles de Mrs Bennet/22

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 111-116).
XXII


Les Bennet dînaient ce jour-là chez les Lucas et, de nouveau, miss Lucas eut la patience de servir d’auditrice à Mr. Collins pendant la plus grande partie de la soirée. Elizabeth lui en rendit grâces :

— Vous le mettez ainsi de bonne humeur, dit-elle ; je ne sais comment vous en remercier…

Charlotte répondit que le sacrifice de son temps était largement compensé par la satisfaction d’obliger son amie. C’était fort aimable : mais la bonté de Charlotte visait beaucoup plus loin que ne le soupçonnait Elizabeth, car son but était de la délivrer d’une admiration importune en prenant tout simplement sa place dans le cœur de Mr. Collins. Quand on se sépara, à la fin de la soirée, l’affaire était en si bon train que Charlotte se serait crue assurée du succès si Mr. Collins n’avait pas été à la veille de quitter le Hertfordshire.

Mais elle n’avait pas bien mesuré l’ardeur des sentiments de Mr. Collins et l’indépendance de son caractère. Car, le lendemain matin, il s’échappait de Longbourn, en dissimulant son dessein avec une habileté incomparable, et accourait à Lucas Lodge pour se jeter à ses pieds. Il désirait surtout éviter d’éveiller l’attention de ses cousines, persuadé qu’elles ne manqueraient pas de soupçonner ses intentions car il ne voulait pas qu’on apprît sa tentative avant qu’il pût en annoncer l’heureux résultat. Bien que se sentant assez tranquille, — car Charlotte avait été passablement encourageante, — il se tenait quand même sur ses gardes depuis son aventure du mercredi précédent.

L’accueil qu’il reçut cependant fut des plus flatteurs. D’une fenêtre du premier étage miss Lucas l’aperçut qui se dirigeait vers la maison et elle se hâta de sortir pour le rencontrer accidentellement dans le jardin, mais jamais elle n’aurait pu imaginer que tant d’amour et d’éloquence l’attendait au bout de l’allée.

En aussi peu de temps que le permirent les longs discours de Mr. Collins, tout était réglé entre les deux jeunes gens à leur mutuelle satisfaction et, comme ils entraient dans la maison, Mr. Collins suppliait déjà Charlotte de fixer le jour qui mettrait le comble à sa félicité. Si une telle demande ne pouvait être exaucée sur-le-champ, l’objet de sa flamme ne manifestait du moins aucune inclination à différer son bonheur. L’inintelligence dont la nature avait gratifié Mr. Collins n’était pas pour faire souhaiter des fiançailles prolongées avec un tel soupirant, et miss Lucas, qui l’avait accepté dans le seul désir de s’établir honorablement, se souciait assez peu que la date du mariage fût plus ou moins proche.

Le consentement de sir William et de lady Lucas demandé aussitôt, fut accordé avec un empressement joyeux. La situation de Mr. Collins faisait de lui un parti avantageux pour leur fille dont la dot était modeste tandis que les espérances de fortune du jeune homme étaient fort belles.

Avec un intérêt qu’elle n’avait encore jamais éprouvé, lady Lucas se mit tout de suite à calculer combien d’années Mr. Bennet pouvait bien avoir encore à vivre, et sir William déclara que lorsque son gendre serait en possession du domaine de Longbourn, il ferait bien de se faire présenter à la cour avec sa femme. Bref, toute la famille était ravie ; les plus jeunes filles voyaient dans ce mariage l’occasion de faire un peu plus tôt leur entrée dans le monde, et les garçons se sentaient délivrés de la crainte de voir Charlotte mourir vieille fille.

Charlotte elle-même était assez calme. Parvenue à ses fins, elle examinait maintenant le fruit de sa victoire, et ses réflexions étaient, somme toute, satisfaisantes. Mr. Collins n’avait évidemment ni intelligence ni charme, sa conversation était ennuyeuse et dans l’ardeur de ses sentiments il entrait sans doute moins d’amour que d’imagination, mais, tel qu’il était, c’était un mari ; or, sans se faire une très haute idée des hommes, Charlotte Lucas avait toujours eu la vocation et le désir de se marier. Elle voyait dans le mariage la seule situation convenable pour une femme d’éducation distinguée et de fortune modeste, car, s’il ne donnait pas nécessairement le bonheur, il mettait du moins à l’abri des difficultés matérielles. Arrivée à l’âge de vingt-sept ans et n’ayant jamais été jolie, elle appréciait à sa valeur la chance qui s’offrait à elle.

Ce qui la gênait le plus, c’était la surprise qu’elle allait causer à Elizabeth Bennet dont l’amitié lui était particulièrement chère. Elizabeth s’étonnerait sûrement, la blâmerait peut-être et, si sa résolution ne devait pas en être ébranlée, elle pourrait du moins se sentir blessée par la désapprobation de sa meilleure amie. Elle résolut de lui faire part elle-même de l’événement et quand Mr. Collins, à l’heure du dîner, se mit en devoir de retourner à Longbourn, elle le pria de ne faire aucune allusion à leurs fiançailles devant la famille Bennet. La promesse d’être discret fut naturellement donnée avec beaucoup de soumission, mais elle ne fut pas tenue sans difficulté, la curiosité éveillée par la longue absence de Mr. Collins se manifestant à son retour par des questions tellement directes qu’il lui fallut beaucoup d’ingéniosité pour les éluder toutes, ainsi que beaucoup d’abnégation pour dissimuler un triomphe qu’il brûlait de publier.

Comme il devait partir le lendemain matin de très bonne heure, la cérémonie des adieux eut lieu le soir, au moment où les dames allaient se retirer.

Mrs. Bennet, toute politesse et cordialité, dit combien ils seraient très heureux de le revoir lorsque les circonstances le permettraient.

— Chère madame, répondit-il, cette invitation m’est d’autant plus agréable que je la souhaitais vivement et vous pouvez être sûre que j’en profiterai aussitôt qu’il me sera possible.

Un étonnement général accueillit ces paroles, et Mr. Bennet, à qui la perspective d’un retour aussi rapide ne souriait nullement, se hâta de dire :

— Mais êtes-vous bien sûr, mon cher monsieur, d’obtenir l’approbation de lady Catherine ? Mieux vaudrait négliger un peu votre famille que courir le risque de mécontenter votre protectrice.

— Cher monsieur, répliqua Mr. Collins, laissez-moi vous remercier de ce conseil amical. Soyez certain que je ne prendrais pas une décision aussi importante sans l’assentiment de Sa Grâce.

— Certes, vous ne pouvez lui marquer trop de déférence. Risquez tout plutôt que son mécontentement, et si jamais votre visite ici devait le provoquer, demeurez en paix chez vous et soyez persuadé que nous n’en serons nullement froissés.

— Mon cher monsieur, tant d’attention excite ma gratitude et vous pouvez compter recevoir bientôt une lettre de remerciements pour toutes les marques de sympathie dont vous m’avez comblé pendant mon séjour ici. Quant à mes aimables cousines, bien que mon absence doive être sans doute de courte durée, je prends maintenant la liberté de leur souhaiter santé et bonheur… sans faire d’exception pour ma cousine Elizabeth.

Après quelques paroles aimables, Mrs. Bennet et ses filles se retirèrent, surprises de voir qu’il méditait un aussi prompt retour à Longbourn. Mrs. Bennet aurait aimé en déduire qu’il songeait à l’une de ses plus jeunes filles, et Mary se serait laissé persuader de l’accepter : plus que ses sœurs elle appréciait ses qualités et goûtait ses réflexions judicieuses ; encouragé par un exemple comme le sien à développer sa culture, elle estimait qu’il pourrait faire un très agréable compagnon. Le lendemain matin vit s’évanouir cet espoir. Miss Lucas, arrivée peu après le breakfast, prit Elizabeth à part et lui raconta ce qui s’était passé la veille.

Que Mr. Collins se crût épris de son amie, l’idée en était déjà venue à Elizabeth au cours des deux journées précédentes, mais que Charlotte eût pu l’encourager, la chose lui paraissait inconcevable. Elle fut tellement abasourdie, qu’oubliant toute politesse elle s’écria :

— Fiancée à Mr. Collins ? Ma chère Charlotte, c’est impossible !

Le calme avec lequel Charlotte avait pu parler jusque-là fit place à une confusion momentanée devant un blâme aussi peu déguisé. Mais elle reprit bientôt son sang-froid et répliqua paisiblement :

— Pourquoi cette surprise, ma chère Eliza ? Trouvez-vous si incroyable que Mr. Collins puisse obtenir la faveur d’une femme parce qu’il n’a pas eu la chance de gagner la vôtre ?

Mais Elizabeth s’était déjà reprise et, avec un peu d’effort, put assurer son amie que la perspective de leur prochaine parenté lui était très agréable, et qu’elle lui souhaitait toutes les prospérités imaginables.

— Je devine votre sentiment, répondit Charlotte. Mr. Collins ayant manifesté si récemment le désir de vous épouser il est naturel que vous éprouviez un étonnement très vif. Cependant, quand vous aurez eu le temps d’y réfléchir, je crois que vous m’approuverez. Vous savez que je ne suis pas romanesque, — je ne l’ai jamais été, — un foyer confortable est tout ce que je désire ; or, en considérant l’honorabilité de Mr. Collins, ses relations, sa situation sociale, je suis convaincue d’avoir en l’épousant des chances de bonheur que tout le monde ne trouve pas dans le mariage.

— Sans aucun doute, répondit Elizabeth, et après une pause un peu gênée, toutes deux rejoignirent le reste de la famille. Charlotte ne resta pas longtemps et, après son départ, Elizabeth se mit à réfléchir sur ce qu’elle venait d’apprendre. Que Mr. Collins pût faire deux demandes en mariage en trois jours était à ses yeux moins étrange que de le voir agréé par son amie. Elizabeth avait toujours senti que les idées de Charlotte sur le mariage différaient des siennes, mais elle n’imaginait point que, le moment venu, elle serait capable de sacrifier les sentiments les plus respectables à une situation mondaine et à des avantages matériels. Charlotte mariée à Mr. Collins ! Quelle image humiliante ! Au regret de voir son amie se diminuer ainsi dans son estime s’ajoutait la conviction pénible qu’il lui serait impossible de trouver le bonheur dans le lot qu’elle s’était choisi.