Les Chinois peints par eux-mêmes/L’éducation

Calmann Levy (p. 156-166).


L’ÉDUCATION


Le but que je me suis proposé d’atteindre a été de faire connaître les caractères de la civilisation chinoise dans son état primitif, et d’en établir l’originalité. Tout le monde connaît ces boules d’ivoire concentriques sculptées à jour et qui étonnent l’imagination par la délicatesse de leur exécution. Elles sont le produit d’une patience habile qui dirige dans l’intérieur d’une sphère d’ivoire une pointe d’acier recourbée, et qui y découpe lentement, par des procédés ingénieux, ces petites sphères concentriques dont les surfaces seront ensuite ornées de dessins variés. Ces sculptures à l’aiguille dans une matière aussi dure que l’ivoire donnent l’idée de notre esprit. Nous procédons par ordre, avec lenteur, et nous nous appliquons à bien faire ce que nous faisons, avec méthode et avec patience.

L’éducation a une influence capitale sur la destinée d’un État ; de son organisation dépendent la grandeur et la prospérité d’une société. Notre gouvernement a de bonne heure compris la nécessité de répandre l’instruction dans tout l’empire, et dans un ouvrage écrit avant l’ère chrétienne il est fait mention de « l’ancien système d’instruction » en vertu duquel toutes les villes et tous les villages devaient être pourvus d’une école commune.

Dans l’esprit de nos institutions, le but poursuivi en rendant l’éducation générale est de répandre la science dans la masse du peuple, afin d’en extraire le véritable talent et le faire servir au bien de l’État.

Nous ne dissimulons nullement cette tendance de nos méthodes ; car nous ne comprenons que l’éducation qui se transforme en services réels au profit de tous.

Aussi nos systèmes d’instruction sont-ils très différents de ceux qui sont en usage en Occident où le mot l’emporte sur la chose. L’instruction obligatoire ne vise qu’à l’effet : ce n’est pas un système d’éducation.

On croit qu’en répandant une certaine dose d’instruction on aura tout fait pour le bonheur d’un peuple ; mais l’instruction sans système d’éducation est lettre morte. C’est un cours sans profondeur : il ne produit pas le jugement ; il ne développe pas la nature.

Selon la méthode chinoise, l’obligation réside dans la méthode de s’instruire. L’État ne se préoccupe pas d’autre chose.

Avant de faire des savants, ce qui arrivera toujours assez tôt, il songe à en faire de bons instruments de travail : car il ne suffit pas d’être apte à apprendre, il faut savoir et pouvoir apprendre.

J’ai remarqué que l’État, en Europe, était plus particulièrement préoccupé de faire des programmes que d’enseigner des méthodes. J’avoue que ce procédé me paraît manquer de logique, et qu’il y a beaucoup de chances pour que l’enseignement ainsi présenté ne porte pas beaucoup de fruits, quel qu’en soit d’ailleurs l’esprit.

On ne se préoccupe, en effet, que de l’esprit de l’enseignement, et on est satisfait, on croit avoir rempli le but, si les maîtres cessent ou de prendre leurs exemples dans la morale religieuse, ou de les choisir dans un manuel de philosophie positiviste. En somme, on s’occupe dans les systèmes d’instruction d’un certain nombre de détails qui concernent des opinions, et le système est parfait s’il renferme des mots sonores à la mode.

Ces différences d’appréciation sur un sujet aussi grave que celui de l’éducation précisent nettement la distance qui sépare la civilisation européenne de la nôtre. Nos institutions ont été établies pour résister et durer, quand on réfléchit avec quelle sagesse méditée elles ont été établies, puisqu'en les étudiant on perçoit ce qui rend les autres défectueuses.

En éducation nos règlements sont de deux sortes : les uns s'adressent aux enfants ; les autres aux étudiants.

Les règlements qui définissent l'instruction des enfants sont contenus dans un des seize discours de l'empereur Yong-Tching, appelés le Saint-Édit, et on y trouve tous les conseils qui doivent inspirer la conduite des parents et des maîtres pour bien diriger les jeunes intelligences de l'enfant.

Avec quelle autorité l'empereur engage les parents à habituer de bonne heure leurs enfants à envisager le côté sérieux des choses, à leur montrer des principes plutôt que des circonstances, des lois plutôt que des faits, et à préparer leurs esprits à acquérir la qualité précieuse de l'attention ! Tous les efforts de l'éducation dans le premier âge devront tendre à élever l'attention et à combattre les habitudes. Parmi celles-ci le sage empereur cite : « L'habitude de répéter avec la bouche, tandis que le cœur (l’esprit) pense à autre chose. » Il recommande qu’on apprenne aux enfants à ne pas trop facilement se contenter, mais à interroger, afin qu’ils acquièrent le désir de savoir.

Puis l’empereur apprend aux parents leurs devoirs pour diriger cette éducation, obtenir de leurs enfants l’obéissance et les conduire sagement jusqu’à l’âge où les études commenceront à avoir un but.

La première pensée qui doit occuper l’esprit d’un étudiant est la suivante : « Former une résolution. » Il est admis que lorsqu’une résolution est fermement arrêtée, le but désiré sera atteint.

Je ne connais aucun principe plus efficace que celui-là : faire dépendre de la volonté seule, unie à la persévérance, le succès des études ! de tels principes non seulement dirigent les efforts mais préparent le caractère.

Les conseils que nous devons suivre ont aussi une grande valeur au point de vue de l’étude en elle-même, et je les propose à l’attention de tous les étudiants qui désirent parvenir sûrement au succès.

Analyser chaque jour le travail accompli.

Récapituler tous les dix ou vingt jours ce qui a été précédemment appris.

Commencer l’étude à cinq heures du matin ; prêter aux études autant d’attention qu’un général en prête aux opérations de son armée.

N’interrompre, sous aucun prétexte, ses études durant cinq ou dix jours.

Ne pas craindre d’être lent ; craindre seulement de s’arrêter.

Et enfin un dernier avis :

Le temps passe avec la rapidité de la flèche ; en un clin d’œil, un mois s’écoule, un second lui succède, et voici que l’année est déjà terminée.

Je crois qu’il serait difficile de me convaincre que cette méthode n’est pas bonne et qu’il est préférable d’abandonner l’intelligence à son initiative. Certes, il existe des esprits d’élite qui n’ont pas besoin d’être conseillés ; mais ils sont exceptionnels. Ce sont les intelligences ordinaires que les méthodes doivent avoir en vue de diriger, et pour celles-là il faut procéder par ordre, avec patience et avec clarté.

Je suis persuadé que tous ceux qui réussissent ne doivent pas leurs succès à l’esprit de l’enseignement, mais à la méthode qu’ils ont suivie. C’est pourquoi nos législateurs ont préféré instituer les préceptes qui conduisent au succès.

Ce n’est pas tout : non seulement ils ont enseigné le meilleur moyen de s’instruire, mais ils ont rendu l’éducation obligatoire par ce seul fait que les parents sont responsables de leurs enfants et qu’ils sont récompensés par l’État ou punis selon la conduite qu’ils observent à l’égard de leurs enfants. Il est aisé de comprendre avec quelle force un pareil système agit sur l’éducation.

Notre langue est remplie d’expressions proverbiales qui font allusion à l’excellence de l’éducation : « Pliez le mûrier, lorsqu’il est jeune encore. — Si l’éducation ne se répand pas dans les familles, comment obtiendra-t-on des hommes capables de gouverner ? » Aussi est-ce avec un sentiment de légitime orgueil que je constate le nombre innombrable d’hommes sachant lire et écrire, dans notre immense empire ; presque tous les habitants de la Chine sont instruits !

Et cependant ils vivent en paix. Ah ! c’est là un de nos titres de gloire ! De même que nous n’avons pas employé la poudre pour faire sauter le monde, nous n’avons pas abusé de l’imprimerie pour corrompre les esprits et exciter les passions inutiles. L’éducation ne se comprendrait pas dans ce sens. Les livres qui sont classiques, c’est-à-dire obligatoires, dont l’étude et la connaissance conduisent aux honneurs et à la fortune, ne parlent que de la direction de l’esprit, des devoirs de chacun d’entre nous dans nos diverses situations ; en un mot, l’éducation nous apprend d’abord à vivre raisonnablement ; à nous mettre dans le droit chemin ; à nous rappeler ce que nous sommes, et ce que nous serons si nous nous maintenons par le respect.

Pour exprimer toute ma pensée, je dirai que nos enfants sont ce que seraient ces mêmes enfants dans le monde chrétien si l’éducation consistait à apprendre, sous la direction de parents responsables, l’Évangile, les livres saints, l’histoire, les écrits des grands écrivains (les anciens) et la poésie. C’est là une comparaison qui prouve, puisque notre société est heureuse, que, dans l’éducation, tout dépend de l’exemple, de même que, pour faire un bon dessinateur, tout dépend du modèle. En éducation, le modèle c’est l’exemple, et un modèle n’est-ce pas une chose parfaite ?

Il faut donc nécessairement une logique invariable, absolue, sinon le système n’a plus de centre de gravité et vous courez les aventures de l’instabilité. La nature humaine est un organisme d’une telle sensibilité — nous l’appelons, en Chine, un petit monde — qu’il faut bien la connaître avant de la soumettre à un traitement. Or, certes, il vaut mieux, un million de fois mieux, qu’elle soit brute, ignorante, que mal instruite, je veux dire mal élevée.

Je plaindrai ceux qui ne penseront pas comme moi : et, en fait de socialisme, puisqu’il en faut nécessairement un, ou l’un ou l’autre, j’aime mieux le socialisme d’État qui règle tout, sous la protection de l’opinion publique, que le socialisme des caprices irréguliers qui ne conduit qu’aux anarchies.

Comme le dit un de nos proverbes : il vaut mieux être chien et vivre en paix que d’être homme et vivre dans l’anarchie.