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Texte établi par Lorédan LarcheyHachette (p. 467-483).


ADDITIONS ET VARIANTES


Les premiers éditeurs de Coignet ont suivi moins littéralement que nous le manuscrit original : ils l’ont aussi abrégé davantage, ce qui explique pourquoi notre édition peut être considérée comme plus complète. Si on la compare à l’édition de 1851, elle présente cependant certaines lacunes. Lors de la première publication, Coignet vivait encore, et, en écoutant la lecture des épreuves, il a fourni très probablement de mémoire quelques additions. Ces additions, on sera bien aise de les retrouver ici, bien qu’elles ne figurent pas sur le manuscrit ; elles renferment des détails que l’auteur seul pouvait donner, et qui nous semblent devoir être lus avec confiance.

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Préliminaires de la bataille de Marengo. (Voir page 102, ligne 5.) — La 24e demi-brigade fut détachée pour pointer en avant, à la découverte. Elle marcha très loin et finit par rencontrer des Autrichiens. Même elle eut avec eux une affaire très sérieuse. Elle fut obligée de se former en carré pour résister à l’effort des ennemis. Bonaparte l’abandonna dans cette position terrible. On prétendit qu’il voulait la laisser écraser. Voici pourquoi. Lors de la bataille de Montebello, cette demi-brigade, ayant été poussée au feu par le général Lannes, commença par fusiller ses officiers. Les soldats n’épargnèrent qu’un lieutenant. Je ne sais au juste quel pouvait être le motif de cette terrible vengeance. Le Consul, averti de ce qui s’était passé, cacha son indignation. Il ne pouvait sévir en face de l’ennemi. Le lieutenant qui avait survécu au désastre de ses camarades fut nommé capitaine, l’état-major recomposé immédiatement. Mais néanmoins on conçoit que Bonaparte n’avait rien oublié.

Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dégager la 24e. Quand nous arrivâmes, soldats et officiers nous accablèrent d’injures, prétendant que nous les avions laissé égorger de gaieté de cœur, comme s’il dépendait de nous de marcher à leur secours. Ils avaient été abîmés. J’estime qu’ils avaient perdu la moitié de leur monde, ce qui ne les empêcha pas de se battre encore mieux le lendemain.


Description de l’uniforme de la Garde. (Voir page 150, ligne 11.) — Rien de plus beau que cet habillement. Quand nous étions sous les armes en grande tenue, nous portions l’habit bleu à revers blancs, échancrés sur le bas de la poitrine, la veste de basin blanc, la culotte et les guêtres de basin blanc ; la boucle d’argent aux souliers et à la culotte, la cravate double, blanche dessous et noire dessus, laissant apercevoir un petit liséré blanc vers le haut. En petite tenue, nous avions le frac bleu, la veste de basin blanc, la culotte de nankin et les bas de coton blanc uni. Ajoutez à cela les ailes de pigeon poudrées et la queue longue de six pouces, avec le bout coupé en brosse et retenu par un ruban de laine noire, flottant de deux pouces, ni plus ni moins.

Ajoutez encore le bonnet à poil avec son grand plumet, vous aurez la tenue d’été de la garde impériale. Mais ce dont rien ne peut donner une idée, c’est l’extrême propreté à laquelle nous étions assujettis. Quand nous dépassions la grille du casernement, les plantons nous inspectaient, et, s’il y avait une apparence de poussière sur nos souliers ou un grain de poudre sur le collet de notre habit, on nous faisait rentrer. Nous étions magnifiques, mais abominablement gênés.

Au camp de Boulogne. (Voir page 164, après le premier alinéa.) — Étant au camp d’Ambleteuse, je reçus la visite de mon ancien camarade de lit, en compagnie duquel j’avais fait mes débuts dans la garde. J’ai déjà dit qu’il était le plus grand de tous les grenadiers ; du reste, charmant garçon, doux, enjoué, un peu goguenard. Je ne puis me rappeler son nom ; je me souviens seulement qu’il était fils d’un aubergiste des environs de Meudon. Il avait quitté la garde à la suite d’une aventure singulière. Un jour, nous étions de service aux Tuileries ; il fut placé à la porte même du premier Consul, à l’entrée de sa chambre. Quand le Consul passa, le soir, pour aller se coucher, il s’arrêta stupéfait. On l’eût été à moins. Figurez-vous un homme de six pieds quatre pouces, surmonté d’un bonnet à poil de dix-huit pouces de haut, et d’un plumet dépassant encore le bonnet à poil d’au moins un pied. Il m’appelait son nabot, et, quand il étendait le bras horizontalement, je passais dessous sans y toucher. Or, le premier Consul était encore plus petit que moi, et je pense qu’il fut obligé de lever singulièrement la tête pour apercevoir la figure de mon camarade.

Après l’avoir examiné un moment, il vit qu’en outre il était parfaitement taillé : « Veux-tu être tambour-major ? lui dit-il. — Oui, Consul. — Eh bien ! va chercher ton officier. »

À ces mots, le grenadier dépose son fusil et s’élance, puis il s’arrête et veut reprendre son arme, en disant qu’un bon soldat ne devait jamais la quitter. « N’aie pas peur, répliqua le premier Consul ; je vais la garder et t’attendre. »

Une minute après, mon camarade arrive au poste. L’officier, surpris de le voir, demanda brusquement ce qui était arrivé. « Parbleu ! répondit-il avec son air goguenard, j’en ai assez de monter la garde, j’ai mis quelqu’un en faction à ma place. — Qui donc ? s’écria l’officier. — Bah !… le petit caporal. — Ah çà ! pas de mauvaise plaisanterie ! — Je ne plaisante pas ; il faut bien qu’il monte la garde à son tour… D’ailleurs, venez-y voir, il vous demande, et je suis ici pour vous chercher. »

L’officier passa de l’étonnement à la terreur, car Bonaparte ne mandait guère les officiers près de lui que pour leur donner une culotte. Le nôtre sortit l’oreille basse et suivit son nouveau guide. Ils trouvèrent le premier Consul se promenant dans le vestibule, à côté du fusil. « Monsieur, dit-il à l’officier, ce soldat a t-il une bonne conduite ? — Oui, général. — Eh bien ! je le nomme tambour-major dans le régiment de mon cousin ; je lui ferai trois francs par jour sur ma cassette, et le régiment lui en fera autant. Ordonnez qu’on le relève de faction, et qu’il parte dès demain. »

Ainsi dit, ainsi fait. Mon camarade prit aussitôt possession de ses fonctions nouvelles, et, quand il vint nous voir à Ambleteuse, il avait un uniforme prodigieux, tout couvert de galons, aussi riche que celui du tambour-major de la garde. Il obtint pour moi la permission de quitter le camp, m’emmena à Boulogne et me paya à dîner. Le soir, je le quittai pour rejoindre Ambleteuse. J’étais seul ; je rencontrai en route deux grenadiers de la ligne qui voulurent m’arrêter. En ce moment, les soldats de la garde étaient exposés à de fréquentes attaques. Il y avait au camp de Boulogne ce que nous appelions la compagnie de la lune ; c’étaient des brigands et des jaloux qui profitaient de la nuit pour dévaliser ceux d’entre nous qu’ils surprenaient isolés, pour leur piller leur montre et leurs boucles d’argent, et pour les jeter à la mer. On fut obligé de nous défendre de revenir la nuit au camp sans être plusieurs de compagnie.

Pour moi, je me tirai d’affaire en payant d’audace. J’avais mon sabre et sept ans de salle. Je dégaine et je défie mes adversaires. Ils crurent prudent de me laisser passer mon chemin ; mais si j’avais faibli, j’étais perdu, et le dîner de mon tambour-major m’eût coûté terriblement cher.

Variante du récit de la bataille d’Austerlitz. (Voir page 174.) — Contrairement à l’habitude, l’Empereur avait ordonné que les musiciens restassent à leur poste au centre de chaque bataillon. Les nôtres étaient au grand complet avec leur chef en tête, un vieux troupier d’au moins 60 ans. Ils jouaient une chanson bien connue de nous :

On va leur percer le flanc,
Ran, ran, ran, ran, tan plan, tirelire ;
On va leur percer le flanc,
Que nous allons rire !
Ran, tan, plan, tirelire,
Que nous allons rire !

Pendant cet air, en guise d’accompagnement, les tambours, dirigés par M. Sénot, leur major, un homme accompli, battaient la charge à rompre les caisses ; les tambours et la musique se mêlaient. C’était à entraîner un paralytique !

Arrivés sur le sommet du plateau, nous n’étions plus séparés des ennemis que par les débris des corps qui se battaient devant nous depuis le matin. Précisément nous avions en face la garde impériale russe. L’Empereur nous fit arrêter, et lança d’abord les mamelucks et les chasseurs à cheval. Ces mamelucks étaient de merveilleux cavaliers ; ils faisaient de leur cheval ce qu’ils voulaient. Avec leur sabre recourbé, ils enlevaient une tête d’un seul coup, et avec leurs étriers tranchants ils coupaient les reins d’un soldat. L’un d’eux revint à trois reprises différentes apporter à l’Empereur un étendard russe ; à la troisième l’Empereur voulut le retenir, mais il s’élança de nouveau, et ne revint plus. Il resta sur le champ de bataille.

Les chasseurs ne valaient pas moins que les mamelucks. Cependant ils avaient affaire à trop forte partie. La garde impériale russe était composée d’hommes gigantesques et qui se battaient en déterminés. Notre cavalerie finit par être ramenée. Alors l’Empereur lâcha les chevaux noirs, c’est-à-dire les grenadiers à cheval, commandés par le général Bessières. Ils passèrent à côté de nous comme l’éclair et fondirent sur l’ennemi. Pendant un quart d’heure, ce fut une mêlée incroyable, et ce quart d’heure nous parut un siècle. Nous ne pouvions rien distinguer dans la fumée et la poussière. Nous avions peur de voir nos camarades sabrés à leur tour. Aussi, nous avancions lentement derrière eux, et s’ils eussent été battus, c’était notre tour.

Récit de la bataille d’Austerlitz. (Voir page 175, ligne 19.) — Au milieu de ces circonstances solennelles, nous trouvâmes moyen de rire comme des enfants. Un lièvre, qui se sauvait tout affolé de peur, arriva droit à nous. Mon capitaine Renard l’apercevant, s’élance pour le sabrer au passage, mais le lièvre fait un crochet. Mon capitaine persiste à le poursuivre, et le pauvre animal n’a que le temps de se réfugier, comme un lapin, dans un trou. Nous qui assistions à cette chasse, nous criions tous à qui mieux mieux : « Le renard n’attrapera pas le lièvre ! le renard n’attrapera pas le lièvre ! » Et, en effet, il ne put l’attraper ; aussi on se moqua de lui, et l’on rit d’autant plus que le capitaine était le plus excellent homme, estimé et chéri de tous ses soldats.

Préliminaires de la bataille d’Eylau. (Voir page 200, ligne 18.) — Cette montagne forme une espèce de pain de sucre à pentes très rapides ; elle avait été prise la veille ou l’avant-veille par nos troupes, car nous trouvâmes une masse de cadavres russes étendus çà et là dans la neige et quelques mourants faisant signe qu’ils voulaient être achevés. Nous fûmes obligés de déblayer le terrain pour établir notre bivouac. On traîna les corps morts sur le revers de la montagne et l’on porta les blessés dans une maison isolée située tout au bas. Malheureusement, la nuit vint, et quelques soldats eurent si froid, qu’ils s’imaginèrent de démolir la maison pour avoir le bois et se chauffer. Les pauvres blessés furent victimes de cet acte de frénésie, ils succombèrent sous les décombres. L’Empereur nous fit allumer son feu au milieu de nos bataillons ; il nous demanda une bûche par chaque ordinaire. On s’en était procuré en enlevant les palissades qui servent l’été à parquer les bestiaux. De notre bivac, je voyais parfaitement l’Empereur, et il voyait de même tous nos mouvements. À la lueur des bûches de sapin, je faisais la barbe à mes camarades, à ceux qui en avaient le plus besoin. Ils s’asseyaient sur la croupe d’un cheval mort qui était resté là et que la gelée avait rendu plus dur qu’une pierre. J’avais dans mon sac une serviette que je leur passais sous le cou ; j’avais aussi du savon que je délayais avec de la neige fondue au feu. Je les barbouillais avec la main, et je leur faisais l’opération. Du haut de ses bottes de paille, l’Empereur assistait à ce singulier spectacle, et riait aux éclats. J’en rasai, dans ma nuit, au moins une vingtaine.

Bataille d’Eylau. (Voir page 201, avant-dernière ligne.) — M. Sénot, notre tambour-major, était derrière nous à la tête de ses tambours. On vint lui dire que son fils était tué. C’était un jeune homme de seize ans ; il n’appartenait encore à aucun régiment, mais, par faveur et par égard pour la position de son père, on lui avait permis de servir comme volontaire parmi les grenadiers de la garde : « Tant pis pour lui, s’écria M. Sénot ; je lui avais dit qu’il était encore trop jeune pour me suivre. » Et il continua à donner l’exemple d’une fermeté inébranlable. Heureusement, la nouvelle était fausse : le jeune homme avait disparu dans une file de soldats renversés par un boulet, et il n’avait aucun mal ; je l’ai revu depuis, capitaine adjudant-major dans la garde.

L’inspection du général Dorsenne. (Voir page 285, ligne 1.) — « J’étais toujours prêt à le recevoir, et toujours prévenu, jamais surpris. » Une fois, cependant, je faillis recevoir une verte réprimande : nous avions fait quelques économies sur la nourriture de la semaine, et l’on avait décidé que l’on achèterait de l’eau-de-vie avec la somme économisée. Mais pour ne pas éveiller l’attention du général Dorsenne, je portai sur mon compte : « Légumes coulantes… tant. » Précisément l’infatigable général tomba sur ce passage. « Qu’est-ce que cela ? s’écria-t-il, légumes coulantes ? Je balbutiai et je finis par avouer notre peccadille. D’abord, il voulut se fâcher ; puis en voyant ma confusion, en songeant au singulier stratagème que nous avions imaginé, il se prit à rire : « Cette fois, je vous pardonne, dit-il, mais je n’entends pas qu’on économise sur la nourriture pour acheter des liqueurs. »

Une visite à Coulommiers. (Voir page 380, ligne 9.) — À la suite de nos fredaines contre les officiers des alliés, mon frère, qui en était informé, me fit garder les arrêts : « Ne sors plus, me dit-il, tu serais arrêté. » Je le lui promis.

Cependant, je pensais souvent à mes anciens maîtres, qui s’étaient montrés si bons pour moi, et je grillais d’avoir de leurs nouvelles. Or, un jour que j’étais sorti avec l’agrément de mon frère, et que je me rendais au faubourg Saint-Antoine, arrivé auprès de la Bastille, un grand bel homme qui passait là, vêtu d’une blouse, m’arrête tout à coup en m’abordant : « Voilà, me dit-il, un monsieur qui doit connaître Coulommiers, ou je me trompe fort. — Vous ne vous trompez pas, répondis-je aussitôt, en toisant mon homme de mes plus grands yeux ; j’ai connu beaucoup, à Coulommiers, M. Potier. — C’est donc bien vous, monsieur Coignet ? — Oui, c’est bien moi, monsieur Moirot, car je crois vous remettre à mon tour. Mais M. et Mme, Potier, comment vont-ils[1] ? — À merveille. Ils vous croient bien perdu, et il y a longtemps, car nous parlons souvent de vous. — Cependant me voilà, et, comme vous voyez, gaillard et bien portant. — Mais vous avez donc la croix ? — Oui, mon ami, et de plus, le grade de capitaine. Il y a bien longtemps que nous ne nous étions vus. Voulez-vous me permettre de vous embrasser ? — Très volontiers : je n’en reviens pas de surprise et de joie de vous retrouver, mon cher monsieur Coignet ; nous vous croyons tous si bien mort ! Mais, où restez-vous donc ? — Chez mon frère, marché d’Aguesseau. — Moi, je décharge mes farines chez le boulanger du coin du marché. — C’est mon frère qui l’approvisionne. — Vous savez maintenant mon adresse : il faut me faire l’amitié de venir dîner avec moi dès ce soir, nous causerons. — J’accepte avec le plus grand plaisir. »

J’arrivai de bonne heure au rendez-vous, et Moirot m’apprit qu’il n’était plus chez M. Potier ; il était établi à son compte. Il avait gagné dans cette maison soixante mille francs, et, grâce à sa bonne conduite, il avait obtenu d’épouser une cousine de M. Potier. En nous quittant, il me serrait les mains avec émotion : « Ah ! que demain je vais faire des heureux, me dit-il, en leur apprenant que je vous ai vu ! »

À peine de retour à Coulommiers, il vole au moulin des Prés : « Qu’y a-t-il donc d’extraordinaire, Moirot, que vous courez si vite ? lui dit en l’apercevant de loin M. Potier. — Ah ! Monsieur, j’ai retrouvé M. Coignet, l’enfant perdu. — Comment ? que dites-vous ? — Oui, M. Coignet ; il n’est pas mort, mais très vivant, décoré, capitaine ! — Vous vous trompez : il ne savait ni lire ni écrire, il lui a été impossible d’occuper aucun grade. C’est, sans doute, quelque autre Coignet que vous aurez pris pour le nôtre. — C’est bien lui-même : j’ai reconnu tout de suite son gros nez, sa stature et sa voix. C’est un beau militaire. Il m’a dit qu’il avait trois chevaux et un domestique. Il désire bien vous voir. Il vous a tenu parole, car il a gagné le fusil d’argent qu’il vous avait promis de rapporter en partant de chez vous. — Mais c’est incroyable : tout cela m’étonne et me surpasse ; il faudrait que je le visse pour y croire. » Et M. Potier, à son tour, s’en va faire part de cette bonne nouvelle à madame, qui ne fut pas la moins surprise et la moins heureuse en apprenant que Jean Coignet, son fidèle domestique, était retrouvé, et que, décoré et officier, il avait un domestique et trois chevaux à sa disposition. « Il faut le faire venir ce cher enfant, disait-elle à son mari. »

Mais les troupes alliées occupaient toujours Paris, et il fallait un permis spécial du préfet de police pour que je pusse sortir. Avec l’intervention du procureur du Roi, à qui il fit part de ses intentions, M. Potier obtint tout ce qu’il demandait, et, dès le lendemain, son fils arrivait me chercher à Paris. J’éprouvai beaucoup de joie de revoir ce jeune homme, qui me dit : « Papa et maman m’envoient vous chercher : voilà la permission du préfet de police : nous partons demain pour Coulommiers ; domestique, chevaux, tout enfin. J’emmène tout, papa le veut. » Mon frère voulut le retenir au moins jusqu’après déjeuner. Impossible ! Dès quatre heures, il était sur pied et nous pressait de partir. « Nous avons quinze grandes lieues à faire, répétait-il, et on nous attend de bonne heure. »

Nous marchions bon train, et j’arrive avec ma petite livrée, car mon domestique portait la livrée d’ordonnance (cœur haut, fortune basse ; mais il fallait bien paraître). Je mets pied à terre à la porte du moulin ; moi, vieux grognard, j’éprouvais un saisissement de cœur à la vue de tous ceux que je reconnaissais. Mes membres tremblaient.

Je cours chez mes bons maîtres leur sauter au cou. Mme Potier était au lit. Je demandai la permission de la voir : « Entrez, me cria-t-elle tout émue, entrez tout de suite. Malheureux enfant ! Pourquoi ne nous avoir pas donné de vos nouvelles et demandé de l’argent ? — J’ai eu grand tort, Madame, mais vous voyez qu’en ce moment je ne manque de rien. Je suis votre ouvrage. Je vous dois mon existence, ma fortune ; c’est vous et M. Potier qui avez fait de moi un homme. — Vous avez bien souffert ? — Tout ce qu’un homme peut endurer, je l’ai enduré. — Je suis heureuse de vous voir sous un pareil uniforme. Vous avez un beau grade ? — Capitaine à l’état-major de l’Empereur et le premier décoré de la Légion d’honneur. Vous voyez que vous m’avez porté bonheur. — C’est vous, c’est votre bon courage qui vous a sauvé. Mon mari se fait une fête de vous présenter à nos amis. M. Potier m’accueillit, de son côté, comme un bon père. Il voulut voir mes chevaux. Après les avoir tous passés en revue : « En voilà un, dit-il, qui est bien beau, il a dû vous coûter cher. — Il ne m’a rien coûté du tout, qu’un coup de sabre donné à un officier bavarois à la bataille de Hanau. Mais je vous conterai cette histoire-là en dînant. — C’est cela. Après dîner, nous irons voir mes enfants ; puis demain nous monterons à cheval avec votre domestique, car vous avez changé de rôle. Ce n’est plus notre petit Jean d’autrefois, c’est le beau capitaine. Que de plaisir je me réserve en vous présentant à mes amis ; ils ne vont pas vous reconnaître. »

En effet, arrivés chez ces gros fermiers, et reçus partout à bras ouverts : « Je viens, disait M. Potier, vous demander à dîner pour moi et mon escorte. Je vous présente un capitaine qui est venu me voir. — Soyez tous les bienvenus », répondait-on ; et comme j’étais militaire, on me parlait le plus souvent des ravages qu’avait faits l’ennemi en envahissant les environs de Paris. Jusqu’au dîner, M. Potier ne disait rien de moi : ce n’est qu’après le premier service qu’il demandait à nos hôtes s’ils ne connaissaient pas l’officier qu’il avait amené. Chacun regardait avec de grands yeux, mais personne ne me reconnaissait. « Vous l’avez cependant vu chez

moi pendant dix ans, reprenait M. Potier. C’est l’enfant perdu que j’ai ramené de la foire d’Entrains, il y a vingt ans. C’est lui que je vous présente aujourd’hui. Il n’a pas perdu son temps, comme vous voyez. Il m’avait dit en partant : Je veux un fusil d’argent. Il a rempli sa promesse, car il en a gagné un la première fois qu’il a été au feu, et vous le voyez avec la croix d’honneur et le grade de capitaine, attaché à la personne du grand homme… aujourd’hui déchu. Voilà mon fidèle domestique d’il y a quinze ans, buvons à sa santé ! »

Et nous buvions, et j’étais partout comblé de prévenances et d’amitiés. Il me fallut leur conter mon histoire, et plus d’une fois nous passions des heures, des journées entières, moi à leur raconter, eux à m’écouter, aussi contents, aussi heureux les uns que les autres, car c’étaient des jours de bonheur que je passais ainsi au milieu de toutes ces vieilles connaissances qui m’avaient vu jadis portant le sac de trois cent vingt-cinq livres et maniant la charrue.

Après avoir fait ainsi chez tous les gros fermiers et meuniers des environs une promenade que je ne puis comparer qu’à celle du bœuf gras à l’époque du carnaval, je fis mes adieux à tous les amis de M. Potier. J’embrassai mes bienfaiteurs, et je revins à Paris où je reçus l’ordre de partir immédiatement pour mon département.

  1. M. Moirot avait été en même temps que moi domestique au service de M. Potier.