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Les Buveurs d’eau
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 8 (p. 318-363).
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LES


BUVEURS D’EAU


SCENES DE LA VIE D’ARTISTE.





III.


LAZARE.





I. — LA GRAND’MÈRE.

La lutte contre la misère n’était pas toujours la pire des épreuves pour les jeunes gens que nous avons vus former l’association des Buveurs d’eau [1]. Quelques scènes nouvelles de leur histoire montreront ce que les membres de cette association exclusive avaient à souffrir quand ils voyaient le monde étendre parmi eux son influence en dépit des barrières qu’ils s’étaient flattés de lui opposer. Le conflit de leur fierté avec des convenances jusqu’alors méconnues, les relations délicates qui s’établissaient entre les jeunes artistes et certains amis devenus pour eux des protecteurs, composent un douloureux chapitre dans cette vie exceptionnelle dont nous n’avons pas encore retracé les plus tristes aspects.

Revenons un moment à deux personnages qui ont déjà figuré dans ces récits. Quelques détails sur leur intérieur peuvent servir de prologue à des scènes dont l’orgueil, aux prises avec des nécessités impitoyables, formera le principal lien.

A l’époque où Antoine et son frère Paul avaient pris le parti de quitter leurs parens pour suivre en liberté leur vocation, ils avaient été suivis par leur grand’mère, qui avait voulu malgré eux s’associer aux chances hasardeuses d’une existence dont la rigueur certaine ne pouvait pas avoir de terme limité. L’installation en commun de l’aïeule et de ses petits-fils eut lieu dans un logement situé rue du Cherche-Midi, à l’étage supérieur d’une vaste maison habitée en partie par des familles d’artisans. Ce logement, dont le loyer était très modique, se composait seulement de deux pièces. La plus habitable et la mieux exposée fut réservée à la grand’mère. Elle y disposa avec la minutieuse symétrie particulière aux vieilles gens tous les objets à elle appartenant qu’elle avait emportés de chez son gendre, c’est-à-dire tout son petit ménage qui avait vieilli avec elle, depuis le miroir où elle avait toute enfant souri à son premier sourire jusqu’au crucifix d’ivoire jaune qui avait reçu le dernier souffle de son mari, brave et robuste artisan mort à son œuvre comme un soldat sur la brèche, et qu’elle avait vu un jour rapporter chez elle sur la civière de l’assistance publique.

Chacun de ces meubles et une foule de petits objets sans utilité apparente rappelaient à la grand’mère une date chère à sa mémoire, et formaient autour d’elle un paisible horizon de souvenirs domestiques auquel son regard était tellement habitué, qu’on n’aurait pu changer de place la moindre chose sans qu’elle le remarquât. Aussi avait-elle exigé de ses enfans qu’ils n’entrassent jamais dans sa chambre pendant son absence, tant elle craignait que leur étourderie, qui lui était connue, n’apportât quelque désordre au milieu de son intérieur, où la meilleure loupe n’aurait pu découvrir un seul grain de poussière, quand elle avait tout essuyé, épousseté avec autant de soins et de précautions qu’eût pu le faire le plus vigilant gardien d’un musée.

La pièce occupée par les deux frères avait été arrangée à leurs frais de façon à pouvoir servir d’atelier. Autant la chambre de l’aïeule paraissait, à cause de l’encombrement qui y régnait, pleine à n’y pouvoir remuer, autant l’atelier paraissait nu et vide, Antoine et son frère n’ayant eu pour le garnir que les objets indispensables pour leur travail. Ils y couchaient tous les deux dans des hamacs en toile à voile qu’ils avaient fabriqués eux-mêmes, et que l’on tendait chaque soir.

La grand’mère, qui souffrait de voir ses enfans coucher dans des hamacs, voulait qu’ils achetassent des lits. Antoine s’y refusa, donnant pour prétexte qu’un lit était un meuble gênant dans un atelier de peintre. — Et puis, ajoutait-il en riant, nous sommes si paresseux, mon frère et moi, que si nous en avions un, nous n’aurions jamais le courage de le faire.

— Est-ce que je ne suis pas là, moi ? s’écria naïvement la grand’mère. Achetez au moins des matelas pour mettre dans vos hamacs ! Comment pouvez-vous reposer dans ces grands sacs de toile qui se balancent toujours ?

— Quand on est fort, qu’on est jeune et qu’on a travaillé toute la journée, le meilleur matelas pour bien dormir est une bonne fatigue.

— Mais la santé ? murmurait l’aïeule inquiète.

— Nous sommes très bien dans nos hamacs; les marins, qui sont tous des hommes vigoureux, n’ont pas d’autres couchettes. Et puis, grand’mère, la vérité vraie, ajoutait Paul, c’est que dans notre situation nous devons considérer comme inutile tout ce qui n’est pas de première nécessité.

Outre ses meubles, la grand’mère possédait encore quelques épargnes, qu’elle avait lentement et discrètement amassées dans l’intention de les laisser après elle à ses petits-enfans. A cet humble héritage s’ajoutait une petite rente qui lui était servie par les propriétaires de la fabrique au service de laquelle son mari avait péri victime d’un accident. Cette pension, dont elle avait abandonné une partie à son gendre pendant tout le temps qu’elle avait demeuré chez lui, était, malgré la modicité de ses besoins, insuffisante pour la faire vivre seule.

Telles étaient les uniques ressources naissantes avec lesquelles fut installé le ménage de l’aïeule et de ses deux petits-fils. Cependant, quelques jours après le départ de ceux-ci, leur père, cédant aux sollicitations de sa femme et éprouvant peut-être quelque scrupule d’avoir laissé partir ses enfans les mains vides, leur envoya à chacun cent francs, accompagnés d’une lettre dans laquelle il les avertissait que c’était le dernier secours qu’ils devaient attendre de lui. Faisant, disait-il, la part de leur inexpérience et de l’entraînement qui les avaient l’un et l’autre détournés de la profession à laquelle il les avait destinés, il leur accordait un délai de trois mois pour se soumettre à sa volonté. Passé cette époque, il leur déclarait qu’ils deviendraient complètement étrangers pour lui.

En recevant la lettre dont nous avons donné le résumé, Paul voulait renvoyer l’argent qu’elle accompagnait. — Nous n’avons rien demandé à notre père, et cette façon d’aumône est humiliante, disait-il. Antoine haussa les épaules. — Nous sommes déjà assez malheureux de la mésintelligence qui existe entre nous et notre père, répondit-il; cette lettre nous prouve d’ailleurs qu’il se préoccupe de nous encore plus que nous ne le pensions, et nous ne devions guère nous y attendre après ce qui s’est passé entre nous. A son point de vue, il a peut-être raison de persister dans sa volonté, comme nous croyons avoir des motifs pour persister dans la nôtre.

On était précisément au commencement d’un hiver qui menaçait d’être rigoureux. Les deux cents francs arrivaient à propos pour faire face aux dépenses qui allaient être doublées par la mauvaise saison. Antoine et son frère avaient calculé que leurs ressources, soigneusement ménagées, pouvaient les mener jusqu’au beau temps. « Il faut, disaient-ils, que notre dernier charbon de terre brûle encore au retour de la première hirondelle. Nous avons devant nous quatre mois assurés pour la liberté de notre travail; mais après ces quatre mois, si bien employés qu’ils soient, nous serons à bout de ressources et encore hors d’état de nous en procurer de nouvelles. »

La prévision d’Antoine se réalisa. Six mois après leur sortie de la maison paternelle, les ressources étaient toutes épuisées, et ils se trouvaient à la veille de ne pouvoir plus continuer leurs études. Ce fut alors que la grand’mère déclara à ses enfans qu’elle avait l’intention de travailler. Toutes les supplications que lui adressèrent les deux frères pour la faire renoncer à ce projet furent inutiles. A quelle industrie avait-elle voué ses bras fatigués par une existence déjà si laborieusement remplie ? Ses enfans l’apprirent avec un serrement de cœur véritable. Ne pouvant reprendre l’état qui l’avait aidée à vivre pendant son veuvage, elle n’avait pas reculé, si dure qu’elle pût lui paraître, devant la seule condition compatible avec son grand âge et sa faiblesse apparente : — elle s’était faite femme de ménage, et par toutes sortes de raisons, quelquefois plaisantes, elle s’efforçait de dissimuler aux yeux de ses enfans le côté servile de cette condition qu’elle n’avait pu choisir, mais qu’elle se trouvait encore heureuse d’accepter, elle qui ne supposait pas, dans son ignorance du mal, qu’on pût éprouver de la honte sinon de ce qui n’était pas bien.

Toutes ces délicatesses instinctivement trouvées par son cœur maternel étaient bien appréciées par les deux frères, mais elles ne suffisaient pas pour apaiser le remords quotidien qui les troublait lorsqu’ils voyaient chaque matin partir leur grand’mère. Il y eut même à ce propos une scène très vive entre Antoine et son frère. Nous la raconterons pour faire apprécier certaines nuances différentes qui existaient dans le caractère des deux artistes.

Un jour, ils avaient reçu la visite d’un jeune homme qu’ils avaient connu plusieurs années auparavant, et de qui leurs nouvelles relations les avaient séparés depuis. Ils furent donc un peu étonnés de le voir arriver chez eux, et lui-même laissa paraître quelque surprise lorsqu’il se trouva en face des deux frères. — Comment donc avez-vous appris notre demeure ? demanda Antoine.

— Mais, répondit le jeune homme, je ne croyais pas avoir le plaisir de vous rencontrer. Je venais dans cette maison pour y chercher une bonne femme qui fait les ménages et qu’on m’a recommandée. Probablement que le concierge m’aura donné une fausse indication, ou que je me serai trompé, puisqu’au lieu de m’adresser chez elle j’ai frappé à votre porte.

Antoine, qui observait son frère, s’aperçut que Paul avait une contenance très embarrassée et était devenu alternativement très rouge et très pâle. Cependant, comme c’était particulièrement à lui que le jeune homme paraissait s’adresser, et que le regard de son frère l’invitait à répondre, Paul se décida à rompre le silence. — La personne dont vous parlez, dit-il en balbutiant, demeure en effet dans cette maison.

— Auriez-vous l’obligeance de m’enseigner son logement ? demanda naturellement le jeune homme.

— Mais, reprit Paul avec un nouveau mouvement d’hésitation qui n’échappa point à son frère, c’est qu’elle est ordinairement sortie à cette heure,

— On m’a prévenu en bas que je trouverais du monde chez elle, reprit le nouveau venu.

— Et on ne vous a pas trompé, puisque vous nous avez rencontrés, dit Antoine, qui, à l’instant où il prononçait ces mots, surprit dans les yeux de son frère une expression de pénible étonnement.

— Ah ! je comprends, fit le jeune homme après une courte hésitation. Peut-être cette bonne femme, qui est sans doute votre voisine, vous a priés, pendant son absence, de prendre les adresses des personnes qui viendraient la demander.

Antoine regarda son frère comme pour le provoquer à une réponse. Paul se borna à incliner la tête affirmativement. — Alors, reprit leur ancien ami, donnez-moi un bout de papier et un crayon, je vais écrire mon adresse, que je vous prierai de remettre à votre voisine aussitôt que vous la verrez.

— Mais, mon cher, interrompit Antoine, la personne dont vous parliez n’est pas notre voisine, c’est notre grand’mère.

A cette révélation inattendue, celui à qui elle venait d’être faite avec une grande simplicité ne put retenir un mouvement; mais c’était un garçon d’esprit, et devinant qu’il avait affaire à un garçon de cœur, il déchira sans aucune affectation le morceau de papier sur lequel il avait commencé à écrire son adresse, et, tirant de sa poche une carte de visite, il la déposa sur une table en face d’Antoine en disant : — On me trouve chez moi tous les matins jusqu’à dix heures, dit-il. — Il y avait dans le seul fait de cette substitution un sentiment de délicatesse qui ne pouvait passer inaperçu. Antoine l’en remercia d’un regard et observait, avec une ironie qui lui semblait difficile à contenir, l’attitude embarrassée de Paul. Comme pour faire oublier aux deux frères le véritable motif de sa présence chez eux, leur ancien ami y resta encore quelque temps à parler de l’époque où ils s’étaient connus, évitant d’ailleurs avec soin d’aborder dans la causerie tout sujet qui aurait pu lui donner une tournure embarrassante pour ceux dont il croyait devoir ménager la discrète susceptibilité.

Quand il fut sorti, il y eut entre les deux frères un moment de silence. Paul, qui connaissait le caractère d’Antoine, devinait dans ses traits une préoccupation à laquelle il sentait instinctivement n’être pas étranger. Cependant les façons d’être de son aîné l’inquiétaient; il y avait dans ce calme sérieux, avant-coureur des orageux débats domestiques, quelque chose de quasi solennel à quoi il n’était pas habitué. Il pressentait vaguement que l’esprit de son frère était en proie à une lutte douloureuse. Quelquefois il surprenait dans les yeux d’Antoine un rapide éclair d’indignation hautaine, auquel succédait un regard de pitié dédaigneuse qui tombait sur lui lent et lourd, comme une offense qu’on ne peut pas relever. Ne pouvant supporter plus longtemps cette incertitude menaçante, il préféra aborder le premier une explication qu’il supposait inévitable, et fournit le prétexte qui devait l’amener en étendant sa main pour prendre la carte de visite déposée sur la table par le jeune homme qui venait de se retirer. — Qu’en veux-tu faire ? dit froidement Antoine en s’emparant de la carte de visite avant Paul.

— Je voulais la serrer pour la remettre à notre grand’mère quand elle rentrera.

— Je la lui remettrai moi-même, répondit Antoine;... tu pourrais peut-être l’oublier.

— Pourquoi ? fit Paul avec un commencement d’animation.

— C’est que tu as bien peu de mémoire, dit Antoine, puisque tout à l’heure tu semblais ne pas te souvenir que ce pouvait bien être à notre grand’mère que Jules avait affaire.

— Écoute, interrompit Paul, n’interprète pas mon silence autrement qu’il ne doit être interprété. Je croyais qu’il n’était pas utile d’apprendre à Jules ce que tu as jugé à propos de lui faire connaître.

— Ta raison ! ta raison ! donne-la vite ! murmura Antoine, dont le visage était envahi par une pâleur terne qui indiquait un vif bouleversement intérieur.

— Ma raison, reprit son frère, c’est qu’il y a telle circonstance où il est pénible d’apprendre une chose qui semble placer les gens que l’on connaît dans une condition de supériorité vis-à-vis de soi. Cette circonstance s’est présentée pour Jules tout à l’heure. Il lui était difficile de n’être point gêné en face de nous par une démarche dont il ne pouvait pas prévoir les suites. Aussi n’a-t-il pas su dissimuler assez vite son embarras. Et toi-même, ajouta Paul en regardant son frère, je me suis aperçu que tu as rougi légèrement. — C’est de ta propre rougeur que j’ai rougi, malheureux ! interrompit Antoine avec éclat : je te connais maintenant; je n’ai plus même l’espoir du doute. Tu viens de me donner la preuve que tu étais capable de toutes les lâchetés que l’égoïsme inspire. Subtilise, mens et démens; appelle un vice à la défense d’un autre, unis l’hypocrisie à la vanité; je t’ai jugé : tu es un ingrat !

— Mon frère, mon frère! s’écria Paul avec un accent de supplication.

— Non, reprit Antoine avec une véhémence croissante; devant moi, tout à l’heure tu as renié, par ton embarras et ton silence, celle dont tu devrais être le soutien et qui se fait ton appui; tu as lâchement rougi de celle qui se fait servante pour que tu sois libre. Tu as eu honte de t’avouer l’enfant d’une femme qui est autant ta mère que si elle t’avait donné le jour. Et cette abominable honte, cette ingratitude parricide, tu essaies de la justifier, tu espères que je t’écouterai, que je te croirai peut-être! Ah! malheureux! malheureux ! acheva Antoine en pressant dans ses mains les deux mains de son frère et en les secouant avec une violence telle que celui-ci ne put retenir une plainte et s’affaissa écrasé sur une chaise.

Antoine était sincère dans son indignation. Son cœur, épris d’un âpre amour de la justice, ne pouvait contenir ses révoltes lorsqu’il la croyait violée. Où d’autres se fussent efforcés de chercher les côtés véniels d’une faute ayant quelque apparence de gravité morale, son impitoyable loyauté repoussait toute excuse, et s’élevait au-dessus de toute considération, de toute affection. L’ingratitude surtout lui causait une horreur muette et profonde, comme celle que peut inspirer la présence d’un reptile venimeux. En croyant reconnaître dans la conduite de son frère un de ces mauvais instincts contre lesquels sa rigidité était sans indulgence, son premier mouvement avait été une sorte de honte à laquelle avaient succédé des reproches dont l’amertume était montée à ses lèvres. Ce qui l’avait le plus irrité, c’était la tentative de défense entreprise par son frère pour atténuer son silence et son embarras pendant la scène qui venait de se passer. Il ne voyait, comme il l’avait dit, dans cette justification qu’une subtilité hypocrite alliée à un acte que sa pieuse exagération considérait à l’égal d’un crime domestique. Paul, qui en l’écoutant analysait tous ces sentimens, acceptait une partie des reproches dont il était l’objet, il confessait avoir mal agi en éprouvant quelque répugnance à avouer l’humble condition de sa grand’mère; mais il trouvait aussi que cette répugnance avait été mal interprétée, il persistait à maintenir que l’hésitation et l’embarras qu’il avait témoignés avaient été causés par la crainte où il était de faire naître quelque observation blessante de la part de leur ancien ami.

L’explication se prolongea encore longtemps entre les deux frères. mais peu à peu elle perdit le caractère d’âpreté qu’elle avait à son début et ne tarda pas à se terminer par une réconciliation que chacun d’eux souhaitait en même temps qu’il la jugeait nécessaire. Ils pensaient avec raison que toute apparence de contrainte dans leurs rapports alarmerait leur grand’mère, et que son inquiète sollicitude voudrait en rechercher les causes. — Que deviendrions-nous, disaient-ils, si la paix s’éloigne de nous ? où trouver désormais le loisir familier qui permet d’épancher d’un cœur à l’autre les amicales confidences et les encouragemens de l’espérance, si nous n’arrachons pas aussitôt que poussée cette mauvaise herbe de discorde ? — La volonté d’oublier ce débat et le motif qui l’avait fait naître fut mutuelle entre les deux jeunes gens; mais ils avaient prononcé des paroles qui causent une impression souvent aussi lente à s’effacer qu’elle est prompte à se renouveler à la moindre allusion involontaire, de même que des blessures guéries et cicatrisées depuis longtemps se rouvrent quelquefois et réveillent passagèrement une douleur qui, pour n’être pas durable, n’en est pas moins pénible. C’est qu’il est telles discussions où la colère arme la bouche de mots qui font balle et que toute balle fait trou. Aussi, et malgré eux, Antoine et Paul furent-ils quelques mois encore sous l’influence de cet incident que leur grand’mère ignora toujours.

Celle-ci continua ses modestes occupations en ville, et le gain qu’elle en retirait, ajouté à sa petite rente, put suffire provisoirement à entretenir dans la maison la possibilité de vivre, mais d’une existence restreinte, dans de telles habitudes d’économie, que le plus pauvre ménage aurait éprouvé de la difficulté à s’y soumettre.

Nous nous sommes étendu avec quelques détails sur cet intérieur d’Antoine et de Paul, parce qu’il doit être le centre principal autour duquel viendront se grouper les futurs épisodes de cette série, et se mouvoir les nouveaux personnages qu’il nous reste à mettre en scène. Nous croyons devoir rappeler que nous n’écrivons pas un roman, mais seulement une suite de scènes dont l’enchaînement se révélera peu à peu avec assez d’évidence pour que nous puissions nous épargner de longues et pénibles transitions.

Comme nous l’avons dit, la société des buveurs d’eau avait été fondée par Antoine et son frère Paul, associés au peintre Lazare et au poète Olivier. Ce dernier était parmi ses compagnons le seul qui pût mettre quelques ressources certaines au service de ses espérances et de son ambition. Il remplissait les fonctions de secrétaire auprès d’un personnage envoyé en France par un gouvernement étranger pour une mission scientifique qui en abritait peut-être une autre moins officielle. Olivier n’allait chez ce personnage que deux heures par jour, et il était rétribué en conséquence de son travail, — c’est-à-dire d’une manière fort chétive. Cependant les cinquante francs qu’il recevait chaque mois lui constituaient du moins une sécurité d’existence qui manquait à ses camarades, puisque ceux-ci, étant encore dans la période des études, ne pouvaient retirer aucun profit de leurs travaux. Aussi, lorsqu’ils parlaient entre eux du poète Olivier, ils l’appelaient en riant le capitaliste.


II. — LA MARRAINE.

Lazare, dont on s’occupera plus spécialement dans le présent récit, bien qu’il fût le plus pauvre des membres de la société, était cependant le seul qui aurait dû trouver des ressources en dehors de son art. Il comptait dans sa famille plusieurs personnes qui, sans être riches, eussent été en état de lui être utiles, et en avaient manifesté l’intention quelquefois; mais Lazare avait repoussé des avances faites dans une forme qui blessait son amour-propre, parce que les personnes qui lui faisaient ces propositions n’avaient paru accorder qu’une confiance médiocre à son avenir d’artiste, et toute espèce de doute à cet égard lui semblait injurieux.

Lazare avait pour marraine la femme d’un des premiers négocians de Paris, Mme Renaud. C’était une amie d’enfance de sa mère, et elle avait reporté sur Lazare une partie de l’affection qu’elle avait eue pour la défunte. Cette dame avait un jour proposé au jeune homme de lui faire une pension qui lui assurerait au moins les premières nécessités de l’existence, mais c’était à la condition que si au bout de deux années il n’était pas parvenu à se créer une position indépendante, il renoncerait à la peinture pour aborder une carrière plus sérieuse. Sa marraine exigeait en outre qu’il habitât dans sa propre maison, et qu’il s’engageât à renoncer à voir toute société en dehors de celle où elle vivait elle-même. Lazare essaya de lui faire comprendre que sa profession même l’obligeait à contracter des relations avec des personnes étrangères au monde qu’elle recevait; il lui objecta que la vie d’un artiste n’était pas possible, restreinte dans un milieu unique, que l’indépendance était une atmosphère nécessaire au développement des facultés, que toute habitude était pesante, et mille autres raisons. Il ne put parvenir à convaincre sa marraine. La bonne dame partageait certains préjugés qui représentent la vie d’artiste comme un enfer de désordre et de débauche; elle s’obstina dans ses premières conditions, et, Lazare ayant refusé de s’y soumettre, elle lui déclara qu’elle l’abandonnait.

C’est peu de temps après cette rupture que l’artiste avait fait la connaissance d’Antoine et de son frère. Quand Lazare avait instruit l’homme au gant de la proposition que lui avait faite sa marraine, celui-ci l’avait beaucoup blâmé de ne l’avoir pas acceptée. — Mais songez donc, lui avait-il dit, à tout ce qu’on peut faire pendant deux années uniquement employées au travail !

— Ah! répondit Lazare, vous ne vous doutez pas de ce qu’est la maison de Mme Renaud. Pour un artiste, c’est l’enfer. La compagnie qu’on y reçoit se compose de gens dont la conversation ressemble au remue-ménage d’une pile d’écus; ils professent pour tout ce qui est l’intelligence, l’esprit et l’art, un mépris tel que je n’ai jamais pu passer une soirée entière au milieu d’eux sans me faire une méchante querelle avec quelqu’un. Si j’étais l’hôte d’une pareille maison, j’y deviendrais fou ou idiot. Aussi, bien qu’elle soit rude, je préfère ma misère à un bien-être qui ne serait en résumé qu’une sorte d’esclavage.

— Mais, reprit Antoine, n’êtes-vous pas souvent l’esclave de cette misère, et y trouvez-vous pour votre travail cette liberté qui vous serait du moins garantie par ce bien-être que vous repoussez, quand il vous serait peut-être facile de l’acquérir au prix de quelques concessions ?

— Qu’importe ? répliqua Lazare. J’aime mieux arriver tout seul que d’avoir une obligation à des gens pour lesquels je ne puis avoir aucune sympathie, parce qu’ils me blessent de toutes les manières. Je ne parle pas de Mme Renaud, c’est une femme excellente; mais son mari est un double cuistre : il a toute la bêtise sonore d’un parvenu qui n’a que des gros sous pour aïeux; il m’exècre, et je le lui rends avec usure, comme il prête.

Un an s’était passé depuis cette rupture quand un jour Lazare rencontra sa marraine qui sortait d’une église. Il aurait bien voulu l’éviter, car il était alors dans un piteux état de costume; mais elle vint au-devant de lui, et, l’ayant examiné un instant avec une expression de tristesse : — Tu n’es pas heureux, mon enfant ? lui dit-elle.

— Je suis heureux à ma manière, répondit l’artiste, je suis libre.

— J’irai te voir demain pour causer avec toi. Donne-moi ton adresse. Je pense que tu es seul chez toi, et que ma visite ne sera pas indiscrète.

— Comment seul! fit Lazare, qui ne comprenait pas le véritable sens de l’interrogation. Certainement que je suis seul.

— Eh bien ! attends-moi demain dans la matinée.

Mme Renaud vint le lendemain chez Lazare, comme elle avait promis; mais elle n’avait pas fait trois pas dans l’atelier qu’elle fut obligée de s’asseoir. Elle était véritablement navrée par le misérable aspect du lieu. Lazare, qui la regardait, s’aperçut qu’elle pleurait. — Qu’avez-vous ? lui demanda-t-il avec une douceur respectueuse.

— Méchant enfant! lui répondit sa marraine en l’attirant auprès d’elle pour l’embrasser; ne devines-tu pas la cause de mon chagrin ? Comment peux-tu vivre ainsi ?

— Comment pourrais-je vivre autrement ?...

— Tu sais bien qu’il ne tient qu’à toi, répondit Mme Renaud. Veux-tu me promettre de devenir raisonnable ? Je ferai ta paix avec mon mari.

— Qu’est-ce que vous appelez devenir raisonnable, ma marraine ?

— Mais j’entends par là renoncer à un état qui n’en est pas un, et dans lequel tu perds inutilement ta jeunesse, ta santé. Si tu voulais!... Tu sais pourtant bien que mon mari pourrait te pousser dans une belle carrière.

— Ma carrière est toute tracée, dit Lazare. Dieu merci, je n’en suis plus à douter de ma vocation. Elle est certaine. J’ai déjà du talent, j’en puis acquérir davantage, et, lorsque j’aurai pu le constater, mon talent me fera un nom et une position que je ne devrai qu’à moi-même. Soyez tranquille, mon avenir ne fera pas pitié.

— Mais le présent! dit Mme Renaud.

— Le présent, c’est autre chose, dit Lazare; je comprends qu’il ne fasse pas envie, cependant j’ai été encore plus malheureux.

— Est-ce possible ? interrompit sa marraine.

— Sans doute, répondit le jeune homme. Les efforts que j’ai dû accumuler pour traverser mon premier temps d’épreuve me semblaient bien plus pénibles à une époque où je n’étais point sûr qu’ils eussent un but. Je pouvais me tromper comme tant d’autres qui sont sincères dans leur erreur; mais je vous le répète et vous l’assure, à l’heure qu’il est je puis avoir confiance en moi. J’ai tous les élémens nécessaires pour réussir; ce n’est plus qu’une question de temps, et si le chemin est mauvais, je m’en console en songeant qu’il mène où je veux aller, c’est tout droit. Voilà pourquoi je ne consentirai point à revenir sur mes pas.

Comme Lazare achevait, il entendit frapper à sa porte. — Désirez-vous que je ne réponde pas ? demanda-t-il à sa marraine.

— Ouvre au contraire, répondit celle-ci. C’est probablement quelqu’un qui doit me rejoindre ici.

Lazare ouvrit. Un homme se présenta en saluant. Il était porteur d’une grosse tête carrée encadrée dans des favoris rouges. Un sourire obséquieux se dessinait sur sa bouche, qui paraissait fendue avec un sabre. Son accent et son maintien révélaient en même temps sa nationalité et sa profession.

— Monsieur est un tailleur qui vient pour te prendre mesure d’un habillement, dit Mme Renaud.

Le tailleur s’inclina et tira gravement de sa poche un mètre, des fils à plomb, une petite équerre et un carnet qu’il déposa sur la table. Lazare le regardait avec surprise et le prenait pour un géomètre. — Mais, ma marraine, dit-il en se retournant vers celle-ci, je n’ai pas besoin d’habits.

Mme Renaud joignit les mains et regarda le jeune homme comme pour lui dire : — Mais vois donc dans quel état tu es!

Quant au tailleur, qui avait déjà apprécié l’utilité de ses services, en entendant la dénégation de son futur client, il demeura comme frappé de stupeur. Déjà il ouvrait la bouche pour un immense éclat de rire, mais le respect vint clore ce rictus dédaigneux, et il rentra dans une immobilité de soldat prussien pétrifié par la discipline. Sur l’invitation de sa marraine, Lazare consentit à se laisser prendre mesure par le tailleur, qui employa pour cette opération des instrumens de précision dont la présence entre ses mains indiquait suffisamment à l’artiste qu’il n’avait point affaire à un industriel vulgaire, mais à un praticien hors ligne. Le tailleur se retira en promettant de revenir dans trois jours essayer les habits.

— Ma chère marraine, dit Lazare quand il se trouva seul avec Mme Renaud, je vous remercie beaucoup de ce que vous voulez bien faire pour moi; mais si vous le permettiez, l’argent que vous donnerez au tailleur pourrait être appliqué bien plus utilement.

— Mais, mon ami, tu as le plus grand besoin de vêtemens, dit Mme Renaud; le pitoyable état dans lequel je t’ai rencontré hier m’a fait saigner le cœur. Ce fut dans l’idée que j’aurais à propos de toi une conversation avec mon mari que je t’ai annoncé ma visite pour ce matin.

La marraine de Lazare fit alors à celui-ci le résumé de l’entretien dont il avait été le sujet. M. Renaud avait été frappé du récit que lui avait fait sa femme. — Tout le monde sait que ce garçon est votre filleul, lui avait-il dit; nos amis et nos connaissances l’ont vu souvent ici. Ils peuvent le rencontrer comme vous l’avez rencontré vous-même, et faire de fâcheuses remarques en le voyant sous la livrée de la misère. Un filleul n’est pas un parent : dans la légalité, on ne lui doit rien, surtout quand il se montre si peu digne de l’intérêt qu’on a voulu lui témoigner; cependant je comprends vos scrupules, je les approuve et je les partage. Il est nécessaire d’aller au-devant des méchantes suppositions que pourrait nous attirer l’abandon dans lequel vit ce garçon. Voyez-le. Renouvelez-lui les propositions que je lui ai déjà faites. Peut-être a-t-il maintenant quelque regret de les avoir repoussées. S’il persistait néanmoins dans la déplorable voie d’où nos conseils n’ont pu l’écarter, eh bien ! non pour lui, mais pour nous, je ferai encore une concession. Annoncez-lui qu’il pourra venir prendre ses repas ici, à la condition d’être exact aux heures. En outre, comme nous ne pouvons pas le recevoir dans l’état où il se trouvait quand vous l’avez rencontré, vous vous entendrez avec mon tailleur pour qu’il l’habille d’une façon convenable. Si habilement que Mme Renaud eût essayé de déguiser l’amour-propre qui, bien plus qu’un véritable intérêt, avait été le mobile des offres de service que son mari l’autorisait à porter à Lazare, celui-ci ne s’était point mépris sur les intentions qui les avaient dictées. — Je sais gré à M. Renaud de cette récidive, dit l’artiste; mais c’est à vous, ma chère marraine, que je garde la reconnaissance, car sans votre initiative je ne pense pas que M. Renaud se serait souvenu de moi. Je pourrais peut-être chercher la véritable cause de ce retour de bienveillance que je n’ai jamais sollicité; mais comme la découverte pourrait me fâcher, j’aime mieux n’y voir que la pensée très sincère de me rendre service. Seulement, lorsqu’on veut rendre réellement service à quelqu’un, il faut l’obliger dans le sens de ses véritables besoins. Or mes besoins véritables ne sont pas là où vous les voyez. A part deux ou trois amis qui sont dans la même position que moi, je ne connais personne, et comme l’opinion des étrangers ou des passans m’est absolument indifférente, je n’attache aucune importance aux remarques qu’on peut faire sur mon costume. Un crédit ouvert chez le marchand de couleurs me serait beaucoup plus utile qu’un crédit chez le tailleur.

— Mais pourquoi ne pas s’habiller comme tout le monde ? interrompit sa marraine.

— Je ne suis pas tout le monde et ne suis pas du monde, répondit Lazare.

— Mon enfant, il faut pourtant se soumettre aux usages.

— Je vis en dehors des usages; ce n’est point cynisme ni stupide désir d’originalité, c’est nécessité.

— Enfin, mon ami, insista Mme Renaud, comprends donc bien ceci, que tu ne peux pas venir chez moi ni paraître à ma table vêtu comme un malheureux.

— J’aurai toujours du plaisir à vous voir, ma marraine; mais je réserverai mes visites pour les heures où je pourrai les faire sans vous compromettre. Quant à l’autre proposition que vous me faites de prendre mes repas chez vous, je ne l’accepte pas. Je gênerais à votre table, et j’y serais gêné. Maintenant, acheva-t-il, il y a un moyen d’arranger tout cela, et celui-là du moins me sera véritablement profitable. Au lieu de mettre à ma disposition son tailleur et son cuisinier, que M. Renaud me donne l’argent qu’il consacrerait à me vêtir et à me nourrir! Il y aura tout bénéfice pour lui et pour moi.

— Mon mari n’y consentira pas, dit Mme Renaud en secouant la tête. Il suppose que tu mènes une existence déréglée, et craindrait que tu ne fisses de ton argent un usage qui ne te servirait pas.

— Ni à lui non plus, murmura Lazare. Eh bien ! reprit-il tout haut, s’il n’a pas confiance en moi, qu’il prenne ses précautions, je ne m’y oppose pas. Au lieu de me remettre l’argent, qu’il m’accrédite chez un marchand où je pourrai prendre tout ce qui est nécessaire pour mon travail, et qu’il paie lui-même ma pension dans un petit restaurant du voisinage.

— Mon mari ne voudra pas non plus, répondit Mme Renaud; il trouvera singulier, comme je le trouve moi-même, que tu refuses de venir chez lui quand il te le propose.

— En effet, interrompit Lazare avec vivacité, personne ne serait instruit de sa générosité.

— C’est mal ce que vous dites là, Lazare, dit Mme Renaud en se levant. Que vous importe l’intention, si le résultat est profitable ?

— Mais je vous ai expliqué qu’il ne pourrait pas l’être.

— C’est la seconde fois que tu nous refuses, dit Mme Renaud.

— Au moins reconnaîtrez-vous que je n’avais rien demandé, répondit Lazare, qui laissa sa marraine sortir de chez lui fâchée.

Trois jours après, le tailleur revint comme il l’avait promis pour essayer les habits.

— Vous pouvez remporter cela, lui dit Lazare.

Antoine, qui se trouvait précisément chez son ami, le prit à part : — Tu as tort, lui dit-il; prends toujours les habits; l’argent que tu pourras en retirer te mettra pendant un mois du pain sur la planche, du feu dans ton poêle et des couleurs sur ta palette.

— Non, dit Lazare après avoir hésité, je ne veux pas avoir l’air de faire à cet homme aucune concession. — Et il renvoya le tailleur avec l’habillement.

Antoine avait haussé les épaules.

— Tu ne m’approuves pas ? lui demanda Lazare.

— Quand on a une longue route à faire dans un chemin mauvais et qu’on se trouve déjà gêné par sa chaussure, je n’approuve pas que l’on y mette volontairement des cailloux.

— Il y a des choses que nous n’entendons pas de la même façon, répondit Lazare avec le ton d’un homme qui fuit devant une discussion, parce qu’il ne possède pas d’assez bons argumens pour la soutenir.

— Il y a en effet plusieurs choses que nous comprenons différemment, répliqua Antoine; mais de laquelle veux-tu parler en ce moment ?

— Tu dois bien t’en douter, fit Lazare : je veux parler de l’amour-propre. Non-seulement tu parais ne pas le comprendre, mais encore il est des circonstances où tu vas jusqu’à le blâmer.

— Nécessairement, ou je ne serais pas logique, dit Antoine. Je ne comprends pas l’amour-propre quand il n’est que la constante et puérile préoccupation d’une susceptibilité toujours en éveil. Je le blâme parce que, mal employé, ce n’est le plus souvent qu’un mauvais conseiller de petites faiblesses, et que toutes les concessions qu’on lui accorde deviennent autant d’hommages que l’on rend à son propre égoïsme. Ayons de l’orgueil, à la bonne heure; voilà un sentiment raisonnable où l’on peut puiser des forces réelles. Quant à l’espèce d’amour-propre à laquelle tu te montres fâcheusement enclin, je te le dis franchement, les trois quarts du temps ce n’est que de la dignité en plâtre. J’en prendrai un exemple dans la circonstance actuelle, continua Antoine. Quel bénéfice vas-tu retirer de ce puritanisme exagéré, quoi que tu en dises, avec lequel tu as repoussé les propositions que te faisait ta marraine ? Aucun.

— J’ai protesté, répondit Lazare, contre le rôle de parasite et de subalterne que M. Renaud voulait me faire jouer dans sa maison, et mon refus lui fera comprendre que je ne suis pas la dupe de cette bienveillance hypocrite.

— Eh bien ! le bénéfice est nul à tous les points de vue. Ton refus aura seulement porté atteinte à l’affection que te témoignait ta marraine. Quant à son mari, si les gens qui t’ont vu chez lui parlent de toi avec une intention désobligeante en comparant sa fortune et ta misère, il en sera quitte pour répondre : a Que voulez-vous ? Ce garçon est tellement fier, qu’il ne veut rien accepter de moi. Je ne peux pourtant pas l’aider malgré lui. » Veux-tu que je te dise le fond de ma pensée à ton égard ? ajouta Antoine.

— Continue, puisque tu es en veine, dit Lazare.

— Eh bien ! j’ai peur que tu ne sois disposé à vouloir faire de ta misère un piédestal sur lequel tu montes pour poser devant ta propre vanité.

— Décidément c’est un sermon, murmura Lazare, qui avait rougi. Comme il peut être long, je m’asseois, ajouta-t-il. Allons, prêche-moi sur l’humilité. Tu peux te montrer facilement éloquent, car tu es plein de ton sujet !

Antoine rougit à son tour, et, prenant une chaise, il vint s’asseoir juste en face de Lazare : — Mon cher ami, lui dit-il, je vais t’expliquer mon système. Si l’humilité que tu parais me reprocher y joue un rôle, tu reconnaîtras que ce rôle a son utilité. Cite-moi un exemple où ton amour-propre t’aura servi autrement que pour te procurer une de ces stériles jouissances qui laissent dans l’esprit un germe d’aigreur : je te donne raison sur-le-champ. Tu connais mon but, puisqu’il est le même que le tien. Pour l’atteindre, je pratique la logique que m’enseigne la nécessité. Le jour où j’ai permis à ma grand’mère d’accepter la condition de servante pour que je fusse libre de faire de l’art, j’ai réuni en faisceau toutes les fiertés, toutes les vanités, tous les préjugés de respect humain que l’homme traîne après lui comme pour embarrasser sa marche, et je les ai brisés afin d’ouvrir un chemin libre au passage de ma volonté. Si j’avais vécu de son temps, j’eusse peut-être hésité à imiter Salvator, qui se jeta, une carabine à la main, dans les Abruzzes, pour conserver son pinceau de l’autre; mais je n’hésiterais pas à prendre une livrée, comme Chatterton refusa de le faire, si le maître que je servais me laissait une certaine somme de liberté pour être artiste quand je ne serais plus valet.

— Voilà des principes un peu larges ! interrompit Lazare.

— Les vêtemens étroits gênent les mouvemens, répondit Antoine. La véritable indépendance dans notre position, c’est la liberté du travail, et le véritable esclavage, c’est l’impossibilité où nous sommes quelquefois de pouvoir travailler. Dans ces cas-là, qui ne sont que trop fréquens, je ne marchanderais pas, pour mon compte, les moyens qui pourraient m’aider à sortir de l’inaction, dussent-ils me coûter quelques concessions du genre qui te répugne, d’autant plus que ces moyens seraient toujours de ceux qu’on peut avouer, et que toutes mes actions pourraient passer devant ma conscience sans avoir besoin de se détourner, comme une femme laide qui rencontre un miroir.


III. — EUGÈNE.

Quelque temps après cet entretien, qui avait laissé un peu de froid entre les deux amis, Lazare rencontra dans le jardin du Luxembourg un jeune homme qui, à l’époque de son enfance, avait été son camarade de jeux. Eugène était un agréable compagnon, suffisamment instruit, paraissant aimer le plaisir, non comme une distraction d’ennuis qu’il n’avait pas, mais pour le plaisir lui-même, et possédant pour le présent une certaine aisance qui lui permettait d’attendre patiemment la fortune réelle que lui réservait l’avenir. Les souvenirs du passé renouèrent entre Eugène et Lazare des relations qui restèrent pendant quelque temps dans les limites d’une certaine réserve. Ils s’en tenaient le plus souvent à l’échange d’un bonjour pressé ou d’une poignée de main rapide. Cependant Eugène avait su attirer Lazare sur le terrain des confidences. Celui-ci avait alors raconté sa vie à son ancien ami, et tout en lui confiant ses espérances pour l’avenir, il n’avait pas dissimulé la nature des difficultés contre lesquelles il avait à lutter, lui et ses camarades les buveurs d’eau. Ces récits, qui avaient initié Eugène aux mystères d’une existence que son scepticisme d’homme heureux n’eût pas osé deviner, l’avaient intéressé. Il ne répondit néanmoins par aucune apparence de pitié blessante aux confidences qu’il venait de recevoir; mais un jour il arriva chez Lazare, et surprit celui-ci en flagrant délit de misère. Lazare parut étonné et en même temps contrarié de cette visite à laquelle il s’attendait si peu, et il en demanda amicalement le motif à son ami, qui, après toute sorte de détours pour ménager la susceptibilité du peintre, lui fit des offres de service. Malheureusement Lazare était dans un de ces momens de découragement profond qui rendent les natures les plus pacifiques accessibles à une misanthropie agressive. Il était mécontent de son travail, il était fatigué de ces pénibles luttes sans résultat que les artistes appellent la mauvaise veine, et qui, en se prolongeant, le soumettaient aux stériles et douloureuses fièvres de l’impuissance. Lui d’ordinaire si patient pour faire le siège d’une difficulté, il se sentait frappé de l’inertie morale qui paralyse toutes les forces; il aurait eu besoin de mouvement, de distraction, de plaisir; il éprouvait des convoitises de bien-être qu’il ne lui était pas permis de satisfaire. La société de ses amis les buveurs d’eau n’était d’aucun allégement pour cet ennui tyrannique. Une aigreur irritante se mêlait à tous ses propos, si bien qu’Antoine lui avait dit dans la familiarité de leur langage que, s’il voulait broyer du noir, il pouvait bien rester chez lui. C’était le parti que Lazare avait pris ; mais son mal avait redoublé dans la solitude, et c’était au moment où la crise était arrivée à son état le plus aigu qu’avait paru Eugène.

Dans les fâcheuses dispositions où il se trouvait, Lazare accueillit mal des offres présentées avec autant de sincérité que de sympathie réelle. Il s’étonnait qu’Eugène n’eût pas deviné que, malgré tout ce qu’elles avaient de bienveillant, il existait des initiatives indiscrètes, et qui prouvaient à celui qui en était l’objet qu’on ne l’avait pas ou qu’on l’avait mal compris. Il se déclarait presque blessé de ce qu’on eût ainsi interprété ses confidences faites de bonne foi. Après tout, il avait tort d’être surpris : les gens du monde ne peuvent pas avoir l’intelligence de ces délicatesses, familières à ceux que n’a point encore blasés le laisser-aller des habitudes mondaines. Eugène, fort étonné de ce langage, avait supporté sans rien dire cette tirade farouche, détachée en phrases saccadées, en petits mots qui auraient voulu être acerbes et qui n’atteignaient pas leur but, puisque le sentiment qui les faisait naître en manquait lui-même. Cependant, durant cette chagrine improvisation, qu’il ne voulait pas interrompre dans la crainte de fournir un nouvel aliment à la mauvaise humeur de Lazare, Eugène avait éprouvé l’impression pénible qui se produit quand on voit une bonne intention mal comprise et retournée contre soi-même. Il laissa Lazare terminer son discours, et quand il le supposa achevé, il se borna à lui dire : — Mon cher ami, je vous demande pardon de vous avoir dérangé. Il fait un peu froid chez vous, je vous quitte. — Il lui tendit la main de bonne grâce et la laissa assez longtemps dans la sienne, comme pour faire un appel à un meilleur esprit de justice.

— Gageons que vous me trouvez ridicule ! dit Lazare avec le sourire d’un homme qui sait avoir tort.

— Je ne veux pas profiter de la première fois que je viens chez vous pour vous dire une chose désagréable, répondit tranquillement Eugène.

Lazare comprit le reproche et laissa partir son ami. Furieux de ce que celui-ci ne l’eût pas violenté pour lui faire avouer la stupidité de sa conduite, il eut un moment l’intention de courir après Eugène ou de lui écrire pour s’excuser de la méchante réception qu’il lui avait faite, mais il puisa dans son amour-propre toutes sortes de raisons frottées d’un faux vernis de dignité qui l’arrêtèrent. Il préféra s’en remettre au hasard d’une prochaine rencontre pour s’expliquer amicalement avec Eugène. L’occasion ne se fit pas attendre. Huit jours après, comme Lazare sortait du Musée, il fut assailli par une grosse pluie qui menaçait de pénétrer dans le carton qu’il avait sous le bras et où se trouvait un dessin achevé dans la journée. En courant pour se mettre à l’abri sous l’un des guichets du Louvre, il s’entendit appeler : c’était Eugène qui passait en voiture. Celui-ci fit arrêter le cocher, ouvrit la portière, et tendit la main à Lazare pour l’aider à monter dans le coupé.

— Vous ne refuserez peut-être pas ce service-là, lui dit-il en riant, surtout par le temps qu’il fait ?

— Tenez, dit Lazare gaiement, pour me mettre plus à l’aise, faites-moi donc le plaisir de me dire que j’ai été stupide avec vous l’autre jour.

— De tout mon cœur, répliqua Eugène sur le même ton; je n’ai pas pour m’abstenir les mêmes raisons que ce jour-là, je ne suis ni chez vous ni chez moi : vous avez été complètement absurde.

— Que voulez-vous ? Tout allait mal ce jour-là : la cheminée fumait, mon tabac était humide, je ne pouvais pas travailler; j’avais envie... mieux que ça... j’avais besoin de me disputer.

— Je n’aime pas beaucoup ces parties-là, reprit Eugène, surtout dans certaines conditions; mais si vous voulez venir avec moi dans un endroit où la cheminée ne fume pas et où l’on trouve du tabac sec, nous nous disputerons tant que vous voudrez, après dîner toutefois.

— Tenez, interrompit Lazare, confession entière : le jour où vous êtes venu, je crois que j’étais à jeun, à moins que ce ne soit la veille.

— Alors, reprit Eugène avec un accent de véritable reproche, vous avez été plus que ridicule; vous avez été cruel.

— Cruel ? fit Lazare. — Oui, interrompit Eugène, parce que vous m’avez laissé partir en emportant l’idée de ce que vous venez de m’avouer. Ah! je vous en ai voulu, vrai !

— Ne parlons plus de cela, fit Lazare embarrassé.

— Oui, pour le moment, mais nous en reparlerons plus tard. Je vous emmène, n’est-ce pas ?

— Mais où allons-nous ? Chez vous ? demanda Lazare.

— Chez moi, fit Eugène en riant, oui... un peu!

— Comment ! reprit Lazare naïvement, vous n’êtes pas chez vous tout à fait ?

— Vous le saurez tout à l’heure, dit le jeune homme.

Eugène conduisit Lazare chez sa maîtresse. C’était une jeune femme d’apparence assez distinguée, qui, restée veuve et sans fortune, avait été dans l’obligation de mettre à profit pour vivre le talent très remarquable qu’elle possédait sur le piano. Ses relations avec Eugène n’avaient apporté aucun changement dans son existence, animée seulement par une affection qu’elle voulait sans doute, pour la rendre plus durable, détacher de tout intérêt. Claire était jolie, mais elle appartenait à cette race de femmes, types des figures de second plan, dont le charme peut se dépeindre d’un seul mot : la grâce au repos. Sa beauté véritable ne se révélait que pour solenniser les joies intérieures de son âme. C’était comme la robe de fête de son visage.

— Ma chère Minerve, lui dit Eugène en lui présentant Lazare, un de mes amis qui passe la soirée avec nous...

Au nom singulier que son ami donnait à sa maîtresse, l’artiste avait dressé la tête; il s’aperçut que la jeune femme avait souri et rougi. — Je l’appelle Minerve, dit Eugène embrassant Claire, parce que c’est la sagesse même. Tout à l’heure je la prierai d’aller mettre son casque et de m’adresser ses remontrances, parce qu’hier j’ai fait des folies.

Dans un lieu où l’on vient pour la première fois, de même que le bon accueil est le salut des personnes, le bon aspect est le salut des choses. Il y a des maisons où, sans qu’on sache pourquoi, les fauteuils semblent se reculer quand on veut s’y aller asseoir, et d’autres au contraire où ils semblent venir au-devant de vous avec d’amicales et hospitalières invitations. Au bout d’une heure, Lazare était aussi à l’aise dans ce joli salon, où toutes les séductions de l’intérieur avaient été prévues, que s’il en eût été l’hôte assidu depuis longtemps. Tout en causant, il se promenait et regardait quelques gravures simplement encadrées qui garnissaient les murs. C’étaient des reproductions des maîtres modernes, et leur choix indiquait un véritable goût d’artiste. Presque toutes ces gravures étaient avant la lettre. — Ceci vous représente la galerie de Minerve, dit Eugène en riant.

Pendant que Lazare examinait avec la curiosité familière aux artistes quelques bronzes antiques placés sur une étagère, Eugène et Claire causaient entre eux à voix basse. — De quelle folie voulais-tu me parler tout à l’heure ? demandait la jeune femme avec un accent presque inquiet.

— J’ai été en soirée hier, et je suis retombé dans mon péché favori, dit Eugène.

— Tu as joué ? fit Claire avec reproche.

— Que veux-tu ? L’occasion, l’herbe tendre,... et puis on jouait la bouillotte !

— Tu as perdu ?

— Au contraire, j’ai gagné cent écus; seulement ce qui me fâche, c’est que la plus grosse partie de mon gain a été perdue par un pauvre garçon qui n’a pas le moyen de supporter les revers de la mauvaise fortune. J’aurais voulu qu’il me demandât du temps pour me rembourser, et ce matin même il m’a envoyé mon argent.

— Il ne fallait pas le prendre, dit Claire naïvement.

— Ma chère enfant, tu parles en ignorante des lois brutales de ce plaisir stupide qu’on appelle le jeu. De ma part, un pareil refus équivalait à une injure, ou tout au moins à une indiscrétion, dont la bonne intention pouvait être méconnue par un amour-propre déjà irrité. J’ai fait récemment une école dans une circonstance à peu près semblable, et tu vois celui qui m’a donné la leçon, ajouta-t-il plus bas en désignant Lazare, qui continuait à examiner les curiosités contenues dans une vitrine.

— Tu t’y seras peut-être mal pris avec ce jeune homme ? fit Claire.

— Je t’ai conté l’affaire, reprit Eugène. J’ai agi franchement; mais, pour obliger les gens, s’il faut monter à l’assaut de leur orgueil, ce n’est pas encourageant. Tiens, continua-t-il en tirant de sa poche une petite bourse algérienne qu’il tendit à Claire, c’est là mon gain. Si tu avais quelque fantaisie à satisfaire, il faut parler. Plutus offre ses dons à Minerve, ajouta-t-il en riant.

— Je prendrai la bourse parce qu’elle est jolie, mais non l’argent, dit Claire. D’abord la somme est trop forte, et puis je n’en aime pas la source.

— Je te prie de croire que je l’ai gagnée loyalement, interrompit Eugène. Un coup magnifique, trois engagés, et moi brelan quarré, — le merle blanc de la bouillotte!

— Comme tu es joueur ! Rien que le souvenir du jeu te passionne encore. — C’est vrai; mais puisque je gagne toujours...

— Ce serait presque une raison de t’abstenir. C’est comme si tu avais un talisman, et du moment où tu ne cours pas de chance, c’est presque déloyal.

— Ah! fit Eugène en riant, ceci est par trop subtil, et j’ai à répondre que je ne m’abstiendrais pas même dans le cas où je serais constamment malheureux. Allons, continua-t-il en voulant mettre la bourse dans la main de Claire, prends toujours, ce sera pour ta liste civile. Les rois en ont bien une, à plus forte raison les déesses. Tu feras des embellissemens dans ton olympe.

Claire consentit à prendre l’argent, mais à la condition qu’elle l’emploierait à sa fantaisie. — Fonds secrets alors ! dit Eugène.

Resté seul un moment avec Lazare, Eugène lui avait fait ses confidences à propos de Claire. Il en résultait que de son côté du moins la passion était absente de cette liaison, qui avait succédé à un amour orageux. — Claire est bien la meilleure créature que j’aie jamais rencontrée, disait Eugène. Malheureusement son affection placide, en guérissant mon cœur de blessures faites par une autre femme, m’a habitué à une sorte de tendresse tranquille qui est tout au plus à la passion ce que l’écho est au son. Au fond, je lui suis très attaché, et mon égoïsme trouve son compte dans ce milieu de sentimens tempérés qui ne me prennent de mon temps que ce que je veux bien leur en donner, et me laissent toute mon indépendance de cœur et d’esprit...

— Vous ne l’aimez pas, interrompit Lazare.

— Point comme elle croit être aimée du moins, répondit Eugène; mais je serais désespéré qu’elle pût le soupçonner. Comment la trouvez-vous ? ajouta-t-il.

— Charmante.

— Et vous, fit Eugène, comment gouvernez-vous les amours ?

— Moi, répondit Lazare, je ne comprends pas l’amour dans la misère. Pour moi, c’est une passion de luxe, et toute chose de luxe m’est interdite.

— Et comment vos vingt-cinq ans s’arrangent-ils de cela ? fit Eugène.

— Vous savez par ce que je vous en ai dit quelle est ma position, continua l’artiste. J’ai de l’ambition juste ce qu’il en faut pour atteindre à mon but, et je l’atteindrai, parce que j’ai expérimenté l’allure de ma volonté; par le chemin qu’elle m’a fait faire déjà, je puis apprécier où elle peut me conduire. Seulement, pour arriver, j’ai dû me créer pour ainsi dire une nature de convention. Quand la disette pénètre dans une maison, on supprime les bouches inutiles. Moi, j’ai fait de même avec tous les plaisirs, toutes les jouissances, toutes les convoitises que je ne puis satisfaire, et pour échapper aux tentations, j’ai muré ma vie. Je mentirais en vous disant que je suis parvenu sans peine à vaincre toutes les rébellions d’une jeunesse insoumise et turbulente comme un enfant qu’on retient loin des jeux de son âge. Mon atelier a été souvent le théâtre de luttes douloureuses entre moi captif et ma volonté geôlière; mais force est toujours restée à la loi, comme on dit, et la loi qui règne là, c’est la nécessité. J’ai donc tout sacrifié à l’art, et en échange du sacrifice que je lui faisais de mes plaisirs et de mes passions, l’art m’a fait connaître les sévères voluptés du travail victorieux. Aux jours d’incertitude et de découragement, il m’a ranimé par des joies fortifiantes comme un breuvage énergique, délicieuses comme un fruit savoureux dans une écorce amère. C’est ainsi que j’ai vécu jusqu’à présent, acceptant la vie, non pas telle que je l’eusse souhaitée, mais telle qu’elle m’était faite, et vivant avec la misère comme les Orientaux avec la peste, me soumettant scrupuleusement à cette règle, que toute occupation ou préoccupation qui me prendrait une heure de mon temps, sans utilité pour mon travail, serait un vol. que je me ferais à moi-même, puisque mon temps et mon travail sont mes seuls patrimoines. Vous comprenez que dans de telles conditions d’existence l’amour serait pour moi un véritable cataclysme; il produirait dans ma vie, écartée volontairement de tout ce qui peut la distraire de son but, l’effet d’un coup de vent qui entre par une fenêtre : il mettrait tout sens dessus dessous.

— Alors la femme n’existe pas pour vous ? demanda Eugène, un peu surpris.

— Si fait, répondit Lazare, comme modèle.

Claire interrompit les deux jeunes gens pour annoncer qu’on allait se mettre à table. Après le dîner, on revint au salon pour y prendre le café. Eugène demanda à Claire la permission de s’absenter pendant une demi-heure. Il avait une visite à faire dans le voisinage. Lazare voulait sortir avec lui; mais le jeune homme le pria de tenir compagnie à sa maîtresse et d’attendre son retour, qui ne tarderait pas. Resté seul avec Claire, Lazare la pria de faire un peu de musique. Elle se mit au piano et joua quelques mélodies des maîtres allemands, qui étaient ses favoris. A une exécution supérieure elle joignait le sentiment qui chez un artiste complète la science et peut quelquefois y suppléer. A propos d’un fragment de Beethoven que Lazare s’était déclaré inintelligent à comprendre, ils avaient entamé une discussion qui de la musique s’étendit sur tous les autres arts. Eugène rentra sur ces entrefaites. — Ai-je été longtemps ? demanda-t-il.

— Nous ne nous en étions pas aperçus, répondit naïvement Lazare,

— Diable! diable! fit le jeune homme en riant. — Ah ! mon cher, ne soyez pas jaloux! interrompit Lazare en montrant le cahier de musique ouvert sur le piano : Beethoven était en tiers.

— Eh! dit Eugène sur le même ton de plaisanterie, ce n’est pas un tiers rassurant.

Comme Lazare, vers la fin de la soirée, se disposait à se retirer, Eugène, le voyant fureter dans le salon, lui demanda ce qu’il cherchait.

— Le carton que j’avais en entrant; je croyais l’avoir déposé ici, répondit l’artiste.

— Pardon, dit Claire en se levant, je l’avais mis de côté, — et elle entra dans une pièce voisine d’où elle ressortit bientôt, tenant le carton à la main.

— Peut-on voir ? demanda Eugène.

— Parfaitement, fit Lazare; — Puis, ouvrant lui-même le carton, il en tira le dessin qu’il contenait. C’était une copie de la Joconde de Léonard de Vinci.

— C’est de vous ? fit Eugène.

— Non, répondit Lazare; c’est d’un de mes amis qui fait partie de la société dont je vous ai parlé. On lui a fait connaître dernièrement un lithographe qui lui a commandé quelques copies d’après les maîtres pour en faire des têtes d’étude. Comme Paul ne va pas très vite en besogne et qu’il avait toute sorte de raisons pour achever celle-là, je lui ai donné un coup de main.

— Mais c’est très beau cette copie, dit Claire en s’approchant.

— Il me semble qu’il y a beaucoup de talent là-dedans, ajouta Eugène.

— Il y a surtout beaucoup de patience et beaucoup de temps perdu.

— Est-ce bien payé encore ?

— Honteusement, reprit Lazare. Un travail comme celui-là vaudrait bien deux cents francs; on en donnera tout au plus cinquante, si on l’accepte.

— Et pourquoi le refuserait-on, si on l’a commandé ?

— Pour essayer de l’avoir encore à moins. L’individu qui l’a commandé spécule sur la situation de Paul. Dernièrement il lui a refusé une copie du genre de celle-ci parce qu’il y avait un défaut dans la pâte du papier. Ce n’est que par faveur qu’il a consenti à la prendre en faisant subir une réduction de moitié sur le prix convenu. J’avais même assez peur que la pluie qui commençait à tomber au moment où je vous ai rencontré ne pénétrât dans le carton et ne fît quelques taches sur le dessin de Paul. Si on n’en voulait pas...

Comme Lazare achevait de parler, une goutte de cire fondue tomba sur le dessin qu’il se préparait à replacer dans le carton. — Maladroite! s’écria Eugène en se retournant vers Claire, qu’il surprit tenant à la main le flambeau incliné.

La jeune femme regarda son amant d’une façon singulière, et mit rapidement son doigt sur sa bouche. — Voilà un dessin perdu, n’est-ce pas, monsieur ? dit-elle à Lazare.

— Mais non, madame, répondit l’artiste avec un certain embarras. Cela ne fera qu’une tache légère, et comme elle est cachée dans un pli de vêtement, elle passera inaperçue.

— Je vous demande pardon, le dessin est gâté. C’est ta faute, dit Claire en se retournant vers Eugène : c’est toi qui m’as poussée.

— Eh bien! puisque nous sommes deux dans l’accident, nous serons de moitié dans la réparation, répliqua Eugène, qui paraissait avoir compris.

— Monsieur, dit Claire, comme votre ami ne pourra plus trouver le placement de ce dessin...

— Mais je vous assure, madame, interrompit Lazare avec vivacité, que tout le dommage est réparé. Voyez, ajouta-t-il en montrant l’endroit où était tombée la goutte de cire, qu’il avait enlevée avec son canif, il faudrait avoir su l’accident pour en retrouver la trace.

— Vous nous avez dit vous-même tout à l’heure que votre ami avait eu un dessin pareil à celui-ci refusé pour un défaut encore moins saillant, insista Claire.

— Vous aviez même peur d’une goutte de pluie, ajouta Eugène.

— Monsieur Lazare, dit la jeune femme, vous ne pouvez pas vous refuser à une chose aussi juste que celle que je dois vous proposer. J’ai par maladresse gâté une œuvre qui n’a plus de valeur pour la personne qui l’a commandée : c’est donc à moi que ce dessin appartient; mais pour qu’il m’appartienne, il faut d’abord que je le paie. Quel en est le prix ?

— Madame, je vous l’ai dit tout à l’heure : Paul était convenu de cinquante francs avec la personne qui lui avait commandé ce dessin.

— Pardon, fit Claire en souriant, mais vous disiez que cette personne spéculait sur la situation de... des artistes avec qui elle faisait des affaires.

— Et comme Claire ne veut pas être confondue avec ces gens-là, ajouta Eugène, elle entend payer l’œuvre ce qu’elle vaut, c’est-à-dire la somme que vous avez évaluée vous-même. C’est deux cents francs que tu as à donner, mon enfant, dit le jeune homme en se retournant vers sa maîtresse, qui lui adressa un sourire de remerciement.

Lazare resta un moment indécis, regardant tour à tour Eugène et Claire, qui l’observaient de leur côté. — Madame, dit l’artiste en tirant la copie du carton pour la mettre sur une table, voici le dessin, il vous appartient aux conditions qu’il vous plaira, et que j’accepte au nom de mon ami. Seulement vous conviendrez avec moi que voilà une tache qui est tombée bien à propos.

Claire prit dans la poche de son tablier le petit portefeuille algérien que lui avait donné Eugène, et en tira dix louis qu’elle déposa sur la table en face de Lazare. — Tu me commanderas deux cadres, dit-elle en se retournant vers Eugène, car j’espère bien que l’ami de M. Lazare ou M. Lazare lui-même voudra bien se charger de donner un pendant à ma Joconde.

Depuis cette soirée, Lazare avait eu ses entrées à la maison. Il y dînait une ou deux fois par semaine, et quelquefois restait seul pendant des heures entières à tenir compagnie à Claire, car Eugène avait toujours quelque prétexte pour se retirer après le repas. Ces absences, qui devenaient de plus en plus fréquentes, inquiétaient la jeune femme, et, malgré les efforts qu’elle faisait pour la dissimuler, elle laissait voir une préoccupation d’esprit dont Lazare devinait bien la nature. Un soir, Claire se trouvait seule avec Lazare, qui tisonnait en fumant au coin de la cheminée. Ils n’échangeaient à de longs intervalles que quelques rares paroles. Claire était au piano. Elle s’arrêta tout à coup au milieu d’un morceau. Son silence fit relever la tête à Lazare, et dans la glace qui se trouvait en face de lui, il aperçut l’image réfléchie de la jeune femme. Claire pleurait. Lazare laissa tomber la pincette sur le chenet. Ce bruit la tira de sa rêverie. Elle se remit au piano.

— Jouez-moi donc quelque chose de gai, lui dit Lazare en l’interrompant au milieu d’un adagio de Beethoven. Ces mélodies allemandes sont tristes comme un Angélus dans la campagne.

-— Que voulez-vous que je vous joue ? demanda Claire.

— De la musique joyeuse, dit Lazare en s’approchant du piano; quelque chose du Postillon de Lonjumeau, ou du Barbier de Séville, ajouta-t-il avec un accent d’indifférence trop naïve pour qu’elle fût sincère.

— Oh ! mon pauvre monsieur Lazare, dit Claire en riant, j’aurai bien de la peine à faire votre éducation musicale. Pouvez-vous comparer deux choses qui ont si peu de rapport entre elles, le Postillon et le Barbier ? Quelle hérésie !

— Eh ! fit Lazare, c’est pourtant sur tous les orgues, le Postillon. Il y a surtout un air... Oh! oh !...

— Voulez-vous vous taire, barbare! s’écria la jeune femme en couvrant par de formidables accords la voix du jeune homme.

— Est-ce que je chante faux ? demanda-t-il avec une apparence de naïveté si bien jouée, que sa compagne ne put y tenir et lui éclata de rire au nez. Lazare feignit d’être fâché par cette joie ironique, et retourna au coin de la cheminée. — C’est égal, se disait-il en regardant dans la glace le visage de la jeune femme, maintenant épanoui par la gaieté dont il était la cause, — voilà un changement à vue qui ne m’a pas coûté cher. Pendant qu’elle pense à ma bêtise, elle ne pense pas à autre chose.

Quelques jours après, se trouvant seul avec Eugène, Lazare lui donna à entendre que sa maîtresse s’alarmait de la régularité de ses absences. — Elle vous en a parlé ? demanda-t-il avec vivacité.

— Non, répondit Lazare, mais j’ai compris.

Eugène fit un geste d’impatience.

— Si vous avez quelque affaire délicate qui vous appelle en ville, continua Lazare, mettez-y un peu de discrétion. Je ne suis pas toujours là pour détourner par une balourdise la pensée de Mme Claire, quand elle s’engage dans la voie du soupçon. — Et il lui rappela l’incident de la précédente soirée.

— Claire m’a conté cela, dit Eugène. Quand je suis rentré ce soir-là, j’avais bien peur d’un interrogatoire embarrassant; mais j’ai au contraire trouvé mon juge d’instruction d’une bonne humeur miraculeuse... Il ne faut pas lui en vouloir, mais vous savez qu’elle est terrible à propos de musique. Il paraît que vous lui avez dit quelque chose d’énorme, car elle se moquait de vous de bien bon cœur.

— Je comprends cela, répondit tranquillement Lazare. Lorsque j’entends un ignorant avancer à propos de mon art une de ces opinions qui vous coiffent un homme d’un bonnet à longues oreilles, cela me met en rage. Rien n’est plus sensible que les sympathies de l’artiste, le moindre choc les froisse.

— On dirait que vous éprouvez du regret d’avoir froissé Claire dans les siennes. Rassurez-vous, ajouta Eugène, elle ne pousse point les choses si loin que vous, et vos hérésies musicales la mettent tout simplement en belle humeur.

— Dont vous profitez, interrompit Lazare.

— Et dont je vous remercie, dit Eugène, maintenant que je sais quelle était votre intention.

Peu de temps après, Eugène, étant allé prendre Lazare dans son atelier, le ramenait dîner chez Claire. Comme ils arrivaient devant la maison, un commissionnaire, qui se promenait sur le trottoir en face, s’approcha d’Eugène et lui tendit une lettre. — Quelle imprudence! dit le jeune homme. Quand on vous enverra, ne m’attendez jamais devant cette maison; restez au coin de la rue. Prenez cette lettre, je vous en prie, continua Eugène en s’adressant à Lazare; décachetez-la; faites semblant de la lire, et payez le commissionnaire en ayant soin de lui rendre une réponse. — Claire peut être à sa fenêtre, ajouta-t-il tout bas.

Lazare fit tout ce que son ami lui avait dit. Lorsqu’ils furent dans l’escalier, Eugène reprit la lettre et la lut rapidement à la lueur du bec de gaz. — Il faut absolument que je réponde. Comment faire ? dit-il. Je ne puis redescendre; Claire a pu me voir rentrer.

— Message de femme, hein ? fit Lazare.

— Message du diable! répondit Eugène.

Ce fut la femme de chambre qui vint lui ouvrir la porte de l’appartement. — Madame n’est pas rentrée, dit-elle.

— Faites votre réponse, dit Lazare à son ami; je la porterai à un commissionnaire, ou j’irai la remettre moi-même.

— Mettez-vous à la fenêtre, répondit Eugène; vous m’avertirez si vous voyez Claire dans la rue. — Et, s’asseyant devant un petit bureau-secrétaire, il commença à écrire. Tout à coup Lazare, qui était à la fenêtre, jeta sa canne sur le parquet; Eugène dressa la tête, et vit son ami qui le regardait en lui indiquant par un geste que Claire était dans la chambre voisine. En effet, il avait aperçu la jeune femme qui se retirait de la fenêtre au moment où lui-même apparaissait à celle du salon. — Elle aura vu le commissionnaire, dit Eugène à voix basse.

— Alors elle aura vu aussi que c’était à moi qu’il remettait sa lettre, fit Lazare; votre précaution était bonne.

— Pas tant. L’idée de faire croire qu’elle n’était pas rentrée cache quelque piège, dit Eugène, qui avait achevé sa réponse.

La lettre était pliée, cachetée; il ne lui restait plus qu’à y mettre l’adresse. Comme il allait l’écrire, Lazare distingua le faible frôlement d’une robe de soie auquel s’ajoutait le bruit que fait le mécanisme d’une serrure sur laquelle on pèse doucement pour l’ouvrir avec précaution. — Mon cher, dit Lazare assez haut pour être entendu de la chambre voisine, je vous prierai de ne point dire à Mme Claire que je me sers de son encre et de son papier pour ma correspondance galante. — Et s’étant approché du bureau où Eugène, qui avait deviné son intention par ses paroles, lui avait cédé la place, Lazare s’y installa. — Le nom, l’adresse ? fit-il tout bas. — Hermine, Chaussée-d’Antin, 20, lui glissa le jeune homme à l’oreille.

Au moment où Lazare écrivait, la porte de la chambre s’ouvrit, et Claire entra. — Ne vous dérangez pas, dit-elle en riant à l’artiste, qui s’était retourné en feignant un grand embarras.

— Il y a longtemps que tu es rentrée ? lui demanda Eugène en allant l’embrasser.

— J’arrive, dit-elle en rougissant de son mensonge.

Eugène, rassuré par le visage de sa maîtresse, dont la tranquillité lui disait qu’elle avait été la dupe du petit manège de Lazare, recouvra tout son sang-froid. — Où trouve-t-on des commissionnaires ? demanda Lazare, qui avait pris sa canne et son chapeau. — Au coin de la rue, répondit Eugène. Vous allez remonter ? j’imagine.

— Mais je vais faire porter votre lettre au commissionnaire, interrompit Claire; donnez-la-moi.

Et la jeune femme étendit la main vers l’artiste. — Non, répondit celui-ci; j’ai quelques recommandations à faire au porteur; je préfère descendre moi-même. Je suis de retour dans cinq minutes.

Pendant la courte absence de Lazare, Eugène et sa maîtresse restèrent embarrassés en face l’un de l’autre. Une vague inquiétude flottait encore dans l’esprit de Claire, dont le visage supportait difficilement le masque de la dissimulation, et Eugène, qui l’observait, attendait avec une inquiétude égale le retour d’un indice rassurant qui lui vînt annoncer que cette fois du moins il en serait quitte pour la peur.

— Quel temps fait-il dehors ? demanda Claire avec indifférence en s’approchant de la cheminée et en appuyant son brodequin sur la barre du foyer pour l’exposer à la chaleur de l’âtre.

— Comment ! fît Eugène, tu viens de dehors, et tu me demandes le temps qu’il fait ? A quoi donc penses-tu ?

Cette naïveté échappée à la jeune femme devenait pour lui une preuve que tout n’était pas fini; il se mit donc à tout hasard sur la défensive, et chercha à deviner de quel côté viendrait l’attaque. Ce fut la franchise naturelle de Claire qui le lui indiqua par l’obstination de son regard, arrêté depuis un moment sur une lettre à moitié dépliée qu’elle venait d’apercevoir sur le marbre de la cheminée. Le soupçon de Claire était tombé en arrêt sur ce billet, dont la présence lui avait été dénoncée par une forte odeur d’ambre.

— Diable ! pensa Eugène; on ne songe jamais à tout. Ce chiffon de papier serait beaucoup mieux placé, pour mon repos, dans la cheminée que dessus.

Il se rassura cependant en faisant la réflexion que cette lettre, à laquelle Lazare portait une réponse, ne pouvait fournir aucune accusation directe contre lui, puisque son nom ne s’y trouvait pas. Son plan fut vite conçu, et il avait une réponse toute prête en cas d’interrogation. Claire de son côté dévorait des yeux la lettre qu’elle supposait, par son contenu, devoir mettre fin à ses incertitudes. En faisant courir ses doigts sur le marbre de la cheminée comme sur un clavier, il lui arrivait de temps en temps d’effleurer le billet, dont le contact lui causait une tentation de curiosité aussitôt contenue par l’attitude indifférente d’Eugène. Cette insouciance apparente était une ruse du jeune homme, qui avait compris que le moindre signe d’inquiétude qu’il laisserait paraître confirmerait le soupçon de Claire, et rendrait plus difficile l’explication qu’il comptait lui donner. Il la laissa donc se livrer à son petit manège, et se mit tranquillement à rouler une cigarette. Comme il l’allumait au verre de la lampe, quelques débris de tabac brûlé tombèrent sur la tablette de la cheminée. — Prends donc garde! s’écria Claire, tu vas brûler le velours. — Et elle se baissa un peu pour chasser avec son souffle les cendres tombées de la cigarette d’Eugène.

Dans cette position, elle put jeter un rapide coup d’œil sur la lettre; mais celle-ci n’étant pas ouverte dans le sens de l’écriture, elle ne réussit pas à saisir un mot de nature à justifier ou à détruire ses présomptions. Un grain de cendre rebelle fournit à Claire un prétexte de souffler un peu plus fort. La lettre s’envola et vint tomber sur le tapis. La jeune femme se baissa avec précipitation, ramassa le billet et fit une moue de dépit, lorsque, l’ayant retourné du côté où se trouve ordinairement la suscription, elle ne vit aucune adresse. — Elle sera venue sous enveloppe, pensa-t-elle en replaçant la lettre à l’endroit où elle se trouvait. Quelque désir qu’elle eût de fixer ses doutes. Claire reculait devant une brutale indiscrétion. De là tous ces détours, toutes ces subtilités qui n’échappaient point à Eugène, et dont il souriait intérieurement, ce qui ne l’empêchait pas de rendre justice aux allures discrètes de cette jalousie en éveil, qui chez bien d’autres femmes, et en pareille circonstance, n’eût pas montré les mêmes scrupules. Eugène s’approcha de Claire. — Qu’est-ce qui se passe là-dedans ? lui demanda-t-il en lui frappant sur le front du bout des doigts. Et pourquoi la sage Minerve a-t-elle les yeux de Junon ?

Claire secoua la tête et ne répondit rien. Eugène s’éloigna d’elle, prit la lettre restée sur la cheminée, la plia en petit carré et se disposa à la mettre dans sa poche. — C’est cela qui t’inquiète ? fit-il en montrant le papier.

— Dam!...

Sancta simplicitas! reprit le jeune homme; comment, tu ne comprends pas ?... C’est pourtant aussi clair que de l’eau de roche. L’ami Lazare a reçu tantôt à notre porte un message fort galamment ambré, comme tu peux en avoir la preuve, ajouta-t-il en faisant passer le billet parfumé devant le visage de la jeune femme. C’est à ce message qu’il était en train de répondre quand tu es entrée, et c’est cette réponse qu’il porte en ce moment.

— Mais, dit Claire en observant son amant, ne trouves-tu pas singulier que M. Lazare reçoive chez nous sa correspondance ?

— Surtout quand elle est ambrée, fit le jeune homme. C’est à la fois singulier et indiscret; mais voici comment j’expliquerai le fait. Lazare attendait cette lettre quand je suis allé le prendre dans son atelier. L’ayant pressé de me suivre, il aura laissé notre adresse à son concierge pour qu’on lui expédiât ici le message attendu. Le messager est arrivé derrière nous; il a rattrapé Lazare à la porte et a fait sa commission.

— Comment ce commissionnaire aurait-il reconnu M. Lazare dans la rue ? continua Claire avec cette persistance qui rend l’inquisition féminine si périlleuse.

— C’est probablement son messager ordinaire... Un rien t’arrête!...

— Ce n’est pas comme toi : tu as réponse à tout, dit Claire; mais, ajouta-t-elle, si ce commissionnaire connaît M. Lazare, comment se fait-il que ce soit d’abord à toi et non pas à lui qu’il ait remis cette lettre ?

Cette fois Eugène, ne se trouvant pas prêt à la parade, prit le parti de rompre : — Eh! eh ! dit-il, si vous avez vu cela, vous n’étiez donc pas dehors! Menteuse et curieuse dans un seul jour! Je vous marque deux mauvais points, Minerve! — Et il appliqua doucement ses mains sur chacune des joues de Claire.

— Tu ne m’as toujours pas répondu, dit-elle.

Eugène pensa qu’une preuve d’extrême confiance ferait peut-être diversion dans l’esprit inquiété de la jeune femme : — Aimes-tu les pommes ? lui dit-il gravement... Oui, tu dois aimer celles-là.

Claire l’écoutait sans comprendre.

— Eh bien ! reprit Eugène en lui présentant son bras élevé au-dessus de sa tête, eh bien! fille d’Eve, voilà un pommier, secoue la branche, et partageons le fruit défendu.

Claire aperçut la lettre tant convoitée dans la main d’Eugène, qui s’amusa deux ou trois fois à la lui retirer au moment où elle allait s’en emparer. Il finit par la laisser tomber à ses pieds. Claire la ramassa avec précipitation et se mit à lire. — C’est d’une femme ! dit-elle entre ses dents.

— Je ne cacherai pas que je m’en doutais, répondit Eugène. Lazare voulait me persuader que c’était de son notaire, mais je n’ai accepté son dire que sous toutes réserves. Ce garçon-là est un puritain de la pire espèce. C’est un hypocrite. A l’entendre, il menait une vie auprès de laquelle l’existence des anachorètes les plus vénérés n’était qu’une saturnale. Tu sais que tu m’as promis que je serais de moitié dans l’indiscrétion, continua le jeune homme. Est-ce que nous devrons toujours offrir à Lazare un bouquet de fleur d’oranger pour sa fête ? N’en est-il qu’à la préface ? lui fait-on espérer un dénoûment ? que dit cette lettre ?

— C’est la lettre d’une femme qui a de l’esprit et pas de cœur, murmura Claire pensive.

— Il y en a tant qui n’ont ni l’un ni l’autre, répondit Eugène en faisant un mouvement qui échappa à Claire préoccupée de sa lecture. — Tiens, lis, dit-elle à Eugène quand elle eut achevé.

Celui-ci prit la lettre, et parut la lire avec attention. — Tu as raison, fit-il avec une ironie dont l’accent pouvait être suspecté; ce billet a été écrit au coin d’une table de toilette, entre le pot de rouge et la boîte à poudre de riz, pendant qu’un créancier battait le rappel avec ses grosses bottes dans l’antichambre. Cependant, comme il y a trois pages, il y avait peut-être bien trois créanciers. Il n’y a pas un mot de cette lettre qui ne soit un chiffre tordu en hameçon, avec une niaiserie sentimentale au bout pour amorce : c’est une facture en style de romance.

— Oh! dit Claire, ce pauvre Lazare sera-t-il en état de l’acquitter ? Eugène releva la tête : — Fais-lui la leçon, dit-il à Claire. D’après cette lettre, je le crois en mauvaises mains.

— Il faudrait d’abord qu’il me fît sa confidente, répondit Claire. Puis elle ajouta en regardant le jeune homme jusqu’au fond des yeux : N’as-tu pas remarqué dans cette lettre une contradiction singulière ? On y fait allusion à une soirée passée avant-hier avec M. Lazare.

— Eh bien ? fit Eugène.

— Eh bien ! affirma Claire, M. Lazare a passé la soirée d’avant-hier avec moi.

— Pendant que je passais la mienne chez mon père, dont c’est le jour, répliqua vivement Eugène. Qu’est-ce que cela prouve ? Il y a un certain monde où la soirée ne commence qu’après le coucher du gaz.

Au même instant, Lazare rentra. Son retour ne laissa pas d’alarmer Eugène. Il craignait qu’une brusque interrogation de Claire ne vînt à embarrasser l’artiste, qui, n’étant pas prévenu, pourrait bien ne pas prendre l’initiative du personnage qu’il devenait utile de lui faire jouer. Claire ne les perdait pas de vue ni l’un ni l’autre, et se promettait bien de les surveiller pendant le dîner; mais comme on allait se mettre à table, la femme de chambre vint la demander pour un détail d’intérieur. — Voici une lettre qui m’a fait mettre à la question depuis une heure, dit rapidement Eugène à son ami en lui remettant le billet. Elle vous appartient, ajouta-t-il avec un accent significatif. Vous êtes amoureux, et il est nécessaire que Claire soit votre confidente.

— Nécessaire pour vous, dit Lazare.

— Pour elle aussi, puisque cette ruse lui rendra la tranquillité.

— Je comprends. — Allons, j’accepte le rôle; mais je ne sais pas trop comment je le jouerai.

— Chut ! voici Claire.

Eugène s’attendait à ce que sa maîtresse lancerait pendant le dîner quelques phrases qui fourniraient à Lazare l’occasion d’entrer en scène; mais elle s’abstint de toute allusion à ce qui s’était passé. En quittant la table, Eugène annonça qu’il allait sortir. — Me restez-vous ? demanda Claire à l’artiste.

— Oh! fit Eugène, je crois qu’il est imprudent de compter ce soir sur l’ami Lazare. Il a reçu certaines dépêches...

— Je n’ai affaire que dans une heure ou deux, répondit l’artiste.

— Eh bien ! fit Eugène en s’adressant à Claire, comme je serai peut-être rentré avant le départ de Lazare, tu ne passeras pas la soirée seule. Toi qui aimes les romans, ajouta-t-il tout bas en lui désignant l’artiste, fais-lui raconter le sien.

Resté seul avec Claire, Lazare demeura fort contrarié du personnage qu’il avait accepté. Quelque chose dont il ne se rendait pas bien compte le blessait dans ce rôle. Pour qu’il atteignit le but que son ami s’était proposé en le lui confiant, il fallait qu’il mît dans ses révélations une conviction qui leur retirât toute apparence mensongère; mais saurait-il tromper la finesse d’une femme ayant l’expérience des sentimens que devant elle il devait feindre pour une autre ? Son observation assidue n’intimiderait-elle pas le jeu d’un comédien novice ? En supposant que Claire devinât la figure sous le masque, quand elle lui aurait retiré le sien, quelle attitude aurait-il devant elle ? Une fort ridicule sans doute. Le moins qu’elle pût faire, c’était de se moquer de lui, et dans cette moquerie il était bien difficile qu’elle ne mêlât pas quelque amertume à propos de cette conspiration préméditée qui avait pour but de la tromper... Ce dénouement inquiétait Lazare. Il voyait sa situation compromise dans la maison où la rancune de Claire pouvait aller jusqu’à le mettre dans l’obligation de ne plus reparaître. Et cependant ce qu’il redoutait le plus, c’était que son récit fût accepté, et qu’aux yeux de la jeune femme cette fable eût l’apparence d’une vérité. Cette inquiétude n’était qu’instinctive, il n’en soupçonnait pas la cause précise, mais elle existait. Toutefois il put espérer quelque temps qu’il n’aurait pas besoin de jouer ce rôle qui lui répugnait. Au lieu d’aller au-devant des confidences de Lazare, Claire la première lui fit les siennes. Ce fut l’épanchement déjà pénible, mais non pas encore plaintif, d’une âme qui se sent blessée, et n’ose pas regarder sa blessure dans la crainte de la trouver trop profonde. On voyait dans ce récit que son amour pour Eugène, au lieu d’être l’hôte paisible de son cœur, y brisait chaque jour quelque nouvelle illusion. Elle en rapprochait bien encore les débris, mais ceux-ci devenaient sans cesse plus nombreux, et elle avouait avec découragement que la patience pourrait bien lui manquer. Il y avait dans ces aveux quelque chose d’amer, et à qui eût été plus expérimenté que Lazare en pareille matière, la confession de cet amour en eût présagé l’agonie. Cependant c’était la seule affection de sa vie; elle lui était chère, et bien chère. N’ayant plus d’espérance pour la soutenir debout, elle l’étayait avec des souvenirs.

Une pareille confidence, faite par une femme qui a encore devant elle plus de jeunesse qu’elle n’en a laissé derrière, peut donner à penser à l’homme qui l’écoute, surtout s’il est jeune. Claire avait pourtant parlé sans arrière-pensée, et c’est de même qu’elle fut écoutée. Dans ce récit, dans la forme du langage et les façons d’être qui l’avaient accompagné, Lazare avait surtout deviné une chose : c’est que Claire parlait beaucoup plus pour être interrompue que pour être écoutée, et chacune de ses phrases, au lieu de solliciter une consolation banale, était comme un appel à un démenti des craintes qu’elles exprimaient. Cette intention fut comprise et saisie par l’artiste. Lazare entreprit donc une lutte contre tous les soupçons et toutes les craintes que Claire avait laissé voir... Ces excuses, ces explications qu’il sut trouver, elles n’étaient pas nouvelles pour la jeune femme, qui les avait cent fois employées pour se rassurer elle-même; mais, en les retrouvant dans la bouche d’un autre, elle en tira cette conséquence, qu’il fallait bien que cela fût vrai. Comme la soirée était déjà fort avancée, Claire s’excusa auprès de Lazare de l’avoir retenu aussi longtemps auprès d’elle. — Vous le voyez, reprit-elle; Eugène avait bien promis de rentrer, et cependant... Ah! vous avez beau dire... mes pressentimens me disent que j’ai une rivale.

— Eh bien ! interrompit brusquement Lazare, tant pis pour lui; je ne puis pas vous voir souffrir comme cela, et dussé-je me fâcher avec Eugène, je vais tout vous dire.

— Merci, dit Claire, qui devint pâle. — Et tendant sa main à Lazare : — Parlez, ajouta-t-elle brièvement. Il est avec une femme, n’est-ce pas ?

— Il est avec quatre... les quatre dames du jeu de cartes, répondit l’artiste en riant, et voilà le secret de ces absences, de ces momens de mauvaise humeur que vous attribuez à d’autres préoccupations. Il perd tout son argent.

— Quel bonheur! s’écria Claire. Il n’osait pas me le dire, parce que je lui avais défendu de jouer. Mais pendant que vous me consolez, il y a quelqu’un qui se désole peut-être.

— Qui donc ? demanda Lazare.

— La personne qui vous attend sans doute. — Ah ! oui, fit Lazare, rappelé à son personnage au moment où il comptait être dispensé de le jouer. Eh bien! ajouta-t-il avec une fatalité majestueuse, on m’attendra...

En le reconduisant, la jeune femme, pour l’éclairer, abaissa sa lampe vers la rampe de l’escalier; mais le rayon lumineux projeté par l’abat-jour mit en évidence un papier froissé resté sur le carré. Le regard de Claire s’arrêta instinctivement sur ce papier; elle le ramassa, et, après l’avoir déplié, reconnut l’enveloppe d’une lettre adressée à Eugène. Une chose la frappa, c’est que la suscription était, comme la lettre qui l’avait tant tourmentée dans la soirée, à l’encre bleue.

— Lazare, dit-elle en se penchant sur la rampe, remontez, vous avez oublié quelque chose.

Le jeune homme obéit.

— Qu’est-ce ? demanda-t-il, sans voir les traits altérés de Claire.

— Vous avez laissé sur la cheminée une lettre.

— Non, non, répondit l’artiste; je l’ai mise dans ma poche tout à l’heure, je vous assure,

— Non, reprit Claire, elle est restée où je vous dis. Venez la prendre.

Lazare fouilla dans sa poche, trouva le billet et le montra triomphalement; mais avant qu’il eût pu l’en empêcher, Claire lui avait arraché la lettre des mains. Elle en compara l’écriture avec celle de l’enveloppe dans laquelle elle la fit glisser, et, rendant le tout à Lazare, elle lui dit seulement : « Regardez cette adresse! » Le jeune homme jeta les yeux sur l’enveloppe et vit le nom d’Eugène; il secoua la tête.

— Vous le voyez, dit Claire, ceci détruit tout votre travail, et je crois qu’on ne vous attend plus.

Avant que l’artiste eût pu lui dire un mot, elle était rentrée chez elle. Comme Lazare tournait le coin de la rue, il rencontra Eugène. — Félicitez-moi, lui dit celui-ci. Je viens de rompre la chaîne de Mlle Hermine. Et chez moi, comment cela s’est-il passé ?

— Il paraît que c’est la soirée aux ruptures. Je crois que Claire a rompu avec vous.

Et Lazare raconta à Eugène le dernier épisode qui avait terminé la soirée.

— Diable! dit le jeune homme avec inquiétude, vraiment, vous croyez ?...

— J’en ai peur, dit Lazare.

Et les deux jeunes gens se séparèrent pour aller chacun de son côté. D’après la disposition d’esprit où il avait laissé Claire, Lazare s’attendait à recevoir le lendemain la visite d’Eugène, qui lui apporterait sans doute les nouvelles d’une rupture entre lui et sa maîtresse. Le jeune homme ne vint pas ce jour-là ni le suivant; Lazare se mit en route pour aller chez lui, mais il revint sur ses pas. En chemin, il avait fait cette réflexion, que la présence d’un tiers pouvait être gênante au milieu d’un casus belli de ménage. Cette abstention que lui dictaient les convenances lui sembla un peu dure; sa curiosité ne s’y soumettait pas sans regret. Le quatrième jour, n’ayant pas entendu parler d’Eugène, il prit le parti d’aller chez Claire. Comme il arrivait devant la maison de celle-ci, il remarqua que les volets étaient fermés, ce qui semblait indiquer que l’appartement était inhabité. Lazare en tira cette conséquence, que la crise prévue par lui avait eu un départ pour conclusion. Machinalement il se dirigea vers le logement particulier d’Eugène, qui avait une chambre chez son père : là peut-être il pourrait savoir quelque chose; un scrupule le retint, il se rappela qu’un jour, étant allé voir son ami chez lui, dans un cas de pressante nécessité, un domestique de la maison était entré dans la chambre d’Eugène au moment où celui-ci lui remettait de l’argent. L’idée que ce domestique pourrait attribuer à sa visite un but semblable fut plus forte que la curiosité : il n’entra point chez Eugène, et revint à son atelier.

— Il est certain, pensa-t-il, que tout s’est passé comme je l’avais prévu; il y aura eu séparation. Après cela, Eugène n’aura eu que ce qu’il méritait; j’en suis fâché pour lui, et un peu aussi pour moi : c’était une maison agréable. J’y mettrais du mien pour que cela ne fût pas arrivé; Eugène sera désolé, parce qu’au fond, soit habitude ou autre chose, il tenait à Claire. Elle-même, malgré tout ce qu’elle disait, lui était encore très attachée; elle n’aura point pris sans souffrir un parti aussi extrême. Ce serait peut-être faire plaisir à tous les deux que de leur servir de trait d’union. Cependant ce serait me risquer dans un rôle indiscret, on pourrait de part et d’autre me prendre pour un fâcheux. C’est égal, je voudrais bien savoir ce qui en est.

Le lendemain, vers le milieu de la journée, Lazare allait se mettre à travailler, lorsqu’il entendit un bruit de pas dans l’escalier et reconnut la voix d’Eugène, qui fredonnait dans le corridor. — Ceci n’a point l’air d’être un De profundis, pensa l’artiste. Au même instant, son ami entrait dans l’atelier, la figure radieuse comme un ambassadeur de bonne nouvelle. — Que diable faites-vous, et que s’est-il passé depuis l’autre, soir ? demanda vivement Lazare, vous m’avez laissé dans une inquiétude... — Et à quel propos, bon Dieu ? dit Eugène.

— Comment ! fit l’artiste, et il lui rappela dans quelles circonstances il l’avait laissé la dernière fois qu’il l’avait vu.

— Oh! c’est fini, répliqua le jeune homme.

— Ah! dit Lazare, je m’en doutais. Je crois vous avoir prévenu.

— Tous ne me comprenez pas, reprit Eugène. Les choses n’ont pas eu les suites que je pouvais craindre. La scène a été vive, très vive, c’est vrai : il a été question de rompre, on en a discuté les moyens; mais discuter n’est pas agir, et dans un cas pareil, quand le fait ne suit pas les paroles, autant vaut ne pas menacer. Il est telles choses qui ne peuvent s’exécuter que dans de certaines conditions, à certaines heures. La nuit n’est pas propice pour les séparations, surtout entre gens qui n’ont pas le désir réel de se quitter : les heures sont trop longues, il faut les combler par des explications mutuelles qui amènent presque toujours des rapprochemens. Après les reproches viennent les larmes, et vous savez le proverbe : petite pluie abat grand vent. La conclusion de ces sortes de scènes nocturnes, c’est qu’on ajoute un nouvel anneau à la chaîne qu’on a voulu briser, et à l’heure où le soleil se lève, on fait absolument le contraire de ce que faisait Roméo quand il entendait l’alouette. C’est à peu près ce qui nous est arrivé à Claire et à moi. Le lendemain de cette fameuse aventure de la lettre, nous sommes partis pour la campagne par le premier convoi, et à trente lieues d’ici, il y a un petit pays perdu dans les bois dont les échos peuvent répéter notre amoureux ramage.

— Eh bien! dit Lazare, je suis enchanté que cela se soit arrangé, car enfin, ajouta-t-il naïvement, je pouvais avoir des inquiétudes.

— Seulement, dans tout ceci, ajouta Eugène, je ne crains qu’une chose, c’est que Claire ne vous garde rancune de vous être fait le complice de mes fredaines en prenant la dernière pour votre compte afin de la tromper.

— Mais si je voulais la tromper, c’était dans une bonne intention, interrompit l’artiste étonné.

— Ah! que voulez-vous ? les femmes!... dit Eugène. Et là-dessus, on vous attend ce soir pour dîner.

— Non pas, je ferais chez vous trop sotte figure.

Lazare céda cependant aux instances de son ami et à celles de la nécessité. Ce ne fut pas sans embarras qu’il se retrouva en face de la jeune femme, qui de son côté remarqua en lui quelque apparence d’hostilité. La première fois qu’il se vit en tête à tête avec la maîtresse d’Eugène, celle-ci lui dit : — Ne me parlez jamais de ce qui s’est passé. Je veux l’oublier.

— Y parviendrez-vous ? lui demanda-t-il. — J’y tâche, et, je dois être juste, Eugène paraît vouloir m’y aider.

Lazare fit en effet la remarque qu’Eugène redoublait d’attention auprès de sa maîtresse.

Environ un mois après cette soirée, Lazare, qui continuait à être familier dans la maison, crut remarquer quelques symptômes indiquant une décroissance dans la lune de miel renouvelée. Voyant Claire triste, il lui demanda ce qu’elle avait. Elle ne lui répondit pas, et se borna à lui montrer sur la tablette de son piano une romance qui portait pour titre : Je me souviens. Ce jour-là, Eugène avait déclaré qu’après le dîner il était obligé de passer la soirée en ville. — Lazare te tiendra compagnie, dit-il à Claire. L’artiste inclina la tête affirmativement. Après le dîner, on passa au salon. Eugène s’installa avec une voluptueuse paresse au fond d’un fauteuil et se mit à fumer, sans reparler de ses projets de sortie, qu’il paraissait avoir complètement oubliés. Lazare regardait la pendule et suivait les mouvemens du visage de Claire, dont la tristesse paraissait augmenter au fur et à mesure que l’aiguille s’approchait de neuf heures. Comme neuf heures sonnaient, Eugène se leva et agita le cordon de la sonnette de service. La servante parut à la porte du salon. — Apportez à monsieur son habit noir et son chapeau, dit Claire.

— Non, Marie, interrompit Eugène en se laissant retomber dans le fauteuil, apportez-moi mes pantoufles et ma robe de chambre.

Lazare, qui avait pris un charbon dans le foyer pour allumer son cigare, ne s’aperçut qu’à la douleur causée par la brûlure qu’il essayait de s’allumer les doigts. — Ah ! que c’est gentil de rester! s’écria Claire.

— Voilà comme je fais les surprises, moi, lui répondit Eugène. Lazare, je vous joue un piquet.

— Merci, répliqua celui-ci, j’ai un rendez-vous.

— Comme celui de l’autre jour et avec la même personne ? demanda Claire avec une intention semi-ironique, atténuée cependant par l’offre de sa main qu’elle lui fit en signe d’adieu.

— Dam ! murmura l’artiste un peu piqué en désignant Eugène, si c’était avec la même personne, la place serait libre maintenant.

Et il sortit presque brusquement. Ce soir-là, Lazare se promena pendant deux heures dans les rues de Paris, les pieds dans la neige, faisant intérieurement une querelle au mauvais temps, à lui-même, et presque disposé à en faire une aux passans qu’il rencontrait sur son chemin. Ce fut dans ces dispositions singulières qu’il monta chez les buveurs d’eau, ayant vu de la lumière à leur fenêtre. Antoine travaillait à la lampe; il mettait la dernière main à un dessin qui était une de ses premières compositions. Lazare lui en avait fait beaucoup de complimens quelques jours auparavant. Antoine s’attendait à en recevoir de nouveaux, car il était fort satisfait de son travail. Ce fut le contraire qui arriva : Lazare le découragea par des critiques dont chacune était l’envers de ses précédens éloges. Antoine crut devoir lui signaler ces contradictions avec lui-même. — Quand on n’est pas disposé à suivre un avis, on ne le demande pas, répondit sèchement Lazare.

— Alors tu n’es pas content de mon dessin ? dit Antoine.

— Qu’est-ce que cela peut te faire, puisque tu supposes que je fais de la contradiction pour le plaisir d’en faire ?

— Cela me fait, reprit Antoine, que, puisque tu n’es pas content de mon travail, j’hésite à te demander un service que je voulais réclamer de toi.

— Lequel ?

— Je voulais te prier de me placer ce dessin chez ton ami Eugène. Je comptais même te prier aussi de le voir demain à ce propos. La dernière livre d’huile est dans la lampe, et le dernier morceau de bois brûle dans le poêle. Demain l’atelier chômera, non pas faute d’ouvriers, mais faute d’outils. Si ton ami pouvait acheter ce dessin, cela nous rendrait du courage pour un bout de temps.

— Cela arrive mal, dit Lazare, je suis brouillé avec Eugène.

Il n’eut pas plus tôt dit ces paroles, qu’il le regretta, supposant qu’Antoine allait lui demander la raison de cette brouille, qu’il ne pourrait expliquer, puisqu’elle n’existait pas. Ce fut en effet ce qui arriva. — C’est fâcheux que vous soyez mal ensemble, dit Antoine; puisque ce garçon est riche et connaît du monde, comme tu me l’as dit, par ses relations ou par lui-même il aurait pu nous être utile.

— Quelle raison de nous être utile peut avoir un garçon qui ne nous connaît pas ?

— Je ne parle pas de nous, mais de toi. Je t’ai entendu, il y a encore peu de temps, parler de lui avec mille éloges; nous te croyions son ami, comme tu paraissais être le sien.

— A ce point que vous étiez jaloux de lui, interrompit Lazare, et quand j’allais le voir, vous me plaisantiez en disant : — Voici Lazare qui va dans le monde!

— La plaisanterie était bien innocente, et si nous étions jaloux d’une affection qui t’éloignait de nous, cela prouve le cas que nous faisons de la tienne.

— Écoute, reprit Lazare avec un peu plus de douceur, je crois que nous ferons bien à l’avenir de ne point chercher de relations ni d’affections hors de chez nous. Mes visites chez Eugène me causaient des distractions : d’abord je venais plus rarement ici, ensuite c’était un milieu où je ne me trouvais pas à l’aise. Malgré son apparente bienveillance, Eugène, par éducation, par idées prises dans le monde où il vit, et qui est l’antipode du nôtre, devait être hostile à certains principes que son existence heureuse ne lui permet pas de comprendre. Mon attitude chez lui était pénible. J’avais toujours l’air d’aller lui demander un service, et je ne pouvais pas ouvrir la bouche, qu’il ne mît aussitôt la main à la poche.

— Cela ne ressemble guère au récit que tu m’as fait de tes allures dans la maison de ton ami, dit Antoine, et tu as peut-être sans motif sérieux donné de l’éperon à ta susceptibilité.

— Nul n’est meilleur juge que moi en pareille matière, répondit Lazare.

— Nul au contraire n’est ordinairement plus mauvais juge, et tu en as donné la preuve trop souvent pour qu’on ait perdu le droit de te suspecter.

— Si tu me reproches mon penchant à une trop prompte susceptibilité, je te riposterai par quelques observations sur ton penchant à la curiosité, qui, en dépassant certaines limites, devient de l’indiscrétion. Voilà une heure que tu tournes autour de moi pour savoir ce qui s’est passé entre moi et Eugène, et il y a au moins une demi-heure que tu as compris que j’avais des raisons pour ne pas le dire. Même dans la plus grande intimité, il y a des choses qu’on désire garder pour soi. Et d’ailleurs quel intérêt peux-tu avoir à ce que je sois ou ne sois pas dans de bons termes avec Eugène, que tu ne connais pas ?

— Comme je ne mets pas de verrou à mes pensées, je croyais te l’avoir dit tout à l’heure, répliqua Antoine.

— J’entends, fit Lazare. Tu avais compté faire de moi le commis-voyageur de la société. Peu importe en effet à ceux qui n’en ont que les bénéfices l’ennui de ce rôle de frère quêteur, tantôt bien, tantôt mal accueilli, et importun toujours.

— Que l’occasion se présente pour moi de me créer des relations : — si elles peuvent produire des ressources à la communauté en facilitant à ses membres le placement de leurs œuvres, j’affirme que mon orgueil daignera s’abaisser à ces fonctions, quelles que soient d’ailleurs les concessions qu’elles pourront exiger de lui. On ne peut me faire le reproche d’être envieux, continua Antoine; eh bien! je t’ai envié, Lazare, le jour où tu es revenu ici nous mettre sur nos chevalets deux mois de travail, c’est-à-dire deux mois de progrès à faire, deux mois de forces nouvelles à dépenser, en nous apportant l’argent du dessin de Paul, que ton ami Eugène avait acheté avec une délicatesse à laquelle toi-même tu as rendu justice.

Lazare allait peut-être avouer à son ami que cette explication, qui menaçait de tourner en querelle, n’avait pas de but, puisque ses relations avec Eugène n’étaient point rompues et qu’il n’avait aucun grief contre lui : mais au moment où il ouvrait la bouche pour faire cet aveu, l’artiste trouva le sens, l’origine de ce grief très réel, qu’il supposait imaginaire une minute auparavant. Tout ce qu’il avait dit à propos d’Eugène pour dire quelque chose, il le pensait. Pourquoi ? Ce fut en se faisant cette question qu’il prit congé d’Antoine; ce fut avec ce pourquoi qu’il s’endormit, ou plutôt qu’il ne dormit pas. Le lendemain, dès le matin, Lazare courut chez Antoine. — Ne m’en veux pas, lui dit-il, de ce qui s’est passé hier; si tu veux savoir la raison qui m’empêche de retourner chez Eugène, duquel je n’ai aucunement à me plaindre, c’est qu’Eugène a une maîtresse qui est musicienne, et je me suis aperçu que ce n’était point seulement le charme de la musique qui me faisait trouver du plaisir à être avec elle.

— Tu es amoureux, fit Antoine; diable! il faut te soigner. Quand cela ne rend pas très bon, cela rend très mauvais, l’amour.

— Je me suis juré à moi-même de ne plus mettre les pieds dans la maison, reprit Lazare, et je me tiendrai parole. Tu comprends maintenant quelle réserve m’impose un tel état de choses, et tu seras comme moi de cet avis, que je ne puis réclamer ou accepter aucun service d’un garçon dont je suis le rival.

— Tu as raison, dit Antoine.


IV. — CLAIRE.

Comme il s’y était engagé, Lazare avait cessé tout à coup ses visites chez Claire. Au bout de quelque temps, Eugène, très étonné de cette rupture, dont il ne pouvait soupçonner la cause, vint chez Lazare pour lui en demander l’explication. L’artiste lui fit très franchement part de ses motifs. Eugène parut d’abord ne pas accepter sérieusement la révélation qui venait de lui être faite. Il fallut toute l’insistance de Lazare pour le persuader que rien n’était exagéré dans tout ce qu’il lui avait dit. — Claire est bien loin de se douter de cela, fit Eugène; elle ne comprend rien à votre absence, et s’imagine qu’elle ou moi nous avons fait ou dit à notre insu quelque chose dont votre amour-propre, que nous savons un peu irritable, se sera froissé. Elle m’envoyait positivement m’en expliquer avec vous. Me voilà en vérité fort embarrassé pour lui répondre, car enfin je ne puis pas lui faire connaître le véritable motif de votre retraite ; mais voyons, là, entre nous et bien sincèrement, ne pouvez-vous pas vaincre ce... sentiment ? ajouta Eugène après une courte hésitation. Depuis un mois que vous n’avez pas vu Claire, l’absence a dû faire son œuvre d’oubli. J’accepte vos scrupules, mais je me demande s’ils sont bien légitimes. — Je ne puis rien vous dire de plus que ce que vous savez, répondit Lazare. Quand je croirai pouvoir retourner chez vous sans danger pour mon repos, — je ne parle pas du vôtre, qui ne peut se croire menacé, — vous m’y verrez revenir, et je souhaite que ce puisse être bientôt. Jusque-là ne nous voyons ni ailleurs ni ici.

— Pourquoi ? demandait le jeune homme un peu étonné. Je comprends que vous ne veniez point chez Claire; mais que moi je vienne chez vous, cela est tout différent.

— Après l’aveu que j’ai dû vous faire, reprit Lazare, nous serions mutuellement embarrassés vis-à-vis l’un de l’autre. Les circonstances nous font une situation exceptionnelle. Pour la tranquillité et la sincérité de nos relations futures, attendons que la cause qui les aura momentanément suspendues n’existe plus.

— Vous êtes un singulier garçon.

— Au moins, reconnaîtrez-vous qu’il n’y a rien de suspect dans ma conduite ?

— Vous êtes d’une loyauté rigoureuse, je le reconnais, dit Eugène; mais pourquoi l’étendez-vous jusqu’à nos rapports personnels ? Les raisons que vous me donnez pour ne plus nous voir paraissent avoir été improvisées dans le dessein de dissimuler votre intention véritable.

— Je vous ai fait un aveu qui doit vous donner la mesure de ma franchise.

— Eh bien, soit! j’accepte votre arrangement; mais vous allez me promettre une chose.

— Laquelle ?

— C’est que vous vous souviendrez que j’aurai toujours du plaisir à vous voir et à vous être agréable. J’ai confiance dans votre talent et dans son avenir, et ce sera m’obliger que de me fournir des occasions de vous le prouver en n’hésitant pas à me demander un service. Ce que je vous dis là est très franc, Lazare, entendez-le bien. Vous avez dans l’esprit de fâcheuses dispositions qui vous tiennent presque toujours en état d’hostilité préventive contre une classe de la société que vous ne connaissez pas. Laissez-moi vous prouver que vous êtes quelquefois dans l’exagération, et si une sympathie bienveillante s’offre à vous être utile et à vous rapprocher du but où tendent vos efforts, en supprimant quelques-uns des obstacles qui vous en séparent, accueillez-la sans la soumettre aux subtilités d’une analyse défiante ; voilà ce que je voulais vous dire, et bien vous dire, souhaitant que vous ayez bien entendu.

— Mais je crois vous avoir donné la preuve que je vous avais compris, répondit Lazare; il n’y a pas encore longtemps que j’ai eu recours à vous. — Eh bien ! pour le présent et pour l’avenir, reprit Eugène, agissez de la même façon. Voyons, je m’en vais d’ici, continua le jeune homme moitié riant, moitié sérieux; je n’y reviendrai que lorsque vous me rappellerez, et j’ignore quand vos scrupules feront cesser ma disgrâce. Vous manque-t-il quelque chose pour travailler ?

— Ce ne sont pas les moyens de travail qui me manquent, reprit Lazare; c’est l’instinct du travail lui-même.

— Cependant, dit Eugène, vous étiez en train de peindre quand je suis entré. Vos brosses sont encore fraîches, vous voyez bien que vous travaillez.

— Je n’appelle pas travailler, répondit l’artiste, une lutte pénible avec l’impuissance de produire. Mieux vaudrait me croiser les bras que de me fatiguer quotidiennement en d’inutiles efforts qui n’ont pour résultat que le découragement.

— Peut-être êtes-vous trop difficile avec vous-même, reprit Eugène. Voyons donc ce que vous faites.

Et avant que Lazare eût pu prévenir son mouvement, le jeune homme avait retourné la toile posée à l’envers sur le chevalet de l’artiste, dont le visage rougit subitement. Eugène avait un peu pâli au contraire. — Je croyais, fit-il, vous avoir entendu dire que vous ne saviez pas faire le portrait ? Celui-ci me paraît pourtant réussi; je retrouve bien Claire dans cette figure modeste, qui pourrait servir de type à la déesse des vertus domestiques.

— Comment! s’écria Lazare, vous trouvez cela ressemblant ? mais vous ne l’avez donc jamais vue ?

Eugène regarda l’artiste avec étonnement : — je parle de la femme que je connais, et non d’une autre, répliqua-t-il. J’ignore comment vous l’avez vue ou cru voir; mais telle qu’elle existe, elle est reproduite sur cette toile, une image réfléchie dans une glace ne serait pas plus fidèle : c’est bien là son front calme, ses cheveux régulièrement lissés de la même façon, sa bouche, qui ne connaît qu’un sourire, et ses yeux, qui semblent toujours chercher une erreur dans une addition. Quoi que vous en disiez, je reconnais Claire : seulement la présence de son portrait dans cet atelier m’explique bien des choses, et particulièrement la raison qui vous porte à m’en exclure; mais on aurait pu arranger cela pour la commodité de tout le monde. Je ne serais pas venu à l’heure des séances.

— Comment ! dit Lazare avec un pénible étonnement, vous supposez...

— Laissez-moi achever, reprit Eugène en arrêtant par un geste une protestation de Lazare. Je ne tire de la venue de Claire chez vous aucune conclusion qui puisse sérieusement m’alarmer, ou offenser votre loyauté que je ne mets pas en cause. J’aurais de la répugnance à vous croire capable d’avoir fait usage, pour me nuire dans son affection, des confidences que vous avez reçues à propos de la véritable nature de mes sentimens pour elle. Comment et pourquoi vous vous en êtes épris, je pourrais vous l’expliquer, si vous ne le saviez pas mieux que moi. Claire vous aura séduit à son insu, je n’en fais pas doute, précisément par tous les côtés que j’apprécie le moins chez une femme, par la modestie de ses goûts, par l’inaltérable douceur de son caractère, par cette beauté vague qui ne se précise que sous l’empire d’impressions un peu vives, dont sa tranquille nature évite le retour beaucoup plus qu’elle ne le recherche. Ajoutez à cela une intelligence sérieuse, réservant seulement pour l’art et ce qui s’en approche des facultés d’enthousiasme et de passion que je souhaiterais lui voir appliquer moins spécialement. Cela plus que le reste aura, j’imagine, fait naître entre elle et vous une fraternité de race à laquelle mon ignorance bourgeoise n’a pas le droit de prétendre. Par ceux de vos entretiens auxquels j’ai assisté, je devine quels étaient vos entretiens du tête-à-tête. Le jour où vous avez soupçonné les dangers qu’on peut courir à faire quotidiennement de l’esthétique avec une jolie femme dont on a l’amant pour ami, vous avez cessé de venir, espérant que l’absence arrêterait le mal à son début; mais soit que vous ne l’ayez pas pris à temps, soit que le mal ait eu des racines plus profondes que vous ne l’aviez cru, l’expérience vous a donné un démenti. Ceci est la première phase de votre passion, car c’en est une

— Vous l’ai-je nié ? répliqua Lazare.

Eugène étendit en souriant sa main vers le portrait de Claire. — Devant une telle preuve, cela serait inutile.

— Mon ami, s’écria Lazare, je vous donne ma parole d’honneur que ce portrait est une œuvre de souvenir. Et tenez, s’il faut tout vous dire, j’ai presque du regret que nos relations aient pris, depuis quelque temps, un certain tour d’intimité qu’elles n’avaient pas auparavant.

— Je le comprends, répliqua Eugène avec une certaine vivacité. Cette intimité devient un obstacle devant lequel se cabrent vos scrupules, qui dans d’autres circonstances auraient passé outre. Je suis votre ami, je vous l’ai prouvé, j’ai tout à l’heure manifesté le désir de vous le prouver encore, et cette amitié vous gêne. Que nous devenions étrangers, vous n’avez plus aucune raison de ménagemens, je rentre à vos yeux dans le droit commun; votre passion continue, puisqu’elle peut agir en liberté, à obéir à l’égoïste devise du désir : chacun pour soi. En deux mots, ajouta Eugène en désignant la toile où souriait la figure de Claire, vous n’hésiteriez plus à dire à l’original ce que vous dites sans doute au portrait. Lazare se promenait à grands pas dans son atelier en cassant par petits morceaux le manche d’une brosse qu’il tenait à la main. — Je ne sais pas si vous allez bien me comprendre, dit-il enfin; mais j’affirme que tout ce que vous allez entendre est la vérité, et, si singulière qu’elle vous paraisse, vous m’obligerez en y ajoutant foi. Et d’abord, je vous le répète, Mme Claire n’est jamais venue ici, et je ne l’ai pas vue depuis le jour où j’ai été chez elle pour la dernière fois. Lorsque je me suis condamné à ne plus la voir pour la raison que vous savez, j’espérais bien que cette absence amènerait l’oubli; ce n’était là, à ce qu’il paraît, qu’un remède de bonne femme. Malgré moi, toutes mes pensées retournaient aux lieux que j’avais quittés : ma vie était troublée et bouleversée, comme je vous le disais un jour, par un amour entré chez moi ainsi qu’un coup de vent par une fenêtre. C’est alors que j’ai songé à utiliser cet amour tout en le servant.

Eugène dressa la tête et parut écouter avec plus d’attention.

— J’arrive à l’origine de ce portrait, continua Lazare; elle vous expliquera quelle véritable signification peut avoir sa présence dans mon atelier, et fera, je l’espère, disparaître toute équivoque de votre esprit. On m’avait dit, et j’avais lu souvent, que l’amour possédait une puissance d’inspiration dont l’art pouvait faire son profit. Des chroniques ont cité des exemples de chefs-d’œuvre qui n’avaient pas d’autre source. J’ai voulu renouveler l’expérience, j’ai fait poser mes souvenirs, et j’ai commencé ce portrait. Je vous en ai dit assez pour craindre de vous dire tout. J’avouerai donc que j’avais un double but en me mettant à l’œuvre. D’abord je me rapprochais de celle dont je m’étais éloigné volontairement pour des raisons que je vous ai fait connaître. Ensuite cette tentative devait avoir pour résultat de fixer mes irrésolutions. Si la passion de l’homme avait un écho dans le travail de l’artiste, l’œuvre qu’il allait produire sous l’influence de cette passion en porterait l’empreinte. Ce portrait ne serait pas seulement une reproduction plus ou moins fidèle d’une figure périssable, mais une création vivante. Alors tout était dit. Au lieu de combattre cet amour comme j’avais tenté de le faire, je l’acceptais avec ferveur. Amant, je faisais de ma passion l’hôte assidu de ma solitude, où elle eût été reine, à la condition qu’elle se ferait l’esclave de l’artiste aux heures du travail, — que le sentiment deviendrait un instrument.

— Et, dans votre opinion, que vous a répondu l’expérience ? demanda Eugène.

— Vous le voyez, répondit Lazare en indiquant sa toile.

— Si vous me demandez mon impression exacte, dit le jeune homme, je vous répéterai ce que je vous ai dit déjà : — C’est Claire à n’en pas douter. Cependant, exposez publiquement cette figure, je doute qu’elle attire le regard, parce que l’exactitude même de sa ressemblance la rejette dans la foule des types insignifians qui n’intéressent personne.

— Alors ceci est la preuve de mon impuissance, répondit Lazare. Cette figure ne ressemble donc pas au modèle que je voulais incarner dans le monde de l’art! Ce n’est qu’un masque froid où manque la vie qui perpétue les œuvres, et le sceau qui est l’empreinte de la création.

— Enfin, demanda Eugène, la conclusion ? En supposant que le miracle païen se renouvelât pour vous, et que cette image peinte s’animât sur cette toile et descendît devant vous comme autrefois la statue devant Pygmalion, que lui diriez-vous ?

— Rien, répondit Lazare, car je ne reconnaîtrais pas ma Galathée.

— Vous êtes fou, mais votre folie est amusante, interrompit Eugène. Cependant, puisque vous convenez que votre expérience a échoué, que deviendra votre amour ? Vous comprenez que cela m’intéresse.

— Mon amour, dit Lazare en regardant sa toile, mon impuissance l’a blessé; laissez-lui le temps de mourir.

— Vous me préviendrez pour l’enterrement, répliqua Eugène. Seulement permettez-moi de vous dire une chose.

— Dites.

— C’est que ma très faible intelligence bourgeoise n’atteint pas à la hauteur de votre système. Cette bizarre transformation de la passion en instrument, comme vous dites, me paraît tout simplement le dernier mot de l’égoïsme, et je la trouve monstrueuse.

Ainsi que Lazare venait de le faire pressentir, la passion de l’artiste pour Claire, ou du moins la préoccupation d’esprit à laquelle il avait cru donner ce nom s’était éteinte dans l’isolement, comme une lampe dans un lieu sans air. Il avait presque gardé rancune à la jeune femme du temps inutile que lui avait fait perdre le stérile souvenir qu’il avait emporté d’elle. Environ deux mois après la visite qu’il avait reçue d’Eugène, il lui écrivit ce mot, qui devait avoir pour lui une signification convenue : « Je vous invite à l’enterrement. Venez. »

Cet étrange billet tomba entre les mains de Claire, qui en demanda l’explication à Eugène. Celui-ci se rappela ce que Lazare lui avait dit de la mort de son amour; il ne put s’empêcher de rire et livra à sa maîtresse le mot de l’énigme. Elle en rit d’abord avec lui, mais demeura rêveuse quand elle fut seule. Cette révélation surprenait Claire au milieu des dernières crises qui précèdent la fin d’une passion épuisée par les lassitudes d’une longue lutte. Depuis l’absence de Lazare, Eugène avait repris son train de vie ordinaire, et dans la solitude où il la laissait, Claire avait souvent regardé la place occupée autrefois par l’artiste. Aux heures mêmes où celui-ci évoquait son souvenir pour le fixer sur la toile, elle appelait son image pour l’asseoir auprès d’elle au coin de cette cheminée où ils avaient passé de si bonnes soirées. En apprenant l’existence de cet amour posthume, elle ne s’en offensa pas. Peu à peu cette idée d’avoir été aimée par Lazare combla dans son cœur le vide que venait chaque jour y faire la pensée de ne l’être plus par Eugène. Celui-ci, emporté au courant des distractions qui l’éloignaient de plus en plus de sa maîtresse, ne prenait point garde aux singuliers changemens qui se produisaient en elle, tant dans ses manières que dans son langage. Un jour, sans pleurs, sans plainte, sans reproche, ils se quittèrent, n’ayant rien à se pardonner, tant ils avaient déjà oublié tous deux le mal qu’ils avaient pu se faire l’un à l’autre pendant une époque de leur vie dont le dernier chapitre devait être un adieu froidement poli, comme peuvent en échanger deux étrangers qui, après avoir voyagé ensemble, se séparent pour aller chacun de son côté. Eugène, engagé vers ce temps dans une intrigue demi-sérieuse qui tendait sous ses pas la chausse-trappe d’un contrat de mariage, ne voyait que très rarement Lazare, qui ignorait sa rupture avec Claire. Lazare l’apprit de la jeune femme elle-même, dont il reçut à son grand étonnement la visite un matin. La voyant vêtue de noir, il ne put s’empêcher de lui demander à quelle occasion elle était en deuil.

— Mais, répondit-elle en souriant, depuis un certain billet de faire-part qui m’est tombé entre les mains.

— Et, dit Lazare, si le mort en question faisait comme mon patron ?

Claire ne répondit pas... ce jour-là.


HENRY MURGER.

  1. Voyez les premiers épisodes de cette série dans la Revue du 15 novembre 1853, du 15 mars et 1er avril 1854.