Les Boucaniers/Tome IV/V

L. de Potter, libraire-éditeur (Tome IVp. 113-150).


V

La Marquise de Maintenon.


Le lendemain de cette journée, si fertile en aventures pour de Morvan, et qui s’était si bien et si mal terminée tout à la fois pour le jeune gentilhomme, en lui procurant un gain de dix mille livres, et en lui valant la haine et l’inimitié de l’abbé Dubois — notre connaissance, le lieutenant général comte d’Aubigné descendait de son carrosse, vers les huit heures du matin, dans la cour d’honneur du palais de Versailles.

La première personne que rencontra d’Aubigné fut Bontemps, le valet de chambre de Sa Majesté.

— Bonjour, Bontemps, lui dit-il avec une familiarité de maître à clerc ; familiarité que pas un, parmi les plus grands seigneurs de la cour, n’eût osé employer en parlant à un personnage aussi important que Bontemps, car chacun savait combien le roi affectionnait et estimait son premier valet de chambre.

Bontemps s’inclina profondément presque avec effroi ; la vue du frère de la marquise de Maintenon lui causait toujours une émotion désagréable.

— Comment se porte ce matin la famille ? reprit d’Aubigné, sans paraître remarquer la gêne de Bontemps, qu’il savourait en lui-même avec une ineffable jouissance.

— De quelle famille veut parler M. le comte ? demanda le premier valet de chambre du roi en affectant de ne pas comprendre.

— Parbleu ! de ma sœur et de mon beau-frère ! Le fait est que j’aurais peut-être dû m’exprimer d’une façon moins bourgeoise, mais que veux-tu, mon brave Bontemps, mon beau-frère est d’une telle mesquinerie avec moi, il lui faut faire un si grand effort pour m’avancer quelques vieilles pistoles rognées, que j’ai dû renoncer à tenir mon rang et à fréquenter la noblesse. Je suis tombé dans la société des espèces… aussi, tu vois comme je parle. On croirait entendre un marchand de la rue Saint-Denis.

— Je regrette bien vivement, monsieur le comte, dit Bontemps rouge jusqu’aux oreilles, de ne pouvoir vous tenir plus longtemps compagnie, mais mon devoir m’appelle en ce moment auprès du roi.

— Ce qui signifie, murmura d’Aubigné en voyant Bontemps s’éloigner à grands pas, que tu vas aller avertir de mon arrivée ma bien-aimée petite sœur…Eh bien ! que m’importe ! je suis, grâce à mon ami Legoff, cousu d’or !… D’ici à deux mois je puis me passer des aumônes de ma bonne Françoise… Qu’elle essaie de ne pas me recevoir, et on entendra un beau bruit !… Je serai le scandale du jour… Ça me remettra à la mode !…

Ce fut dans ces bonnes et fraternelles dispositions que le comte arriva aux appartements de sa sœur : à son grand étonnement, il fut aussitôt introduit.

— Ah ! ah ! pensa-t-il, non sans éprouver une certaine appréhension, pour que ma douce Françoise montre tant d’empressement à me voir, il faut qu'elle ait quelque mauvaise nouvelle à me communiquer, quelque chose de désagréable à me dire ! Après tout, qu’est-ce que cela me fait ! Bernard m’a payé comptant la traite de cinq mille louis tirée à vue sur lui par messire Satanas Legoff. L’or est dans ma cassette ; j’ai devant moi une cinquantaine de jours d’indépendance… Quelle nouvelle pourrait en ce moment-ci m’être désagréable ? Aucune ! Qui pourrait m’empêcher de faire un peu de dignité ? Rien !

Madame la marquise de Maintenon venait d’atteindre, à l’époque où nous la mettons en scène, sa soixantième année ; toutefois, grâce à la sévérité étudiée de sa toilette, on ne lui donnait pas cet âge : on était tenté de croire, en la regardant, que si elle avait voulu adopter des vêtements d’une couleur plus gaie et d’une coupe plus gracieuse, elle eût paru de beaucoup plus jeune.

Quant à la description physique de la favorite, nous croyons parfaitement inutile de la tenter ici ; il n’est personne qui n’ait vu cent portraits de cette femme célèbre.

Ce fut dans ce même cabinet où le roi traitait chaque jour avec ses ministres des affaires de l’État, que la marquise reçut son frère !

— Madame, dit d’Aubigné, qui s’inclina devant sa sœur avec un respect d’autant plus grand que ses intentions étaient plus hostiles, j’ai craint un moment, en voyant Bontemps prendre la fuite devant moi, d’être privé ce matin de l’honneur et du bonheur de vous présenter mes hommages…

— Pourquoi ce reproche d’Aubigné ! répondit la marquise avec une extrême douceur. Ai-je jamais refusé de vous recevoir ?… Ne venez-vous donc pas à peu près chaque jour me conter vos malheurs au jeu et me demander assistance ? Parlez, ajouta la marquise après un léger silence, que désirez-vous aujourd’hui ? Quelle est la faute d’hier qu’il vous reste à réparer ?

À celle question, le comte hésita : un moment, l’idée lui vint en trouvant sa sœur si bien disposée, d’avouer une dette fictive de lansquenet, et de tirer ainsi parti de sa visite, néanmoins, constatons ce fait à la louange de d’Aubigné, il sut résister à cette tentation, non pas qu’il n’eût volontiers sacrifié les intérêts de son ami Legoff à un millier de pistoles d’or, mais le ton doucereux de l’illustre marquise lui parut cacher un piège, et il crut prudent de se tenir sur ses gardes.

— Chère sœur, lui répondit-il avec un air de sensibilité fort mal réussi, me jugerez-vous donc toujours avec cette cruelle sévérité qui me ferait presque douter de votre cœur ?… Quoi ! vous m’accablez de reproches lorsque c’est vous au contraire qui méconnaissez mes droits et me laissez dans le plus triste abandon…

— C’est le bâton de maréchal que vous êtes venu me demander ? dit la marquise, aimant mieux faire éclater de suite l’orage que de l’entendre gronder longtemps dans le lointain avant de le subir.

— Non, répondit d’Aubigné, ce n’est pas le bâton de maréchal…

— De l’argent, sans doute ?

— Pas davantage, dit le comte après avoir hésité et avec effort : je suis en fonds.

— Ah ! répondit la marquise avec un étonnement sincère. Moi, j’ai fait vendre hier mes écuries…

— Vous avez fait vendre hier vos écuries, répéta d’Aubigné. Et pourquoi cela, chère sœur, je vous prie ?

— Pour donner l’exempte du dévoûment et venir en aide, dans la mesure de mes forces, aux finances épuisées et aux coffres vides de l’État !…

— Quoi ! l’État en est réduit à une telle extrémité, s’écria d’Aubigné avec un ton de douloureux reproche, et vous ne m’en avez rien dit, chère Françoise ! C’eût été un si grand bonheur pour moi, car, je vous le répète, je suis en fonds, de vous être utile !… C’est bien le moins, ce me semble, qu’entre frère et sœur on se soutienne et l’on partage. Et puis-je vous demander, bonne et généreuse sœur, quelle somme a produit la vente de vos écuries ?

— Cinq cent mille livres à peu près !

— Tudieu ! c’est là un joli denier ! Tenez, ma bien-aimée Françoise, reprit le comte après un léger silence, voulez-vous me permettre de vous dire toute ma pensée ?

— Je ne sache pas, Agrippa, que vous vous gêniez beaucoup avec moi : parlez !

— Eh bien, chère sœur, avant toutes les affections — même et surtout les politiques et les patriotiques — marchent les affections de famille : si vous m’aimiez réellement, au lieu de sacrifier vos écuries à l’État — et remarquez en passant que ce sacrifice représente une goutte d’eau dans l’Océan — vous m’eussiez donné ces cinq cent mille livres ! Avec cette somme j’étais à tout jamais heureux.

— Cette somme vous aurait duré deux mois, d’Aubigné.

— Au fait, c’est possible ! Eh bien, pendant deux mois vous auriez eu, chaque matin, le plaisir de pouvoir vous dire : Grâces à moi, ce cher frère va passer une belle journée. Mais non, vous avez préféré… Sot que je suis ! s’écria le comte en s’interrompant au milieu de sa phrase, je comprends tout maintenant ! Vous n’osiez faire savoir à mon beau-frère à quelle extrémité il se trouve réduit, et vous avez vendu vos écuries pour aider à cet aveu ! Ah ! Françoise, me priver de cinq cent mille livres pour éviter une conversation qu’il vous eût été si facile, avec votre esprit supérieur, d’entamer d’une manière plus économique, est-ce d’une bonne sœur, je vous le demande ?

Cette vente des écuries m’explique, pensait d’Aubigné tout en parlant, le gracieux empressement que Françoise a mis ce matin à me recevoir !

Ah ! chère hypocrite, cette méchanceté te sera payée.

De son côté, la marquise de Maintenon se demandait à quel motif elle devait la visite, en apparence si désintéressée, de son frère ; la modération inusitée de d’Aubigné l’effrayait : elle résolut encore une fois de prendre l’initiative :

— Cher comte, lui dit-elle, vous savez que je vous connais trop bien pour admettre de votre part une démarche d’affection ! Voyons, finissons-en, je vous en conjure : que voulez-vous ce matin ?

— Quelle profonde connaissance du cœur humain ! s’écria d’Aubigné avec admiration : réellement, bien-aimée sœur, votre sagacité atteint jusqu’au génie ! Puisque l’on ne peut rien vous cacher, j’avoue qu’en effet je suis venu pour vous demander de me rendre un petit service… Voici le fait. J’ai un de mes amis, que dis-je, mon meilleur et mon seul ami, qui désire être reçu en particulier par mon beau-frère. Cet ami m’a rendu un tel service, que j’ai dû me charger de sa commission, et je lui suis tellement reconnaissant, que je tiens, ma foi ! que je veux qu’on obtempère à son désir.

— Quel est le nom de cet ami, d’Aubigné ?

— Il se nomme, chère Françoise, le baron Legoff.

— Quel est-il ? Que veut-il ? Quelle est sa position ?

— Voilà trois questions bien courtes, mais qui ne laissent pas de m’embarrasser. Quel est ce baron Legoff, dites-vous ? Peut-être le diable en personne. Ce qu’il veut ? je l’ignore. Quelle est sa position ? celle d’un millionnaire qui sème sur sa route l’or à pleines mains !

— Mais cet homme est, m’avez-vous dit, votre ami intime : vous devez le connaître ?

— Entendons-nous, chère sœur ! Je n’ai vu le baron Legoff que deux fois dans ma vie ; seulement, la première fois, son entrée en matière a été si magnifique, qu’il m’a tout à fait séduit. D’abord, je suis l’ami de tous ceux qui me prêtent de l’argent, moi.

— Et vous n’avez pas honte d’Aubigné, s’écria la marquise en rougissant de colère, de me proposer de faire admettre dans le particulier du roi un homme dont vous ne savez ni l’origine, ni la position ! qui peut être un aventurier ! pis que cela même ! Quelle idée vous faites-vous de la majesté royale, mon frère ?

— Une triste et mesquine idée, Françoise, répondit d’Aubigné, avec impudence. D’abord, et entre nous soit dit — car vous savez combien je suis réservé et circonspect en public dans mon langage et dans mes propos — Sa Majesté Louis XIV n’est pas de bien bonne famille !… Peuh ! un Mazarin !… Ça ne compte pas !… Ensuite…

— Finissons cette conversation, s’écria la marquise de Maintenon en coupant la parole à son frère : il ne me reste guère qu’une demi-heure pour me préparer à la messe, je vous prierai, comte, de vouloir bien vous retirer !

— Impossible de me rendre à votre désir, Françoise ! Il faut que vous m’écoutiez, et vous m’écouterez.

— Mais, comte, dit la marquise avec hauteur, quand je prie…

— Il n’y a pas de comte, ici, interrompit d’Aubigné. Il y a un frère et une sœur, Françoise et Agrippa !… Tudieu ! faut-il donc que j’aborde le haut langage !… que je sacre et que je jure ?

Madame de Maintenon avait appris par une triste expérience qu’une fois son frère en colère, le plus prudent était de ne pas le contredire.

— Parlez, lui dit-elle avec un résignation pleine de larmes.

— Françoise, poursuivit d’Aubigné, il ne s’agit pas seulement en ce moment de moi, mais bien aussi de vous. Votre pouvoir est mis en question !… Ma chute entraînerait la vôtre… Ah ! vous pâlissez, Françoise ! Très bien ! alors je puis compter sur votre attention. Je commence. Vous n’ignorez pas, excellente sœur, l’avarice sordide que mon beau-frère a toujours montrée à mon égard, les passe-droits sans nombre qu’il m’a fait subir… Je ne récrimine pas, je raconte. Cette avarice et ces passe-droits ont eu pour résultat, ainsi que cela devait être, de m’aigrir le cœur et de me réduire à la plus affreuse pauvreté. Or, savez-vous ce que c’est qu’un homme tombé dans la misère et rêvant la vengeance ? Une chose qui appartient au premier venu qui lui dit : « Voici de l’or, aide-moi à attaquer ton ennemi et ton persécuteur… »

— Vous m’effrayez, d’Aubigné, auriez-vous…

— Conspiré, oui ! et, qui plus est, je conspire encore… Bon, voilà que vous pleurez, à présent, vous la femme forte par excellence ! Je sais bien que ce sont des larmes de rage que vous versez ! n’importe, c’est une faiblesse indigne de vous… Je continue. Les meneurs couronnés de la ligue d’Augsbourg ont cru que je pourrais leur être utile, et ils ont fait pour moi, dans leur intérêt, ce que mon beau-frère eût dû faire, lui, par devoir et par dignité : ils m’ont aidé à payer mes dettes. Vous voyez, chère sœur, en ma personne, un des partisans, sinon des plus déclarés, au moins des plus ardents, de la maison d’Autriche.

Or, pour ne pas m’éloigner de mon sujet, ce baron Legoff, mon ami intime, que j’ai déjà vu deux fois, connaît parfaitement cette circonstance. Il possède en ses mains la preuve de ce que vous appelleriez ma trahison, et de ce que je nomme, moi, ma vengeance. Que Sa Majesté refuse d’admettre en son particulier mon ami intime, et demain le roi sera prévenu que le frère de sa femme s’entend avec ses ennemis !… Je manque certes de votre judiciaire, mais il me paraît certain, et rien ne me fera départir de cette opinion, que vous recevrez le contre-coup de ma disgrâce. Le roi — comme tous les parvenus — saisira avec empressement l’occasion d’humilier la famille à laquelle il a eu l’honneur de s’allier.

— Ah ! d’Aubigné, s’écria madame de Maintenon avec un accablement navrant et véritable, et sans essayer d’arrêter les larmes qui coulaient le long de ses joues — ah ! d’Aubigné, quelle triste chose que l’humanité ! Je voudrais être morte !…

Ce cri, parti réellement du cœur, laissa l’impitoyable d’Aubigné insensible.

— Morte ! répéta-t-il avec ironie et en regardant sa sœur d’un air railleur, — Vous avez donc parole d’épouser Dieu le Père ?

Un assez long silence suivit cette dernière cruauté du comte : la hautaine marquise était vaincue.

— Mon frère, lui dit-elle, il sera fait selon votre désir. Amenez vous-même demain ce baron Legoff vers les trois heures. Il sera présenté au roi !…

Madame de Maintenon, à bout de force et de patience, se leva de son fauteuil :

— Encore un mot, chère sœur, dit d’Aubigné en la forçant à se rasseoir. Vous comprenez que quelque amitié que je ressente pour ce bon et généreux baron Legoff, il ne m’est pas possible de rester toujours avec son épée de Damoclès suspendue sur ma tête. Puis-je espérer que vous voudrez bien m’obtenir, sans perdre de temps, pour demain, par exemple, une lettre de cachet ?

— Vous avez raison, d’Aubigné. Oui, il faut en effet que cet homme disparaisse. Demain vous recevrez cette lettre de cachet. Au revoir !

Agrippa prit alors les mains de sa sœur dans les siennes, et la regardant avec tendresse :

— Ah ! pauvre marquise, lui dit-il, ni vous ni moi n’avons trouvé grand bonheur sur la terre. Notre vie est semblable au début, c’est-à-dire émaillée d’aventures, avec cette seule différence que vous avez eu toujours sur moi l’avantage de savoir mesurer le plaisir à vos forces, tandis que je m’y jetais à corps perdu ! J’ai persévéré dans les goûts et mes habitudes, vous, vous avez dévié de votre voie ; eh bien ! moi dans mon obstination et vous dans votre changement, nous nous sommes trompés de route. Affadie de dévotion, dévorée par l’ennui, écrasée sous le poids des grandeurs, vous regrettez parfois, j’en suis persuadé, le temps du pauvre bonhomme Scarron ; moi, perclus de rhumatisme, sans un ami, sans une croyance, et par-dessus tout traqué par mes créanciers, je pressens une affreuse vieillesse ! Tenez, Françoise, ajouta d’Aubigné après une légère pause et avec sentiment, pourquoi n’essayez-vous pas de mettre votre joie dans mon bonheur ? Comblez-moi d’or, de dignités et de bienfaits ! Vous aurez au moins un ami avec lequel il vous sera permis de parler, à cœur ouvert, du temps jadis ; et, voyez-vous, Françoise, quand on est à notre âge, on ne trouve guère le bonheur du présent que dans les souvenirs du passé !

La première personne que rencontra d’Aubigné en sortant du château, fut le baron Legoff.

— Vous ici, cher baron, s’écria-t-il en lui sautant au col et en le baisant à plusieurs reprises ; quel bon vent vous amène ?

— Le désir de savoir si vous avez réussi dans votre négociation.

— Complètement. Le roi vous recevra demain. Mais dites-moi, cher baron, n’auriez-vous pas encore quelque placement à opérer ? J’ai une excellente occasion…

— Non, pas pour l’instant, répondit Legoff en l’interrompant.

— C’est dommage. Au revoir ! J’ai plusieurs visites à rendre, et je suis en retard. Permettez que je vous quitte.

— Au total, se dit d’Aubigné en remontant dans son carrosse, ce Legoff est moins fort que je ne l’ai cru d’abord. Il aurait dû, au lieu de me jeter tout d’un coup cinq mille louis à la tête, me faire une rente viagère payable par ses mains. Cette précaution l’aurait sauvé de la lettre de cachet.