Les Bons Enfants/Visite aux singes

Hachette (p. 251-265).


VISITE AUX SINGES.



L
e lendemain, quand l’heure des histoires fut arrivée, personne ne se présentait pour en raconter ; les enfants étaient tous assis en rond, attendant avec impatience que le numéro 4 voulût bien commencer, mais personne ne disait mot.

« Allons donc ! voyons donc ! le numéro 4 pour raconter une histoire, s’écria Sophie avec impatience. Nous perdons notre temps. Qui est le numéro 4 ?

— C’est Élisabeth, s’écrièrent deux ou trois voix.

Sophie.

Pourquoi ne dis-tu rien alors, puisque c’est ton tour ?

Élisabeth.

C’est que je ne sais aucune histoire amusante. Je ne suis pas en train.

Sophie.

Ah bah ! tu t’y mettras ! Je n’étais pas en train non plus, moi, et pourtant j’ai raconté de mon mieux.

Élisabeth.

Aussi tu nous as tous un peu ennuyés.

Sophie.

C’est que mon tour venait tout de suite après Camille, qui a raconté une histoire si amusante. Commence, tu vas voir que ce sera bien. Dis trois ou quatre Je commence, comme Pierre ; ce sera déjà quelque chose.

Pierre.

Je n’ai pas du tout dit je commence trois ou quatre fois, mademoiselle, mais une seule fois ; tu exagères toujours.

Sophie.

Ah ! par exemple ! je suis sûre de trois fois au moins. Demande à Camille.

Camille.

Au lieu de nous quereller, mes amis, écoutons l’histoire que prépare Élisabeth.

Sophie.

Écoutons, silence ! »

Élisabeth se recueille, relève la tête et commence.

« Je vais vous raconter une visite au Jardin des Plantes. Vous savez tous que le Jardin des Plantes réunit dans son sein…

Sophie.

Ah ! ah ! ah ! dans son sein ! Comme si un jardin avait un sein !

Élisabeth, riant.

Dans ses entrailles, si tu aimes mieux.

Sophie.

Encore mieux ! Elle sera jolie, ton histoire, à en juger par la première phrase.

Léonce.

Mon Dieu, Sophie, que tu es ennuyeuse ! Tu critiques tout, tu interromps sans cesse. C’est impossible de raconter avec toi ! on ne sait plus ce qu’on dit.

Valentine.

Ne l’écoute pas, ma pauvre Élisabeth. Raconte ta visite au Jardin des Plantes ; je suis sûre que ce sera amusant.

Élisabeth.

Je crois que oui. Il y a deux choses à raconter : une terrible et une drôle. Je commence par la terrible. Il y avait beaucoup de monde ce jour-là au Jardin des Plantes…

Sophie.

Ce jour-là, tu dis : quel jour ?

Élisabeth.

Le jour dont je parle. Je ne te répondrai plus. La foule se pressait autour des fosses où étaient les ours ; on leur jetait du pain, des gâteaux ; ils grimpaient à des espèces d’arbres qui sont au milieu de leurs fosses ; je n’étais pas satisfaite quand je les voyais en haut, il me semblait qu’ils allaient s’élancer sur la foule. Pendant que nous regardions les ours manger, grimper et jouer, nous entendons les cris d’une dame qui appelle :

« Mon enfant ! mon enfant ! j’ai perdu mon enfant ! »

Tout le monde se précipite de ce côté ; la femme criait :

« Paul ! Paul ! mon petit Paul, où es-tu ? »

Tout à coup on entend dans la foule une petite voix étouffée qui répond :

« Maman ! au secours ! on m’entraîne… »

Les personnes qui se trouvent du côté où cette petite voix se faisait entendre voient un homme à barbe noire qui avait l’air d’un diable et qui cherchait à s’échapper, entraînant avec lui un petit garçon de trois ou quatre ans. On crie de tous côtés :

« Arrêtez le voleur ! Ôtez-lui l’enfant ! »

Les gardiens accourent ; l’homme voit qu’il va être pris, il lâche l’enfant et se rejette au milieu de la foule, espérant pouvoir s’y cacher, mais les gardiens le poursuivent ; il court d’un côté, de l’autre, partout il les voit qui lui barrent le passage : il s’élance sur le petit mur des ours et veut passer d’un côté à l’autre en longeant le mur ; son pied glisse, il trébuche ; il manque de tomber dans la fosse, se raccroche à moitié chemin au mur, appelle au secours ; un gardien

accourt, lui tend son mouchoir ; au moment où l’homme va le saisir, l’ours avance vers lui, se dresse sur ses pattes de derrière et grogne violemment ; l’homme a une telle peur qu’il lâche le mur et le mouchoir et qu’il tombe dans la fosse ; l’ours est si étonné qu’il reste immobile ; l’homme se relève et demande qu’on lui jette un couteau ou une arme quelconque pour se défendre. On ne trouve qu’un bâton, personne n’avait de couteau : on le lui jette ; il court pour le ramasser ; l’ours, qui avait été plus leste que lui, arrive le premier, attrape le bâton et le brise de ses deux pattes de devant comme je briserais une allumette.
Il entraînait un petit garçon.
On jette un autre bâton, l’homme parvient à le saisir ; l’ours vient à lui ; l’homme brandit son bâton, donne des coups épouvantables sur la tête et les pattes de l’ours, qui entre en fureur et s’élance sur l’homme avec tant de violence, qu’il le renverse. Au même moment, plusieurs soldats, qu’on avait été prévenir, accouraient avec leurs fusils chargés. Ils veulent tirer sur l’ours. Impossible ! l’ours et l’homme se débattaient, se roulaient ; en voulant tuer l’ours, les soldats auraient tué l’homme. Enfin, l’ours lâche l’homme, qui va rouler assez loin ; les soldats profitent de ce moment pour tirer tous ensemble sur l’ours ; qui paraît très blessé, car il se roule en rugissant ; le sang coule de plusieurs blessures ; en se tordant et en se roulant, il arrive sur l’homme, qu’il déchire avec ses griffes, et qui criait encore, mais faiblement ; les soldats avaient rechargé leurs fusils ; ils tirent encore, dans un moment où l’ours avait roulé loin de l’homme, et cette fois, après un ou deux gémissements horribles, l’ours reste immobile. On apporte des échelles, on descend dans la fosse et on emporte le malheureux homme, qui était tout déchiré, tout sanglant ; il n’était pas mort pourtant, mais on croyait qu’il ne pourrait pas guérir, tant il avait été mordu et déchiré.

Pendant que l’ours dévorait l’homme, la dame avait retrouvé son petit Paul, que ce méchant homme voulait voler. On a su depuis que cet homme volait des enfants pour les vendre à

des gens qu’on appelle des saltimbanques, et qui font faire des tours de force aux pauvres petits enfants. Le bon Dieu l’a bien puni cette fois-ci. Ce qui a rendu tout cela moins affreux, c’est la méchante action de cet homme barbu et noir ; tout le monde avait l’air content que le bon Dieu l’eût si terriblement puni. Moi aussi, j’ai été assez contente, tout en désirant de le voir délivrer par les soldats. Quand la pauvre mère a retrouvé son enfant, elle a tant pleuré, qu’on est allé lui chercher de l’eau fraîche pour l’empêcher d’avoir des convulsions ; le pauvre petit pleurait aussi en embrassant sa maman. Quand on a emporté l’homme, on a passé devant eux ; le petit garçon a poussé un cri en se cachant dans la robe de sa maman. Elle a dit : « Malheureux homme ! que Dieu te pardonne, comme je te pardonne de tout

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Il lâcha le mur et le mouchoir.

mon cœur ! » et elle a demandé s’il était pauvre, s’il avait besoin de quelque chose ; et comme on lui a répondu qu’il allait probablement mourir, elle a demandé en grâce qu’on allât lui chercher un prêtre pour le consoler et le faire mourir en demandant pardon au bon Dieu. On le lui a promis, elle a donné de l’argent pour payer une voiture pour emmener l’homme à l’hôpital ou chez lui, et elle a laissé son adresse pour qu’on lui fît savoir où il demeurait.

« Je lui enverrai, a-t-elle dit, une bonne sœur pour le soigner et un saint prêtre pour l’assister. »

Puis elle est partie en voiture avec son petit Paul.

Voilà mon histoire terrible. À présent, je vais vous raconter l’autre.

Madeleine.

Elle est, en effet, bien terrible, cette histoire, et très intéressante.

Marguerite.

Ce qui prouve combien elle était intéressante, c’est que Sophie n’a pas interrompu.

Sophie.

Tiens ! c’est vrai, je n’y ai pas pensé. Au reste, soyez tranquilles, je n’interromprai plus, car je vois que c’est par malice que je le fais, pour impatienter celui qui raconte, et me venger ainsi de vos interruptions pendant que je racontais. Mais, je le répète, c’est fini, je n’interromprai plus. C’est très bien, ce que dit Sophie ; n’est-ce pas, mes amis ? J’aime beaucoup la simplicité avec laquelle Sophie s’accuse quand elle a mal fait.

Camille.

Parce qu’elle est réellement bonne et sans orgueil ; elle s’aperçoit qu’elle a mal fait, elle l’avoue tout de suite.

Sophie.

Prends garde, Camille, de m’en donner de l’orgueil, avec tes éloges. Écoutons plutôt l’histoire d’Élisabeth.

Élisabeth.

Après le départ de la dame et du voleur, personne ne voulut retourner aux bêtes féroces, et nous sommes allés voir les singes. Il faisait beau et chaud, tous les singes étaient dehors sous leur grillage. Ils s’amusaient à plusieurs jeux ; les grands se battaient presque continuellement. J’aperçus dans un coin une guenon avec son petit singe ; elle le mettait par terre, et le petit criait toujours pour qu’elle le reprît dans ses bras : enfin, la mère, ennuyée, donne à son petit un grand soufflet ; le petit se frotte la joue tout en regardant la guenon d’un air furieux. Elle se lève et fait quelques pas ; le petit court après et lui marche sur la queue ; elle se retourne : le petit avait sauté lestement de côté. La guenon continue à marcher gravement ; le petit recommence à lui marcher sur la queue sans que sa mère le voie. Au bout de trois ou quatre fois pourtant, elle se retourne si promptement qu’il n’a pas le temps de se sauver, et qu’elle voit sa malice. Alors elle veut l’attraper ; le petit se sauve, la mère le poursuit et l’attrape bien vite ; elle le prend dans ses bras, et malgré ses cris elle lui donne une dizaine de tapes bien appliquées, puis elle le jette par terre ; le petit se retire de très mauvaise humeur dans un coin, d’où il observe sa mère ;


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Elle avait ramassé une carotte et la mangeait tranquillement.

elle avait ramassé une carotte et la mangeait tranquillement. Le petit saisit une poignée de sable et la jette à l’oreille de sa mère pendant qu’elle regarde du côté opposé ; elle se retourne vers son petit, mais il avait si promptement repris son air insouciant et tranquille, qu’elle ne le croit pas coupable d’une telle insolence ; elle recommence à grignoter sa carotte ; le petit ramasse une seconde poignée de sable et la lance comme la première en choisissant un bon moment. La mère commence à se douter que c’est de son petit que lui vient le sable ; elle est plus attentive que jamais et se retourne au moment où le petit lançait sa poignée. Elle jette sa carotte, s’élance sur le petit, qui n’a pas le temps de s’esquiver, lui donne deux énormes soufflets et s’apprête à le battre ; les cris du petit attirent les autres singes, qui se rassemblent autour de la guenon et du petit, et prennent parti, les uns pour elle, les autres pour lui. Ils se mettent tous à gronder, à siffler, à claquer des dents ; ils se lancent quelques tapes, puis se jettent les uns sur les autres, et dans peu d’instants la bataille devient générale ; ils se mordent, ils se griffent, ils se roulent et se piétinent ; enfin, ce sont de tels cris, de tels hurlements, que les gardiens arrivent, séparent les combattants à grands coups de fouet et les font rentrer chacun dans sa cellule ; le petit a été rendu à sa mère et aura reçu une bonne correction pour son impertinence. Cette scène nous a beaucoup amusés, surtout quand tous les singes sont accourus et ont commencé à se disputer ; la triste impression de l’homme et de l’ours a été tout à fait effacée par la visite aux singes, et nous sommes partis riants et très gais.

Voilà ma seconde histoire. J’ai fini.

— Très bien ! très bien ! s’écrièrent les enfants ; tes histoires sont très jolies.

Pierre.

Qui est-ce qui doit en raconter une après ?

Madeleine.

C’est Henri.

Henri.

Moi, d’abord, je ne raconterai rien, parce que je ne sais rien.

Jacques.

Tu trouveras quelque chose, tout comme nous.

Henri.

Que veux-tu que je trouve ?

Jacques.

Je ne sais pas, moi ; un chien, par exemple.

Henri.

Quel chien ?

Jacques.

Je n’en sais rien ; c’est à toi à chercher. »

Henri cherche, tout le monde attend ; personne ne dit mot pour ne pas le déranger ; enfin, Pierre lui dit :

« Eh bien ! trouves-tu ? »

Henri ne répond pas ; il tient la tête baissée et ne regarde personne.

Pierre.

Mais réponds donc, Henri ! C’est ennuyeux ! nous attendons depuis dix minutes. »

Rien encore, pas de réponse ; les enfants s’approchent de lui, le regardent et s’aperçoivent qu’il pleure.

Sophie.

Eh bien ! qu’est-ce que tu as ? Pourquoi pleures-tu ?

Henri, pleurant.

Je ne sais pas d’histoire… Je ne sais que dire.

Camille.

Mais mon petit Henri, il ne faut pas pleurer pour cela. Tu n’es pas obligé de raconter une histoire, c’est pour nous amuser que nous avons imaginé cela ; si cela ne t’amuse pas, tu n’y es pas obligé.

Henri.

Ils vont tous dire que je suis un imbécile.

Valentine.

Imbécile, non ; mais nigaud, oui.

Henri.

Raconte donc toi-même, si tu crois que c’est si facile. Je te cède mon tour ; prends-le.

Valentine.

Très volontiers et tout de suite, si mes cousins et cousines le veulent bien.

Tous les enfants.

Certainement : raconte à la place de Henri, puisque tu as des idées.

Valentine.

C’est un conte de fées que je vais vous raconter.

Henriette.

Tant mieux ! J’aime beaucoup les contes de fées.

Marguerite.

Et moi aussi ; fais-en un aussi joli que celui de Camille.

Valentine.

Je ne crois pas qu’il soit aussi joli, mais je ferai de mon mieux.

Sophie.

Comment s’appelle-t-il ?

Valentine.

Il s’appelle :