Les Bons Enfants/Mina

Hachette (p. 91-103).


MINA.




M
c’était le nom de la nouvelle bonne de Sophie, ne savait pas du tout le français, ce qui obligea Sophie et ses frères à apprendre beaucoup de mots allemands ; ils firent des progrès si rapides qu’au bout de deux mois ils furent en état, non seulement de comprendre ce que leur disait Mina, mais de lui demander en allemand tout ce qui était nécessaire à leur vie habituelle. Léonce était devenu bon, de méchant qu’il avait été ; mais il lui était resté un peu de malice et du goût pour la taquinerie.

Un jour il y avait plusieurs enfants chez Mme de Chattemur : ils jouaient à se costumer de différentes façons ; ils avaient la permission de prendre des robes, châles, manteaux, bonnets, etc., de Mme de Chattemur, qui aidait même à les déguiser. Quand ils étaient habillés, ils allaient se faire voir au salon ; quelquefois ils y jouaient une charade.

La bonne et la maman achevaient de déguiser Sophie en garde-malade.

« Une serviette sur le bras, dit Mme de Chattemur ; Mina, donnez-moi une serviette.

— Que demande madame ? je n’ai pas compris, dit Mina en allemand à Léonce.

— Elle demande un vase de nuit, répondit-il de même.

— Oh ! est-ce possible, monsieur Léonce ?

— C’est très vrai, et vous devez l’apporter au salon, car Sophie va faire la garde-malade de Valentine, et il lui faut un vase de nuit. »

Mina sortit avec quelque répugnance. En attendant son retour, qui se faisait attendre, Sophie et Valentine entrèrent au salon ; leur apparition, l’une en garde-malade et l’autre en malade coiffée d’un bonnet de coton, vêtue d’une veste de chasse faisant robe de chambre, provoqua un accès de rire au salon. La gaieté redoubla quand la porte en face s’ouvrit presque en même temps et fit voir Mina, troublée et rougissante, qui arrivait avec son vase à la main et se dirigeait vers Sophie.

« Je n’en veux pas ! je n’en veux pas ! » criait Sophie en riant et en se sauvant.

Mina, rouge et embarrassée, la poursuivait sans parler ; ne pouvant lui faire accepter son meuble,

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Mina troublée et rougissante, arrivait avec le vase à la main.

elle le présenta à Valentine. Les rires redoublèrent ainsi que l’embarras de Mina, qui expliquait en allemand à M. de Chattemur qu’elle exécutait un ordre de sa maîtresse. Personne ne comprenait le langage de la pauvre fille ; on croyait qu’elle jouait un rôle ;

les enfants riaient à se tordre ; Léonce était enchanté du succès de son espièglerie ; il se mit à sauter autour de Mina ; la malade, la garde-malade et les autres enfants se joignirent à lui, et la pauvre Allemande, entourée, enveloppée, perdit contenance, laissa échapper de ses mains le vase, dont elle ne pouvait se débarrasser, et, le voyant brisé, elle jeta sur Léonce un regard suppliant et se mit à pleurer.

Le père.

Qu’est-ce ? Je crois que Mina pleure ; ce n’est donc pas une scène arrangée entre vous ? »

Léonce, qui ne s’attendait pas du tout à cette fin de comédie et qui croyait ne faire qu’une plaisanterie innocente, fut très peiné du chagrin de Mina, et, s’approchant d’elle, il lui expliqua en allemand que ce n’était qu’une plaisanterie ; que sa maman n’avait pas demandé un vase de nuit, mais une serviette, et que c’était lui qui avait voulu un peu égayer le jeu. Il fit en français la même explication à son papa.

Léonce.

Je suis bien fâchée, je vous assure, papa, que la pauvre Mina s’afflige pour une chose si simple ; si j’avais cru devoir la chagriner, je ne l’aurais certainement pas fait.

M. de Chattemur.

Si Mina était chez vous depuis longtemps, mon ami, elle n’eût pas été timide et honteuse comme elle l’est maintenant. N’oublie pas qu’il y a toujours à faire une grande différence entre un domestique ancien, sûr de la bonne opinion et de l’affection de ses maîtres, et un domestique nouveau, qui ne sait pas s’il plaît ou déplaît. Je parie qu’elle est inquiète, qu’elle croit que nous prenons sa mésaventure pour un manque de respect. »

Quand Léonce, se tournant vers Mina, se mit à la questionner, elle lui dit effectivement qu’il la ferait gronder.

« Votre papa et ces messieurs et dames vont me croire bien hardie, monsieur Léonce, et ils prendront mauvaise opinion de moi ; cela m’est très pénible.

Léonce.

Mais non, ma bonne Mina ; je viens d’expliquer à tout le monde que c’est ma faute, que c’est moi qui vous ai fait accroire que maman vous ordonnait d’apporter ce pot pour la comédie de Sophie, et papa m’a dit que j’avais eu tort et qu’il fallait vous rassurer, parce qu’ils savent tous que c’est moi qui vous ai fait une mauvaise plaisanterie.

Mina.

Merci bien, monsieur Léonce ; je suis tranquille à présent. »

Mina fit quelques révérences d’excuses et de remerciements, et s’en alla emportant les débris du vase, que les enfants l’avaient aidée à ramasser.

Sophie.

Pourquoi as-tu dit cela à Mina, Léonce ? c’est méchant.

Léonce.

Je t’assure que j’en suis bien fâché et que je ne croyais pas lui faire de la peine. Avoue qu’elle est un peu sotte de s’être mise à pleurer.

Valentine.

Non, monsieur, elle n’est pas sotte du tout ; cela prouve, au contraire, qu’elle a beaucoup d’esprit.

Léonce.

Comment cela ? Je ne comprends pas.

Valentine.

Voilà ! Toi tu ne comprends pas, et Mina a tout de suite compris qu’elle avait l’air de se moquer des personnes du salon, et, comme elle est très bonne et très polie, elle a été peinée. Et toi, tu es un méchant.

Léonce.

Laisse-moi donc tranquille ! Je ne l’ai pas fait par méchanceté, et je ne suis plus méchant.

Valentine.

Alors tu es bête.

Léonce, réfléchissant.

Cela, c’est possible. Je ne dis pas non. Mais… j’aime encore mieux être bête que méchant. Quand j’étais méchant, je me sentais le cœur mal à l’aise, jamais content. Quand j’ai fait une bêtise, je suis fâché d’avoir fait de la peine ; mais ce n’est pas la même chose… Je ne sais pas comment expliquer cela.

Valentine.

Mon pauvre Léonce, tu es bon et tu n’es ni méchant ni bête ; j’étais un peu en colère contre toi d’avoir fait pleurer Mina, qui est la sœur de ma bonne, que j’aime beaucoup ; pardonne-moi et embrasse-moi. »

Léonce et Valentine s’embrassèrent bien tendrement.

Le papa de Valentine, qui les avait écoutés, appela Léonce.

« Veux-tu que je t’explique, mon ami, ce que tu ne pouvais pas comprendre tout à l’heure ?

Léonce.

Oh oui ! mon oncle, je vous en prie.

M. de Régis.

Quand tu as fait de la peine à quelqu’un sans le vouloir, ton cœur souffre parce qu’il est bon, mais ta conscience reste tranquille.

Valentine.

Quelle différence y a-t-il, papa, entre le cœur et la conscience ? Où est la conscience ? Est-ce qu’elle est près du cœur ?

M. de Régis.

La différence, mon enfant, c’est qu’avec le cœur nous aimons, nous nous affligeons, nous nous réjouissons ; et avec la conscience nous sentons que nous faisons mal ou bien, nous sentons que nous avons mérité une punition et que nous l’aurons. Et c’est pourquoi, Léonce, tu avais ce malaise, cette tristesse qui te rendait malheureux quand tu étais méchant.

Léonce.

Ah ! je comprends, je comprends. Je peux raccommoder le chagrin que j’ai fait, et je ne peux pas empêcher la punition que j’ai méritée.

M. de Régis.

Précisément ; tu as très bien compris.

Valentine.

Papa, vous ne m’avez pas dit où est la conscience. Je ne la sens nulle part.

M. de Régis.

C’est qu’elle n’est nulle part. C’est une pensée ; tu ne peux pas voir ni toucher tes pensées.

Valentine, bas à Sophie.

Dis donc, Sophie, est-ce que tu comprends ?

Sophie, de même.

Pas du tout ; je n’y comprends rien.

Valentine.

Ni moi non plus.

Sophie.

Alors allons jouer. Où est donc Arthur ? Tiens, le voilà qui dort sur le canapé ! Arthur, viens jouer.

Valentine.

Il ne bouge pas. Comme il dort bien ! Camille, Madeleine, venez voir comme Arthur dort profondément, il n’entend rien.

Camille.

Pauvre petit, il ne faut pas l’éveiller. Comme il est gentil ! Envoyons Louis pour appeler Mina, elle le couchera dans son lit. Louis ! Où est-il donc ?

Sophie.

Cherchons-le ; il s’est caché probablement. »

Les enfants cherchent et appellent Louis de tous côtés ; ils ne le trouvent pas.

« Ma tante l’a peut-être renvoyé à la maison, dit Sophie.


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« Arthur dort profondément ; il n’entend rien. »

Camille.

Peut-être, demandons-lui… Ma tante, nous ne trouvons pas Louis ; est-ce que vous l’avez renvoyé pour se coucher ?

— Non, dit Mme de Préau ; il est caché quelque part.

Sophie.

Nous l’avons pourtant cherché partout. »

Mme de Préau, un peu inquiète, se leva pour chercher avec les enfants. En entrant dans la chambre à coucher de Mme de Chattemur, elles virent ou plutôt entendirent Follet, son petit chien, aboyer avec crainte et colère près de sa


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Follet aboyait avec crainte et colère.


niche, dans laquelle il voulait et n’osait pas entrer.

« Qu’a-t-il donc à aboyer ainsi ? » dit [[Mme|de Préau}} en approchant de cette niche qui était grande et belle, couverte en velours rouge, doublée de taffetas ouaté. Elle se baissa, vit quelque chose de noir, qu’elle tira ; c’était Louis, qui s’était blotti dans cette niche dont il avait chassé Follet quand il avait entendu ses cousines l’appeler. Follet l’avait trahi.

Madame de Préau.

Voilà un quart d’heure que tes cousines te cherchent, Louis ; pourquoi ne répondais-tu pas ?

Louis.

Je voulais leur faire croire que j’étais perdu ; sans ce petit imbécile de Follet, elles ne m’auraient jamais trouvé.

Madame de Préau.

Tu ne penses donc pas que j’aurais été bien plus inquiète que je ne l’ai été, et que j’aurais eu un chagrin affreux de ne pas te trouver ?

Louis.

Vraiment, maman, vous étiez inquiète ? Pourquoi puisque j’étais dans cette niche, où on est si bien ?

Madame de Préau.

Mais nous ne le savions pas ! Je craignais que tu ne te fusses échappé, sauvé dans la rue, et je ne sais quoi encore.

Louis.

Pardon, maman, je suis bien fâché ; je ne croyais pas vous faire de la peine.

Madame de Préau.

Une autre fois, quand tu verras qu’on te cherche depuis longtemps et avec inquiétude, sors de ta cachette ou réponds. On ne sera plus inquiet. »

Louis le promit ; pendant ce temps Mina avait trouvé Arthur endormi sur le canapé et l’avait emporté, déshabillé et couché sans qu’il se fût éveillé. Il était assez tard ; on emmena les enfants qui restaient ; Sophie et Léonce allèrent aussi se coucher. C’est ainsi que finit cette soirée amusante.