Les Bons Enfants/Les Chinois

Hachette (p. 205-218).


LES CHINOIS.



Q
uelques jours après, les enfants étaient assis sur l’herbe et parlaient d’Esbrouffe et de Lamalice.

Élisabeth.

Nous devrions tous raconter une histoire chacun à notre tour ; c’est amusant !

Madeleine.

Amusant pour ceux qui écoutent, mais pas pour celui qui raconte.

Camille.

Ce n’est pas ennuyeux, je t’assure ; on est content de faire plaisir.

Pierre.

Moi je ne demande pas mieux.

— Moi aussi, moi aussi ! s’écrièrent les autres.

Léonce.

Alors tirons au sort qui racontera le premier. »

On met des numéros dans un sac, chacun prenant le sien par rang d’âge.

Henri.

Qui est-ce qui tirera ?

Camille.

C’est Pierre.

Pierre.

Non, c’est Camille.

Valentine.

Non, c’est Élisabeth, qui a proposé la chose.

Madeleine.

Ce sera le plus jeune, Paul, qui ne sait pas lire.

Tous.

C’est ça, très bien ! Paul ! où est Paul ?  »

On va chercher Paul ; on l’amène.

Camille.

Viens, mon petit Paul, prends un numéro dans ce sac.

Paul, retirant sa main.

Non, veux pas.

Camille.

Oh ! Paul, je t’en prie, mets ta petite main dans le sac.

Paul.

Non, veux pas. »

Les enfants l’entourent, le supplient. Paul, enchanté d’être supplié, persiste à refuser.

Henri.

Allez, monsieur, vous êtes un vilain ; je vais chercher Marie-Thérèse, elle sera plus gentille que vous.

Paul.

Non, veux pas.

Sophie.

Va-t’en avec ton : « Non, veux pas » ; nous n’avons pas besoin de toi, petit laid.

Paul.

Alors pourquoi vous m’avez amené ?

Sophie.

Parce que nous avons cru que tu serais gentil, et tu ne l’es pas. Ah ! voici Marie-Thérèse ; viens, viens, ma petite Marie-Thérèse, tirer un numéro du sac.

Marie-Thérèse.

Nounou, veux Nounou.

Valentine.

Tu vas aller avec Nounou tout à l’heure. Mets ta main dans le sac ; vois comme il est gentil.

Marie-Thérèse.

Non, pas gentil.

Madeleine.

Mets toujours ta main. Prends un petit papier.

Marie-Thérèse.

Je veux des dragées.

Sophie.

Je n’en ai pas, ma petite chérie ; je t’en donnerai si tu tires un petit papier. Tire, chérie, tire.

Marie-Thérèse.

Non, veux des dragées.

Sophie.
Petite bête, va. Elle ne tirera pas.
Pierre

Sont-ils assommants ces petits !

Sophie.

Allez, mademoiselle, allez, vous êtes une laide ; vous n’aurez ni dragées ni rien du tout.

Marie-Thérèse.

Je veux des dragées.

Sophie.

Tu n’auras rien. Élisabeth, va, je t’en prie, nous chercher le petit Armand. »

On emmène Marie-Thérèse, qui crie en s’en allant : « Je veux des dragées ». Élisabeth amène Armand.

Madeleine.

Mon petit Armand, veux-tu mettre ta petite main dans ce gentil petit sac et tirer un tout petit papier ?

Armand.

Oui, veux bien, Madeleine.

Madeleine.

Oh ! qu’il est gentil ! Tiens, mon petit, prends. »

Armand enfonce sa grosse petite main en riant et la retire pleine de numéros.

Léonce.

Ce n’est pas ça ! ce n’est pas ça ! Un seulement.

Élisabeth.

Attends, je vais arranger cela. Remets les petits papiers, mon chéri ; n’en prends qu’un.

Armand.

Non, veux tout.

Élisabeth.

Tu les prendras après. D’abord n’en prends qu’un.

Armand.

Non, veux tout ! veux pas un.

Sophie.

Monsieur, rendez-moi les papiers tout de suite. »

Armand se sauve en riant ; on court après lui ; se voyant pris, il jette les papiers par la fenêtre qui est ouverte.

Léonce.

Méchant petit garçon ! vilain ! Allez-vous-en, monsieur, qu’on ne vous voie plus.

Pierre.

Il n’y a pas moyen avec ces marmots ; ils sont insupportables.

Jacques.

Mais comment faire alors ?

Camille.

Écoutez, faisons une chose plus simple  : prenons autant de numéros que nous sommes de personnes ; mettons-les dans ce sac ; retirons-en chacun un ; celui qui tirera le numéro 1 commencera, le numéro 2 racontera après, et ainsi de suite.

Jacques.

Très bien ! très bien ! Camille a raison. »

Ils font comme l’a dit Camille. C’est Sophie qui se trouve avoir le numéro 1.

Valentine.

Bon ! c’est Sophie qui commence. Qu’est-ce que tu vas nous raconter ?

Sophie.

De très jolies choses, très amusantes et que vous ne connaissez pas du tout.

Marguerite.

Comment cela s’appelle-t-il ?

Sophie.

Cela s’appelle les Crapauds. C’est joli cela.

Louis.

C’est selon ! Si l’histoire est amusante, c’est joli ; sinon, c’est affreux.

Sophie.

Puisque je te dis que c’est très joli.

Arthur.

Nous allons bien voir. Commence.

Sophie.

Un jour, un missionnaire qui s’appelait M. Huc dînait chez nous. On mangeait des confitures ; il dit  : « J’ai mangé des confitures meilleures que cela en Chine, des confitures de crapauds ». Papa dit  : « Quelle horreur ! » Maman dit  : « C’est dégoûtant ». Je dis  : « C’est impossible ». L’abbé Huc dit…

Pierre.

Elle est très ennuyeuse ton histoire.

Sophie.

Mais attends donc, elle ne fait que commencer.

Léonce.

Ce n’est pas une histoire, cela.

Sophie.

Mais taisez-vous donc ! laissez-moi finir.

Henri.

Dépêche-toi alors, pour avoir plus tôt fini.

Sophie.

Du tout, monsieur, je la ferai durer très longtemps, exprès pour vous faire enrager.

Pierre.

Alors nous ferons un somme en attendant le numéro 2. Qui a le numéro 2 ?

Camille.

C’est Jacques.

Sophie.

L’abbé dit : « C’est excellent et pas dégoûtant ». Moi je dis…

Jacques.

Allons, la voilà qui recommence : Je dis, tu dis, il dit.

Sophie.

Non, monsieur, je ne recommence pas, je continue. Moi je dis : « Comment que ça se fait ? »

Léonce.

Ha ! ha ! ha ! Comment que ça se fait est joli !

Sophie.

Laisse-moi tranquille. L’abbé Huc répond : « On prend les crapauds… »

Léonce.

Et on les mange.

Sophie.

Tais-toi, tu m’ennuies. « On les enfile par la patte, on accroche les ficelles avec les crapauds enfilés dans de grands hangars ; on les laisse sécher ; quand ils sont secs… »

Léonce.

On les jette au fumier.

Sophie.

Je ne t’écoute pas seulement. « On les pile en poudre dans des mortiers, puis on mêle cette poudre avec de l’huile de sésame et avec du miel, et cela devient une confiture excellente. »

Henri.

Et puis ?

Sophie.

Et puis voilà tout ! On la mange.

Pierre.

Tu appelles cela une histoire ?

Sophie.

Attends donc, je n’ai pas fini. L’abbé Huc a dit encore que les Chinois sont très méchants, qu’ils tourmentent des hommes, qu’ils les coupent en morceaux sans que cela leur fasse pitié ; ils jettent leurs enfants tout petits aux cochons ; ils battent leurs femmes, ils vendent leurs filles, ce qui est abominable, et beaucoup d’autres choses comme cela très amusantes.

Léonce.

Mais cela ne nous amuse pas du tout.

Sophie.

Parce que tu es un nigaud… Demande aux autres. »

Personne ne répond. Sophie regarde : ils dorment ou font semblant de dormir tous, excepté Camille, qui craint de faire de la peine à Sophie.

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« Ils jettent leurs enfants tout petits aux cochons. »

Sophie.
— Tiens, ils dorment ! C’était pourtant bien amusant, n’est-ce pas, Camille ?
Camille.
— Non, pas très amusant, pour dire la vérité.
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Sophie.
— C’est singulier ! je croyais que cela vous amuserait beaucoup. Je vais les éveiller ; ils dorment comme des marmottes.
Camille.
— Je crois plutôt qu’ils font semblant.
Sophie.
— Ah ! ils font semblant ! Voilà pour les réveiller. »

Sophie saisit un arrosoir qui se trouvait près d’elle, y plonge la main et leur lance de l’eau à la figure ; ils se lèvent tous à la hâte, s’élancent et courent après Sophie, que Camille cherche à protéger et qui s’esquive pendant le désordre causé par l’arrosement ; les uns s’essuient le visage, les autres secouent leurs habits et leurs robes ; tous parlent à la fois et sont furieux contre Sophie.

Pierre.

Quelles sottes idées elle a, cette Sophie !

Léonce.

Elle imagine toujours des choses absurdes.

Henri.

Et qu’elle croit charmantes et très spirituelles.

Arthur.

Et qui sont bêtes comme elle-même.

Valentine.

Il faut avouer pourtant qu’elle est bonne fille.

Marguerite.

C’est vrai ; elle s’emporte quelquefois, mais cela ne dure pas.

Élisabeth.

Oui, après qu’elle a joué quelque tour de sa façon, comme celui de tout à l’heure.

Madeleine.

Ce n’était pas bien méchant de nous lancer quelques gouttes d’eau.

Louis.

Tu appelles cela quelques gouttes ? mon pantalon qui est trempé !

Jacques.

Et moi, mes cheveux et mon cou ! Je ne fais que m’essuyer depuis qu’elle s’est sauvée.

Jeanne.

Son histoire est très ennuyeuse tout de même.

Henriette.

Assommante ! je n’y ai rien compris.

Camille.

Voyons, mes amis, maintenant que chacun a dit son petit mot contre elle, avouons que nous avons fait tout ce que nous pouvions pour la mettre en colère.

Léonce.

Comment ! que lui avons-nous fait ?

Camille.

D’abord on l’a interrompue à chaque phrase, puis on s’est moqué d’elle, puis on a bâillé, puis on a fait semblant de dormir. Tout cela n’est pas agréable, et je trouve même qu’elle a été très patiente. »

Sophie apparaît à une lucarne du grenier.

« Êtes-vous toujours mouillés et en colère ? » leur crie-t-elle en riant.

Les enfants lèvent la tête. En voyant cette bonne figure riante et sans malice, leur humeur se dissipe.

« Tu peux descendre, lui crient-ils, nous ne sommes plus fâchés.

Sophie.

Bon, je descends. C’est bien vrai, n’est-ce pas ? Vous ne me réservez pas quelque malice ?

Camille.

Non, non, Sophie ; je réponds d’eux ; tu seras la bienvenue. »

Deux minutes après, Sophie arrive en riant.

« Est-ce que tout de bon mon histoire était ennuyeuse ? demanda-t-elle à Élisabeth.

Élisabeth.

Très ennuyeuse, je t’assure.

Sophie.

Voulez-vous que je vous en raconte une autre très amusante de gros singes qu’on appelle orangs-outangs ?

Élisabeth.

Oh non ! je t’en prie ; nous en avons assez.

Marguerite.

D’ailleurs c’est au tour de Jacques.

Jacques.

C’est que j’ai peur de vous ennuyer aussi ; je ne sais pas grand-chose, moi, et je ne peux pas raconter comme Camille.

Sophie.

C’est égal, raconte toujours ; ce sera certainement aussi bien que moi, peut-être mieux.

Camille.

Voyez comme Sophie est modeste ; tu n’as pas d’orgueil du tout, Sophie ; c’est très bien, je t’assure.

Sophie.

Je serais bien bête d’en avoir.

Camille.

On est toujours bête d’en avoir ; et tant de personnes en ont pourtant ! Allons, mon petit Jacques, commence ton histoire. »