Les Bons Enfants/Esbrouffe, Lamalice et la souris (suite)

Hachette (p. 167-204).


ESBROUFFE, LAMALICE ET LA SOURIS.

(SUITE.)



E
sbrouffe avait mangé son pain sec, la rage dans le cœur, désirant se venger, et ne sachant sur qui ni comment.

« Si du moins, pensait-il, j’étais sûr que ce fût cette petite coquine de Lamalice qui me joue tous ces tours ! mais, lorsque je crois la voir, elle disparaît, ce n’est donc pas elle. C’est égal, c’est sa voix que j’entends, c’est elle que je crois voir, et c’est sur elle que je me vengerai ! Demain matin j’irai lui faire une visite quand le père sera parti pour son travail, et nous verrons ! »

Consolé par cet espoir de vengeance, Esbrouffe se coucha, quoique tremblant encore et regrettant amèrement son Minet, qui l’aidait dans toutes ses méchancetés avec une intelligence merveilleuse. Le lendemain il guetta le départ de Sanscœur, et, quand il le crut assez loin, il entra chez Lamalice, qui travaillait déjà près de sa cousine.

« Déjà à l’ouvrage, la voisine ! Pour qui travaillez-vous avec tant d’ardeur ?

— Ce n’est pas pour vous, bien sûr !… Maladroit ! » s’écria-t-elle en se relevant vivement.

Esbrouffe avait répandu sur l’ouvrage de la femme Sanscœur un encrier plein qu’il tenait à la main.

« C’est de la méchanceté et pas de la maladresse, dit Lamalice en regardant le sourire méchant et hypocrite du gros Esbrouffe.

Esbrouffe.

Hélas ! mon Dieu ! comment pouvez-vous croire cela ? Je suis désolé ! mon encre perdue !

Lamalice, vivement.

Vous payerez le jupon que vous avez abîmé ; nous n’avons pas de quoi.

Esbrouffe.

Moi ? par exemple ! Vous ne m’y forcerez certainement pas.

— C’est ce que nous verrons ! » dit Lamalice en quittant la chambre.

Esbrouffe profita de l’absence de Lamalice pour faire quelque nouveau dégât. Il allongea la main pour saisir et jeter par terre une pile d’assiettes posées sur le buffet. Avant d’avoir pu les atteindre il se sentit enlever par les cheveux et resta suspendu en l’air, criant et gigotant à outrance. C’était Lamalice, qui n’était sortie que pour rentrer invisible en plaçant son dé à son quatrième doigt ; elle enleva Esbrouffe comme une plume, et lui dit à l’oreille, en déguisant sa voix :


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Il se sentit enlever par les cheveux.

« Demande bien vite pardon et paye le jupon.

— Jamais, jamais ! » cria Esbrouffe en gigotant de plus belle.

Pan ! pan ! Deux soufflets formidables accompagnèrent un second ordre de demander pardon et de payer.

« Non, non, jamais ! » cria encore Esbrouffe.

Une grêle de coups tomba sur la large face, le gros dos, les larges épaules, le ventre rebondi d’Esbrouffe, qui hurlait, criait, jurait, menaçait en vain. Enfin, vaincu par la douleur, il dit d’une voix enrouée :

« Pardon, pardon, je payerai ! »

À l’instant même il se sentit à terre et délivré des griffes qui le tenaient. Il regarda autour de lui avec effroi et, ne voyant rien que la mère Sanscœur, qui regardait cette scène avec un étonnement comique, il se rassura, rajusta son habit, sa cravate, passa la main dans ses cheveux et voulut sortir. Un coup de pied violemment appliqué au-dessous de la chute des reins le renvoya au milieu de la chambre.

« Paye ! entendit-il à son oreille.

— Non, c’est une volerie, c’est une… Aïe ! aïe ! au secours ! » cria-t-il en sautant et courant autour de la chambre.

C’est qu’un nombre infini de coups de pied le faisaient gambader et courir plus vite qu’il n’aurait voulu. Brisé, moulu, il tomba à terre en criant : « Je payerai ! »

Les coups avaient cessé ; il chercha à se relever, mais une force extraordinaire le retint à terre, et la voix lui dit :

« Tu ne seras libre que lorsque tu auras payé. »

Plusieurs efforts inutiles, toujours suivis d’un ou deux soufflets, lui prouvèrent la nécessité de céder. Il enfonça sa grosse main dans la poche de son gilet et en tira une bourse bien garnie.

« Combien dois-je vous payer votre jupon taché ? demanda-t-il d’un ton bourru.

— Vous me donnerez quinze francs. Je l’ai payé cela moi-même.
Un coup de pied lui fut appliqué.

— C’est affreux, ça ! Quinze francs ! je ne peux pas… »

Il n’acheva pas ; une rude secousse vint lui rappeler sa promesse.

« Tenez, voici les quinze francs. Vous êtes des voleurs ; je vous dénoncerai à la justice.

— Laissez donc ! Des voleurs ! on nous connaît dans le pays. Ce n’est pas vous qu’on croira. Pourquoi venez-vous ici ? Qui est-ce qui vous demandait ? Je ne comprends rien à vos simagrées, à vos cris, à vos gambades. Payez le dégât que vous avez commis, allez-vous-en et ne revenez plus : je ne vous demande pas autre chose. »

Esbrouffe, vaincu par son ennemi invisible, jeta les quinze francs sur la table sans mot dire et sortit au moment où Lamalice rentrait. La mère Sanscœur lui raconta ce qui s’était passé, sauf les paroles de Lamalice, qu’elle n’avait pas entendues, de sorte qu’elle ne comprenait rien à la conduite d’Esbrouffe.

« Bien sûr qu’il a perdu l’esprit. Il m’a réellement fait peur un moment ; ses pieds ne posaient pas à terre ; il criait, il gigotait, il hurlait. Et puis ce garçon, qui ne donnerait pas un sou pour sauver la vie d’un homme, et qui me donne quinze francs sans que je les lui demande !

— C’est vrai, cousine, que c’est singulier ; mais j’aimerais mieux tout de même que ce méchant homme ne vînt pas chez nous.

— Je crois bien, petite, qu’il n’y viendra pas souvent. »

La mère Sanscœur et Lamalice se remirent à l’ouvrage. Quand la mère Sanscœur alla préparer le dîner, Lamalice, qui était libre de s’amuser, se souhaita près d’Esbrouffe ; elle n’eut pas beaucoup de chemin à faire, car il était près du mur qui séparait les deux jardins. Sa poche était pleine de pierres, qu’il lançait contre les fruits du poirier merveilleux. Il n’avait pas encore réussi à en attraper une seule. Lamalice, plus habile que lui, ramassait et lançait aussi des pierres qui tombaient des mains d’Esbrouffe et attrapait à tout coup ses joues et son nez rouges. Il crut d’abord que quelque chose lui avait sauté à la figure, mais la quantité de blessures qu’il recevait lui fit craindre une nouvelle attaque de son ennemi invisible, et il se retira précipitamment ; les pierres le poursuivirent jusqu’à la porte de sa maison. Rentré chez lui, il se bassina avec de l’eau fraîche. Quand il eut fini, la terrine qui contenait l’eau lui sauta à la figure et l’inonda des pieds à la tête ; au même moment, la cruche en fit autant, puis le pot à eau, puis la bouteille d’huile et un grand pot de lait qui contenait son déjeuner du lendemain.

Effrayé, suffoqué, Esbrouffe tomba sur une chaise ; cette fois il ne cria pas, il pleura.

« Que faire ? Que devenir ? Où me cacher ? Comment éviter ce démon qui m’assomme de coups, qui me fait mourir de faim, qui me vole mon pauvre argent, qui m’inonde de saletés ?

— Corrige-toi, lui dit une voix ; deviens juste et bon, et on te laissera en paix, ou bien quitte le pays. »

Esbrouffe ne répondit pas ; mais il se dit en lui-même qu’il serait trop pénible d’être juste et bon, et qu’il aimait mieux rester comme il était et quitter le pays.

Il fut obligé de se laver des pieds à la tête et de changer de vêtements ; les siens étaient pleins d’eau, d’huile, de crème.

Lamalice était rentrée sans que sa cousine se fût aperçue de son absence. Pendant leur repas, la mère Sanscœur reparla plusieurs fois d’Esbrouffe et de la scène bizarre qu’il avait faite.

« Ce que je comprends moins encore, dit-elle, ce sont les quinze francs qu’il m’a donnés… Ah ! mon Dieu ! Lamalice, où es-tu ? Par où a-t-elle passé, que je ne l’ai ni vue ni entendue sortir ?

— Je suis ici, cousine, près de vous.

— Où donc ? Je ne te vois pas. »

La mère Sanscœur se tournait de tous côtés : personne. Elle entendait la petite, mais ne la voyait pas. Effrayée de ce prodige, elle allait appeler au secours, quand Lamalice apparut sur sa chaise, près de sa cousine et la regardant avec un air fort embarrassé. Nouvelle surprise. Lamalice, rouge, les yeux baissés, ne disait mot. La mère Sanscœur prenait un air de plus en plus mécontent :

« Lamalice ! que veut dire cela ? Comment as-tu fait pour disparaître et reparaître ? Dis-moi vrai. Voyons, parle.

— Cousine, je ne puis rien vous dire, répondit Lamalice les larmes aux yeux.

— Pourquoi cela ? Parce que tu n’oses pas m’avouer que tu es en rapport avec le diable ?

— Oh ! cousine, comment pouvez-vous croire… ?

— Alors explique comment tu as disparu comme tu l’as fait.

— Tout ce que je puis vous avouer, cousine, c’est qu’on m’a défendu de rien dire.

— Et tu crois que je vais te garder dans ma maison pour êtes ensorcelée, endiablée comme toi ! Tiens, tu n’es plus ma parente. Va-t’en, que je ne te revoie plus.

— Cousine, je vous en supplie, ne me chassez pas, je suis innocente, je vous le jure. Attendez, du moins, jusqu’au retour de mon cousin, ce soir.

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La terrine, la cruche, le pot à eau lui sautèrent à la figure.

— Je veux bien t’accorder cette dernière demande. Prends ton ouvrage et travaille. »

Lamalice, les yeux troublés par les larmes, cherchait son dé sans le trouver. C’était ce dé qu’elle avait mis par distraction à son quatrième doigt, qui l’avait rendue invisible aux yeux de sa cousine ; aussitôt que Lamalice s’en était aperçue, elle l’avait retiré, et, dans son trouble, au lieu de le mettre dans sa poche, elle l’avait posé près d’elle sur la table. Sa cousine l’avait pris et mis dans sa poche sans y penser.

« Que cherches-tu ? lui demanda-t-elle durement.

— Mon dé, cousine, pour travailler…

— Tu en as plus d’un ; prends-en un autre, il fera tout aussi bien. »

Lamalice n’osa pas répliquer, mais, tout en travaillant, elle regardait de côté et d’autre pour tâcher de retrouver le précieux dé. Son travail n’avançait pas ; il allait mal ; les points étaient inégaux. Sa cousine se plaça près d’elle pour coudre ; elle sortit un dé de sa poche, c’était celui de Lamalice.

« Le voilà, ton dé ! Mais je ne te connaissais pas celui-là. Il va bien à mon second doigt. Je ne sais pas pourquoi ce dé me fait penser à Esbrouffe. Que je voudrais donc savoir ce qu’il fait ! »

À peine avait-elle émis ce vœu qu’elle se trouva dans la chambre d’Esbrouffe, qui comptait son or. Elle poussa un cri d’effroi ; il fut répété par Esbrouffe.

« Toi et ta cousine, vous êtes donc deux démons chargés de me faire mourir de frayeur, s’écria-t-il en tremblant. Hier c’était elle ; aujourd’hui c’est toi. »

La frayeur de la mère Sanscœur rendit un peu de courage à Esbrouffe. Se levant lentement de dessus sa chaise, il marcha vers son ennemie, qui semblait pétrifiée, et, lui saisissant les mains, il la tira vers la porte, qu’il ouvrit, et la mit dehors. La mère Sanscœur ne résista pas, elle n’était pas revenue de son étonnement quand elle rentra chez elle. Lamalice, pâle, tremblante, se précipita au-devant d’elle et, lui saisissant les mains, ne vit pas son dé ; elle s’écria avec angoisse :

« Mon dé, mon dé ! qu’avez-vous fait de mon dé ?

— Est-ce que je sais, moi ? Il est tombé et resté chez Esbrouffe, où me suis trouvée transportée je ne sais comment et par qui.

— Ah ! cousine, qu’avez-vous fait ? Sans mon dé, nous sommes perdues ; Esbrouffe nous tient en son pouvoir ; il va chercher à se venger. »

La mère Sanscœur tombait de surprise en surprise. Lamalice, voyant son dé perdu, raconta son aventure avec la souris, le présent de la fée et sa défense de révéler la vertu du dé et de le perdre.

La mère Sanscœur fut atterrée.

« Comment ravoir ce dé, tombé sans doute dans quelque coin où il reste inaperçu ?

— J’ai trouvé, dit Lamalice.

— Que vas-tu faire, pauvre fille ?

— Vous allez voir, cousine ; je vais chercher deux poires du poirier merveilleux ; je lui dirai que vous étiez venue tantôt les lui apporter, qu’il vous a effrayée, et que cela vous a fait oublier de les lui offrir. Il est gourmand, les poires lui fermeront la bouche, et il me laissera chercher mon dé. Laissez-moi y aller seule ; il aurait peur de nous deux.

— Va, petite, va ; et que Dieu te protège ! »

Lamalice courut chercher les poires, arriva lestement chez Esbrouffe, frappa à la porte et entra.

« Encore toi ! s’écria Esbrouffe avec colère.

— Je vous apporte des poires, monsieur Esbrouffe ; vous avez fait si peur à ma cousine, qu’elle n’a pas osé vous les offrir ; mais je sais que vous les aimez, et je vous les rapporte.

— Tiens, tiens, tiens, dit Esbrouffe avec méfiance. Qu’est-ce qui vous prend donc d’être si généreuses ? Donne tes poires. Bonsoir, petite.

— Pardon, monsieur Esbrouffe ; voulez-vous me permettre de chercher mon dé, que ma cousine a fait tomber chez vous ?

— Cherche, pendant que je mange les poires. »

Lamalice chercha partout, dans les coins, sous les meubles, elle ne trouva rien. En se penchant près du fauteuil d’Esbrouffe, le chat qu’elle avait vu emprisonné dans le char de la souris lui apparut tenant le dé dans sa gueule, le faisant tomber, puis rouler avec ses pattes. Lamalice s’approcha avec précaution, parla doucement au chat, et voulut saisir le dé dans un moment où il roulait à terre. Un coup de griffes de Minet lui déchira la main et lui fit pousser un cri ; d’une autre main elle chercha à rattraper le dé qui roulait vers elle ; le chat allongea sa patte, couvrit le dé de ses griffes et resta immobile, regardant Lamalice avec des yeux flamboyants.

« Voyons, en voilà assez, dit Esbrouffe ; j’ai fini mes poires, va-t’en.

— Mon dé ! s’écria Lamalice ; votre chat a mon dé sous sa patte !

— Ce n’est pas une grande perte ; mon chat m’est revenu il y a une heure, je ne veux pas qu’on le taquine. Va-t’en et laisse-nous tranquilles. »

Lamalice ne pouvait se décider à s’en aller sans son dé ; Esbrouffe, la prenant par les épaules, allait la mettre dehors, quand elle se souvint de la recommandation de la fée ; se baissant rapidement et touchant son pied gauche, elle dit tout bas :

« Patte cassée, viens à mon secours. »

Au même instant, Esbrouffe se trouva lancé et collé contre le mur de sa chambre ; le chat disparut, et le dé se retrouva au quatrième doigt de Lamalice. Elle quitta tranquillement la maison d’Esbrouffe et rentra chez elle, où elle trouva sa cousine qui l’attendait avec inquiétude ; elle lui raconta le succès de son invocation à la souris.

« En voilà assez pour ce soir, mes amis, dit


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Elle prit les deux poires et arriva chez Esbrouffe.

Camille ; j’ai la gorge desséchée à force d’avoir parlé.
Jacques.

Je voudrais bien savoir si Esbrouffe fera encore quelque méchanceté à Lamalice.

Camille.

Je crois bien, et une fameuse, mais qui sera la dernière.

Louis.

Dis-nous ce que c’est, Camille.

Camille.

Non, non, demain vous saurez tout ; pour aujourd’hui, c’est assez. »

Les enfants durent, bon gré mal gré, attendre au lendemain soir pour connaître la fin de l’histoire d’Esbrouffe et de Lamalice. Quand l’heure de raconter fut venue, Camille fut entourée et tourmentée par les enfants, jusqu’à ce qu’elle eût commencé son récit.


Après le départ de Lamalice, Esbrouffe appela son chat ; mais il avait encore disparu sans qu’il pût comprendre en quel moment et par quel moyen.

« C’est singulier ! se dit Esbrouffe, je ne conçois rien à ce qui m’arrive depuis deux jours ; on paraît, on disparaît, je me sens battu, souffleté… Je suis presque certain que c’est Lamalice qui me vaut tout cela, et je crois avoir trouvé le bon moyen de me venger de cette petite fille et de ses parents.

J’ai mon idée ; demain je l’exécuterai. La fille sera brûlée ou pendue, et j’aurai leur jardin et leur poirier. »

Pendant ces réflexions du méchant Esbrouffe, Lamalice, enchantée d’avoir retrouvé son dé, se mit à l’ouvrage ; mais l’ouvrage n’avançait pas : le dé était bien à son doigt pourtant. Inquiète de ce changement, elle voulut essayer les autres vertus du dé, et, le mettant au quatrième doigt, elle demanda à sa cousine :

« Me voyez-vous, cousine ?

— Je crois bien, que je te vois ; je ne suis pas encore aveugle, Dieu merci.

— Hélas ! mon dé a perdu ses vertus ! il ne nous défendra plus contre Esbrouffe. »

Pendant qu’elle parlait, la souris parut au milieu de la chambre :

« Tu m’as désobéi, Lamalice ; tu as dit à ta cousine ce que je t’avais défendu de raconter. Tu as perdu ainsi la puissance que je t’avais donnée pour résister à Esbrouffe. Je t’avais pourtant avertie. Ne t’en prends qu’à toi des malheurs qui te menacent. »

Lamalice pleurait sans répondre. Qu’aurait-elle dit ? La souris avait raison. Mais la souris était une bonne fée : les larmes de Lamalice et son silence l’attendrirent.

« Écoute, lui dit-elle, il y a un moyen pour toi de retrouver ce que tu as perdu ; c’est de consentir à garder le minet d’Esbrouffe prisonnier chez toi malgré ses menaces et surtout ses promesses. Si tu le gardes fidèlement, sans jamais lui permettre de quitter sa prison et sans jamais oublier de lui donner une souris pour son repas du matin et du soir, je continuerai ma protection. Acceptes-tu ?

Lamalice.

Mais comment ferai-je, madame la souris, pour me procurer une souris deux fois par jour et tous les jours ? Je ne puis courir après elles pour les attraper.

La souris.

Non, mais tu peux les prendre dans des pièges, dans des souricières. Encore une fois, acceptes-tu ?

Lamalice.

Et si je refuse, qu’en arrivera-t-il ?

La souris.

Que tu seras, comme auparavant, tourmentée par Esbrouffe, furieux des tours que tu lui as joués.

Lamalice.

Et si je ne puis avoir de souris en quantité suffisante pour le chat ?

La souris.

Alors tu retomberas au pouvoir du chat, qui est le méchant génie protecteur d’Esbrouffe, et qui se vengera sur vous tous de l’emprisonnement que je lui ai fait subir.

Lamalice Et mes parents, si je refuse de garder le minet ?

La souris.

Tes parents n’ont rien à craindre ; toi seule, tu es menacée.

— Alors je refuse, dit Lamalice sans hésiter.
La souris.

Prends garde, Lamalice ; réfléchis bien.

Lamalice.

Je n’ai pas besoin de réflexion pour voir que si j’acceptais les conditions que vous voulez bien me proposer et que je ne pusse pas les remplir, j’entraînerais mes parents dans mes malheurs ; tandis que, restant comme je suis, il n’y a que moi qui courre des dangers.

La souris.

Adieu, Lamalice. Si tu changes d’avis, appelle-moi ; il sera temps jusqu’à ta mort. »

La souris disparut. La femme Sanscœur n’avait rien dit pendant la conversation de Lamalice avec la souris. Quand cette dernière eut disparu :

« Je trouve que tu as eu tort, dit-elle ; tu aurais facilement trouvé deux souris par jour, et tu nous aurais débarrassés de ce méchant Esbrouffe.

Lamalice.

Et si j’avais manqué de souris un jour seulement, vous en auriez souffert comme moi, tandis qu’à présent moi seule serai l’objet de la colère d’Esbrouffe.

Mère Sanscœur.

Tu as raison. D’ailleurs, quel mal peut-il te faire ? Tu sauras bien te défendre, comme tu l’as fait jusqu’à présent.

— Oui, cousine », dit tristement Lamalice, qui était peinée de voir sa cousine prendre si froidement les dangers dont elle était menacée.

La journée s’acheva tranquillement ; Lamalice avait gardé son dé, mais il n’était plus qu’un dé très ordinaire ; il empêchait son doigt d’être piqué.

Le lendemain de bonne heure, un bruit assez étrange se fit entendre à la porte de la maison ; plusieurs personnes semblaient se quereller à mi-voix ; on avançait, on reculait. Lamalice, qui déjeunait avec ses parents avant de se mettre à l’ouvrage, alla voir ce qui se passait ; elle ouvrit la porte ; à peine avait-elle avancé d’un pas, que des cris d’effroi se firent entendre, et une troupe de gens amenés par Esbrouffe se sauvèrent de tous côtés. Lamalice, surprise de ces cris et de cette fuite, leur demanda ce qu’il y avait.

« Arrêtez la sorcière ! cria Esbrouffe. Prenez garde qu’elle ne vous échappe ; elle glisse dans les mains comme une anguille. »

Les plus hardis s’avancèrent d’un air craintif, et, s’approchant de Lamalice, voulurent la saisir ; Lamalice, effrayée, rentra précipitamment en refermant la porte sur elle. Le tumulte et les cris recommencèrent. Sanscœur et sa femme ne savaient quel parti prendre ; ils devinaient qu’Esbrouffe avait fait croire aux gens du village que Lamalice était une sorcière, c’est-à-dire une protégée du diable, et qu’au moyen de la puissance du démon elle pouvait donner des maladies, causer des incendies, des tempêtes et tous les malheurs possibles aux personnes dont elle avait à se venger.

Le père Sanscœur chercha à sauver sa petite cousine de la fureur des gens rassemblés devant la porte ; il la fit passer dans la chambre à côté, ouvrit une trappe qui menait à la cave, l’y fit descendre, referma la trappe, jeta dessus du linge qu’il tira d’une armoire, et rentra promptement dans la première chambre, au moment où la foule brisait la porte et entrait dans la maison avec Esbrouffe en tête.

« Où est la sorcière ? crièrent-ils tout d’une voix.

— De quelle sorcière parlez-vous, mes amis ? où donc est-elle ? Pour moi, je n’en connais pas dans le pays.

— Il y en a une, c’est votre cousine, nous la voulons pour la brûler sur la place.

— Et vous pouvez croire un mensonge pareil ? Lequel de vous a souffert de ma cousine ? Vous a-t-elle jamais fait le moindre mal ? N’a-t-elle pas, au contraire, toujours cherché à vous rendre service ? N’est-elle pas une fille pieuse, allant à l’église et priant avec vous tous ? Vous voyez bien qu’on vous a trompés, qu’on s’est moqué de vous, et qu’on vous a fait sortir si matin de chez vous et dérangés de vos travaux par pure méchanceté.

— C’est vrai cela. Une sorcière ne se conduit pas comme Lamalice.

— Une sorcière ne prie pas, ne va pas à l’église.

— Une sorcière a l’air sournois et méchant ; Lamalice a un visage gai et aimable.

— D’ailleurs on n’a jamais vu une sorcière de dix ans. Ce sont de vieilles femmes qui se font sorcières.

— Pourquoi donc nous avez-vous menti, Esbrouffe ?

— Pourquoi nous avez-vous dérangés de notre travail ?

— Pourquoi nous avez-vous amenés ici pour faire peur à ces braves gens et nous faire faire une sottise ?

— Vous serez la cause que tout le village va rire de nous et de notre belle équipée.

— À bas Esbrouffe !

— Une roulée à Esbrouffe.

— Pan ! Voilà pour t’apprendre à mentir.

— Pan ! pan ! pif ! paf ! » Les coups pleuvaient sur Esbrouffe, qui faisait gros dos et mine piteuse, mais qui n’en reçut pas moins une grêle de coups de poing et de coups de pied.

« Vous vous trompez, mes bons amis ; je n’ai pas menti, je n’ai pas calomnié. Je vous jure que j’ai vu plusieurs fois Lamalice entrer chez moi, les portes bien fermées, puis disparaître sans que je pusse deviner comment ; que je l’ai entendue parler à mon oreille sans la voir ; qu’elle m’a souffleté, battu, sans qu’il me fût possible de l’apercevoir ; qu’en un mot elle est sorcière si jamais il en fut. »

Esbrouffe parla tant, qu’il parvint encore une fois à leur faire croire que Lamalice était une sorcière ; et cette foule, qui avait failli le mettre en pièces quelques instants auparavant, se remettait sous sa direction pour commettre une odieuse injustice.

Cette fois, Sanscœur ne put parvenir à se faire entendre : il eut peur pour lui-même, et, abandonnant sa cousine à la vengeance d’Esbrouffe et à la fureur du peuple, il se sauva par une porte de derrière, entraînant sa femme avec lui.

Lamalice entendait ce qui se disait et ce qui se faisait ; à moitié morte de terreur, elle était tombée le visage contre terre et restait immobile dans cette position.

« Souris, souris, avait-elle pensé, vous m’avez abandonnée ! »

La foule l’avait cherchée partout et se disposait à se retirer, pensant qu’elle s’était enfuie, comme ses parents, par la porte de derrière. Esbrouffe, furieux de voir sa vengeance lui échapper, continuait ses recherches ; le linge blanc qui se trouvait par terre excita ses soupçons ; il le retira, aperçut la trappe, la souleva et, à sa grande joie, vit la malheureuse enfant étendue à terre au milieu de la cave.

« La voici, je l’ai trouvée ! À moi, mes amis ! Prenons la sorcière. »

La foule accourut ; deux hommes descendirent l’échelle qui menait à la cave, relevèrent Lamalice, pâle et sans mouvement, et la montèrent, non sans quelque répugnance. Cette enfant leur faisait pitié, ils ne croyaient guère aux paroles d’Esbrouffe, qu’ils méprisaient et détestaient au plus haut point.

« La voilà, dirent-ils en la posant à terre ; la pauvre enfant fait pitié. Je vous demande un peu si ça a l’air d’une sorcière ! Une enfant si jeune !

— Mes chers amis, je vous assure, commença Esbrouffe d’un air mielleux…

— Tais-toi, vieux pot à lard ; tu ne parles que pour mentir.

— C’est toi qu’on devrait brûler sur la place !

— Quelle belle grillade tu ferais !

— Et quelles couleurs te donnerait le feu !

— Non, pas au feu, mais à l’eau, le gros Esbrouffe ! Il surnagera.

— À l’eau, la langue de vipère !

— À l’eau, le cœur de pierre qui n’a eu aucune compassion de cette malheureuse enfant ! »

Pour le coup, Esbrouffe se sentit perdu ; il voulut parler ; un coup de poing lui ferma la bouche en lui brisant quatre dents. Il voulut fuir ; quatre bras vigoureux l’arrêtèrent au départ. La peur le prit ; il trembla comme il avait fait trembler sa victime, et, comme elle, il tomba à terre. Mais, au lieu d’inspirer la pitié, il inspira le dégoût. On le releva, on le soutint, en riant de sa peur et on allait le faire marcher pour lui administrer une rude correction, lorsque Lamalice, revenue à elle depuis quelques instants et voyant le changement d’idées de la foule, résolut de sauver cet infortuné au péril de sa propre vie.

Elle apparut plus pâle qu’un fantôme ; tous s’arrêtèrent.

« Grâce pour cet homme ! dit-elle. Grâce, mes amis, grâce pour lui !

— C’est lui qui voulait te faire brûler comme sorcière.

— Je le sais ; mais je pardonne. Pardonnez-lui aussi.

— Mais il ne vit que de méchancetés.

— Et vous, mes amis, vivez de bonté et de générosité. Pardonnez-lui de vous avoir trompés et dérangés : le crime n’est pas grand.

— Tu es une bonne fille, tout de même !

— Et dire que nous te prenions pour une sorcière !

— Et dire que nous voulions te faire mourir !

— Grâce à cet être dégoûtant ! s’écria un des hommes qui le soutenaient et qui le jeta par terre.

— Vive Lamalice ! Un triomphe pour Lamalice !

— Oui ! oui ! oui ! Un triomphe ! Portons-la dans le village ! elle mérite cet honneur ! »

Et, malgré la résistance de Lamalice, ils la placèrent sur une chaise tenue par quatre hommes et la portèrent autour de la place en criant :

« Vive Lamalice ! À bas Esbrouffe ! »

Lamalice aurait bien voulu se sauver et rentrer chez elle, mais elle chercha en vain à s’échapper ; la foule croyait réparer le mal qu’elle avait fait ; d’ailleurs cette promenade amusait ces bonnes gens ; tout ce qui est nouveau et bruyant amuse la foule ; on hurle parce que les autres crient ; on court parce que les autres marchent. On ne donna à Lamalice sa liberté que lorsque chacun fut las de crier et de courir.

Pendant le triomphe de Lamalice, Esbrouffe avait reçu sa punition. Une partie de la foule était restée un peu en arrière ; on avait attaché Esbrouffe sur une échelle que quatre hommes portaient en l’air ; tous criaient « À bas Esbrouffe le menteur !

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Ils la portèrent en triomphe.

— Un bain à Esbrouffe le calomniateur ! s’écria une voix ; il voulait faire brûler la petite, lavons-le de cette sale pensée.

— À l’eau ! à l’eau ! » hurla la foule en se dirigeant vers une mare qui servait ordinairement d’abreuvoir.

Ils approchèrent de la mare, penchèrent l’échelle, la laissèrent tomber dans l’eau.

Floque ! Esbrouffe fit un plongeon, puis un second, puis un troisième ; enfin on le détacha, et on lui rendit sa liberté, après quelques claques de côté et d’autre. La foule lui jeta encore quelques pierres, et se dispersa.

Esbrouffe restait seul ; ses membres engourdis par les cordes, par le froid de l’eau et de ses habits mouillés retardaient sa fuite.

« S’ils allaient revenir ! se disait-il. Les méchants gueux ! les lâches ! les misérables ! Comment rester dans le pays après une telle honte ? Je partirai ; cette nuit je ferai mes paquets, j’emporterai mes sacs d’or et j’irai à cinq cents lieues d’ici… J’entends du bruit !… Quelqu’un vient !… Je suis perdu ! »

Quelqu’un venait en effet, mais c’était Lamalice, qui fuyait comme lui la foule et qui courait pour rentrer chez elle. Elle aperçut Esbrouffe et eut peur. Mais la marche lente, l’air abattu de son ennemi la rassurèrent ; en passant devant lui, elle lui jeta un regard craintif et s’aperçut que ses vêtements étaient trempés et qu’il semblait marcher avec peine.

Elle s’arrêta et lui demanda avec intérêt :

« Qu’avez-vous, monsieur Esbrouffe ? Voulez-vous que je vous aide à revenir jusque chez vous ?

— Oui », dit Esbrouffe en acceptant l’appui que lui offrait Lamalice.

Ils furent longtemps avant d’arriver. Esbrouffe grelottait, tremblait et s’arrêtait sans cesse ; Lamalice ne témoigna aucune impatience ; il ne parlait pas, elle ne disait rien non plus. Quand ils furent arrivés devant la porte d’Esbrouffe, il quitta Lamalice et lui dit merci sans la regarder, ouvrit sa porte et la referma sur lui. Lamalice pensa qu’il aurait pu la remercier mieux que cela.

« Mais, se dit-elle, ce n’est pas sa faute : il n’a pas de cœur, le pauvre homme. »

Quand elle entra, elle ne trouva personne : pourtant le couvert était mis, le souper était servi ; et quel souper ? jamais Lamalice n’en avait mangé un pareil ! Un poulet rôti et une tarte aux fraises.

« Que veut dire cela ? dit-elle. Le même excellent souper que j’avais pris à Esbrouffe et que j’ai donné à ces pauvres gens que je ne connais pas. Il n’y a qu’un seul couvert ; où sont donc mes parents ? Je vais les attendre, quoique j’aie bien faim.


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On lui jeta encore quelques pierres.

— Mange, Lamalice, mange, ne les attends pas ; ils sont bien loin et ne reviendront pas ce soir. »

Lamalice se retourna pour voir qui parlait ainsi ; elle vit la souris, qui la regardait avec des yeux bienveillants.

« Je ne t’ai pas abandonnée, ma fille, quoique tu n’aies pas voulu invoquer mon pouvoir. Tu avais, il est vrai, révélé à ta parente le secret de la puissance du dé, mais tu avais fait un bon usage de mon présent ; tu as puni Esbrouffe dans une sage mesure ; tu as été charitable envers une pauvre famille ; tu n’as pas profité pour t’enrichir des vertus du dé. Tu t’es repentie de ta désobéissance ; tu t’es dévouée pour des parents qui ne méritent pas ton affection ; tu as rendu à Esbrouffe le bien pour le mal. C’est moi qui ai changé les sentiments de la foule à ton égard. Sans moi, tu aurais été brûlée comme sorcière. À l’avenir, je veillerai sur toi ; tu ne connaîtras ni la misère, ni la maladie, ni le malheur. Adieu, ma fille ; mange le repas que je t’ai préparé ; ne crains plus Esbrouffe, et si tu as jamais besoin de moi, appelle-moi. »

Lamalice remercia respectueusement et affectueusement la souris et lui demanda la permission de lui baiser la patte ; la souris y ayant consenti de bonne grâce, Lamalice se baissa jusqu’à terre ; la souris avança sa patte, que Lamalice baisa avec reconnaissance. Pendant qu’elle se relevait, la souris disparut.

Lamalice soupa de bon appétit, se coucha ensuite, et dormit d’un profond sommeil.

Le lendemain, de bonne heure, elle vit Esbrouffe entrer chez elle, ce qui l’effraya fort, puisqu’elle était seule en sa puissance.

« Lamalice, lui dit-il sans lever les yeux sur elle, prends ce papier ; tu es bonne et je t’ai fait du mal, j’ai cherché à le réparer. Je quitte le pays pour n’y jamais revenir ; j’emporte mon or, je te donne ma maison et mes biens ; le papier que je te remets te donne le droit d’en disposer. Je te remercie de ce que tu as fait hier pour moi. Adieu, Lamalice ; tu es une bonne fille, je ne t’oublierai jamais.

— Adieu, monsieur Esbrouffe, répondit Lamalice, moi aussi je vous remercie de ce que vous faites pour moi ; j’accepte avec reconnaissance, je ne vous oublierai pas non plus. »

Elle tendit sa main à Esbrouffe, qu’il serra, qu’il baisa ; puis il sortit après lui avoir remis la clef de sa maison.

Aussitôt après son départ, Lamalice courut voir sa nouvelle propriété. La maison était grande, jolie, bien meublée ; mais comment y vivrait-elle seule ?

À peine avait-elle fait cette réflexion, qu’elle entendit gémir dans le chemin ; elle regarda par la fenêtre et vit avec surprise la pauvre famille qu’elle avait secourue deux jours auparavant. N’ayant pu payer leur loyer, on les avait chassés, et ils ne savaient ce qu’ils allaient devenir.

Lamalice alla à eux, leur parla, leur proposa de venir demeurer avec elle, ce qu’ils acceptèrent avec une joie extrême. Les chambres et les lits ne manquaient pas dans la nouvelle maison de Lamalice ; les pauvres gens s’y installèrent tout de suite ; un déjeuner abondant se trouva servi comme le souper de la veille. Lamalice mena une vie douce et heureuse au milieu de cette excellente famille. Jamais on ne manquait de rien ; la fée souris veillait à tout et ne cessa jamais de protéger Lamalice. Le gros Minet resta enchaîné par ordre du roi des génies jusqu’à ce qu’il fût redevenu un sujet obéissant et vertueux ; il est encore enchaîné et le sera toujours, car il ne se repent pas. Esbrouffe alla vivre dans un pays inconnu et éloigné ; il devint moins méchant, sans devenir bien bon ; le souvenir de Lamalice le touchait et l’empêchait de mal faire, mais il resta gourmand et avare.

« Ouf ! je suis fatiguée, dit Camille, j’ai cru que je n’en finirais pas.

— Merci, Camille, dirent les enfants en chœur, c’est bien amusant !

Valentine.

Comme j’ai eu peur quand on a voulu brûler cette pauvre Lamalice !

Jacques.

J’ai été bien content quand on a plongé dans l’eau ce méchant Esbrouffe.

Marguerite.

Comme c’est vilain aux parents d’avoir abandonné leur petite cousine !

Sophie}.

Que sont devenus les parents ? Tu ne nous l’as pas dit.

Camille.
Ils sont revenus, au bout de quelques jours seulement, tant ils avaient eu peur, et ils ne se

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Elle regarda par la fenêtre et vit la pauvre famille.

sont plus occupés de Lamalice quand ils ont su qu’elle pouvait vivre sans eux.
Jeanne.

Je n’aime pas ces gens-là. Ils n’ont pas de cœur.

Henriette.

Aussi les appelle-t-on Sanscœur dans l’histoire.

Élisabeth.

Je trouve une chose, moi, c’est que le chat ne fait rien du tout, ni pour Esbrouffe ni contre Lamalice.

Camille.

Tu as un peu raison ; c’est qu’il y a des choses que j’ai oubliées ; quand ma bonne me racontait cette histoire, elle expliquait pourquoi le chat était nécessaire.

Louis.

Ce qui est amusant, c’est quand Esbrouffe reçoit des soufflets, des coups de pied, qu’il est enlevé en l’air. C’est drôle et ça fait plaisir.

Sophie.

Je déteste ce méchant Esbrouffe.

Jacques.

Comme c’est bien à Lamalice d’avoir donné le souper d’Esbrouffe à ces pauvres gens, au lieu de le manger elle-même !

Henri.

Et de n’avoir rien voulu demander pour elle-même avec son dé !

Pierre.

Et à présent nous ferons bien d’aller nous coucher ; il est tard et nous bâillons tous.

Madeleine.

Surtout la pauvre Camille, qui est fatiguée. »

Les enfants allèrent se coucher après avoir encore bien remercié Camille de son histoire.