Œuvres complètes de Diderot, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierIV (p. 253-255).
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CHAPITRE XXXI.

treizième essai de l’anneau.

la petite jument.

Je ne suis pas grand faiseur de portraits. J’ai épargné au lecteur celui de la sultane favorite ; mais je ne me résoudrai jamais à lui faire grâce de celui de la jument du sultan. Sa taille était médiocre ; elle se tenait assez bien ; on lui reprochait seulement de laisser un peu tomber sa tête en devant. Elle avait le poil blond, l’œil bleu, le pied petit, la jambe sèche, le jarret ferme et la croupe légère. On lui avait appris longtemps à danser ; et elle faisait la révérence comme un président à la messe rouge. C’était en somme une assez jolie bête ; douce surtout : on la montait aisément ; mais il fallait être excellent écuyer pour n’en être pas désarçonné. Elle avait appartenu au sénateur Aaron ; mais un beau soir, voilà la petite quinteuse qui prend le mors aux dents, jette monsieur le rapporteur les quatre fers en l’air et s’enfuit à toute bride dans les haras du sultan, emportant sur son dos, selle, bride, harnais, housse et caparaçon de prix, qui lui allaient si bien, qu’on ne jugea pas à propos de les renvoyer.

Mangogul descendit dans ses écuries, accompagné de son premier secrétaire Ziguezague.

« Écoutez attentivement, lui dit-il, et écrivez… »

À l’instant il tourna sa bague sur la jument, qui se mit à sauter, à caracoler, ruer, volter en hennissant sous queue…

« À quoi pensez-vous ? dit le prince à son secrétaire : écrivez donc…

— Sultan, répondit Ziguezague, j’attends que Votre Hautesse commence…

— Ma jument, dit Mangogul, vous dictera pour cette fois ; écrivez. »

Ziguezague, que cet ordre humiliait trop, à son avis, prit la liberté de représenter au sultan qu’il se tiendrait toujours fort honoré d’être son secrétaire, mais non celui de sa jument…

« Écrivez, vous dis-je, lui réitéra le sultan.

— Prince, je ne puis, répliqua Ziguezague ; je ne sais point l’orthographe de ces sortes de mots…

— Écrivez toujours, dit encore le sultan…

— Je suis au désespoir de désobéir à Votre Hautesse, ajouta Ziguezague ; mais…

— Mais, vous êtes un faquin, interrompit Mangogul irrité d’un refus si déplacé ; sortez de mon palais, et n’y reparaissez point. »

Le pauvre Ziguezague disparut, instruit, par son expérience, qu’un homme de cœur ne doit point entrer chez la plupart des grands, ou doit laisser ses sentiments à la porte. On appela son second. C’était un Provençal franc, honnête, mais surtout désintéressé. Il vola où il crut que son devoir et sa fortune l’appelaient, fit un profond salut au sultan, un plus profond à sa jument et écrivit tout ce qu’il plut à la cavale de dicter.

On trouvera bon que je renvoie ceux qui seront curieux de son discours aux archives du Congo. Le prince en fit distribuer sur-le-champ des copies à tous ses interprètes et professeurs en langues étrangères, tant anciennes que modernes. L’un dit que c’était une scène de quelque vieille tragédie grecque qui lui paraissait fort touchante ; un autre parvint, à force de tête, à découvrir que c’était un fragment important de la théologie des Égyptiens ; celui-ci prétendait que c’était l’exorde de l’oraison funèbre d’Annibal en carthaginois ; celui-là assura que la pièce était écrite en chinois, et que c’était une prière fort dévote à Confucius.

Tandis que les érudits impatientaient le sultan avec leurs savantes conjectures, il se rappela les Voyages de Gulliver, et ne douta point qu’un homme qui avait séjourné aussi longtemps que cet Anglais dans une île où les chevaux ont un gouvernement, des lois, des rois, des dieux, des prêtres, une religion, des temples et des autels, et qui paraissait si parfaitement instruit de leurs mœurs et de leurs coutumes, n’eût une intelligence parfaite de leur langue. En effet Gulliver lut et interpréta tout courant le discours de la jument malgré les fautes d’écriture dont il fourmillait. C’est même la seule bonne traduction qu’on ait dans tout le Congo. Mangogul apprit, à sa propre satisfaction et à l’honneur de son système, que c’était un abrégé historique des amours d’un vieux pacha à trois queues avec une petite jument, qui avait été saillie par une multitude innombrable de baudets, avant lui ; anecdote singulière, mais dont la vérité n’était ignorée, ni du sultan, ni d’aucun autre, à la cour, à Banza et dans le reste de l’empire.