Henri Laurens, éditeur (p. 20-28).

III

LES BELLINI.

Chaque fois que, dans l’évolution sociale, intellectuelle ou artistique, une transformation aussi rapide se produit, la même question se pose : Sont-ce les circonstances qui firent naître les hommes, ou n’est-ce pas plutôt le génie de ceux-ci qui sut tirer parti des circonstances ?


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cliché Alinari.

Jacopo Bellini. — La mise au tombeau
(dessin du recueil du Louvre.)

En ce qui concerne l’histoire de la peinture vénitienne, au xve siècle, et le rôle prépondérant qu’y joua la famille Bellini, il semble régner un certain équilibre entre l’action des individus et les conditions dans lesquelles elle s’est produite.

Si Jacopo et ses fils avaient vécu un siècle plus tôt, il est peu probable qu’ils eussent dominé de la même manière les destinées artistiques de leur pays. Mais si, d’autre part, l’influence de l’art véronais et padouan ne s’était exercée que sur des peintres de deuxième ordre, au lieu de féconder la puissante originalité bellinesque, il est certain que l’école vénitienne n’eût pas brillé si tôt d’un tel éclat.

Le déterministe fera remarquer que l’esprit vénitien, tel que nous avons tenté de le définir plus haut, combatif, orgueilleux et mondain, était mieux disposé à accueillir l’art brillant et imaginatif de la période légendaire que l’art mystique de Giotto. La foi n’était pas plus tiède à Venise qu’ailleurs, mais la vague d’enthousiasme soulevée par les ordres mendiants ne s’y était pas autant fait sentir, et l’ancienne mosaïque byzantine s’y harmonisait encore, au xive siècle, avec le formalisme de l’Église officielle.

Ce procédé décoratif, ce dessin stylisé, se trouvait, au contraire, impuissant à traduire l’esprit réaliste du xve siècle. Le mosaïste ne pouvait sortir de l’Église pour conter, sur les murs du palais Ducal ou des Scuole, l’histoire de la ville, de ses héros et de ses saints. Ce rôle était réservé aux premiers peintres de valeur, et le destin voulut que ce fussent les Bellini.

Il pourrait ajouter qu’à l’aurore du xve siècle, Venise est d’autant mieux disposée à abandonner la tradition byzantine et à subir l’influence de l’art continental que, pour la première fois dans le cours de son histoire, elle se trouve entraînée à abandonner sa politique exclusivement coloniale pour s’agrandir vers l’intérieur et assurer, de ce côté, la liberté de ses routes commerciales, menacée par les princes alliés de Gênes. À la mort de Jean Galéas Visconti (1402), elle se venge de l’hostilité de la maison des Carrara en annexant Padoue, Trévise, Bassano, Vicence et Vérone — Vérone où peignait, à cette époque, Pisanello, où allait peindre, dans quelques années, Stefano da Zevio.

L’individualiste, méprisant ces contingences, objecterait, sans doute, que, si les Bellini ne s’étaient trouvés là, au moment opportun, nous n’aurions pas songé à mettre si bien en relief son opportunité. Il est une autre famille de peintres vénitiens, contemporains des Bellini, qui, au point de vue de la perfection technique, peuvent rivaliser avec ces derniers et qui subissent, de 1430 à 1513, les mêmes influences. Antonio, le père, collabore avec un artiste allemand Giovanni d’Alemania (sans doute de l’école de Cologne) ; Bartolommeo, son frère cadet, adopte à merveille les procédés de l’école squarcionesque ; Alvise, fils d’Antonio, est le premier disciple que fit, à Venise, Antonello de Messine. Tous trois font preuve d’un style et d’une virtuosité déconcertants. Mais que serait devenue la peinture vénitienne si elle n’avait pas eu d’autres initiateurs que les Vivarini ? Si elle s’était mue, tout au long du xve siècle, dans le cadre restreint des tableaux d’autel, si elle n’avait eu d’autre but que d’orner l’église, si elle n’en était pas sortie pour courir le monde, si elle n’avait décrit la ville et la campagne, les nobles et les manants, les bêtes, les arbres, les collines (l’Italie et jusqu’aux minarets d’Orient ?


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cliché Alinari.

Jacopo Bellini. — Saint Georges
(dessin du recueil du Louvre.)

Ce qui distingue, en effet, l’art des Bellini, c’est son universalité. Ils n’accueillent pas seulement les influences extérieures, ils se les approprient et les transforment. En vrais Vénitiens, ils sont peintres avant tout. Jacopo s’éprend d’architlecture et de perspective comme Giovanni se grise de couleur. Tour à tour, Gentile da Fabriano, Pisanello, Squarcione, Mantegna, les artistes flamands et Antonello de Messine font entendre leur voix dans leur bottega ; et Giovanni, à l’âge de quatre vingts ans, ne dédaigne pas d’écouter celle du jeune Giorgione. Tous les sujets leur sont bons. Pour un peu ils mettraient le monde entier dans leurs œuvres. Il parcourent toutes les avenues de l’art. D’autres peut-être les ont ouvertes, mais nul n’en rapporte un butin plus précieux. Ils ne se laissent arrêter ni par le doute, ni par l’érudition. Ils se lancent dans toutes sortes d’aventures, dont ils se tirent toujours avec honneur et avec profit. Ils travaillent pour la plus grande gloire de la Vierge et de Venise, pour la joie de caresser une ligne et d’étaler une couleur. Ils peignent comme ils respirent. Ils conservent, jusqu’au bout, la fécondité ingénue et l’exubérance inconsciente de simples artisans. L’Italie se prévaut de plus grands génies ; elle n’a pas connu de plus beaux peintres.