Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome V/2

Méline, Cans et Compagnie (Tome vp. 31-41).


XVIII

rêve de jeunesse.


Il faisait nuit encore quand le nabab s’éveilla. L’habitude abrégeait pour lui les effets de l’opium.

Il avait froid. Il se dressa lentement et jeta autour de lui son regard, appesanti par un reste de sommeil.

Le boudoir était désert.

On eût dit que Montalt cherchait à retrouver les illusions d’un rêve enfui.

— Elles étaient là…, murmura-t-il ; quand j’ai fermé les yeux, vaincu par l’opium, j’ai senti longtemps leurs mains dans mes mains… et à travers mes paupières closes, il me semblait encore que je les voyais sourire…

Il passa le revers de sa main sur son front.

— Sais-je ce que Dieu m’envoie ?… reprit-il avec un accent de tristesse et de doute ; depuis hier, les souvenirs se pressent dans ma mémoire… Le passé prend une forme et surgit devant mes yeux incrédules… Mon cœur dormait… Va-t-il s’éveiller pour de nouvelles tortures ?

Il se leva brusquement. Le froid, gagné durant le sommeil, glissa, rapide comme un éclair, le long de ses veines et le fit frissonner.

— Je ne veux plus souffrir !… dit-il ; je ne veux plus croire… Oh ! le hasard aura beau m’apporter l’écho de mes espoirs passés ; mon cœur est mort !…

Il regarda encore tout autour de la chambre, et murmura comme malgré lui :

— Mais où donc sont-elles ? Ce ne peut être un songe, pourtant !… J’ai vu leurs longs cheveux sous la toile de leurs petits bonnets de Bretagne… J’ai entendu leurs voix douces, dont l’accent me faisait plus jeune de vingt années… Voici encore la harpe au milieu de la chambre… Où donc sont-elles ?

Il se tourna vers la porte ouverte de la pièce voisine et appela doucement :

— Berthe !… Louise !

C’étaient les noms que les jeunes filles s’étaient donnés.

On ne répondit point.

Le nabab attendit durant un instant ; ses yeux, fixés sur la porte de la chambre aux costumes, où il s’attendait sans doute à voir paraître les figures souriantes des deux petites chanteuses, avaient une expression tendre et caressante.

Personne ne parut sur le seuil.

Montalt fit deux ou trois pas de ce côté, comme si une invisible main le poussait vers les jeunes filles. Puis il s’arrêta tout à coup au milieu du boudoir, et l’expression de sa figure changea.

Un sourire amer vint à sa lèvre, tandis que son front se plissait.

— Fou que je suis !… pensa-t-il tout haut ; misérable fou ! ce sont des femmes !… N’ai-je pas assez souffert ?…

Il se tourna d’un mouvement brusque vers l’autre porte, où les nègres veillaient d’ordinaire.

— Séid !… appela-t-il.

Point de réponse encore.

Il fit un geste d’impatience et ouvrit la porte. Sa voix résonna dans le silence du corridor.

— Séid !… Obbah !…

Rien. C’était la première fois que les noirs restaient muets à son appel.

Mais Berry Montalt était fait de telle sorte que les circonstances ordinaires de la vie ne le frappaient point. Au lieu de s’étonner ou de rechercher la cause de cet abandon inexplicable, il traversa le corridor et gagna sa chambre à coucher.

Il se jeta tout habillé sur son lit, fuyant la fatigue inutile de ses réflexions, et implorant de nouveau le sommeil.

Le sommeil ne voulait point venir. À de certains moments, il tombait dans une sorte d’assoupissement fiévreux et lourd ; mais son agitation, luttant contre les derniers effets de l’opium, entourait son chevet de fantômes. Il revoyait des choses et des hommes, absents depuis les jours de sa jeunesse.

Sa vie avait-elle été le rêve, et le rêve était-il la réalité ?

Chaque fois qu’il fermait les yeux, les figures amies d’autrefois accouraient lui sourire. Il revoyait le paysage agreste que son enfance avait aimé. Il s’égarait dans des sentiers connus et s’arrêtait à l’ombre du vieil arbre, dont l’écorce fidèle avait gardé un chiffre, gravé par sa propre main.

C’étaient les eaux tranquilles d’un grand lac, au milieu duquel montaient et se balançaient de blanches vapeurs. Les saules pleuraient au bord de l’eau, qui entraînait leurs branches pliantes. Le soleil se couchait, tout pâle, derrière les hautes châtaigneraies.

Et le long de ce sentier ombreux qui descendait la montagne, une jeune fille s’avançait à pas lents.

Qu’elle était belle ! et que de douce candeur couronnait son visage de vierge !

Les derniers rayons du jour semblaient se jouer avec amour dans les ondes molles de ses blonds cheveux.

Elle souriait seule avec elle-même ; sa tête se penchait sur la marguerite des champs que sa main blanche et fine effeuillait avec lenteur.

Montalt l’entendait. Elle demandait à la petite fleur, la jeune fille crédule : « M’aime-t-il un peu ?… M’aime-t-il beaucoup ?… »

Et, suivant ce que la fleur répondait, le sourire de la jeune fille rayonnait ou ses beaux yeux se voilaient de larmes…

Montalt se retournait sur sa couche qui le brûlait. Un nom venait mourir à sa lèvre…

Puis quelque voix mystérieuse s’élevait parmi le silence et modulait simplement les notes d’un chant rustique, ce doux chant des Belles-de-Nuit dont les jeunes filles avaient bercé naguère son premier sommeil.

Montalt écoutait, malgré lui, cette mélodie où il y avait du bonheur et des larmes.

Le soleil s’était caché derrière la châtaigneraie. La nuit tombait bleue, paisible, étoilée. La chanson des pâtres mourait dans le lointain. Où était la blonde jeune fille ?

Au sommet de la colline, il y avait un grand jardin, le jardin d’un noble château. La nuit était encore plus noire sous la tonnelle, où le chèvrefeuille et la clématite mariaient leurs feuillages protecteurs. C’est à peine si l’on apercevait une forme blanche sur le banc de gazon.

La jeune fille dormait.

Berry Montalt sentait sa respiration s’arrêter dans sa gorge, et, le long de ses tempes ardentes, de grosses gouttes de sueur coulaient de son front.

La passion le plongea bientôt dans un rêve d’extase.

Plus il faisait d’efforts pour revenir à la vie réelle, et plus de séduisantes images semblaient enchaîner sa volonté.

Il se dressa sur son séant, pâle, haletant, épuisé de fatigue.

Le jour entrait dans son alcôve à travers les draperies des rideaux.

Il agita une sonnette, placée sur sa table de nuit. Les deux noirs partirent à la fois.

Montalt se mit entre leurs mains, et subit sans mot dire les soins qu’ils lui donnaient chaque jour.

Il ne leur demanda pas même compte de leur absence nocturne.

Sa toilette achevée, il les renvoya d’un geste.

On eût trouvé, sur la belle régularité de ses traits, la trace de ses fatigues récentes, car cette nuit avait été pour lui pleine de navrantes et terribles secousses ; mais, à part la pâleur de son front et la ligne bleuâtre qui s’élargissait au-dessous de sa paupière, son visage sévère et froid ne montrait aucun signe d’émotion.

Durant une grande demi-heure, il se promena de long en large dans la chambre ; puis il ouvrit la fenêtre pour donner à sa poitrine oppressée et brûlante l’air frais des matinées d’automne.

La fenêtre s’ouvrait sur le jardin. Le regard de Montalt tomba sur ce berceau où, la veille au soir, Robert lui avait raconté l’histoire de cette famille bretonne, ruinée et perdue par une lente trahison.

Il se rejeta violemment en arrière et referma d’un geste brusque les battants de la croisée.

Son front s’était chargé d’un nuage plus sombre.

— Si je croyais… ? murmura-t-il.

Sa pensée ne s’acheva point, mais il joignit les mains et leva les yeux au ciel.

Il traversa la chambre et alla tomber dans un fauteuil, derrière son lit, à côté du petit meuble renfermant la boîte de sandal au couvercle de diamants.

Il introduisit la clef dans la serrure, et prit la boîte, qu’il tint, durant plusieurs minutes, dans sa main, comme s’il n’eût point osé l’ouvrir.

En ce moment ses traits bouleversés peignaient des émotions contraires et indéfinissables.

— Si je croyais ?… répéta-t-il en pressant son front à deux mains.

Il se leva et arpenta de nouveau la chambre, mais cette fois à grands pas et avec une agitation qu’il ne cherchait point à réprimer.

Tout en marchant, il murmurait :

— Il faut que je sache !… Peut-être ai-je à me repentir ?… Si Dieu était bon !… et si mon cœur n’était pas mort.

Il s’élança tout à coup vers son secrétaire et traça sur le papier quelques lignes rapides.

C’était une lettre ; sur l’enveloppe il écrivit :

À M. le chevalier de las Matas, hôtel des Quatre Parties du monde.

— Faites porter cette lettre à son adresse, dit-il à Séid accouru au bruit de la sonnette ; qu’on dise à M. le chevalier que je l’attendrai ici jusqu’à onze heures.

Séid sortit. Le nabab resta les deux coudes appuyés sur la tablette de son secrétaire.

— Il me faut cette lettre ! murmura-t-il après un instant de silence. Si cet homme a dit vrai, il doit l’avoir conservée pour s’en servir à l’occasion… Il me la faut !… Dussé-je la payer au poids de l’or, je la veux !

Il regarda la pendule qui marquait dix heures.

Puis il reprit en se renversant sur le dos de son fauteuil :

— Viendra-t-il ?… Et cette lettre, d’ailleurs, existe-t-elle ?… Tout cela n’est-il point mensonge ?…

Il se tut et demeura les yeux fixés sur la pendule, suivant la marche lente des aiguilles.

Durant toute cette heure, il ne prononça plus une parole, et son visage, qui était redevenu immobile, ne trahissait point ce qui se passait au dedans de lui-même.

Pourtant, un monde de pensées envahissait son esprit. Le repentir était au seuil de sa conscience ; mais, d’un autre côté, une réaction lente et forte se faisait en lui contre les émotions subies depuis quelques heures.

Il voulait se persuader qu’il avait honte et pitié de lui-même, et la servitude où il tenait sa conscience lui venant en aide, il prenait sincèrement pitié de sa faiblesse.

Quand l’idée des deux jeunes filles, que le hasard avait jetées sur son chemin, venait à la traverse de sa méditation, il la repoussait avec impatience et colère.

Plus d’une fois, il fut sur le point de sonner Séid pour demander de leurs nouvelles, mais il se retint toujours.

Que lui importaient ces filles ? Pourquoi prolonger la folle comédie de la veille ?

Il se parlait ainsi, cherchant des termes de mépris pour caractériser sa conduite ; mais l’impression produite par les deux pauvres Bretonnes avait été trop vive et trop profonde pour qu’il pût la jeter, à volonté, hors de son cœur.

Il avait beau chercher à se tromper lui-même : cette impression ne pouvait être l’effet du hasard. Elle avait ses racines dans le passé ; elle était le contre-coup d’un de ces sentiments qui traversent la vie. Elle était un remords et un souvenir.

Aussi, Montalt, au milieu du doute renaissant, voyait-il toujours ces deux visages qui lui souriaient et le rappelaient à la foi.

Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de se roidir, et sa colère s’en augmentait sourdement.

Onze heures sonnèrent à la pendule. Montalt se leva et secoua brusquement la tête, comme un homme qui veut se débarrasser, une bonne fois, du fardeau importun de ses pensées.

— Il ne viendra pas !… dit-il, tant mieux !… Je suis las de ces fades angoisses !… et je leur dis adieu pour toujours… Séid !

Le noir parut.

— Fais atteler, lui dit Montalt.

Séid s’attendait peut-être à ce qu’on lui dirait du moins un mot de ces deux jeunes filles à qui, la veille, on accordait une attention si chère, et que l’on avait même instituées, pour ainsi dire, les maîtresses de la maison.

Mais, en définitive, le noir était fait aux caprices inexplicables de Berry Montalt. D’ailleurs, s’il ne parlait point, il ne pensait guère et réalisait, dans toute sa perfection, l’idéal de l’obéissance passive.

Montalt arracha un des plus gros diamants de la boîte de sandal et monta dans sa voiture en disant au cocher :

— Au Cercle !