Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome III/04

Méline, Cans et Compagnie (Tome iiip. 67-97).


XIX

Le souper de Penhoël.


Derrière la porte, Blaise et Bibandier se frottaient les mains de compagnie : comme si nul drame ne pouvait se jouer en ce monde, sans qu’il y ait à côté la farce honteuse ou bouffonne.

— Ça n’est pas drôle, tout de même, dit le fossoyeur, de recevoir congé à une heure pareille !

— Et par un diable de temps ! ajouta M. Blaise : ils vont être fameusement saucés, les pauvres canards… Quel vent !

— Et quelle ondée !… il tombe des gouttes larges comme des pièces de six livres !… Maintenant que nous leur avons fait la conduite, mon opinion est qu’il faut aller voir si M. le maire nous a laissé un peu de sa bonne eau-de-vie.

— M. le maire…, répéta Blaise en ricanant ; je retiens son écharpe pour me faire un gilet.

Ils étaient rentrés sous le vestibule du manoir.

Au dehors, René, Marthe et l’oncle Jean descendaient la montée.

L’orage qui menaçait, depuis la brune, venait d’éclater enfin avec une soudaine violence ; la pluie tombait à torrents.

— Ce sera une terrible nuit pour ceux qui n’ont point d’asile ! murmura l’oncle Jean.

Marthe avait la tête nue, ses cheveux se collaient déjà ruisselants à ses tempes.

— Et nous n’avons pas d’asile !… dit René.

— Parmi les anciens fermiers de Penhoël…, commença Marthe.

— Il n’y faut pas songer, ma fille…, interrompit l’oncle Jean ; ceux qui nous chassent n’ont rien oublié… Notre malheur se gagne, et l’hospitalité que nous irions demander à un pauvre homme serait une malédiction pour lui et sa famille.

La pluie et le vent redoublaient ; les arbres du taillis étaient trop bas pour offrir la moindre protection. René s’arrêta.

— C’est par une nuit semblable, dit-il, que j’ai ouvert les portes du manoir à l’homme qui nous chasse aujourd’hui… Ne trouverai-je donc pas où abriter ma tête, moi qui n’ai jamais refusé l’hospitalité à personne ?… Hormis à un, pourtant ! se reprit-il tout bas.

Et il ajouta en pressant à deux mains son front mouillé :

— Ô mon frère !… mon frère !… Dieu te venge !

— Allons, mon neveu, dit l’oncle Jean qui secoua son abattement et feignit une sorte de gaieté, nous n’en sommes pas là, Dieu merci !… C’est un orage à essuyer, voilà tout !… La belle affaire pour un chasseur !… Au pis aller, nous sommes bien sûrs de trouver un accueil cordial chez notre vieil ami l’aubergiste de Redon.

— C’est vrai !… dit vivement Penhoël, celui-là nous aime… et il est assez riche pour nourrir Marthe, tandis que j’irai, moi, Dieu sait où.

— Où vous irez, je vous suivrai, Penhoël…, répliqua Madame…

René fit comme s’il n’avait pas entendu.

— Il faut que j’aille bien loin, reprit-il ; bien loin !… car ces gens conservent une arme contre moi… et tant qu’ils me verront à portée de leurs coups, ils frapperont sans pitié ni trêve… Jusqu’à ma mort, voyez-vous, ils auront peur de me voir rentrer dans la maison de mon père !

— Et bien ils feront, mon neveu ! s’écria le vieil oncle en affectant un espoir qu’il n’avait pas ; car Dieu est juste, et vous y rentrerez quelque jour… En attendant, je vois de la lumière dans la loge de Benoît le passeur… Entrons là pour laisser passer l’orage, car la pauvre Marthe est bien faible… J’ai bonne espérance… Quand Marthe sera reposée, nous prendrons le bac et nous irons chez notre ami Géraud, qui est riche et dévoué…

L’oncle Jean marchait maintenant le premier. Il s’engagea dans le petit sentier qui menait à la loge. René le suivait avec répugnance. Depuis plus d’une année, il n’avait pas visité le vieux serviteur de son père, qui se mourait dans l’abandon.

Comme Jean de Penhoël approchait de la cabane, il vit en travers de la porte une masse noire dont il ne distinguait point la forme.

Au bruit de ses pas, la masse noire remua. C’était un homme, assis sur la pierre du seuil, la tête entre ses deux mains.

— Est-ce toi, vieux Benoît ? demanda l’oncle Jean.

L’homme releva la tête, et l’oncle Jean put reconnaître la bonne figure de l’aubergiste de Redon.

Il eut un véritable mouvement de joie, et frappa ses deux mains l’une contre l’autre.

— Avancez, mon neveu ! s’écria-t-il, avancez, Marthe !… voici justement notre ami Géraud qui va nous tirer d’embarras tout de suite.

L’aubergiste se leva en silence, ôta sa casquette avec respect, et se rangea pour laisser l’entrée libre.

Dans le mouvement qu’il fit, la lumière de la résine vint frapper son visage. L’oncle Jean s’arrêta au devant du seuil, tant il vit de tristesse et de découragement sur les traits du vieil aubergiste.

Benoît Haligan s’était mis sur son séant.

— Allumez une autre résine, François Géraud…, dit-il. Faites un grand feu dans la cheminée… Ce n’est pas tous les jours que Penhoël vient visiter son serviteur !

Géraud ne bougeait pas. Il regardait d’un œil morne et consterné les trois hôtes de la pauvre cabane.

Quand Madame entra la dernière, il lui prit la main et la baisa. Il avait des larmes dans les yeux.

— C’est donc bien vrai ce que Benoît vient de me dire ?… murmura-t-il d’une voix altérée.

Penhoël tourna vers le grabat un regard plaintif.

— Qu’a-t-il dit ?… demanda-t-il.

— Allumez une autre résine, François Géraud…, répéta le pauvre passeur. Faites du feu dans la cheminée et trouvez des siéges, afin que nos maîtres soient reçus comme il convient.

— Qu’a-t-il dit ?… demanda encore Penhoël.

— J’ai dit que le manoir avait changé de maître, répliqua Benoît Haligan dont la voix s’adoucit, et je donnerais tout ce qui me reste, sauf l’espoir du salut éternel, pour m’être trompé. J’ai dit que René de Penhoël allait avoir besoin de ceux qui ont mangé le pain de son père…

— Est-ce vrai ?… est-ce vrai ?… balbutia l’aubergiste ; ont-ils eu le cœur de vous chasser, vous, Penhoël… et M. Jean… et Madame ?…

— C’est vrai…, dit René.

— Et nous avons compté sur vous, ami Géraud…, ajouta l’oncle Jean.

L’aubergiste secoua la tête.

— J’ai fait ce que j’ai pu, dit-il, comme se parlant à lui-même ; maintenant je n’ai plus rien.

— Pas même un asile à donner au fils de ton maître ?… demanda l’oncle Jean dont la voix prit un accent d’amertume.

— Pas même un asile à donner au fils de mon maître…, répliqua l’aubergiste ; ce matin les gens de loi sont venus dans mon auberge… ils m’ont mis dehors avec la vieille femme, qui pleurait… M. Jean, elle avait cru mourir dans l’aisance… C’est bien dur, à son âge, d’aller demander l’aumône par les chemins !…

René s’était assis sur une escabelle, le plus loin possible du grabat de Benoît.

— C’est moi !… prononça-t-il à voix basse, c’est encore moi qui suis cause de cela… Depuis deux ans, Géraud m’apportait de l’argent toutes les semaines… Le soir de la Saint-Louis, il me donna encore un sac en me disant :

« — Ceci ne vient pas de moi tout seul, car je suis ruiné, notre maître… J’ai dit aux bonnes gens de Glénac et de Bains : « Penhoël a besoin d’argent… » Et le sac s’est rempli…

« Et moi, ajouta René, je perdis cela en une seule partie !

— Tout ce que j’avais était à vous, Penhoël…, murmura Géraud ; ce que je regrette, c’est de n’avoir plus rien.

L’oncle Jean s’approcha de l’aubergiste et lui serra la main en silence.

— Mais, reprit ce dernier, ce n’est pas tout, mon Dieu !… Benoît disait encore autre chose… Est-il vrai qu’on peut vous perdre après vous avoir dépouillé ?… Est-il vrai que l’honneur de Penhoël est entre les mains de ces démons ?…

Personne ne répondit.

La voix creuse du vieux passeur s’éleva dans le silence.

— Il y a une chaîne d’or autour du cou de Madame, dit-il ; avec cela on peut aller bien loin.

Madame tendit sa chaîne d’or à l’oncle Jean.

— Il n’y a pas de temps à perdre !… s’écria l’aubergiste ; demain, avant le jour, il faut que vous soyez sur la route de Rennes, Penhoël ; les scélérats qui vous ont dépouillé pourraient bien se raviser.

— Qu’il reste ou qu’il parte, grommela Benoît Haligan, ils lui prendront son corps et son âme…

On ne l’entendit point.

— J’irai avec vous, reprit Géraud, fût-ce à Paris… car vous n’êtes pas habitué à vous servir vous-même.

— Mais votre femme ?… dit Marthe.

— Quand j’étais marin, repartit l’aubergiste, ma femme restait seule durant des années.

— Pauvre comme elle est maintenant, la bonne femme !… voulut objecter encore l’oncle Jean.

L’aubergiste hésita un instant.

— Écoutez !… dit-il ensuite avec simplicité, mais de ce ton péremptoire que l’on prend pour lancer un argument sans réplique, je suis né sur Penhoël…

...............

L’orage était passé. Nos trois fugitifs, accompagnés du vieux Géraud, descendirent vers le passage du Port-Corbeau.

La parole lugubre de Benoît Haligan pesait sur leurs poitrines oppressées.

Tandis que Géraud détachait le bac, Marthe était restée un peu en arrière.

Le vent avait chassé les nuages. La lune brillait à travers les branches mouillées. Marthe se retourna pour jeter un dernier regard sur le manoir.

Dans le sentier, éclairé à demi, elle vit deux formes connues qui se glissaient en se tenant par la main, deux jeunes filles dont la longue chevelure flottait au dernier souffle de l’orage…

Marthe joignit les mains en poussant un cri faible. Elle était tombée sur ses genoux.

L’oncle Jean s’élança vers elle.

— Je les ai vues !… répondit Marthe à ses questions ; toutes deux !… La mort ne les a point changées… Elles m’ont jeté un baiser avec un sourire… Oh ! je les reverrai bien souvent, car elles savent à présent comme je les aimais !

...............

Malgré son apparence de solitude et d’abandon, le manoir avait bien gardé quelques hôtes. À peine René, Marthe et l’oncle Jean eurent-ils quitté le grand salon, qu’une porte latérale s’ouvrit, donnant passage à M. Robert de Blois.

Robert avait entendu et vu la majeure partie de ce qui venait de se passer ; un sourire de profond dédain se jouait encore autour de sa lèvre.

Il se dirigea vers la table où était la lampe, et poussa du pied, chemin faisant, les débris du portrait de l’aîné.

— Quelle brute enragée et stupide !… murmura-t-il. En vérité, la partie était trop aisée à gagner !… C’est qu’il allait la tuer, ma parole d’honneur… sans ce vieux pique-assiette d’oncle en sabots, qui est, ma foi, un gaillard !…

Il jeta un regard sur l’épée, qui était toujours à la même place.

— Tudieu !… reprit-il, quelle garde il vous avait ! Il a désarmé l’autre trois fois de suite au demi-cercle !… On n’y voyait que du feu !

Il s’étendit sur le fauteuil où s’asseyait naguère Penhoël, et joignit ses mains sur son estomac avec un air de béatitude.

— Et tout cela est déjà de l’histoire ancienne !… poursuivit-il ; la toile est tombée, la farce est finie et nous entamons l’ère sérieuse de notre existence… Il s’agit maintenant d’être un homme grave… et de porter comme il faut notre fortune… On se débarrasserait bien de ce vieux Basile de Pontalès, mais on a besoin de lui pour la députation… Il m’a garanti cent voix de ses créatures au collége de Redon… Les élections approchent… Quand je serai député, du diable si je ne lui joue pas quelque bon tour !

Il agita la sonnette, placée à côté de lui.

— Ma course sur la lande m’a donné grand appétit, reprit-il, mais je n’ai pas perdu ma peine… Blanche est en lieu de sûreté maintenant… et mon arc a toutes les cordes qu’il faut.

Un domestique se montra à la porte.

— Commandez qu’on me prépare à souper, dit Robert.

— C’est déjà fait…, répliqua le valet ; notre monsieur avait donné l’ordre qu’on le servît au salon.

— C’est bien…, dit Robert. Je me contenterai du souper de notre monsieur… Allez !

Le domestique sortit.

Robert se frottait les mains et riait dans sa barbe.

— Le pauvre diable !… pensait-il ; le pauvre diable !… Allez donc sauver les gens qui se noient !… Pardieu ! ce vieux fou de Benoît Haligan parlait comme un livre, après tout !… et la morale de la chose est qu’il faut laisser les gens couler comme des plombs au fond de l’eau.

Second éclat de rire, pendant lequel une main se posa, par derrière lui, sur son épaule.

C’était M. Blaise, vêtu d’un très-bel habit bourgeois, et qui riait, lui aussi, de tout son cœur.

— Nous sommes gais !… dit-il en prenant place à côté de son ancien maître.

— Et je crois que nous en avons sujet, mon fils !… repartit Robert. Je pensais justement à toi… Je me disais : Voilà un garçon qui doit me garder de la reconnaissance !…

— Ah !… fit Blaise, tu te disais cela ?…

— Oui… Le fait est que le bien t’est venu en dormant, mon bonhomme !… J’aurais pu admirablement me passer de toi.

— J’ai fait de mon mieux…, dit Blaise avec une humilité feinte ; j’ai été un domestique fidèle, soumis, dévoué…

— La perle des valets !… interrompit Robert.

— Et j’ai été encore, poursuivit Blaise, un observateur attentif, un confident discret, un espion adroit.

— Le roi des marauds, enfin !… s’écria Robert, c’est juste… Va, je ne veux pas diminuer ton mérite !… Sois sûr que ta part du gâteau sera suffisante et honnête.

L’Endormeur approcha son siége et prit un air important.

— C’est précisément sur ce sujet-là que je voulais te toucher un mot ou deux, dit-il. De quelle manière entends-tu les partages, toi, Américain ?

— Ma foi, mon fils, j’avoue que tu me prends sans vert… Je n’ai pas encore songé à cela… Entre nous, comme bien tu penses, il ne peut pas y avoir de difficultés.

— Assurément non !… Cependant j’ai toujours entendu dire que les bons comptes font les bons amis. On peut discuter un petit peu sans se fâcher… D’abord, je te ferai observer que nous ne sommes pas restés dans les termes de notre premier programme… C’était vingt mille francs de rente chacun que nous devions avoir, si tu t’en souviens…

— Dame ! fit Robert ; je suis presque content de te voir établir toi-même des différences…

— De très-grandes ! interrompit Blaise.

— D’accord !… J’ai fait toute la besogne et tu t’es reposé.

Blaise fourra ses deux mains dans ses poches, et croisa ses jambes pour s’étendre commodément sur le dossier de son fauteuil.

— Mon bonhomme, dit-il, je vois que tu es porté à introduire de l’aigreur dans notre causerie amicale… Si tu as mal aux nerfs, tant pis pour toi !… Moi je suis de bonne humeur et je continue avec une entière bienveillance. Il ne s’agit pas ici de nos mérites respectifs, mais bien des parts qui doivent nous revenir dans la succession de Penhoël… Quand j’ai dit que les circonstances avaient changé, c’est que je vois ici deux héritiers nouveaux, et peut-être trois…

— Qui donc ?

— D’abord Pontalès… Ensuite, ce laid coquin de Macrocéphale… Enfin, notre chère Lola, qui ne voudra point, sans doute, s’en aller les mains vides…

— Qu’y faire ?

— Voilà !… Diviser le patrimoine en deux portions égales… La première sera pour M. le marquis, lequel se chargera de récompenser maître Protais le Hivain à sa fantaisie… L’autre sera pour nous.

— Et Lola ?…

— Elle sera la maîtresse d’un Pontalès quelconque qui la payera ou qui ne la payera pas, je m’en bats l’œil… Quant à notre pauvre part de vingt mille livres de rente, il y aura dix mille francs pour toi et dix mille francs pour moi…

— Mais…, voulut objecter Robert.

— Attends donc !… Ceci en principe… Mais, car moi aussi j’ai mon mais, mais durant l’espace de trois années consécutives, j’aurai la libre disposition de notre fortune indivise, parce que, suivant nos conventions, je serai le maître, et toi le domestique.

Robert le regarda bouche béante.

— Tu veux railler ? balbutia-t-il.

— Non pas du tout !… de ma vie je n’ai parlé plus sérieusement !… Mon brave, il n’y a dans les marchés que ce qu’on y met… Le soir où nous fîmes ce bon repas à l’auberge du vieux Géraud sur le port de Redon, — quelle omelette ! mon bonhomme… et quel gigot !… non, c’était une épaule, — tu me promis en propres termes d’être mon domestique pendant le même espace de temps que je t’aurais servi…

— Et tu es assez fou pour espérer… ? commença Robert en fronçant le sourcil.

— Une simple observation…, interrompit l’Endormeur avec gravité : les rapports nouveaux que nous allons avoir ensemble exigent, à mon avis, de nouvelles formes… S’il m’en souvient bien, tu exigeas de moi autrefois le sacrifice de certaines façons familières… aujourd’hui je te rends la pareille, et franchement tu ne peux pas m’en vouloir…

Robert avait grand’peine à contenir son impatience.

— Quand tu auras fini…, dit-il.

— Encore tu !… s’écria l’Endormeur… Américain, mon fils, vous avez la tête dure… et je commence à craindre de voir notre petite discussion dégénérer en une mauvaise querelle !

Blaise ne souriait plus.

— Voyons…, dit Robert, qui commençait à s’inquiéter, je t’accorde tes dix mille francs de rente, bien que ce soit absurde… Nous ne sommes pas en position de faire un éclat.

— Vous, peut-être, mon ancien seigneur… Mais moi, cela m’est parfaitement égal !… Écoutez donc !… chacun a ses petites faiblesses… Depuis trois ans, je songe tous les jours au plaisir que je me donne en ce moment… Vrai, ajouta-t-il en se prenant à rire, trois ans ce n’est pas trop… car je m’amuse comme un bienheureux !

Robert avait la tête basse et semblait réfléchir.

— Et quand je songe que j’ai trois ans à m’amuser ainsi, reprit Blaise, ma parole, je ne me sens pas de joie !

Robert jeta un regard de côté vers l’épée de l’oncle Jean, qui restait à portée de sa main.

Blaise ne perdit point ce mouvement.

— Oh ! oh ! fit-il, je croyais que nous n’étions pas en position de faire un éclat !…

La lèvre de Robert tremblait ; il était tout blême de colère.

— Blaise !… Blaise !… dit-il d’une voix altérée, ma patience a des bornes…

— Moi, voilà trois ans que je patiente, répliqua l’Endormeur dont le calme semblait imperturbable.

— Tu sais bien que tu demandes l’impossible !… Et ce jeu doit cacher autre chose… En deux mots, que veux-tu ?

— Voilà qui est parler !… s’écria l’Endormeur ; mon bonhomme, tu as été bien longtemps à me comprendre… On m’a promis vingt mille livres de rente : je veux vingt mille livres de rente.

— Et moi ?… dit Robert qui baissait les yeux pour tâcher de dissimuler sa colère.

— Je n’entre pas dans tes affaires personnelles, mon fils… Sur les vingt mille livres de rente qui restent, tu t’arrangeras avec M. le marquis de Pontalès, avec maître Protais le Hivain, avec notre chère Lola et même avec le Bibandier, s’il y a lieu.

— C’est ton dernier mot ?… demanda Robert à voix basse et les dents serrées.

— C’est mon dernier mot…, répondit l’Endormeur, et je te promets que je n’en démordrai pas !… Tu me donneras tout, ou bien, morbleu ! je mangerai seul le bon souper que tu as commandé, et tu me serviras à table !

— Allons !… dit Robert qui affecta un mouvement de gaieté, je vois bien qu’on ne peut pas raisonner avec toi ce soir… Il faut tâcher de s’arranger autrement.

Tout en prononçant ces paroles avec un accent de bonne humeur, Robert de Blois jouait avec le pied de la lampe. Au beau milieu de son sourire, sa main glissa, rapide comme l’éclair, et saisit sur la table l’épée de l’oncle Jean.

Mais l’Endormeur était sur ses gardes. Si rapide qu’eût été le mouvement, quand Robert se retourna pour frapper, il vit son camarade debout au milieu de la chambre et tenant à la main l’épée du maître de Penhoël.

— Oh ! oh ! mon bonhomme ! dit Blaise qui tomba en garde assez gaillardement ; on te connaît depuis le bout de l’oreille jusqu’à la plante des pieds… Tu triches toujours, c’est ton caractère… mais, au jeu que nous allons jouer, à ce qu’il paraît, on ne peut pas filer la carte.

Robert s’était levé. Il n’était peut-être pas brave dans l’acception héroïque du mot, mais il avait ce qu’il fallait de sang-froid et de fermeté pour défendre à l’occasion son intérêt ou sa vie.

— Je te préviens que c’est un duel à mort, dit-il en marchant sur Blaise avec précaution.

— C’est tout ce que tu voudras, mon fils… répliqua l’Endormeur. Dieu merci ! j’ai cinq ans de salle.

Ils n’étaient pas encore à portée l’un de l’autre. Robert s’arrêta et se mit en garde à son tour.

— Une dernière fois, dit-il, je te propose la paix.

— Moi, répondit Blaise, je te propose une place de valet de chambre auprès de ma personne… sinon je réclame le payement de mes gages pour trois années de service, lesquels gages j’évalue à la somme de deux cent mille francs.

Il n’y avait plus à parlementer. Les pointes des deux épées se joignirent tout doucement. Ce fut comme une caresse.

Ce combat ne ressemblait guère à celui qui avait eu lieu peu d’instants auparavant, à la même place. Les deux adversaires se montraient également prudents.

Ils firent tour à tour une demi-douzaine de passes à distance ; quand l’un d’eux se fendait, par aventure, il restait bien six pouces entre la pointe de son épée et le corps de l’adversaire.

Et pourtant l’assaut s’animait ; ils frappaient du pied vaillamment, comme à la salle d’armes, et l’on entendait un grand cliquetis de fer.

De loin un myope aurait pu penser que c’était une bataille acharnée et terrible.

Au moment où le bruit de ferraille allait le mieux, un gros rire éclata tout à coup de l’autre côté de la chambre.

Les deux épées se baissèrent à la fois.

La porte par où Robert et Blaise étaient entrés dans le salon venait de s’ouvrir. Sur le seuil on apercevait la taille longue et maigre de Bibandier. L’ancien uhlan se tenait les côtes et riait à gorge déployée.

— Ah ! ah ! ah ! s’écria-t-il dès qu’il put parler ; la maîtresse farce !… Voilà deux bons garçons qui se battent comme des diables pour un héritage qui leur passera sous le nez !… Ah ! ah ! ah !… Et pour un souper qu’un autre mangera !

Robert et Blaise restaient tout décontenancés.

L’ancien uhlan, fossoyeur de la paroisse de Glénac, fit quelques pas à l’intérieur de la chambre. Il tenait à la main des papiers.

— Restez dehors si vous avez peur !… cria-t-il à la cantonade ; je promets bien qu’ils ne me tueront pas… Ma parole ! reprit-il en s’adressant aux deux combattants, vous êtes drôles à croquer comme cela !… Ah ! M. Robert, j’irai te voir à la chambre, bien sûr, quand tu seras député… Ah çà ! l’Endormeur, nous voulons donc avoir vingt bonnes petites mille livres de rente qui ne doivent rien à personne. Et, sur le reste, l’Américain pourra s’arranger avec le vieux marquis, avec M. de la Chicane, etc… etc…, et enfin avec le Bibandier, s’il y a lieu… Laissez là vos joujoux, mes enfants ; nous allons parler d’affaires sérieuses.

Blaise et Robert se regardaient. Le préambule n’annonçait rien de bon.

Bibandier s’installa dans le fauteuil, auprès de la table.

— Mes amours, dit-il, je m’applaudirai toute ma vie de vous avoir évité la peine de vous embrocher comme des dindons que vous êtes… Quand vous me ferez des yeux de tigre pendant une heure, ça ne changera rien à l’histoire !… Voyez-vous, il n’y a pas moyen de faire les méchants ici, ce soir…

— Mais que signifie donc tout cela ?… s’écria Robert ; je ne vous avais jamais vu si insolent, mons Bibandier !

— Américain, dit l’ancien uhlan, la nature chatouilleuse de mon caractère ne me permet pas de continuer l’entretien sur ce ton… Ah ! ah ! ah !… se reprit-il en éclatant de rire, j’ai envie de prendre, moi aussi, une de ces vieilles flamberges, et nous mènerons la danse à trois… Mais c’est assez folâtrer… Viens te mettre à ma droite, l’Endormeur… Américain, prends place à ma gauche… Il s’agit d’une communication officielle.

Robert et Blaise s’approchèrent machinalement.

M. le marquis de Pontalès, poursuivit Bibandier, a bien voulu me donner auprès de vous une mission de confiance… Il m’a dit :

« — Mon ami Bibandier, je répugne à voir ce Robert et ce Blaise… »

— Comment !… s’écrièrent ceux-ci en même temps.

— Si vous m’interrompez, nous n’en finirons pas… M. le marquis m’a donc dit :

« — Mon ami Bibandier, épargne-moi la peine de voir ces deux coquins de Robert et de Blaise !… »

— Ah !… fit M. de Blois, Pontalès a dit cela !…

— Comme j’ai l’honneur, mon fils… Et je crois bien que c’est pure modestie… Le marquis, tout en vous comblant de bienfaits, veut se soustraire aux marques de votre reconnaissance… Jugez-en… Il m’a dit encore :

« — En définitive, ces drôles m’ont été d’une certaine utilité… Je prétends qu’ils ne s’en aillent pas les mains vides. »

— Nous en aller !… se récria Blaise.

Et Robert ajouta en raillant à son tour :

— Ah çà ! M. le marquis croit donc que nous sommes gens à tirer les marrons du feu pour nous laisser ensuite mettre à la porte comme des enfants ?

— Le marquis est un fameux lapin, M. Robert !… dit l’ancien uhlan avec emphase ; et s’il mange les marrons à lui tout seul, vous devez encore vous estimer heureux qu’il veuille bien vous en jeter les pelures !…

— C’est ce qu’il faudra voir !…

— C’est tout vu !… Pour en revenir, Pontalès m’a chargé de vous dire qu’il a besoin de son manoir de Penhoël… et qu’il serait flatté de vous voir disparaître ce soir même.

— Il faut que le brave homme soit tombé en enfance ! murmura Robert qui véritablement ne comprenait rien à cet acte d’hostilité brutale. Le manoir est à nous bien plus qu’à lui… Nous possédons des contre-lettres dont les doubles se trouvent entre les mains de maître le Hivain.

— Les doubles, et les originaux aussi…, riposta Bibandier.

— Du tout !

— Si fait ! c’est moi-même qui ai crocheté votre secrétaire ce soir… Pas de jeux de mains, M. Robert, ou j’introduis dans la discussion un argument nouveau.

Sa main droite, qui était passée sous le revers de sa veste de paysan, sortit armée d’un pistolet de taille recommandable.

— Causons comme des amis, reprit-il, et ne nous emportons pas avant de savoir… Je gagne ma vie, que diable !… Si vous aviez été les plus forts, soyez certains que j’aurais travaillé pour vous… car je n’ai pas de rancune, moi… et je ne me souviens déjà plus des grands airs malhonnêtes que vous avez pris avec moi pendant trois ans. Voici donc une chose entendue… Il ne faut plus compter sur vos contre-lettres.

— Nous avons d’autres moyens…, dit Robert. Et si Pontalès nous pousse à bout !…

— Mes amours, vous serez doux comme des agneaux !… C’est moi qui vous en réponds !… Je vous dis que ce vieux Pontalès est un lapin de première force !… Et un brave homme… car il vous propose une indemnité, lui qui pourrait vous renvoyer tout bonnement comme des vagabonds.

— Quelle indemnité ?… demanda Blaise.

— Une dizaine de jolis billets de mille francs à partager entre vous.

— Juste la moitié d’une année de notre revenu !… se récrièrent à la fois les deux amis ; c’est de la démence.

— Acceptez-vous ?

— Jamais !… dit Robert.

— J’aimerais mieux m’aller pendre !… ajouta Blaise.

— Ancien style !… fit observer Bibandier ; la guillotine a remplacé cette forme féodale et vieillie… Plaisanterie à part, mes garçons, vous ne comprenez pas du tout votre situation… Permettez-moi de mettre sous vos yeux de légers documents que ce finaud de Pontalès a fait venir de la capitale.

Il déplia l’un des papiers qu’il tenait à la main.

— Premier document :

« Extrait des rôles de la préfecture de police.
« Bureau des renseignements.
xxxx« Robert Camel… »

La surprise arracha un cri à Robert.

Blaise et lui changèrent à ce moment de visage. Jusqu’alors ils avaient cru pouvoir combattre à armes égales.

« … Robert Camel, » reprit Bibandier, « dit Wolf, dit Belowski, dit l’Américain, à cause du genre de vol auquel il se livre habituellement. Origine inconnue ; vingt-huit ans ; repris de justice ; trois condamnations en police correctionnelle et deux en cour d’assises ; condamné en 1815 pour vol qualifié à cinq ans de réclusion ; s’est évadé de la Force au bout d’un mois, et n’a pu être ressaisi par la justice… »

— Deuxième document :

« Extrait des rôles de la préfecture de police.
« Bureau des renseignements.
xxxx« Blaise Jolin, dit l’Endormeur, à cause du genre de vol auquel il se livre habituellement… »

Bibandier se mit à rire :

— Vous avez comme ça, tous deux, des habitudes, mes chéris !… dit-il.

« … Auquel il se livre habituellement ; repris de justice ; condamné par contumace le 5 janvier 1816 à dix ans de travaux forcés, à la marque et à l’exposition… »

L’ancien uhlan replia soigneusement ses papiers pour les mettre dans sa poche.

Robert et Blaise avaient la tête basse ; ils semblaient atterrés.

— Mauvais ragoût !… dit Bibandier, dix ans et le pilori… tu as tout de même bien fait de t’évanouir, l’Endormeur !… Mais ne nous perdons pas dans des digressions inutiles, comme disait le gros avocat qui m’a envoyé à Brest… Il nous reste à savoir s’il vous plaît, M. Robert, de faire vos quatre ans et neuf mois de réclusion… et si vous éprouvez le besoin, M. Blaise, de purger votre contumace ?…

Les deux amis gardaient le silence. C’était là un coup aussi rude qu’inattendu. Blaise, surtout, qui s’était cru au sommet des prospérités, retombait à plat et se sentait incapable de résistance.

Robert essaya du moins de faire tête à l’orage.

— Tout cela est très-bon…, dit-il en relevant sa tête blêmie, et je devine la part que vous y avez prise, mon vieux camarade… Mais si nous sommes perdus, Pontalès pense-t-il être à l’abri ?

— Oh ! oh !… répondit Bibandier, quand vous le pincerez, celui-là !…

— On peut essayer !… Ce qui s’est passé la nuit de la Saint-Louis…

— Pas de témoins ! interrompit Bibandier.

— Il y en avait un, du moins.

— Oui… c’est vrai… Mais je suis tout seul à le connaître… et M. le marquis me paye.

Robert fit un geste de rage impuissante.

— Quoi qu’il arrive, s’écria-t-il, nous résisterons !… Nous ne sommes pas encore sous la main de la justice, et nous avons le temps de nous retourner.

— Pas beaucoup…, dit l’ancien uhlan avec douceur.

— Donnons-nous la main, Blaise, reprit Robert en se tournant vers son camarade. Nous sommes unis, n’est-ce pas, maintenant ?… À nous deux, nous le mènerons loin, je vous jure, votre marquis de Pontalès !…

— Oui… oui…, balbutia l’Endormeur ; je ferai tout ce que tu voudras !

— Ah !… s’écria Robert, on croit nous tenir !… À l’appui de ces belles menaces, M. le marquis aurait dû nous montrer quatre gendarmes…

— Il y en a huit à l’office…, répondit Bibandier en souriant ; c’est l’Endormeur qui a été les chercher à Redon.

Robert se tourna vivement vers Blaise, qui murmura en se frappant le front :

— C’était au cas où les paysans se seraient révoltés pour les maîtres de Penhoël.

Robert ne dit plus rien ; il était vaincu. Dans le silence qui se fit, on entendit la petite toux sèche de Macrocéphale, qui attendait toujours derrière la porte.

— Patience ! lui cria Bibandier ; voilà qui est fini.

Il tira de sa poche un portefeuille et compta sur le coin de la table dix billets de banque de mille francs.

— Mes amours, reprit-il, on ne vous demande même pas de reçu, tant est grande la confiance que vous nous inspirez… Seulement votre signalement est donné à toutes les gendarmeries du département… Si vous êtes encore dans les environs au lever du soleil, vous pourrez bien éprouver quelques désagréments… En vue de ce danger qui vous menace, je vous ai fait préparer deux excellents chevaux, lesquels vous attendent de l’autre côté de l’eau.

— Partons !… dit Robert qui prit cinq des billets étalés sur la table.

Blaise serra les cinq autres d’un air désespéré.

— Nous nous entendons bien, poursuivit Bibandier ; si fantaisie vous prenait de revenir, coffrés en deux temps, sans rémission !…

Les deux amis se dirigèrent vers la porte. Bibandier se leva pour les reconduire poliment.

— J’espère que nous n’avons pas de rancune, leur dit-il chemin faisant ; en somme, je vous ai réconciliés, mes petits… Chacun gagne son pain comme il peut, vous savez bien… Et, tenez ! j’espère que je vous rejoindrai bientôt là-bas, à Paris… Nous ferons encore plus d’une bonne affaire ensemble. À vous revoir, mes braves !… Ah ! j’oubliais… maître le Hivain, qui n’ose pas entrer de peur des épées, et qui vous a joué le présent tour, me prie de vous dire qu’il ne mourra pas content à moins de se faire hacher en mille pièces pour votre service !…

Robert et Blaise avaient disparu…

Quelques instants après, un domestique entra, portant le souper commandé par le maître de Penhoël. Bibandier et maître Protais le Hivain s’attablèrent gaiement.

C’était plaisir de les voir se frotter les mains et rire, avant d’attaquer la succulente poularde qui fumait au milieu de la table.

— Il fallait bien que ce souper-là fût mangé enfin par quelqu’un !… dit Macrocéphale.

— À votre santé, M. de la Chicane ! riposta Bibandier en versant deux pleines rasades. Nous sommes les maîtres ici pour ce soir !

Chacun d’eux porta son verre à ses lèvres ; mais, au lieu de boire, ils se levèrent vivement et avec respect.

M. le marquis de Pontalès, qui était entré sans bruit, venait de se mettre à table.

L’ancien uhlan et l’homme de loi restaient debout, le verre à la main, tout décontenancés.

Pontalès avait sur le visage son bon petit sourire, doucement moqueur.

Il attira la poularde et se servit une aile.

Le Hivain et Bibandier attendaient qu’il leur dît de s’asseoir.

Pontalès mangea son aile de volaille et but un verre de vin avec un plaisir manifeste.

Puis il partagea entre ses deux compagnons un signe de tête protecteur.

— Je suis content de vous, mes enfants… dit-il avec sa tranquille bonhomie. Allez manger un morceau à l’office…