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Calmann Lévy (tome 2p. 163-171).



LVI


On amena le marquis et Mario, qui s’attachait à lui avec désespoir.

Bellinde reconnut l’enfant du premier coup d’œil, et sa figure, blêmie par la peur, s’empourpra d’une joie féroce.

— Mes amis, s’écria-t-elle, nous tenons le sanglier et le marcassin, et il s’agit ici d’une belle rançon pour nous, mais pour nous seuls, entendez-vous ? et sans partager avec les Allemands (elle appelait ainsi les reîtres du capitaine), ni avec M. Saccage et ses Italiens ! À nous, à nous seuls le Bois-Doré et son petit, et vive la France, tudieu ! Une plume, du papier, de l’encre ; vite ! il faut que le marquis signe sa rançon ! Je connais son avoir et je vous réponds qu’il ne m’en cachera rien ! Mille écus d’or pour chacun de ces braves, entends-tu, marquis ? et pour moi, la parole que je t’ai demandée.

— Pour toi, méchante femme, toute ma fortune, s’écria le marquis, pourvu que mon fils ait la vie sauve. Donnez, donnez la plume !

— Non pas, reprit la Proserpine. Ce n’est pas seulement ton bien que je veux, c’est ton nom, et tu vas signer la promesse de mariage.

Le marquis n’eut pas cru que cette diablesse oserait déclarer ses prétentions devant témoins.

Mais, bien loin d’en être scandalisés, les reîtres applaudirent comme à un très-bon tour, et le sang monta au visage de Bois-Doré, révolté du rôle abject et ridicule qui lui était assigné.

— Vous en demandez trop, madame, dit-il en levant les épaules ; prenez mon or et mes terres, mais mon honneur…

— C’est ton dernier mot, vieux fou ? Alors, ici, camarades ! une corde, et donnez-moi l’estrapade à ce marmot !

En parlant ainsi, l’odieuse fille montrait un grand croc de fer planté à la voûte de la cuisine et qui servait à suspendre les poids du tournebroche.

En un clin d’œil, on se saisit de Mario, qui cria au marquis :

— Refuse ! refuse, mon père ! je supporterai tout !

Mais le marquis était incapable de supporter, une seconde, la pensée de voir torturer son enfant.

— Donnez-moi la plume, cria-t-il, je consens ! je signe tout ce que vous voudrez !

— Donnons-lui toujours un ou deux sauts d’estrapade, dit l’un des bandits en commençant à attacher Mario ; ça rendra l’écriture du vieux plus coulante.

— Oui, faites ! répondit la Proserpine. Ce méchant enfant a bien mérité…

Le marquis devint furieux ; mais il s’apaisa aussitôt en regardant son pauvre enfant, qui pâlissait de terreur, malgré son courage.

Il n’y avait pas à faire résistance. Mario était tenu en joue.

Bois-Doré tomba aux pieds de la Proserpine.

— Ne faites pas souffrir mon enfant ! s’écria-t-il ; je cède, je me soumets, je vous épouse ; que voulez-vous donc de plus que ma parole ?

— Je veux ton seing et ton scel, répondit la Proserpine.

Le marquis prit la plume d’une main tremblante, et, sous la dictée de cette furie, il écrivit :

« Moi, Sylvain-Jean-Pierre-Louis Bouron du Noyer, marquis de Bois-Doré, je promets et jure à demoiselle Guillette Carcat, dite Bellinde et dite Proserpine… »

En ce moment, une effroyable rumeur se fit entendre, et les reîtres de Proserpine s’élancèrent vers la porte.

C’étaient les Allemands du capitaine qui, appelés par lui de la fenêtre, accouraient pour le délivrer. La garde était montée par les Italiens de Saccage, qui avaient ordre de ne laisser entrer ni sortir personne.

Ces trois corps étant toujours en querelle comme leurs chefs, ceux-ci les maintenaient en les séparant. Mais, cette fois, ce fut impossible ; Saccage, que les cris de Macabre avaient attiré aussi, et qui pensait que la Proserpine voulait en finir avec son tyran, s’efforçait d’empêcher que les Allemands ne lui portassent secours. Quant aux Français de la lieutenante, ils ne voulaient ni des uns ni des autres, et ils commencèrent tous à se colleter, sans faire encore usage de leurs armes, mais en s’injuriant avec fureur et se gourmant des pieds et des poings.

Ce vacarme était accompagné au bris des meubles dans la salle haute, où Macabre se débattait comme un diable pour se délivrer, et des cris aigus de la Proserpine, qui encourageait ses gens et commençait à craindre pour sa vie, s’ils avaient le dessous.

On pense bien que le marquis n’attendit pas l’issue de la lutte pour songer à la fuite. Il ne fit qu’un saut vers son fils pour le délier ; mais la corde était si artistement nouée, que dans son trouble, il ne pouvait parvenir à la défaire.

— Coupez ! coupez ! disait madame Pignoux.

Mais la main du vieillard était agitée d’un mouvement convulsif. Il craignait de blesser l’enfant avec le couteau.

— Laissez-moi donc faire ! dit Mario en les repoussant.

Et, avec adresse et sang-froid, il défit le nœud.

Le marquis le prit dans ses bras et suivit l’hôtesse et sa servante, qu’il vit courir vers l’office.

En s’élançant au dehors, il faillit tomber sur le seuil : un corps était étendu en travers ; c’était celui du Bréchaud. Il était mort ; mais près de lui gisaient deux reîtres, l’un transpercé d’une broche à rôtir, l’autre à moitié décapité par le tranche-lard. Jacques s’était vengé, et il avait dégagé le passage. Sa laide mais énergique figure avait une expression effrayante : elle semblait contractée par un rire de triomphe, et montrait ses crocs espacés comme si elle eût voulu mordre.

Le marquis vit rapidement qu’il n’y avait plus rien à faire pour le pauvre brèche-dents. Il tenait Mario serré contre sa poitrine et courait comme il pouvait.

— Mets-moi à terre, lui disait l’enfant, nous courrons mieux. Je t’en prie, mets-moi à terre !

Mais la marquis croyait entendre armer derrière lui les terribles pistolets à pierre, et il voulait faire de son corps un rempart à son fils.

Il se décida à le laisser courir aussi quand il se vit hors de portée ; et tous deux se hâtèrent vers le taillis où se cachait le toit demi-écroulé de l’ancienne hôtellerie.

Chemin faisant, ils virent courir aussi madame Pignoux et sa servante. Ces deux vieilles leur firent peine. Mais les appeler, c’était les perdre et se perdre avec elles. Elles coupèrent à travers champs, se dirigeant vers quelque cachette apparemment connue d’elles comme un bon refuge.

Les beaux messieurs de Bois-Doré sautèrent sur leurs chevaux et se gardèrent bien de descendre le Terrier par la route. Ils enfilèrent un de ces chemins étroits et bordés de hauts buissons de prunelliers qui serpentent entre les enclos.

La bataille des reîtres pouvait cesser brusquement. Ils étaient bien montés et capables de serrer de près leur proie ; mais le galop léger de Rosidor et de Coquet faisait peu de bruit sur la terre détrempée, et le chemin qu’ils suivaient se croisant avec les autres, les poursuivants devaient se séparer en plusieurs groupes pour chercher à les atteindre.

Il s’agissait avant tout, de gagner du terrain ; aussi les Bois-Doré ne songèrent-ils d’abord qu’à dérouter l’ennemi en s’enfonçant au hasard dans ce dédale de traînes boueuses qui s’encaissaient de plus en plus, à mesure qu’elles touchaient au fond de la vallée.

Au bout de dix minutes de triple galop, le marquis arrêta son cheval et celui de Mario.

— Halte ! lui dit-il, et ouvre ta fine oreille. Sommes-nous poursuivis ?

Mario écouta, mais le bruit des naseaux de son cheval essoufflé l’empêchait de bien entendre.

Il sauta à terre, s’éloigna de quelques pas et revint.

— Je n’entends rien, dit-il.

— Tant pis ! répondit le marquis ; ils ont fini de se battre, et ils doivent penser à nous. Vite à cheval, mon enfant, et courons encore. Il faut gagner Brilbault, où sont nos amis et notre monde.

— Non, mon père, non, reprit Mario, qui était déjà en selle. Il n’y a plus personne à cette heure à Brilbault. C’est à Briantes qu’il faut courir par la traverse. Oh ! je vous en prie, mon père, n’hésitez pas et ne doutez pas que je n’aie raison. Je suis bien assuré de ce que je vous dis.

Bois-Doré céda sans comprendre. Ce n’était pas le moment de discuter.

Ils gagnèrent en droite ligne le hameau de Lacs, à travers la grande plaine fromentale qui, appartenant tout entière à la seigneurie de Montlevy, n’était pas, à cette époque, divisée en plusieurs lots garnis de haies.

C’était marcher à la grâce de Dieu, en pays découvert et sans pouvoir aller vite ; car, en beaucoup d’endroits, les chevaux entraient jusqu’aux genoux dans la terre labourée.

Nos fugitifs firent cependant la moitié du trajet sans entendre aucune bande de cavaliers sur le chemin, qu’ils suivaient à peu près parallèlement, à une distance de deux ou trois portées d’arquebuse.

C’était, dans la pensée du marquis, un assez mauvais signe. La querelle des reîtres n’avait pas dû se prolonger jusque-là. Du moment que les Allemands auraient vérifié que Macabre n’était pas assassiné, mais seulement enfermé pour cause d’ivresse, tout devait s’apaiser, et la Proserpine n’était pas femme à oublier les captifs, dont elle espérait tout au moins une bonne rançon.

— Si l’on ne descend pas sur nous par la route frayée, pensait le marquis, c’est que l’on nous a vus traverser la plaine, c’est que l’on nous attend aux abords de la taille de Veille, par les chemins creux que la Bellinde peut fort bien connaître. Peut-être ces coquins sont-ils plus près de nous que nous ne pensons ; car le brouillard s’épaissit, et je commence à ne plus savoir si ces ombres que je vois là-bas sont des têteaux de chêne ou des cavaliers au repos qui nous attendent.

Il arrêta encore Mario pour lui faire part de ses appréhensions.

Mario regarda les arbres, et dit :

— Marchons ! marchons ! il n’y a point là de cavaliers.

Les fugitifs reprirent leur course. Mais, comme ils passaient le long de la taille qui, à cette époque, s’étendait jusqu’à la métairie d’Aubiers, ils se trouvèrent subitement pressés par un groupe de cavaliers qui débouchaient à leur droite et qui leur criaient : « Halte ! » d’une voix retentissante.

C’étaient bien des voix françaises, mais les aventuriers de la Bellinde étaient Français.

Le marquis hésita un instant. Ces gens, encore couverts par l’obscurité du bois, n’étaient pas faciles à reconnaître, tandis que les Bois-Doré étaient assez loin de la lisière pour ne devoir pas échapper à leurs regards.

— Marchons toujours ! lui dit Mario. Si ce ne sont point des ennemis, nous le verrons bien !

— Vive Dieu ! répondit le marquis, ce sont les reîtres, car ils nous suivent ! Courons, courons, mon cher enfant.

Et il pensa en lui-même :

— Que Dieu donne des jambes à mes pauvres chevaux !

Mais les chevaux avaient trop couru dans la terre grasse pour n’avoir pas perdu leur première ardeur, et ceux qui les poursuivaient le serrèrent bientôt de si près, qu’à tout moment le marquis croyait entendre siffler les balles à ses oreilles. Il perdait du temps à vouloir, en dépit de Mario, se tenir derrière lui pour recevoir la première décharge.

Un cavalier mieux monté que les autres l’atteignit presque et lui cria :

— T’arrêteras-tu, larron, et faudra-t-il que je te tue ?

— Dieu soit loué, c’est Guillaume ! s’écria Mario ; je reconnais sa voix !

Ils tournèrent bride, et ne furent pas peu surpris de voir Guillaume s’élancer sur eux et faire mine de jeter le marquis à bas de son cheval.

— Hé ! mon cousin ! dit Bois-Doré, ne me reconnaissez-vous point ?

— Ah ! qui diable vous reconnaîtrait dans cet équipage ? répondit Guillaume. Qu’est-ce que vous avez donc là de blanc sur la tête, mon cousin, et quelle sorte de jupon portez-vous flottant sur la cuisse ? Je voulais avoir de vos nouvelles ; puis, vous voyant de près, je croyais bien reconnaître votre cheval et celui de Mario. Mais je m’imaginais voir en vous des voleurs qui emmenaient vos montures, peut-être après vous avoir assassinés ! Est-ce donc là Mario ? Vraiment, vous êtes accoutrés d’une étrange façon tous les deux !

— Il est vrai, dit le marquis en se rappelant son tablier de cuisine et son bonnet de toile, dont il n’avait encore eu ni le loisir ni la pensée de se débarrasser ; je ne suis point équipé en homme de guerre, et vous m’obligerez, mon cousin, de me faire donner un chapeau et des armes, car je n’ai au flanc qu’un couteau de cuisine, et nous pouvons avoir bataille d’un moment à l’autre.

— Tenez, tenez, dit Guillaume en lui passant son propre chapeau et les armes de son meilleur domestique, faites vite, et ne nous arrêtons point ; car il paraît que votre château est en danger.

Bois-Doré crut que Guillaume était mal renseigné.

— Point ! dit-il ; les reîtres étaient encore à Étalié, il y a une demi-heure.

— Les reîtres à Étalié ? s’écria Guillaume. En ce cas, nous ne risquons rien de courir, si nous ne voulons être pris entre deux feux !

Il n’y avait pas d’explications à échanger ; on reprit, en grande hâte, la plaine jusqu’à Briantes.

Le long du chemin, la troupe de Guillaume se grossissait des gens de Bois-Doré, lesquels, après de vaines recherches à Brilbault, avaient reçu les avis de la petite bohémienne, et revenaient à tout hasard, n’ajoutant pas beaucoup de foi à son message, et pensant que c’était quelque ruse de ses camarades pour dérouter les investigations.

Ils ne s’étaient décidés que parce que Pilar leur avait dit que leur maître était averti et allait revenir sur ses pas ; ne l’ayant pas vu au rendez-vous général de Brilbault, ils avaient pensé que, vrai ou faux, l’avis avait été donné au marquis, et qu’il était inutile de l’aller chercher à Étalié.