Les Bandits tragiques/18

Simon Kra (p. 217-221).


NOTES


Sur Bonnot. — D’aspect, Bonnot passe inaperçu. Sa figure est quelconque. Il faut l’étudier, lui parler en face, le connaître enfin à fond, pour remarquer la vivacité de ses yeux gris, petits et perçants, l’énergie de ses traits, la brièveté et la netteté de sa parole. Il parle assez bas. Il a un poumon malade. Au premier abord, il semble plutôt un « petit vieux bien propre » qu’un illégal. Il a du reste toujours, avec lui, une petite sacoche en cuir qu’il tient à la main, jamais gantée ; dans cette sacoche, il enferme, brosses diverses et nécessaire de toilette : il ne paraît jamais sale en public, même après un travail salissant. Brosses, savon, serviettes, cols et manchettes de rechange lui donnent un air paisible. En un mot un artiste ès crimes, comme on a dit.

Intellectuellement, peu de connaissances. Primaire, il ne s’est jamais perfectionné. Manque absolu de culture. Peu enclin aux idées, réfractaire à tout travail cérébral. Moralement, correct avec ses pairs qu’il traite en égaux. Il n’a pas d’amis. Il n’a que des camarades d’occasion, surtout parmi les anarchistes, assez enclins à la camaraderie. Techniquement, un mécanicien hors pair, chauffeur d’auto exceptionnel, voleur adroit, expérimenté. Il a cependant une supériorité sur Garnier. Il est adversaire de l’assassinat.

Cela semblera étrange. C’est pourtant ainsi. Il ne consent au meurtre qu’en dernier ressort. Il aime les travaux faits en artiste, sans traces, sans effusion de sang, sans effraction ou, alors, avec le minimum. On verra que ce portrait est juste en étudiant ses affaires dans les journaux de l’époque.


Sur Garnier. — Fort jeune et très beau. Il a la figure franche et rieuse. Sûr de lui. N’a pas la notion de la peur. Ignore le mot et la chose. Ambidextre très adroit. De l’avis de tous ceux qui l’ont connu, il était seul capable, entre tous les illégaux, d’attaquer le garçon de recette Caby. Il a vingt-deux ans. Mais depuis l’âge de quatorze ans, il travaille comme terrassier, boulanger ou métallurgiste, toutes corporations révolutionnaires comme on sait.

Intellectuellement, pas de culture. Mais, à l’encontre de Bonnot, il aime discuter les idées ; il en parle peu, mais sensément. Il a une règle de vie absolument saine, penche pour le végétarisme, boit de l’eau. Il lit peu et seulement les journaux. Comme Bonnot, il aime le théâtre, mais alors que le premier aime aussi le music-hall, le café, le concert, le casino, Garnier les ignore. Il préfère les sports, où il se montre fort adroit, supérieur comme tous les ambidextres. Moralement, très supérieur à Bonnot dans ses relations avec ses pairs, où il compte des amis. Il donne facilement aux pauvres, aux femmes, adore les enfants, secourt les vieillards, les faibles.

Par contre, inférieur à Bonnot dans le respect de la vie humaine. Il compte pour rien les hommes qui ne sont pas de ses idées ou même d’idées assez proches. C’est lui, toujours lui, qui tuera le premier, avec un manque absolu de sensibilité. Il se disputera même avec Bonnot parce que celui-ci lui reprochera ses crimes en termes vifs et l’appellera « terrassier, machine à bosseler, chaussette à clous, bête à tuer ». « Pas de témoin », répond-il. Ce qui fera hausser les épaules à Bonnot.

Garnier a l’œil grand ouvert, le regard aigu, mais non pas perçant comme Bonnot. Ce portrait de Garnier est connu dans les milieux anarchistes où il vécut, au moins quatre ans.


Sur Callemin. — Callemin, dit Raymond la Science, est d’une espèce très différente. Il n’est lié avec les deux premiers que pour le résultat. De même que Bonnot, il traitera souvent Garnier de « brute épaisse ». Callemin y sera sensible, rompra, puis reviendra.

Callemin est petit, fort et trapu. Il fait du sport. Mais il est myope. Glabre et rose, un témoin l’appellera aux assises, « Bébé rose », ce dont on rira, lui le premier. Car il a de l’esprit jusqu’au bout des ongles. On l’a vu au travail de l’Anarchie, à l’étude. Il est particulièrement fort sur l’intelligence et l’instinct. Le Dantec est son auteur favori.

On ne lui sait pas de profession. Il fut scribe dans plusieurs bureaux avant de venir à l’anarchie. Moralement supérieur aux deux premiers. Il lui faut dompter ses sentiments pour tuer. Il aime passionnément la musique, le théâtre. Il manifestera souvent le désir d’arrêter une vie de rapines, et n’y reviendra que pour tâcher de se procurer la forte somme, afin d’en finir une fois pour toutes.

Très charitable, il se rapproche par là de Ravachol, alors que Bonnot s’avère égoïste et âpre au gain.


Sur Carouy. — Carouy, lui, vient de Bruxelles, de même que Callemin, de même que Kibaltchiche, et, comme eux, a débuté dans le socialisme, alors que Garnier vient du syndicalisme. Carouy est de taille moyenne, mais de première force. Il fait du sport. Il est végétarien, buveur d’eau. Il n’a aucune culture, mais il lit livres et journaux, discute les idées, suit attentivement le mouvement social, s’intéresse à tout. En un mot, il cherche à se perfectionner.

Son idéal, c’est une petite maison à la campagne, avec jardin et basse-cour et… une jolie compagne. Il espère une réussite pour mettre ses projets à exécution. En attendant il vole. On le voit revenir chargé, mais on ignore d’où il vient et ce qu’il porte. Puis il repart à nouveau, toujours sans mot dire. Sa compagne, elle-même, ne sait rien de ses affaires. Elle s’en moque du reste. Elle est belle, cultivée, aimée, ça lui suffit.

La réputation de Carouy est formidable. On le donne comme illégal des plus habiles. Carouy est un bon camarade pour tous. Quand il peut, il rend service volontiers. Il se rapproche de Bonnot pour la manière de son travail : c’est un maître dans son art. C’est pourquoi il peut vivre pendant des années du vol sans attirer l’attention.

(D’après Dieudonné : Souvenirs)


Eugène Dieudonné pendant l’exécution :


Le 22 avril, je crois, vers quatre heures du matin, ce sont des bruits inaccoutumés.

Le bruit se rapproche. Je murmure : « C’est pour aujourd’hui. »

On m’avait déjà appris que j’étais gracié, confidentiellement. Mais je demeurais dans le doute. Cruelles heures d’anxiété. Des pas nombreux sur les dalles de mon couloir. On vient de s’arrêter devant ma porte. J’entends une voix.

— On commence par celui-ci ? demande quelqu’un.

Celui-ci, c’est moi.

On ouvre ma porte. Alors s’avance un homme que je ne connais pas.

— Je vous annonce une bonne nouvelle, dit-il lentement. Vous êtes gracié…

Je le remercie sans trop savoir ce que je dis. Et je me lève. Je me trouve en présence de M. Gilbert, qui m’adresse de bonnes paroles. Puis, c’est le directeur de la Santé :

— Couchez-vous, me conseille-t-il, ce n’est pas pour vous.

Me coucher ! Toujours la note comique dans les pires tragédies. Après ça, le directeur s’informe auprès de M. Gilbert si je suis bien l’unique gracié.

Je suis le seul qui échappe. Je tremble.

Puis, tous deux s’en vont.

On ferme ma porte.

J’entends les pas qui s’éloignent. Callemin, Soudy et Monnier sont logés dans les cellules qui précèdent la mienne. Ils figurent certainement dans le cortège macabre, car on est entré dans les quatre cellules, à peu près en même temps.

Je tourne comme un fauve dans mon cachot. Je ne vois plus mes deux inspecteurs qui semblent vouloir respecter ma douleur.

Mais je vois, oh oui ! je vois mes malheureux coaccusés en route pour l’échafaud. Je les vois, comme si j’y étais. Je vois leurs têtes qui tombent, surtout la tête de Callemin, qui fait une grimace dans la sciure. Je vois le sang qui gicle. Je vois tout, tout… Terrible lucidité de l’imagination. Une faiblesse me prend. Je m’appuie au mur et j’aperçois les deux inspecteurs, très pâles, et qui me regardent.

L’orgueil est alors plus fort que la faiblesse.

Je bois un grand bol d’eau pour provoquer une réaction. Je veux manger aussi, dans la même intention, et ne trouve qu’une croûte de pain dur oubliée sur ma planche. Je la dévore. Cela me permet de me tenir debout quand on rouvre ma porte. Ce sont les inspecteurs, gardiens, médecins qui ont accompagné Callemin, Monnier et Soudy jusqu’à l’échafaud. Ils me confient des larmes dans les yeux l’impression que leur a faite l’exécution.

Ils sont allés à la mort, dignement simplement, sans injures, sans pose non plus.

Alors, le médecin :

— Que pensez-vous, Dieudonné ?

— Ils ont fini de souffrir, docteur, et pour moi, ça commence.

— Mais, vous avez la vie, Dieudonné, vous êtes jeune. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

On ferme ma porte. Je m’efforce d’oublier. Je deviens d’une loquacité intarissable. Un des inspecteurs est justement un fervent de Jean-Jacques Rousseau duquel nous avons causé souvent. Je l’entreprends sur le droit de punir.

La pluie tombe au dehors.

— C’est pour laver la place Arago, dis-je.

Mon disciple de Rousseau proteste contre ces mots :

— Ils l’ont mérité, fait-il. Mais la décapitation est de trop. L’incarcération suffisait ; ils ne pouvaient plus nuire. Le sang appelle le sang. La haine appelle la haine. C’est aux plus forts à se montrer les plus sages.

Je ne parviens pas à me taire. Les inspecteurs m’écoutent. Et ils me répondent, intéressés tous deux.

Puis la promenade. Je passe devant les cellules de mes trois décapités. Elles sont grandes ouvertes. Je revois Callemin. Je le reverrai souvent. Je l’entendrai même. J’ai en mémoire un passage de « Cavalleria Rusticana » qu’il fredonnait volontiers.

Il faut que je fasse un effort terrible pour avancer. Les inspecteurs s’en aperçoivent et l’un d’eux me soutient par le bras.

(Souvenirs).