Les Bandits tragiques/0

Simon Kra (p. 7-15).


AVERTISSEMENT


Depuis quelque temps, un nom fort peu connu du public, ou bien oublié, le nom d’Eugène Dieudonné est revenu souvent, très souvent, sous la plume de nombreux écrivains et journalistes.

Qu’est Dieudonné ?

Un bandit !… Un forçat !…

Un des malfaiteurs tragiques dont les exploits sanglants suscitèrent, pendant des mois, une curiosité mêlée d’épouvante. Un anarchiste faisant partie de ce qu’on a appelé la bande à Bonnot, encore que Bonnot, vulgaire criminel de droit commun, ne fut jamais, comme on a voulu le croire, l’âme véritable, l’organisateur et le chef reconnu de ces légendaires meurtriers : les Bandits en auto.

C’est parce qu’il avait connu, par hasard, ce Bonnot et parce qu’il était mêlé au mouvement anarchiste illégaliste qu’en dépit de tous les témoignages et des preuves accumulées de son innocence, Dieudonné s’est vu condamner, à mort d’abord ; puis au bagne à perpétuité.

Ce qui a pu attirer particulièrement l’attention sur cette victime, ce sont, pour commencer, les reportages de nos confrères Albert Londres et Louis Roubaud, lesquels ont pu le joindre là-bas et lui arracher quelques mots. Puis le manuscrit adressé à M. Chanel, gouverneur de la Guyane, contenant les souvenirs du forçat innocent.

Ces souvenirs, je les ai eus sous les yeux et l’on a bien voulu me confier le soin de les voir de près. Je les ai lus avec émotion. Oh ! l’écriture en était maladroite, quelque peu ingénue, mais combien éloquente par instants et d’une éloquence terrible.

Et quelles « remembrances » elle a fait soudain éclore ! Les bandits tragiques : Bonnot, Garnier, Valet, Callemin dit Raymond la Science, Soudy, Carouy, et les milieux anarchistes illégalistes, et toute la chevauchée sauvage, éperdue, vertigineuse, qui, durant un an, jeta la perturbation dans le public. Toute une période de folie héroïque et de crimes monstrueux. Tout un passé d’erreurs sublimes et d’égoïsme sordide.

Tout un monde sur lequel il faut s’être courbé, qu’il faut avoir fouillé pour le comprendre et oser le peindre.



Qu’était-ce donc que ce monde étrange, mélangé, bizarre, qui semble si lointain, si inaccessible aux gens paisibles ? Un ramassis de pauvres hères désaxés par des théories fumeuses, coupables surtout d’avoir ingurgité, sans les digérer efficacement, des axiomes scientifiques hors de leur contrôle et de leur intellect. Mais aussi des hommes de volonté âpre, fatigués des vaines déclamations et des paroles stériles, soucieux d’action, dévorés du besoin de s’affirmer.

Les malheureux voulaient vivre… « vivre la vie intense », vivre par tous les moyens.

Ils s’évadaient du clan des résignés pour bondir sur leurs semblables, telles des bêtes fauves.

Ils ont agi. On sait comment. Ils ont payé aussi et non sans crânerie ! Une crânerie même qui fait regretter que de telles énergies n’aient pas trouvé à mieux s’employer.

Mais ne nous appesantissons pas là-dessus. Considérons les choses d’un autre point de vue que celui du boutiquier, fauteur de vie chère et, malgré tout, honnête personne. Les bandits qui terrorisaient Paris ne sont plus. Laissons-les au jugement de l’histoire.



Mais les morts replongés dans leur silence, il reste les vivants. Et de ces vivants qui sont comme des morts, Eugène Dieudonné.

On a révélé les souffrances imméritées de cet homme.

On a dit toute l’injustice de son sort.

Cependant, les trois syllabes qui composent ce nom : Dieu… don… né… ne correspondent, dans l’esprit des vieilles générations, qu’à de vagues, très vagues réminiscences. Pour les jeunes, ceux qu’on baptise les nouvelles couches, c’est de l’histoire ancienne, de la vieillerie fripée qui ne vaut pas un regard, en un temps où l’on a d’autres chats à fouetter, où les regrets sont superflus, les retours vers le passé incongrus et où tant de nouveautés mirifiques sollicitent l’attention promptement détournée.

C’est que le drame n’est pas d’hier. Mil neuf cent douze, pensez donc ! C’est vieux, si vieux.

Depuis, la guerre passé, dévastatrice ; et après la guerre, des révolutions, des changements de régime, des monarques écroulés, des nations neuves, des problèmes et des problèmes imprévus dont on s’efforce vainement de faire surgir la solution.

Alors quand vous venez, maquillé de candeur, dire aux hommes d’aujourd’hui : « Vous savez, il y a là-bas, de l’autre côté des mers, un infortuné qui connaît les pires tortures morales, un innocent jadis sacrifié, jeté en pâture à l’épouvante générale, un pauvre diable d’homme qui a famille, enfants, et crève de ses illusions… Alors, quand vous tenez ce langage aux braves gens, vos contemporains, vous les voyez hocher la tête, esquisser un geste las et murmurer :

— Ah ! oui Dieudonné !… le bandit tragique… Erreur judiciaire… Bah ! il y a tant d’innocents, tant d’innocents de par le vaste monde…

Remuer toute cette mer d’indifférence égoïste, ce n’est pas tâche aisée…

Peut-être le film y parviendrait-il, au fond des quartiers populaires… peut-être le roman-feuilleton avec des « à suivre » pleins d’à-propos… Mais de la simple prose humaine, sans littérature, sans afféterie, de la prose jaillie du cœur, trouble et banale, comme la vie… des pages douloureuses et sans emphase, semées de maladresses et de puérilités comme celles qui contiennent les souvenirs de ce malheureux…

N’importe, il faut qu’on sache.

Depuis plus de douze années, un homme dont le seul crime fut d’avoir opté pour un idéal peut-être inaccessible, d’avoir rêvé de bonté, de fraternité, de liberté, expie férocement, sordidement, un crime qu’il n’a pas commis, un crime que d’autres ont revendiqué avec opiniâtreté et pour lequel ils ont offert leurs têtes… Car, répétons-le, c’est ainsi. Malgré les affirmations des vrais coupables, malgré les faits dont la lumière paraissait à tous éclatante, Eugène Dieudonné a été condamné au bagne, rayé de l’existence…

Est-ce que douze années de supplice ne suffisent point ?

Est-ce que, même s’il avait, dans le fond de sa conscience sophistiquée par des théories plus absurdes que criminelles, approuvé les tentatives de rebellion sociale et de malfaisance individualiste, Eugène Dieudonné n’aurait pas assez payé ?

Ceux qui se sont penchés sur ses confessions ont découvert une âme d’élite, un cœur sensible, prompt aux révoltes et aux emballements généreux, avide de savoir, tourmenté par le spectacle des quotidiennes iniquités. Pour tout dire, un beau tempérament que les hivers et les étés, dans la case du paria, n’ont pu entièrement annihiler. Un homme qui n’a jamais cessé d’être un homme et un honnête homme, dans le sens large du mot. Un forçat pour lequel l’administration pénitentiaire, convaincue, intercède, et qu’il importe de rendre, au plus tôt, à ses affections familiales, à ses amis, à son labeur…

C’est pourquoi, utilisant le plus possible les « Souvenirs » qui furent publiés dans Paris-Soir, nous avons cru utile de faire revivre ici les péripéties multiples, sanglantes et déconcertantes de ce drame sans précédent qui a pris place dans l’histoire sous la dénomination des Bandits Tragiques.

Nous nous sommes attachés aussi à faire surgir la vraie personnalité de Dieudonné et, surtout, à établir son indiscutable innocence.

Cet homme qu’on a transformé en chef de bande et en assassin, qu’on a jeté de force dans une association de malfaiteurs, qu’on a accusé du meurtre de la rue Ordener, est une pitoyable victime, immolée à la peur et à la haine. Car Bonnot, quelques minutes avant de mourir à Choisy-le-Roi, alors que, blessé, assailli par les forces policières, il était parvenu à l’heure où l’on ne sait plus mentir, écrivait en quelques notes brèves, sur une sorte de testament, ces mots que l’on n’a pas assez retenus : « Dieudonné est innocent ! »

Car, Garnier, traqué par la police qu’il narguait, écrivait au juge et au Chef de la Sûreté : « Dieudonné est innocent. Il n’était pas rue Ordener ! »

Car, Callemin, condamné à la Cour d’Assises, se levait pour déclarer : « J’ai un aveu à faire : Dieudonné est innocent ! C’est Garnier et moi qui sommes les vrais coupables ! »

Car, il fut établi qu’à l’heure où le crime s’accomplissait, Dieudonné, sur lequel les patrons fournissaient les meilleurs renseignements, travaillait à Nancy.

Alors, que restait-il contre cet homme ? Le témoignage de la victime, le garçon de recettes Caby. Mais ce malheureux troublé, affolé, avait déjà reconnu la photographie de Garnier, qu’on lui présentait. Et s’il crut reconnaître, par la suite, Dieudonné, ce fut à l’aide d’une mise en scène scabreuse et d’une pression abominable.

Cependant les jurés, cédant au vertige, ont déclaré Dieudonné coupable. Les juges ont condamné à mort. Mais le Président de la République — c’était M. Poincaré — après examen du dossier a gracié. Dieudonné est parti au bagne. Cela fait treize années qu’il y est, bientôt.



Essayons donc de ressusciter ce drame où, des deux côtés de la barricade, il y eut des sacrifiés.

Drame sans précédent, a-t-on pu dire.

Drame inégalable. Drame sans réplique.

Drame profondément émouvant où l’horreur le dispute à la pitié.

Drame qui tentera, peut-être, un jour, quelque plume de génie et qui permettra à l’historien de situer une époque de féroces luttes sociales.

Époque de tristes lâchetés, de rêves impuissants et d’infécondes révoltes.

Époque d’empirisme et de barbarie où des Jasons dépenaillés se ruaient à la conquête des Toisons d’or, dans le labyrinthe des coffres-forts triplement verrouillés, sans autre fil conducteur que le browning meurtrier, crachant son âme de plomb inconsciente…