Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/25

Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 165-174).


XXV

LE TRÉSOR CACHÉ.


Le lendemain, vers midi, Tom et Huck arrivèrent au pied de l’arbre à la branche morte. Ils venaient chercher leurs outils. Le premier, dans sa hâte de visiter la maison hantée afin de commencer les fouilles, bouillait d’impatience. Le second, séduit par l’appât du trésor dont son ami lui avait certifié l’existence, montrait plus d’ardeur que la veille ; mais tout à coup il s’écria ;

— Dis donc, Tom, quel jour sommes-nous ?

Tom réfléchit un instant, puis regarda son compagnon d’un air effrayé.

— Vendredi ! s’écria-t-il. Comment n’ai-je pas songé à cela ? Si nous avions commencé aujourd’hui, nous aurions pu revenir vingt fois sans rien trouver. Plantons là le trésor, et jouons à Robin Hood.

Ils jouèrent donc à Robin Hood durant tout l’après-midi, lançant de temps à autre un regard soucieux du côté de la maison hantée et échangeant des remarques sur le succès probable de l’expédition ajournée. Le soleil commençait à décliner lorsqu’ils disparurent dans le bois de Cardiff et reprirent le chemin de la ville.

Le lendemain, ils furent exacts au rendez-vous qu’ils s’étaient donné au même endroit. Après s’être reposés à l’ombre en fumant, ils se remirent à creuser dans leur dernier trou. Huck n’avait pas grand espoir et il ne travailla que par acquit de conscience, parce que Tom affirmait que l’on avait vu des gens abandonner leurs fouilles à six pouces du trésor, de sorte qu’un jour ou deux plus tard le premier venu avait pu s’en emparer en donnant un seul coup de bêche. Cette fois cependant, ils durent reconnaître qu’ils étaient loin d’être arrivés à six pouces de la cachette, et ils s’éloignèrent, leurs outils sur l’épaule, convaincus qu’ils avaient rempli tous les devoirs qui incombent à des explorateurs scrupuleux.

Lorsqu’ils s’arrêtèrent en face de la maison hantée, ils ne se sentirent pas rassurés. Son aspect désolé, le silence et la solitude qui régnaient autour de cette habitation déserte leur parurent lugubres. Ils hésitèrent d’abord à s’aventurer a l’intérieur, mais ils s’enhardirent peu à peu jusqu’à s’approcher du seuil et à jeter un regard craintif par l’ouverture où se trouvait autrefois la porte. Ce regard leur montra une couche de mauvaises herbes qui remplaçait le plancher, une vieille cheminée démantelée et un escalier en ruine. Çà et là se balançaient des filandres de toiles d’araignée que les tisseuses avaient abandonnées. Enfin ils entrèrent d’un pas circonspect, se gardant bien de parler, l’oreille tendue, prêts à battre en retraite à la moindre alerte.

N’apercevant rien de suspect, ils s’aguerrirent bientôt et examinèrent le local, admirant leur propre courage et s’en étonnant un peu aussi. Ils songèrent ensuite à gravir l’escalier. C’était en quelque sorte se couper la retraite ; mais ils se mirent à se défier l’un et l’autre, tactique qui ne pouvait avoir qu’un seul résultat. Ils déposèrent leurs outils contre un mur et montèrent. Le premier étage était aussi dégradé que le rez-de-chaussée. Dans un coin s’ouvrait un cabinet obscur qui promettait de cacher un mystère ; mais la promesse était un leurre, le cabinet ne contenait rien. Rendus courageux par l’impunité, ils se disposaient à redescendre afin de commencer leurs fouilles, lorsque Tom retint son compagnon par le bras.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Huck. Tu m’as fait peur.

— Sh… Écoute. Entends-tu maintenant ?

— Oui, on cause devant la porte. Sauvons-nous !

— Ne bouge pas ; ils sont déjà entrés. Voyons qui c’est. N’ouvre plus la bouche, Huck.

Nos chercheurs de trésor s’allongèrent à plat ventre, l’œil collé à un des trous que les nœuds avaient laissés dans le plancher.

Deux hommes venaient de pénétrer dans la maison hantée. Chacun des enfants se dit :

— C’est le vieux sourd-muet espagnol qui rôde depuis trois ou quatre jours dans la ville ; je n’ai jamais vu l’autre.


Non ; c’est trop dangereux.
L’autre avait la mine et la mise d’un de ces chenapans que l’on n’aime pas à rencontrer au coin d’un bois. L’Espagnol, enveloppé dans un sarapé, coiffé d’un sombrero, portait de larges favoris blancs et de longs cheveux d’une blancheur non moins vénérable. L’autre parlait à voix basse en entrant. Les nouveaux venus s’assirent par terre, adossés au mur, le visage tourné vers la porte. L’entretien fut repris ; le compagnon du vieil Espagnol cessa alors de chuchoter et ses paroles devinrent plus distinctes.

— Non, mille fois non, dit-il ; j’y ai bien réfléchi. Cela me paraît beaucoup trop dangereux.

— Trop dangereux ! répéta le sourd-muet, à la grande surprise des enfants. Poule mouillée !

Au son de cette voix, Tom et son ami se mirent à trembler.

C’était la voix de Joe l’Indien ! Après un moment de silence, ce dernier continua :

— Quoi de plus dangereux que notre dernier coup ? Nous voilà pourtant sains et saufs. — Ça, c’est différent. Si loin de la ville ! Et il n’y avait pas une autre habitation à plusieurs lieues à la ronde.

— Poltron ! Personne ne te connaît dans la ville. Malgré mon déguisement, je cours plus de risques que toi. Bah ! qui diable songera à venir nous chercher ici ?

— Hum… tu n’étais pas si rassuré hier, lorsque ces satanés gamins, qui jouaient sur la colline juste en face de nous, avaient l’air de nous surveiller.

Les satanés gamins tremblèrent de nouveau en entendant ces paroles. Huck se félicita néanmoins de s’être souvenu que la veille était un vendredi et d’avoir ainsi ajourné sa visite ; il regretta seulement de ne l’avoir pas remise à l’année prochaine.

— Rassuré ou non, je suis décidé à tenter l’affaire, si elle paraît possible, et tu m’aideras, ou tu apprendras à tes dépens que je ne plaisante pas quand on me manque de parole. Je ne veux pas te retenir ici, car il vaut mieux ne pas être vus ensemble. Tu passeras de l’autre côté du Mississippi jusqu’à ce que j’aie besoin de toi. En attendant, je tâterai le terrain avant de risquer le coup dangereux. Sois tranquille ; je tiens à ma peau autant que tu peux tenir à la tienne et je n’agirai pas à la légère. Ensuite, en route pour le Texas ! Surtout ne t’avise pas de me brûler la politesse, à moins que tu n’aies envie de faire connaissance avec la lame de mon bowie-knife.

— Tonnerre ! répliqua l’autre, il me semble que j’ai le droit de donner mon avis. Je ne songe pas à te planter là.

— En tous cas, te voilà prévenu. Assez causé, je tombe de sommeil et c’est à ton tour de veiller.

Sur ce, Joe l’Indien s’allongea par terre et ne tarda pas à ronfler. Son camarade le regarda dormir d’un air de mauvaise humeur, bâilla à plusieurs reprises et au bout de quelques minutes un second ronflement se joignit au premier. Les enfants poussèrent un soupir de soulagement et Tom dit à voix basse :

— C’est le moment de déguerpir, viens !

— Je n’ose pas, répliqua Huck ; s’ils se réveillaient, je ne pourrais plus faire un pas.

Tom chercha en vain à le décider ; enfin il se leva avec une prudente lenteur et feignit de vouloir partir seul, persuadé que Huck le suivrait ; mais le plancher craqua d’une façon si formidable, qu’il se coucha de nouveau, à moitié mort de peur. Heureusement le bruit n’avait pas troublé le sommeil des dormeurs. Il se tint coi, comptant les minutes.

À la longue un des ronflements cessa. Joe l’Indien se redressa, regarda autour de lui et contempla en ricanant son compagnon accroupi dans un coin, la tête sur les genoux.

— On peut s’en rapporter à toi pour veiller, s’écria-t-il en le secouant avec rudesse.

— Hein ? Quoi ? Est-ce que j’ai dormi ?

— Oh ! un peu, rien qu’un peu ! Il est presque temps de partir, compère. Que ferons-nous du petit magot qui nous reste ?

— Pourquoi ne pas le laisser ici ? Nous le reprendrons avant de filer pour le Texas. Six cents dollars, ça pèse.

— Oui, mais il peut se passer une semaine d’ici là et un accident est vite arrivé. La cachette n’est pas trop sûre, bien que tous ces imbéciles pâlissent à l’idée d’entrer ici. Creusons un trou et enterrons le sac à une plus grande profondeur.

— Bonne idée, Joe ! dit l’autre qui se dirigea vers la cheminée, s’agenouilla, souleva une dalle au fond du foyer et prit un sac. Il en tira une vingtaine de dollars qu’il serra dans sa poche et en remit autant à Joe l’Indien, puis passa le sac à ce dernier, qui, s’étant agenouillé à son tour, creusait le sol avec son bowie-knife.

Tom et Huck oublièrent en un instant leurs tribulations. Ils suivaient d’un œil de convoitise chacun des mouvements de Joe. Quelle chance ! Cela dépassait tout ce que leur imagination avait rêvé. Six cents dollars ! Il y avait là de quoi enrichir une demi-douzaine d’individus. Jamais une chasse au trésor ne s’était présentée sous de meilleurs auspices. Plus d’ennuyeuse incertitude au sujet de l’endroit où il fallait creuser. Ils se donnaient des coups de coude — des coups de coude éloquents et faciles à comprendre, car ils signifiaient simplement : comme nous avons bien fait de venir ici !

Le couteau de Joe rencontra un obstacle.

— Ohé ! s’écria-t-il.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda l’autre.

— Une planche à moitié pourrie. Non, une boîte ; aide-moi un peu… Ce n’est pas la peine, j’ai troué le bois.

Il allongea le bras et se releva brusquement.

— Compère, c’est de l’or !

L’Indien et son ami examinèrent la poignée de pièces de monnaie que le premier venait de retirer de la caisse. C’était bien de l’or. Les témoins-invisibles de leur trouvaille étaient aussi excités et aussi ravis qu’eux.

— Une vraie mine d’or, si le coffre est plein ! s’écria Joe.

— Nous saurons vite à quoi nous en tenir, dit son camarade. Il y a une vieille pioche rouillée là-bas au milieu des mauvaises herbes — je l’ai vue en entrant.

Il courut vers le coin qu’il venait de désigner et apporta les outils des enfants. Joe prit la pioche, l’examina d’un œil scrutateur, murmura quelques mots et commença à s’en servir.

La boîte fut bientôt déterrée. Elle n’était pas très grande ; garnie de bandes de fer, elle avait dû être fort solide avant que l’humidité eût atteint le bois.

— Il y a là des milliers de dollars, s’écria Joe. J’ai entendu dire que la fameuse bande de Muriel a gîté par ici et nous sommes payés pour le croire.

— Que ce soit l’argent de Muriel ou d’un autre, peu nous importe. Maintenant nous pouvons filer sans nous occuper de l’autre affaire.

Joe fronça les sourcils.

— Tu ne me connais pas, dit-il. On m’appelle Joe l’Indien, et ce n’est pas pour rien que j’ai du sang indien dans les veines, ajouta-t-il, tandis qu’une lueur sinistre faisait briller ses yeux. Il ne s’agit pas simplement d’un vol, mais d’une vengeance, et pour me venger j’ai besoin de toi.

— Soit ; j’ai promis, je tiendrai ; mais une fois l’affaire faite ou abandonnée, ne compte plus sur moi.

— L’affaire faite, tu iras au diable, si bon te semble.

— C’est entendu. En attendant, remettrons-nous cette caisse à sa place ?

— Oui. (Joie indicible chez les jeunes auditeurs d’en haut.) Non, par le grand Sachem, non ! (Consternation profonde des mêmes auditeurs.) J’avais presque oublié. Tu n’as donc pas remarqué qu’il y a de la terre fraîche sur la pioche ? Vois, il y en a aussi sur la pelle. Qui diable a pu poser là ces outils ? Ils ne s’en sont pas servis ici ; mais cela me paraît louche. Ils reviendront sans doute, et ils trouveraient bien vite la piste. Leur laisser les écus ? Pas si bêtes ; nous allons les emporter.

— Au numéro un ?

— Non ; au numéro deux, sous la croix, où les curieux ne sont pas à craindre.

— Dans ce cas, il n’y a pas de temps à perdre ; il ne fait plus très clair et nous pouvons partir.

Joe l’Indien alla d’une fenêtre à l’autre et examina l’horizon.

— Le champ est libre, dit-il, après avoir terminé son inspection. Mais, encore une fois, d’où diable viennent ces outils ? Ils n’étaient pas là hier. Ceux qui les ont apportés se cachent peut-être en haut.


Le champ est libre, dit Joe.

Il s’arrêta un moment indécis, puis se dirigea vers l’escalier. Les enfants, auxquels la frayeur coupait presque la respiration, songèrent au cabinet — ils n’eurent pas la force de s’y traîner. Ils entendirent craquer l’escalier ; l’imminence du danger réveilla leur courage et ils allaient se réfugier dans le cabinet, quand un bruit beaucoup plus accentué résonna. Cinq ou six marches venaient de s’effondrer sous le poids de Joe l’Indien, qui retomba sur le sol au milieu de débris de bois pourri. Il se releva en jurant et en se frottant les côtes. Pour toute consolation son camarade lui dit :

— Tu vois bien que personne n’a pu monter par cet escalier car tu ne pèses pas lourd.

Joe se remit à jurer, puis il convint qu’il fallait profiter de ce qui restait de jour pour s’apprêter à partir. Quelques minutes plus tard, son compagnon et lui se glissaient dehors avec leur précieux fardeau.

Tom et Huck se redressèrent, encore effrayés, mais fort soulagés. À travers une lucarne ils virent les deux bandits disparaître dans le crépuscule.

— La boîte est lourde, dit Huck, et nous courrons plus vite qu’eux. Allons-nous les suivre ?


L’escalier s’effondra…
— Pas si bêtes, comme dit Joe l’Indien, répliqua Tom. Tâchons seulement de sauter l’un après l’autre et de redescendre sans nous casser le cou.

Arrivés en bas sains et saufs, ils reprirent le sentier qui conduisait à la ville. Leur conversation au début ne fut guère animée ; ils étaient trop occupés à s’adresser intérieurement des reproches, à maugréer contre l’oubli qu’ils avaient commis en laissant leurs outils en vue. Sans cela, Joe l’Indien aurait enterré son or avec son argent jusqu’à ce qu’il eût accompli son œuvre de vengeance, et il se serait arraché les cheveux en retrouvant le nid vide.

Cependant tout espoir n’était pas perdu. Ils résolurent de surveiller le faux Espagnol lorsqu’il se montrerait dans la ville « pour tâter le terrain ». Si l’on parvenait seulement à découvrir « le numéro deux » ! Soudain une horrible pensée traversa l’esprit de Tom.

— C’est de nous qu’il veut se venger, Huck ! s’écria-t-il. — Voyons, ne dis donc pas ces choses-là ! répliqua Huck qui pâlit d’épouvante.

Ils discutèrent à fond la question et finirent par reconnaître qu’il était possible que la menace s’adressât à d’autres qu’eux — ou du moins qu’elle ne s’adressât qu’à Tom, puisque Huck n’avait pas figuré comme témoin dans le procès. Cette dernière hypothèse ne rassura nullement notre héros, qui ne l’accepta même que sous toute réserve. Il jugeait que l’on court moins de risques lorsqu’on n’est pas seul à les courir.