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LES AVENTURES DE NONO
XV. L'ARRIVÉE À MONNAÏA


XV


L’ARRIVÉE À MONNAÏA



Quand il s’éveilla le lendemain, quoique un peu remis de sa fatigue, il avait encore les membres bien moulus, et serait resté volontiers dans la paille si fraîche. Mais il savait que prolonger son vagabondage sur les routes, c’était prolonger la misère et les fatigues. Il avait hâte d'atteindre Monnaïa, dont il se savait tout près maintenant, et où il espérait trouver du travail.

Il sortit donc de l’étable et se trouva dans la cour. Les hommes étaient partis aux champs. Seule la jeune femme du fils restait occupée à distribuer du grain aux poules, canards, oies et dindons qui gloussaient autour d’elle, accourant de toutes parts.

Nono lui souhaita le bonjour.

— Ah ! c'est toi, petit. Te voilà parti ?

Elle courut à la maison, en revint avec deux tartines bien beurrées :

— Prends, la route est encore longue. Bonne chance, mon petit gars. »

Et, une fois de plus, notre pauvre ami se trouva sur le grand chemin bien triste et bien esseulé. Mais il finissait par s’habituer au mauvais sort, et ce fut d’un pas ferme qu’il se remit en route.

Il marchait depuis plusieurs heures déjà, lorsque la faim se fit sentir. Il alla s'abriter sous un gros chêne qui se dressait non loin du chemin, et se mit en posture de dévorer ses deux tartines. Mais, à la première bouchée, il sentit que la soif le prenait ; il chercha autour de lui s'il n’apercevrait pas quelque ruisseau pour se désaltérer, et ne tarda pas à entendre les glouglous d‘une source qui tombait d’un rocher, à pic, aux bord de la route, dans une petite vasque que l’eau, en tombant, avait fini par creuser dans la pierre.

Lorsqu’il eut étanché un peu sa soif, il allait retourner sous son chêne, lorsque, à quelques pas de la fontaine, il vit une taupe, couverte de sang, faisant tous ses efforts pour atteindre son trou.

Ému de pitié à la vue de la triste situation de la pauvre bête, Nono la prit et alla laver sa blessure à la fontaine, la débarrassant du sang et de la boue qui couvrait son pelage si doux et si soyeux.

Fort embarrassé de savoir quoi mettre sur la blessure, il mâcha quelques miettes de pain, qu’il colla ensuite dessus, à l’aide d’une petite bande de toile qu'il déchira de son mouchoir, et la porta ensuite près de son trou, où, cahin, caha, elle s’engouffra aussi prestement qu‘elle put.

Un peu reposé, ayant fini sa deuxième tartine, Nono reprit sa route.

Mais, quelque diligence qu’il fit, il lui fut impossible d’atteindre Monnaïa ce jour-là. La nuit le surprit en pleine campagne, loin de tout village, de toute ferme où il pût demander l’asile ; il résolut de s’abriter sous une meule de blé qu’il aperçut dans un des champs qui bordaient la route.

Quelqu’un avait dû s’y abriter déjà, car des gerbes avaient été déplacées, laissant un vide qui permettait de s’y mettre à l’abri de la fraîcheur de la nuit. Nono se glissa dans cette cachette improvisée, et s’endormit, harassé, le ventre creux, les deux tartines du matin ayant fait tout autant de chemin que lui.

La nuit fut particulièrement froide. Quand Nono s’éveilla le matin, il était transi ; la faim lui tiraillait l’estomac. Il essaya de la calmer en mâchant quelques grains de blé qu’il égrena des épis arrachés aux gerbes près de lui. Il en mit quelques-une dans sa poche pour tromper sa faim en route, et reprit sa marche vers la capitale, dont il ne tarda pas à deviner le voisinage, les voyageurs devenant moins rares sur la route.

Les voitures aussi devenaient plus nombreuses. On les voyait, chargées de denrées, s’y diriger, tandis que d’autres en revenaient vides ou chargées de meubles, de machines, d’étoffes, de toutes sortes de choses qui annonçaient un trafic important et une industrie très développée.

Les maisons étaient plus fréquentes le long de la route. Commençant à se montrer de loin en loin, elles finissaient par se tenir les unes aux autres, pour ne s‘arrêter qu’à une centaine de mètres des murs de Monnaïa.

Arrivé là, Nono se trouva sur un plateau élevé d’où il pouvait découvrir tout l'espace devant lui.

En bas, dans une plaine immense, la capitale d‘Argyrocratie étalait ses maisons, ses faubourgs ; dressait les coupoles de ses palais, les tours dont ils étaient flanqués, les clochers, les aiguilles, les flèches de ses églises. C’était un fouillis de murs, de toits, de lucarnes et de fenêtres où l’œil avait peine à se reconnaître.

Nono s’arrêta pour contempler cette ville qui l’effrayait d’avance, ne sachant à quel sort inconnu il allait se trouver livré. Il resta ainsi quelque temps absorbé dans cette contemplation. Il jeta un dernier regard de regret derrière lui, sur le chemin parcouru, sa pensée allant à Autonomie, à ses camarades, à ses parents qu’il ne reverrait peut-être plus jamais, et se mit à descendre vers la route qui le mènerait aux portes de la ville.

Quelques instants après il était à la tête du pont-levis qui donnait accès dans la ville qu’enceignait un mur crénelé, flanqué de tours, carrées ou rondes, celles-ci surmontées de toits en poivrière.

Au haut de ces tours, flottait la bannière de Monnaïus, un grand pavillon jaune semé de taches rouge en formes de larmes ; au centre était brodée en noir, les ailes éployées, une chauve-souris, de l‘espèce vampire, comme celles qui avaient enlevé Nono d’Autonomie.

Le mur était séparé lui-même de la plaine par un large fossé plein d'eau. Le pont-levis sur lequel s’engageait Nono était commandé par une grande tour carrée, servant de poste aux hommes d’armes qui défendaient la porte. Une lourde herse de fer, levée en ce moment, était prête à s’abattre en cas de surprise.

En passant sur le pont, Nono vit une longue file de voitures chargées de denrées, et de toutes sortes de matériaux, qui stationnaient. Une paysanne qui marchait, deux paniers aux bras, fut accostée par deux êtres habillés de vert. Ils avaient un corps humain, mais ce corps était surmonté d‘une tête de fouine.

À vrai dire, était-ce bien une tête de fouine ? était-ce une tête humaine ? C'est ce que Nono aurait été fort embarrassé de décider. C’était l’une ou l’autre, selon la façon dont on les envisageait.

Ils fouillèrent dans les paniers qui contenaient des poules, des lapins, des légumes. Après avoir bien tout retourné, les deux êtres inscrivirent quelque chose sur un carnet, en détachèrent la moitié de la page, la remirent à la paysanne qui leur donna quelques pièces de monnaie qu’elle avait tirées de son mouchoir, et passa.

Après elle, ce fut un voyageur qui arrivait sa valise à la main. Les deux êtres à figure de fouine la lui firent ouvrir, en éparpillèrent le contenu sur le sol, mêlant linge propre et linge sale, puis ils firent une marque à sa valise, et passèrent à un autre.

D’autres êtres, habillés de même, toujours à double physionomie, visitaient les voitures, ne les laissant pénétrer qu’après en avoir vérifié le contenu et tiré quelque argent de ceux qui les conduisaient.

Nono, qui n‘avait aucun paquet, passa sans qu’il lui fût rien dit, mais on l’inspecta des pieds à la tête, pour s‘assurer qu’il ne dissimulait rien sous ses vêtements.

Des soldats montaient la faction de distance en distance. Ceux qui attendaient leur tour de prendre la faction étaient devant la porte du corps de garde, fumant, riant, jouant. Il y en avait de plusieurs sortes.

Parmi ceux qui montaient la faction, les uns étaient armés de longues piques. Un sabre suspendu à un baudrier pendait à leur côté. Une cuirasse de fer leur protégeait le buste, un casque surmonté d’une plume leur ombrageait la tête. Ce devaient être les vieilles troupes, ils avaient des moustaches grises.

Mais, chose curieuse, comme ceux qui fouillaient les passants, comme le remarquerait encore Nono, sur tous les types qu’il rencontrerait dans la ville, ces soldats avaient une double physionomie : humaine et animale. À certains moments, lorsqu’on les regardait, leur figure faisait penser au mufle du tigre que, parfois, Nono avait aperçu au Jardin des Plantes.

D’autres, plus jeunes, étaient armés d’arbalètes, couverts seulement d’une casaque de buffle, sur la tête un chaperon, avec une plume de faucon sur le côté. Leur double physionomie était moins cruelle. Ils rappelaient à Nono les bouledogues qu’il avait, plus d’une fois, aperçus dans des voitures de bouchers.

Il y avait bien d’autres variétés encore, mais il avait hâte de pénétrer dans l’intérieur de la ville, et ce fut d’un pas délibéré qu’il s’engagea sur la large route qui y menait.