Les Aventures d’un pionnier américain - Gabriel Conroy de M. Bret Harte

Les Aventures d’un pionnier américain - Gabriel Conroy de M. Bret Harte
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 17 (p. 150-179).
LES AVENTURES
D’UN
PIONNIER AMÉRICAIN

Gabriel Conroy, par M. Bret Harte, 2 vol. ; New-York 1876.

I.

La neige partout, aussi loin que l’œil peut atteindre du haut de la plus haute cime blanchie ; elle remplit les ravins et les gorges, elle suspend son manteau, pareil à un suaire, aux murailles escarpées des cañons, elle cache la base des pins gigantesques, ensevelit complétement les arbustes, prête une bordure de porcelaine aux lacs glacés et se déroule en vagues immobiles, éblouissantes, jusqu’à l’extrême limite de l’horizon lointain. La neige couvrait toutes les sierras californiennes, le 15 mars 1848, et continuait de tomber impitoyablement. Il neigeait depuis dix jours, tantôt par rafales furieuses, tantôt avec une tenace et régulière lenteur, mais toujours silencieusement. La neige avait si bien pénétré, rempli, maîtrisé toute la nature, ses moelleux coussins étouffaient si complétement l’écho des bois et des rochers, que tous les sons paraissaient morts. La plus forte bourrasque n’éveillait pas une plainte dans la forêt rigide ; ni branche, ni buisson ne craquait en cédant au poids qui les faisait plier. Le silence était absolu dans l’immensité morne. Aucun signe de vie, aucun mouvement ne venait changer non plus les lignes fixes du paysage pétrifié : plus de jeux de lumière ou d’ombre, rien que les ténèbres croissantes de la tempête ou de la nuit. Jamais un oiseau n’effleurait de son aile la blanche étendue, jamais un fauve n’apparaissait sur la lisière des bois assombris, tous les animaux qui avaient pu habiter ces solitudes s’étaient depuis longtemps réfugiés dans les basses-terres. On eût en vain cherché leur trace, nulle empreinte de pas ne se laissait deviner sur le tapis sans cesse renouvelé dont se revêtait la terre, et pourtant au centre même de cette désolation, dans cette forteresse inaccessible créée par l’hiver, il y avait la marque d’un travail humain. Quelques arbres abattus à l’entrée du cañon servaient à indiquer un autre arbre portant l’effigie rudement ébauchée d’une main. Au-dessous de la main, un carré de toile, cloué à l’écorce, portait cette inscription :

« La compagnie d’émigrans du capitaine Conroy est perdue dans la neige et campe ici. Plus de provisions. Ils meurent de faim ! Ont quitté Saint-Jo le 8 octobre 1847, — le Lac-Salé, 1er janvier 1848 ; — sont arrivés le 1er mars 1848. Ont dû abandonner leurs wagons le 20 février. Au secours ! » Suivaient les noms des émigrans bloqués par la neige, puis les noms de ceux qui étaient morts dans le voyage, puis revenait le cri déchirant : « Au secours ! »

Le langage de la souffrance n’est jamais étudié, et je ne crois pas que la rhétorique eût pu rien ajouter à cet appel voilé d’une mince couche de neige, tandis que la main de bois, blanche et rigide, indiquait le cañon de son doigt, pareil au doigt même de la mort. Vers midi, la tempête parut s’assoupir, et presque imperceptiblement le ciel s’éclaira du côté de l’est, dessinant les lignes sévères de la chaîne lointaine et projetant une vague lueur sur le flanc de la montagne, le long duquel glissait urne forme noire. Cette forme avançait lentement, laborieusement, d’un pas incertain qui ne permettait pas de distinguer tout de suite si c’était celle d’un homme ou celle d’une bête, parfois à quatre pattes, parfois debout, puis elle trébuchait comme on trébuche dans l’ivresse, et toujours elle se dirigeait vers le cañon. Quand l’objet mouvant se rapprocha, vous eussiez vu que c’était un homme, un homme décharné, hagard, sous sa peau de buffle en lambeaux, mais enfin un jeune homme en dépit des sillons que la souffrance et l’anxiété avaient creusés sur son front et aux coins de sa bouche, en dépit de l’expression de misanthropie sauvage qui altérait et endurcissait son visage. Quand il atteignit l’entrée du cañon, il essuya la neige qui effaçait l’affiche, puis s’appuya quelques instans, épuisé, au tronc de l’arbre. Il y avait dans l’abandon de son attitude quelque chose qui, mieux encore que tout le reste, révélait sa prostration complète. Quand il se fut un peu reposé, il repartit avec une nouvelle énergie, glissant, tombant, s’arrêtant pour rattacher les souliers d’écorce qui souvent manquaient sous ses pieds. À un mille au-delà de l’arbre, le cañon se rétrécissait et tournait graduellement vers le sud, et sur ce point-là une fumée légère semblait s’élever de quelque crevasse. À mesure qu’il avançait, des empreintes de pas se montrèrent ; on avait évidemment déplacé la neige autour d’un monticule d’où sortait la fumée, il n’y avait point à en douter maintenant.

Le jeune homme se coucha devant une ouverture pratiquée dans la neige et poussa un faible cri, auquel on répondit plus faiblement encore ; bientôt un visage apparut au-dessus de l’orifice, un visage affamé comme le sien, puis un autre et encore un autre, et jusqu’à huit personnes, hommes et femmes, qui l’entourèrent en se traînant dans la neige comme des animaux ignorans de toute décence et de toute honte. Ils étaient si misérables que l’on n’eût pu les regarder sans verser des larmes, et si grotesques dans cette misère brutale, idiote et ignoble, que tout en pleurant on eût été tenté de rire. D’origine, c’étaient des gens de campagne ; le respect de soi-même avait dépendu chez eux des circonstances plutôt que d’aucune force morale ou intellectuelle ; privés de ressources matérielles, ils étaient vite tombés au rang de la brute : tout ce qui les avait élevés naguère au-dessus de ce niveau s’était perdu dans la neige. Telle était leur dégradation que l’étranger qui les avait évoqués des entrailles de la terre paraissait, même sous ses haillons, être d’une race différente. Tous avaient l’esprit plus ou moins affaibli, mais parmi eux une femme semblait avoir complétement perdu le sens. Elle portait une couverture roulée de manière à représenter un petit enfant, — le sien était mort dans ses bras quelques jours auparavant, — et elle berçait ce simulacre avec une foi qui faisait mal ; ce qui faisait plus de mal encore, c’était la parfaite indifférence que lui témoignaient ses compagnons. Quand elle les pria de faire moins de bruit pour ne pas éveiller « baby, » ils continuèrent de parler en haussant les épaules. L’un d’eux, un homme à cheveux rouges qui mâchait un morceau de cuir, lui lança un coup d’œil menaçant, puis revint à son occupation.

L’inconnu s’arrêta une seconde pour reprendre haleine ; il prononça ensuite un seul mot : — Rien !

— Rien ! — Ils répétèrent tous ce mot à la fois, avec des intonations différentes, celui-ci avec rage, celui-là avec accablement, cet autre d’un ton stupide. La mère expliqua en riant à son prétendu baby qu’on avait dit : — Rien ! — et le berça de plus belle.

— Hier, poursuivit le nouveau venu, la neige a de nouveau bloqué la piste. Le fanal là-haut a brûlé jusqu’au bout. J’ai laissé une pancarte au lieu convenu… Recommencez, Dumphy, et je vous casse la tête ! — Ceci s’adressait à l’homme aux cheveux rouges, qui avait brutalement frappé la folle ; c’était sa femme, elle s’était traînée jusqu’à lui, il la battait par habitude. La pauvre créature ne fit aucune attention au coup ni à celui qui le lui donnait ; seulement elle dit au jeune homme d’un air confiant : — Ce sera pour demain alors ?

— Oui, pour demain. — Et le visage du jeune homme s’attendrit en répondant à cette question, qu’elle lui faisait régulièrement depuis huit jours.

Elle redescendit dans la caverne, emportant avec soin l’image de son baby mort.

— Il me semble qu’Ashley ne fait pas grand’chose… Un bel éclaireur, ma foi ! dit une vieille femme à la voix masculine. Pourquoi ne se trouve-t-il personne pour prendre sa place ? Pourquoi lui confiez-vous votre vie et la vie de vos femmes ?

Sa voix rauque ressemblait à un aboiement.

Ashley lui tourna le dos avec hauteur, et, s’adressant au groupe, dit brièvement : — Nous n’avons qu’une chance, égale pour tous ; vous savez laquelle. Rester ici, c’est la mort ; en partant, nous ne pouvons rien risquer de pis. Et il remonta le cañon pour gagner un autre monticule qui s’élevait à quelque distance.

Aussitôt qu’il eut disparu, des murmures éclatèrent dans le cercle.

— Il est allé voir le docteur et la petite. Nous ne comptons pas pour lui.

— Il y a deux hommes de trop parmi nous.

— Oui, le docteur et Ashley.

— Deux intrus !

— Il ne nous est rien arrivé de bon depuis que nous les avons ramassés.

— Mais c’est le capitaine qui a invité le vieux docteur à Sweetwater, et Ashley a mis toutes ses provisions dans le lot commun, dit un certain Mac-Cormick, qui conservait encore un vague sentiment de justice, tout affamé qu’il fût. Le souvenir de l’excellente qualité des provisions de Philippe Ashley lui arracha un soupir.

— Qu’importe ? cria la virago, Mme Brackett. Il est venu nous apporter la mauvaise veine. Est-ce que mon mari n’est pas mort, tandis que ce drôle, — un étranger, — vit encore ? — Si l’accent était masculin, la logique était féminine, et cette logique-là produit toujours son effet dans les grands désastres, elle répond en particulier à ce vide de l’esprit qui précède la mort par inanition.

— Dieu le damne ! prononça le groupe en chœur.

— Qu’en voulez-vous faire ?

— Si j’étais un homme, je sais bien ce que je ferais. Un coup de couteau et puis… Le reste de la phrase fut chuchoté confidentiellement entre Mme Brackett et Dumphy, qui tous les deux se mirent ensuite à balancer leurs têtes d’un air d’intelligence secrète comme deux poussahs de la Chine.

— Voyez comme il est fort ! et ce n’est pourtant pas un travail leur comme nous autres, dit Dumphy. Vous ne me ferez jamais accroire qu’il n’ait pas quelque chose à manger !

Rien ne saurait rendre l’emphase mise sur ce verbe : manger ; puis une horrible pause s’ensuivit. — Allons-voir !

— Oui, allons le tuer ! insinua la douce Mme Brackett.

Ils se levèrent tous d’un commun élan qui ressemblait à de l’enthousiasme, mais, après avoir fait quelques pas, ils s’arrêtèrent. Honte ? scrupule ? crainte ? Ils n’en étaient plus là ! Néanmoins ils s’arrêtèrent tous, excepté Dumphy.

— De quel rêve parliez-vous donc tout à l’heure ? demanda Mac-Cormick se laissant tomber par terre.

— Du dîner de Saint-Jo, répondit le personnage à qui il s’adressait, un gastronome dont l’imagination inventive faisait à la fois les délices et le tourment de la société en ces jours de famine.

Ils se pressèrent tous avidement autour de Mac-Cormick ; Dumphy lui-même revint sur ses pas.

— Eh bien ! commença le gastronome, il y avait du beefsteak, vous savez, avec du jus, un beefsteak épais, saignant, assaisonné de pickles… — L’eau vint visiblement à la bouche de l’auditoire, et le gastronome, avec le génie d’un véritable narrateur, répéta sa dernière phrase.

— Saignant, avec du jus et des pickles, et des pommes de terre bouillies.

— Vous disiez frites auparavant, interrompit Mme Brackett, frites et ruisselantes de graisse.

— Bouillies, elles font plus de profit, on peut manger la peau ; puis nous avions des saucisses et du café, et du flan…

À ce mot, ils éclatèrent de rire, d’un rire qui n’avait rien de joyeux, mais qui trahissait l’attente, la convoitise.

— Du flan…

— Vous l’avez déjà dit, s’écria Mme Brackett en colère. Continuez.

L’homme qui donnait ce festin de Barmécide vit le danger de sa position et chercha Dumphy des yeux ; mais Dumphy avait disparu.

La hutte où Ashley était descende était comme celles des Groënlandais au-dessous de la surface de la neige. Elle ne communiquait avec le monde extérieur que par un étroit tunnel. On y manquait d’air et de lumière, mais du moins on y avait chaud, ce qui était l’essentiel. À la clarté du feu qui couvait dans une cheminée de bois, quatre figures apparurent : roulées dans la même couverture devant le feu une jeune fille et une enfant de trois ou quatre ans ; couchés plus près de la porte, à quelque distance l’un de l’autre, deux hommes. On aurait pu les croire morts, tant était complète leur immobilité. Peut-être quelque crainte de cette sorte frappa-t-elle l’esprit d’Ashley, car après une minute d’hésitation, il se glissa précipitamment aux côtés de la jeune fille et passa une de ses mains sur son visage. Ce contact, si léger qu’il fût, suffit à éveiller la dormeuse ; elle saisit la main qui l’effleurait, et avant même d’avoir ouvert les yeux, murmura : — Philippe !

— Tais-toi ! — Il retint sa main et la baisa en lui désignant les dormeurs. — Parlons bas. J’ai bien des choses à te dire. — Elle semblait satisfaite de le dévorer des yeux : — Tu es revenu, dit-elle avec un faible sourire qui signifiait à ne s’y pas tromper : peu m’importe le reste ! — Je rêvais de toi, Philippe ! — Chère Grace ! — Il lui baisa la main de nouveau. — Écoute, je reviens aussi malheureux que de coutume. Ma conviction maintenant est que nous nous sommes égarés vers le sud, bien loin de la route ordinairement suivie ; donc il faudrait soit un miracle, soit un nouveau désastre semblable au nôtre pour amener de ce côté un convoi. En attendant, nous sommes sans secours, dans des régions que les sauvages mêmes et les bêtes fauves ont abandonnées. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes, et parmi nous il n’y a ni entente, ni discipline. Depuis que ton père est mort, nous n’avons point de chef, et le plus grand des périls qui nous menacent vient peut-être de nos compagnons. — Il la regardait fixement, mais elle ne comprit pas. — Grace, continua-t-il, quand les gens meurent de faim, ils deviennent capables de tout pour conserver, ne fut-ce que quelques jours, leur misérable vie. Tu as peut-être lu dans les livres… Bon Dieu ! qu’y a-t-il ?

Si Grace n’avait pas lu dans les livres ce qu’il voulait dire, elle le lisait trop clairement sur un visage qui venait d’apparaître à la porte entr’ouverte pour se retirer aussitôt, un visage féroce, horriblement semblable à celui de quelque animal de proie, un visage qu’elle connaissait pourtant, celui de Dumphy !

— Je comprends ! dit-elle en laissant tomber sa tête sur l’épaule de Philippe.

— Eh bien ! tandis que nous en avons encore la force, tentons un effort désespéré. Je te le demande une fois de plus : veux-tu partager mon sort ? J’ai soigneusement exploré le terrain, étudié la direction des montagnes. La fuite est possible.

— Mais mon frère ? ma petite sœur ?…

— L’enfant nous embarrasserait trop en admettant qu’elle résisrésistât à la fatigue ; ici ton frère la soignera ; Gabriel est fort, et l’espérance le soutient. Il nous faut partir seuls, et, penses-y, en nous sauvant, nous les délivrons ! Nous pourrons leur envoyer du secours. J’irais bien seul, mais je n’ai pas le courage de te laisser.

— J’en mourrais ! dit-elle simplement.

— Je le crois, répondit-il ; mais chut !…

L’un des hommes étendus s’était retourné. Philippe fit semblant de remuer le feu, et la flamme qui jaillit des tisons éclaira la figure d’un vieillard dont les yeux étaient fixés sur le jeune couple avec une intensité fiévreuse.

— Laissez le feu ! dit-il d’une voix émue où vibrait un léger accent étranger.

Philippe se détourna :

— Venez ici plutôt… vous avez enterré la caisse et les papiers ?

— Oui, monsieur.

— Comment avez-vous indiqué la place ?

— Par un tas de pierres.

— Et les notes en allemand, en français ?

— Je les ai clouées partout, aux arbres,… où j’ai pu.

— Bien.

Avant de sortir de la hutte, Philippe tira de sa poitrine et remit au vieillard quelques feuilles flétries. — Tenez, dit-il, j’ai trouvé un échantillon de la plante que vous cherchiez, docteur.

Le docteur se souleva sur son coude, tout haletant : — Et vous disiez que vous n’apportiez pas de nouvelles ?

— Celle-ci est-elle donc si intéressante ? demanda Philippe, évidemment sceptique.

— J’avais raison ! poursuivit le docteur avec véhémence, et Linnée, Eschenholz, Darwin, avaient tort ! C’est une découverte. Ce que vous appelez une fleur alpestre n’est rien de semblable ; elle représente une nouvelle espèce.

— Voilà qui importe beaucoup en effet à qui meurt de faim ! fit observer Philippe avec amertume.

— En outre, continua le docteur sans paraître s’apercevoir de cette interruption, nous avons là un renseignement. Cette fleur ne se développe pas dans la neige éternelle ; elle a germé d’abord sous le soleil ; si vous ne l’eussiez pas arrachée, on l’aurait vue renaître. Dans deux mois, l’herbe poussera certainement à la place où nous l’avons trouvée. Nous sommes au-dessous de la limite des neiges qui ne fondent pas.

— Dans deux mois ! s’écria douloureusement le jeune homme, dans deux mois, nous serons loin d’ici ou morts ! — Probablement, dit froidement le vieillard ; mais si vous avez suivi mes ordres touchant les collections, celles-ci du moins finiront par être sauvées !

Ashley sortit de la hutte avec un geste impatient, et le docteur retomba épuisé sur le sol. Au bout d’une minute, il appela encore : — Grâce !

— Monsieur Devarges ?

— Pourquoi donc a-t-il remué le feu ? .. Vous ne lui avez rien dit pourtant ?

— Non, rien…

Devarges regarda la jeune fille comme pour déchiffrer ses plus secrètes pensées ; puis, rassuré, il reprit : — Tirez-le du feu et laissez-le refroidir dans la neige.

La jeune fille retira des cendres ce qui paraissait être une pierre de la grosseur d’un œuf de poule, et à l’aide de deux bâtons, réussit à la pousser, incandescente, dans un amas de neige voisin de la porte, puis elle revint près du vieillard, ; — Grâce, reprit ce dernier, vous allez partir… Ne dites pas non,… j’ai entendu. Peut-être avez-vous raison, mais que ce soit bien ou mal, vous le ferez, cela va sans dire. Que savez-vous pourtant de cet homme ?

Grâce s’arma aussitôt de ce bouclier dont les femmes excellent à se servir dans les circonstances les plus critiques : — Ce que nous en savons tous, monsieur, c’est un ami dévoué, un homme intelligent et courageux, à qui nous devons beaucoup,… et si désintéressé, monsieur !

— Hum ! après ? .. Que savez-vous de son histoire ?

— Il s’est enfui de la maison d’un beau-père qu’il haïssait, il est venu chercher la solitude dans l’ouest, parmi les Indiens, ou bien la fortune dans l’Orégon. C’est un cœur fier. Il est aussi différent de nous autres que vous l’êtes vous-même, monsieur… c’est un gentleman et très instruit.

— Bah ! il ne sait pas reconnaître les pétales d’une fleur de ses étamines, marmotta Devarges. Quand vous vous serez laissé enlever par lui, vous épousera-t-il ?

Une faible rougeur monta soudain à la joue émaciée de la pauvre fille, cependant elle eut vite recouvré sa présence d’esprit : — Oh ! monsieur, dit-elle avec douceur, pouvez-vous plaisanter dans un pareil moment, quand la vie de mon frère et de ma sœur, celle de ces pauvres femmes là-bas, la vôtre, monsieur, dépend de notre entreprise !

— Ma vie ? interrompit le vieillard impassible, il n’en est plus question. Avant que vous reveniez, si vous revenez, je serai au-delà de tout secours. Une douloureuse convulsion passa sur ses traits. Il ne se faisait plus entendre qu’avec effort.

— Approchez… plus près,… dit-il enfin ; j’ai quelque chose à vous confier.

Grâce hésita, saisie d’une inexplicable inquiétude, et regarda son frère endormi.

— Il ne s’éveillera pas, dit Devarges, suivant la direction de ses yeux. Le narcotique que je lui ai donné continue son effet. Apportez-moi ce que vous avez retiré du feu.

Grâce alla chercher la pierre devenue d’un gris-bleu.

— Frottez-la sur la couverture.

Elle obéit. Quelques instants après, la surface polie du caillou brillait d’un faible éclat blanchâtre.

— On dirait de l’argent, murmura Grâce d’un air de doute.

— C’est de l’argent, affirma Devarges.

Grâce laissa tomber le caillou et fit un mouvement en arrière.

— Prenez-le, dit le vieillard, il est à vous. Je l’ai trouvé, il y a un an, dans la montagne à l’ouest de cette chaîne-ci. C’est une fortune, Grâce, une fortune… Je puis vous dire où elle gît, je puis vous donner les titres nécessaires pour la posséder,… le droit de la découverte… Prenez…

— Non, non, dit précipitamment la jeune fille. Gardez cet argent. Vous vivrez pour en jouir.

— Quand bien même je vivrais, je ne saurais en jouir, ma fille. J’ai eu de l’argent dans ma vie, beaucoup d’argent, je n’en ai pas été plus heureux. Le moindre brin d’herbe est d’un tout autre prix à mes yeux, mais prenez-le ; dans le monde, c’est tout, c’est le rang, c’est la considération. Prenez-le, et vous pourrez être aussi fière, aussi indépendante qu’est indépendant et fier celui que vous aimez. Vous aurez un mérite de plus à ses yeux… ce sera le complément de votre beauté, le piédestal de vos vertus. Prenez-le, il est à vous.

— Non, vous avez des parens, des amis ? .. insista la jeune fille, s’éloignant de la pierre avec une terreur superstitieuse.

— Personne ne m’intéresse. Vous ne faites de tort à qui que ce soit… — Une pâleur grise s’était répandue sur ses traits, il ne respirait plus qu’avec effort. Grâce voulut appeler son frère, mais d’un geste Devarges la retint. Il se souleva sur son coude et lui remit une enveloppe cachetée.

— C’est la carte, la description de la mine et des localités ; dites que vous acceptez… dites vite.

Sa tête était retombée. Grâce se baissa pour la relever ; en même temps, une ombre passa devant la porte. En se redressant, elle aperçut… Dumphy ! Cette fois elle ne cria pas, elle se tourna vers Devarges avec résolution et dit : — J’accepte !

— Merci ! dit le vieillard. — Ses lèvres s’agitaient encore, mais sans rien articuler, un brouillard s’était répandu sur ses yeux.

— Docteur ! murmura Grâce.

Il ne répondit pas.

Alors une terreur nouvelle s’empara de la nerveuse enfant. — Il se meurt, pensa-t-elle. — Se levant, elle secoua son frère et n’obtint de lui qu’un ronflement prolongé. — Philippe ! cria-t-elle, Philippe !… — Et, perdant la tète, elle s’élança dehors.

Au moment même deux personnes sortaient de l’ombre projetée par la hutte de neige et se glissaient à l’intérieur : Mme Brackett et Dumphy se poussant, se frappant l’un l’autre dans l’anxiété où chacun d’eux semblait être d’arriver le premier. Ils se mirent à chercher partout, à fouiller en particulier les cendres chaudes.

— Ils l’auront mangé ! .. Damnation ! grommela Mme Brackett.

— Cela n’avait pas l’air de quelque chose de bon à manger, répondit Dumphy.

— Pourtant vous les avez vus le retirer du feu.

— Oui, et le frotter.

— Imbécile ! ce devait être une pomme de terre.

Dumphy resta bouche bée devant l’importance de cette découverte : — En le vieux a dit qu’il savait où il y en avait davantage.

— Où donc ?

— Je n’ai pas entendu,

— Brute que vous êtes ! Il fallait lui sauter à la gorge et lui arracher son secret ! Vous n’avez pas l’énergie d’une puce ! Que j’attrape la petite ! vous verrez ! ..

— Il remue ! dit Dumphy.

Aussitôt les deux complices s’accroupirent de nouveau dans une posture d’hyènes.

— Grâce ! balbutia le moribond en proie au suprême délire. Grâce !

La mégère se courba au-dessus de lui : — Je suis là !

— Qu’il n’oublie pas.., qu’il tienne sa promesse,… qu’il vous dise où il l’a enterré…

— Oui, oui..

— A l’entrée du cañon… à cent pas du sapin,… creusez sous le tas de pierres.,.

— Oui…

— Là, les loups ne l’atteindront…

Le feu de ses yeux s’éteignit comme celui d’une lampe qu’on souffle… Il était mort. Et au-dessus de lui l’homme et la femme échangeaient un atroce sourire, le premier sourire qui eût effleuré leurs lèvres depuis la famine.

Le lendemain, la société était diminuée de cinq personnes : Philippe et Grace, Dumphy et Mme Brackett avaient disparu. Le docteur était mort. Un seul des émigrans sut que Philippe et Grace étaient partis ensemble. Gabriel Conroy, le frère de la fugitive, en s’éveillant avait trouvé un billet au crayon attaché à sa couverture : — « Que Dieu bénisse mon frère et ma sœur, qu’il les garde jusqu’à ce que Philippe et moi nous revenions avec du secours ! » Au billet étaient jointes quelques menues victuailles, évidemment économisées par Grace sur ses misérables rations. Gabriel se hâta de les porter au garde-manger commun.

II.

Nous avons pensé qu’aucune analyse ne saurait rendre l’émotion poignante qui se dégage de ce premier chapitre du nouveau roman de Bret Harte, Gabriel Conroy ; aussi l’avons-nous traduit presque en entier, espérant qu’on le trouverait digne du meilleur temps d’un écrivain dont le talent a rencontré hors de sa patrie des admirateurs nombreux. Malheureusement ce talent rare et vraiment original menace aujourd’hui de s’égarer dans des voies qui ne lui sont pas favorables ; déjà il a perdu l’une de ses qualités les plus frappantes : la brièveté. Il n’y a plus à faire l’éloge du style serré, nerveux, hardiment coloré qui distinguait naguère ces récits californiens, intitulés : Mliss, l’Idylle du Val-Rouge, Carrie, etc. Mérimée seul, jusqu’ici, avait poussé à un égal degré l’horreur de la déclamation et du remplissage. Si Bret Harte a changé de manière, s’il essaie désormais de faire long au lieu de frapper juste et fort, il faut s’en prendre au goût de ses compatriotes pour les romans périodiques. Nous avions prévu que cette plume, habituée à de rapides esquisses, ne saurait pas remplir pendant plusieurs mois d’un même sujet les colonnes du Scribner’s Magazine, qui annonçait Gabriel Conroy comme un événement littéraire. Ces craintes, partagées par tous les véritables amis du romancier californien, se sont en grande partie réalisées. Il est tombé dans l’ornière de la prolixité où se perdent la plupart de ses confrères d’Angleterre. Encore ceux-ci possèdent-ils en propre la science délicate des détails, voire des infiniment petits.

Bret Harte, quand il entreprend de marcher sur leurs traces, ne nous offre pas ce dédommagement. Son principal mérite consiste dans une étonnante vigueur de conception, dans un mélange de rurudesse, d’ironie et de mâle sensibilité auquel rien ne saurait être comparé, enfin dans l’étrangeté saisissante de sujets évidemment vus et vécus ; il ne sait ni développer une thèse de morale, ni conduire un dialogue, ni peindre avec finesse les minuties de la vie mondaine. Dans les deux volumes de Gabriel Conroy, il s’est donc borné à multiplier les figures et les épisodes, à encombrer le cadre sous prétexte de le remplir. On ne fait pas un grand roman avec plusieurs nouvelles négligemment cousues l’une à l’autre, le fil insignifiant qui assemble ces feuilles volantes ne saurait suffire ; tout doit concourir à l’effet général et être marqué au coin de l’unité. Bret Harte n’y a pas songé cette fois ; pénétré de ses premiers et éclatans succès, il a cru pouvoir les renouveler en se pillant lui-même sans scrupule. La description du camp de neige rappelle dès le début les Expulsés du Poker-Fiat, et les réminiscences se succèdent ainsi presque sans trêve. Plusieurs de nos anciennes connaissances reviennent ouvertement, par un procédé renouvelé de Balzac ; d’autres se déguisent, mais il est facile de reconnaître leurs traits en dépit du fard qui les rajeunit ; tous ces personnages défilent dans un imbroglio souvent obscur et dont le dénoûment précipité après d’inexplicables lenteurs nous laisse inquiets, déconcertés, mécontens. Soyons justes néanmoins : si l’ensemble de Gabriel Conroy est diffus, tel ou tel épisode détaché du reste formerait encore çà et là un curieux tableau. Il y a, pour nous servir du langage minier, plus d’un filon d’or à extraire de la poche où ils se dérobent. Ce sont ces précieuses trouvailles, faites dans le cours d’une lecture trop longue et parfois fatigante, qu’il s’agit de débarrasser ici de leur alliage ; pour cela, nous relierons entre eux, au moyen d’une rapide analyse, quelques chapitres dont chacun serait digne de composer un récit complet.

Le caractère même du héros de l’histoire est intéressant et sympathique. Depuis longtemps les lecteurs de Bret Harte se sont pris d’affection pour certain type de géant débonnaire, faible et borné d’esprit comme un enfant, le cœur toujours ouvert à la pitié, à la tendresse, bien que l’enveloppe de ce cœur presque féminin ou plutôt maternel fasse penser à Goliath. Tel est Gabriel Conroy ; tels sont dans de précédens récits le Partenaire de Tennessee, fidèle jusqu’au gibet à l’indigne associé qu’il s’est choisi, et Fagg, l’homme qui ne compte pas, l’amoureux désintéressé qui partage sa fortune avec un rival pour permettre à celui-ci d’épouser sa propre fiancée, et Dick Bullen, risquant sa vie dans les précipices pour rapporter un jouet à un enfant malade, le jour de la Saint-Nicolas, et bien d’autres braves garçons, les favoris de l’auteur évidemment, qui ne font le bien ni par devoir ni par calcul, mais par instinct irrésistible, sans avoir même pour ainsi dire la responsabilité de Leurs acte, d’héroïsme ou de vertu.

Nous avons laissé Gabriel au milieu des horreurs du camp de la Famine. Sa sœur Grace vient de fuir avec un étranger ; pourtant aucune colère, aucune indignation ne se mêlent en apprenant son départ à l’unique et touchante inquiétude de cet honnête colosse ; — » Que va devenir la petite sœur Olympe ? Comment Olly se passera-t-elle de compagne, de gardienne ? — Une idée lumineuse traverse ce cerveau épais et lent qui ne pense guère d’habitude.

— Olly, dit-il à l’enfant, aimerais-tu avoir une poupée ? Assentiment joyeux de la petite affamée,

— Une jolie poupée et sa vraie maman qui joue avec elle comme avec un baby en chair et en os, et qui te permettrait de jouer aussi ? Eh bien ! frère Gabe ira la chercher ; seulement il faut que Grâce s’en aille pour un jour, sans quoi il n’y aurait pas de place ici pour la maman de la poupée.

Olly cède, selon l’usage de son sexe, à l’attrait de la nouveauté, — Mais, dit-elle avec inquiétude, le baby a-t-il faim quelquefois ?

— Jamais, ma mignonne.

Voici Olly soulagée d’un grand poids ; elle reçoit avec allégresse Mme Dumphy munie de son enfant imaginaire : — Venez, a dit Gabriel à cette dernière, vous-vous tuez en soignant votre petit, et il maigrit à vue d’œil. Olly vous aidera à l’amuser… jusqu’à demain.

Demain est l’extrême limite de l’avenir promis à Mme Dumphy, Gabriel le sent. La folle est donc installée à la place de la fugitive, Olly est heureuse, et les premières difficultés de l’absence de Grâce sont surmontées. Olly et Mme Dumphy se privent pour la poupée des dernières miettes de la provision, elles font bon ménage ensemble, le grand Gabe se prête à leurs illusions, et quand le baby, celui qui est au ciel, vient enfin chercher sa mère au coup de minuit, c’est encore Gabe qui assiste à la joie suprême de cette réunion pour l’éternité, c’est lui qui croise doucement les mains de la morte sur le petit mannequin qui l’a consolée. Mais avant la fin de la même nuit, il lui faut son tour : des crimes hideux se commettent dans le camp, des crimes semblables à ceux, dont les radeaux de naufragés ont été te. théâtre, et Gabe, qui par accident en a été témoin, saisit sa petite sœur et s’échappe avec elle dans les ténèbres.

Pendant qu’il erre à l’aventure, Grâce et son amant se dirigent de leur mieux dans la vaste étendue de neige, celui-ci actif, résolu, intrépide, ne songeant qu’à réussir, celle-là partagée entre le souvenir poignant des souffrances qu’elle a laissées derrière elle ; le remords de ne les avoir pas jusqu’au bout allégées par sa présence et la crainte d’être pour celui qu’elle adore un obstacle, un souci. Parfois, tout en s’oubliant elle-même, la pauvre fille se heurte à cet égoïsme masculin qui éclate d’autant plus franchement dans ce que Darwin a nommé « le combat pour la vie, » combat désespéré quand l’adversaire est un hiver rigoureux des sierras. La fortune sert les amoureux et dirige heureusement leur marche ; mais au moment où une pluie de bon augure indique le réveil du printemps, Grâce se trouve sans force pour continuer sa marche, elle conjure Philippe de l’abandonner. Le voisinage inespéré d’une cabane de trappeur épargne au jeune homme l’angoisse d’une affreuse alternative. Il confie sa compagne à d’honnêtes gens en leur déclarant, pour éviter les suppositions malveillantes, qu’elle est Grâce Ashley, sa sœur. La pauvre fille a cru qu’il donnerait à leur intimité un autre titre ; il eût pu dire si facilement : sa femme ! Mais elle ne se plaint ni ne réclame ; elle reste passive et résignée dans le refuge qu’il lui a trouvé, un peu plus malheureuse seulement que par le passé, elle y reste des semaines entières et nul ne vient la réclamer. Un jour, au presidio de San-Ramon se présente une jeune femme en larmes ; c’est la délaissée qui vient implorer le secours du commandante don Juan de Salvatierra. Déjà, dans le récit intitulé l’Œil droit du commandant, Bret Harte avait peint « cet automne indolent du gouvernement espagnol, » qui allait disparaître devant le tourbillon fougueux de la conquête américaine, ces fils de vieux Castillans qui passaient mollement leurs jours à l’ombre des murs d’adobe[1] du corps-de-garde où s’abritait leur sieste, en rêvant de la conversion des infidèles et de leur dague de Tolède, transformée désormais en instrument de cuisine pour tirer les tortillas du four. Tout ridicule qu’il puisse être avec son mouchoir de soie noué autour de sa tête grise et sa figure d’hidalgo momifié, don Juan est un gentilhomme ; l’accueil qu’il fait à la suppliante témoigne d’une courtoisie parfaite. Il écoute sa requête et lui donne, en les entourant de tous les ménagemens possibles, les tristes nouvelles qu’il a reçues au sujet du convoi d’émigrans dont elle faisait partie. Un rapport ainsi conçu est arrivé au presidio : « L’expédition envoyée au secours des émigrans en détresse de la Sierra-Nevada a trouvé dans le cañon, à l’est de la Canada del Diablo, les traces de la récente existence du convoi en question, en même temps que celle de leurs souffrances et de leur mort. Ci-joint la copie d’une note écrite que ton a découverte et qui donne les noms de ces malheureux. Cinq cadavres ont été tirés de la neige, mais deux, seulement reconnus, nos soldats se sont conduits avec la bravoure, le sang-froid et le dévoûment qui caractérisent le guerrier mexicain. On ne peut trop louer les efforts volontaires de don Arthur Poinsett, ancien lieutenant dans l’armée des États-Unis, qui, voyageant pour son propre compte, est venu cependant aider notre chef dans les efforts que lui prescrivait l’humanité. Les morts paraissaient avoir tous succombé à la faim, sauf un seul, une femme, qui fut évidemment victime d’un empoisonnement, Les corps dont on a pu constater l’identité sont ceux du docteur Devarges et de Grâce Conroy. »

En entendant citer son nom parmi ceux des morts, en voyant qu’aucune mention n’est faite de Philippe, l’infortunée, à demi folle, tombe évanouie aux pieds du commandant.

— J’aurai pitié de toi, pauvre enfant abandonnée, dit ce dernier ; qui a perdu une fille de son âge.

— Et elle sera bientôt mère ! s’écrie la servante indienne qu’il a appelée pour la secourir.

Le rapport, tout inintelligible qu’il paraisse, tant à Grâce qu’au lecteur, est plus facile à expliquer que beaucoup d’autres parties de ce roman quelque peu compliqué,.

La troupe d’exploration a rencontré en route un voyageur exténué que le chirurgien du corps a interpellé aussitôt comme son vieil ami le lieutenant Poinsett, bien que nous ne le connaissions, quant à nous, que sous le faux nom de Philippe Ashley, et Poinsett ou Ashley n’a pas eu le courage d’avouer qu’il s’était associé à une bande suspecte de vagabonds grossiers, ivrognes, mendians, voleurs, qui ont laissé sur leur passage la plus mauvaise réputation et qui ont fini par s’entre-dévorer. Tout naturellement on a jugé que le corps défiguré de Mme Dumphy trouvé dans la hutte des Conroy était celui de la sœur de Gabe, et l’ex-lieutenant n’a rien démenti, par orgueil. Bret Harte n’en paraît ni scandalisé, ni même très surpris, car il ne prend pas la peine d’exposer en détail les impressions et la lutte intérieure de son héros. Quant à la personne empoisonnée, c’est, on le devine, Mme Brackett, qui a déterré les prétendues provisions du docteur Devarges, une boîte d’échantillons minéralogiques, zoologiques et autres. Les oiseaux empaillés ont fait l’office d’arsenic.

Tout ce qui précède n’est qu’un prologue. A cinq ans de là, Bret Harte nous montre Gabriel et sa jeune sœur Olly installés à Une Horse-Gulch, un établissement minier qui promet, car il a déjà son hôtel et sa maison de tempérance, et son bureau de messagerie et ses salons ou cafés, plus deux carrés de constructions en bois qui donnent un grand air à la rue principale, et des groupes de cabanes sur le flanc des montagnes voisines. Jeune d’années, il est relativement riche toutefois de souvenirs et d’antiquités : la première tente qu’on y dressa subsiste encore, des trous laissés par les balles marquent toujours les volets du salon de la Cachucha, où eut lieu une bataille mémorable entre trois citoyens importans ; à cette poutre, on a pendu l’an dernier un notable de l’endroit, convaincu d’avoir volé des mules ; sous ce hangar, on s’est réuni pour choisir les délégués qui devaient à leur tour envoyer un représentant de la Californie dans les conseils de la nation.

La cabane de Gabriel Conroy est une des plus rustiques de l’établissement ; c’est là qu’il est venu échouer après avoir fui le camp de la Famine, sa petite sœur sur ses épaules. Il a construit ce gîte ; il y rentre chaque soir, son rude travail terminé, pour entreprendre une besogne plus pénible encore, celle de raccommoder les jupes que la turbulente Olly déchire à toutes les ronces. C’est ainsi que nous avons vu autrefois toute la bande terrible du Camp Rugissant s’acquitter à l’envi de soins du même genre pour le plus grand bien de son enfant d’adoption, Tommy la Chance.

« Tirant avec précaution et sans bruit la cheville de bois qui servait de verrou, Gabriel entra du pas muet auquel il s’était habitué. Il alluma une chandelle aux tisons expirans et regarda tout autour de lui. La cabane était séparée en deux compartimens à l’aide d’une toile tendue d’un mur à l’autre. Sur une table en bois de pin traînaient des vêtemens de petite fille : une robe en loques, un jupon de flanelle blanche rapiécée au moyen de l’étoffe rouge qui avait appartenu à une chemise d’homme, enfin des bas reprisés avec une telle exagération de relief qu’ils avaient perdu presque complètement leur forme et leur couleur primitive. Gabriel examina tous ces articles d’un air piteux, l’un après l’autre ; puis il ôta son habit et ses bottes, et s’étant mis à l’aise alla prendre sur un rayon certaine boîte dont il tira du fil et des aiguilles.

— Est-ce toi, Gabe ? cria une voix d’enfant derrière l’écran de toile.

— Oui.

— J’étais fatiguée, Gabe, je me suis mise au lit.

— Je le vois bien, dit sèchement Gabriel, en ramassant une aiguille qui était restée plantée dans le jupon après avoir essayé assez maladroitement de courir dans le voisinage d’un accroc.

— Gabe,… ils sont si vieux !

— Si vieux ! répéta le frère d’un ton de reproche. Mais à quelques trous près ils sont aussi bons que jamais. Le jupon est même plus fort, dit Gabriel en soulevant cet objet et en regardant avec orgueil la mosaïque de pièces et de reprises, plus solide, Olly, que le premier jour.

— Il y a cinq ans, Gabe. — Eh bien, après ?

— Après ? j’ai grandi !

— Grandi ! vraiment ? Est-ce que je n’ai pas descendu les ourlets et ajouté trois doigts de ficelle à la ceinture ? Tu me ruineras en nippes.

Olly partit d’un éclat de rire ; comme il s’était mis cependant à travailler sans répondre, on vit soudain surgir ide la toile une petite tête bouclée, puis une fillette de sept ou huit ans toute frêle, couverte de la plus sommaire des robes de nuit, vint se blottir dans le gilet du grand frère,

— Veux-tu t’en aller ! dit Gabriel d’une voix sévère, tandis que son visage annonçait trop clairement qu’il était désarmé. Va-t-en, petite folle ! Qu’est-ce que cela te fait à toi que je me tue pour t’habiller de soie et de satin ? Tu iras, ma foi, tremper tout cela dans le premier fossé venu ! Tu n’entends rien à la toilette, Olly ; il n’y a pas huit jours que je t’ai refait tout cela pour ainsi dire à chaux et à ciment, et regarde ! — Il secoua la jupe avec indignation. Olly prit pour point d’appui de sa petite tête la poitrine herculéenne de Gabe et se mit à tourner autour de lui, comme si elle eût voulu pénétrer dans ses sentimens les plus intimes.

— N’as-tu pas honte., vieux Gabe : n’as-tu pas honte ! Gabriel ne daigna point répondre, mais continua sa reprise dans un majestueux silence.

— Qui as-tu été voir en ville ? demanda Olly sans se déconcerter.

— Personne.

— Tu mens ! J’ai senti les drogues et la farine de moutarde, dit Olly en secouant la tête, tu as encore été voir les nouveaux émigrans qui sont malades.

— A propos ! tu me feras penser à leur porter demain des hardes, Olly.

— Gabe ! sais-tu ce que Mme Markle dit de toi ? demanda la petite fille, se redressant soudain.

— Non.

— Elle dit que tu as bien plus besoin que tous ces gens-là qu’on s’occupe de toi, et que j’aurais besoin, moi aussi, d’être menée par une femme.

(Mme Markle est une aubergiste, une veuve accorte que miss Olly s’est mise en tête de faire épouser à son grand frère).

Gabriel interrompit sa reprise, laissa tomber le jupon, et, prenant la tête bouclée de sa sœur entre ses genoux, une main sous le menton, une autre sur ses cheveux, tourna vers le sien le visage de la petite espiègle. — Olly, dit-il gravement, quand je t’ai tirée de la neige, quand je t’ai portée sur mon dos jusqu’à la vallée, quand nous sommes restés là des semaines, nourris seulement de ma chasse et de ma pêche, je me figure que tu t’es trouvée tout aussi bien, je ne dirai pas mieux, que si tu avais eu un régiment de femmes après toi. Quand à la fin nous sommes venus dans ce camp et que j’ai bâti cette maison, je ne crois pas qu’aucune femme aurait pu mieux faire ? Si tu es d’un autre avis, j’ai tort, et Mme Markle a raison.

Olly se sentait mal à l’aise ; tout à coup le rapide instinct de son sexe lui vint en aide, et elle reprit le rôle agressif.

— C’est que, dit-elle, je crois que Mme Markle t’aime beaucoup, Gabe.

Le géant rougit jusqu’au blanc des yeux. Il regarda la petite figure blottie entre ses jambes avec une sorte de terreur. Il y a des sujets dont les plus petites d’entre les femmes ont une divination qui fait trembler les plus sages d’entre nous.

La traduction ne peut donner qu’une idée très imparfaite du charme bizarre et touchant de ces conversations entre le grand Gabe et sa sœur. Le dialecte des mines ajoute à l’originalité de la pensée un tour comique qui permet à l’humour de prendre librement ses ébats et d’entremêler le rire et les larmes, de telle sorte qu’ils sont souvent provoqués à la fois. Bret Harte écrit chaque mot comme le prononcent ses personnages, de sorte qu’on croit les entendre et que l’accent de toutes ces locutions empruntées pêle-mêle à l’espagnol, au français, à l’allemand, à la langue des mines, des tripots et des cabarets autant qu’à l’anglais populaire, nous sonne dans l’oreille. A son insu, la petite Olly emploie des propos de joueur, de trappeur et de chercheur d’or ; elle a vécu au milieu de ces gens-là, auprès de son frère, qui ne connaît pas de monde plus respectable, et vraiment elle est si gentille dans son naïf égoïsme et son innocence effrontée, qu’on craint plutôt qu’on ne désire le changement que pourrait produire en elle la direction féminine proposée par l’astucieuse Mme Markle.

Olly a mille fois plus de prudence que son grand frère. Elle lui reproche, par exemple, de parler beaucoup trop de ses affaires et du passé à un prétendu émigrant mexicain qui paraît s’intéresser vivement à tous les moindres détails sur ce qu’on est convenu d’appeler le camp de la Famine. — Cela ne nous fait pas grand honneur d’avoir été de ce camp-là, vois-tu, lui dit-elle, les gens nous regardent parfois d’un air tout extraordinaire, et les enfans ne veulent pas jouer avec moi, parce qu’on dit que nous avons commis là-haut dans la neige des abominations ! — Et Olly a sur ces horreurs une opinion bien arrêtée : elle est persuadée que Philippe a mangé sa sœur Grâce ! — Gabe lui défend de penser à un temps qu’il ne peut lui-même se rappeler sans frémir, mais malheureusement il ne prêche pas d’exemple, et les questions insidieuses du Mexicain lui arrachent de fâcheuses confidences. Il montre à cet homme un daguerréotype de Grâce qu’il a toujours porté sur lui, il lui dit avec quel désespoir il a appris que le détachement de secours l’avait trouvée parmi les morts : — Elle avait dû revenir vers nous, vers Olly et vers moi, pauvre chérie, et nous n’étions plus là, hélas ! Non, elle n’est pas morte de faim ! Son cœur s’est brisé,.. son pauvre petit cœur s’est brisé ! — Puis, à travers ses larmes, le digne garçon raconte tous les efforts qu’il a faits pour obtenir des renseignemens plus complets sur sa Grâce bien-aimée : démarches, voyages, avertissemens dans les journaux à l’adresse de Philippe Ashley : il n’a obtenu aucune réponse. Ce n’est pas étonnant ; les cinq dernières années ont été marquées par des événemens de haute importance : les Américains se sont emparés des missions et des presidios. Le Mexicain sait à quoi s’en tenir ; il n’est autre que M. Ramirez, le secrétaire du commandante don Juan de Salvatierra.

Jamais traître de mélodrame ne fut plus noir que ce Ramirez ; on s’étonne que Bret Harte, qui excelle à tracer en quelques traits imprévus des figures si fortes et si vivantes, se soit plu à tirer des vieux romans à sensation un type aussi rebattu. Ramirez était présent au premier entretien du vieux commandant et de Grâce Conroy ; il a profité de l’évanouissement de cette dernière pour lui voler un papier précieux, la concession de la mine d’argent du docteur Devarges, et le hasard lui a fourni une complice qui l’aide dans ses ténébreux desseins : la femme divorcée du docteur, à qui Dumphy, échappé du camp de la Famine, Dumphy, devenu l’un des gros banquiers et des capitalistes les plus considérés de San-Francisco, a vendu les secrets qu’il a trouvés sous le tas de pierres du cañon. Mme veuve Devarges est une dangereuse personne, une de ces femmes blondes, petites et délicates auxquelles Bret Harte attribue volontiers une puissance mystérieuse qui touche à la magie ; c’est la sœur jumelle de Mme Decker, l’héroïne d’un Épisode de la vie d’un joueur. Elle a dépassé la première jeunesse, elle n’a jamais été belle, la ruse niche au coin de sa lèvre mince, et une froide détermination dans son œil d’un gris sombre, mais un de ses sourires, un de ses regards peut conduire à la folie, au crime, l’homme le mieux armé contre son prestige. Elle a commencé par être la maîtresse du propre frère de son mari, qui du reste, elle nous le fait entendre, n’était pas sans reproches lui-même, puis elle a promis sa main à Ramirez pour s’assurer le concours de ce drôle ; c’est Ramirez qui lui a raconté l’histoire de Grâce, qu’elle croit être une créature de bas étage, sur les pas de laquelle un caprice inavouable entraînait le vieux docteur ; c’est Ramirez qui lui a proposé de prendre le nom et de revendiquer les droits de cette jeune fille. Elle attend le Mexicain à Marysville, tandis que, guidé par le plan du docteur, il va reconnaître le terrain de la concession sur lequel, par un hasard étrange, s’est s’établi Gabriel. Lorsque Ramirez revient lui rendre compte de tout ce qu’il a découvert et constaté : — Il faut aller tout de suite à San-Francisco avertir Dumphy et peut-être nous assurer le secours d’un homme de loi, dit la fine mouche ; partez sans retard ; tâchez de savoir ce qu’est devenue cette Grâce Conroy. Un mot encore. Le frère est-il marié ? ..

Le Mexicain est joué par son associée, plus forte que lui ; tandis qu’il s’éloigne enivré d’amour et se croyant sûr d’elle, Mme Julie Devarges fait à la hâte quelques préparatifs et part de son côté dans la direction de One Horse-Gulch. Il s’en faut de peu qu’elle n’atteigne jamais cette localité prospère. Des pluies diluviennes ont grossi et fait déborder la rivière qui rompt son barrage et rend la gorge inabordable. La diligence de Wingdam est emportée par le torrent, et Mme Devarges périrait avec les autres voyageurs, si Gabriel ne se trouvait là, toujours prêt à protéger l’innocence, la faiblesse et le malheur ! Il plonge dans les eaux bouillonnantes, il arrache à un trépas certain le serpent qui va se glisser à son foyer, y apporter le trouble et la honte. Mme Devarges ne se doute guère que la mine, objet de sa convoitise, se trouve en ce moment bien près de passer entre les mains d’une autre. La veuve Markle, désespérant de se faire épouser de bon gré, a imaginé d’employer la force, d’attirer par mille artifices de coquetterie Gabriel dans sa maison, puis de le poursuivre pour rupture de promesse, l’un des crimes que la loi américaine punit le plus sévèrement. Dans sa simplicité, Gabe ne sait pas se défendre, il est tout près de se sentir coupable, le camp est contre lui, car dans les mines, où leur sexe est fort rare, les femmes ne manquent pas d’amis tout prêts à les défendre. D’autre part Gabe ne veut pas céder aux menaces d’un homme de loi et redoute de donner une marâtre à Olly. Mieux vaut encore mettre fin à la poursuite en accordant des dommages : tout ce qu’il possède. Il donnerait la maison et le reste, si la sagace Olly n’y mettait bon ordre : — Pauvre vieux Gabe ! dit-elle, que deviendrais-tu sans moi ? Je voudrais le savoir ! — Et elle court à l’insu de son frère trouver l’homme de loi, Maxwell, lui explique au moyen d’une pantomime expressive les artifices de Mme Markle, ses œillades et ses grimaces pour attirer sur elle les regards timides du bon Gabe, affirme que ce dernier n’eût jamais néanmoins mis le pied chez « la maudite sorcière, » si, elle, sa petite sœur, ne l’y eût poussé, enfin elle égayé si bien la justice par ses gestes et par son babil, qu’elle gagne une cause qui n’avait pas besoin d’être si bien défendue. Une femme, une étrangère, la même qu’a repêchée Gabriel, assiste à ce plaidoyer bouffon et s’y intéresse fort. Elle était venue déclarer à M. Maxwell ses droits sur le terrain usurpé par un imposteur et affirmer, avec preuves à l’appui, qu’elle était bien Grâce Conroy, sœur d’un Gabriel qui n’avait rien de commun avec le propriétaire actuel ; brusquement elle change de tactique et se donne des grands airs de générosité : — Cet imposteur après tout est l’homme qui l’a sauvée ; elle l’épargnera ; elle relire sa plainte. Bientôt après il se trouve que la reconnaissance s’est transformée chez elle en un sentiment plus vif, et Ramirez apprend à brûle-pourpoint par l’intermédiaire d’un autre coquin, le banquier Dumphy, que sa complice se nomme désormais, régulièrement et légalement Mme Conroy. Julie a glissé victorieuse, intacte et blanche comme l’hermine entre les doigts de ses complices ; elle est parvenue à s’assurer sur la mine des droits qui priment ceux de tous les concessionnaires, puisqu’elle la découvrira ou plutôt la fera découvrir par son mari, instrument passif et inconscient entre ses mains fluettes.

Ce singulier roman se compose, comme nous l’avons déjà fait remarquer, de plusieurs actions qui se succèdent et qui sont pour ainsi dire servies par tranches, sans grand souci de l’unité du fond. Au moment où l’on s’intéresse le plus au ménage de Gabe, l’auteur nous transporte d’un coup de baguette dans un lieu fort agréable du reste et dont le calme forme avec le tumulte des camps californiens un contraste qui repose, au pueblo de Saint-Antoine, le dernier refuge des mœurs espagnoles en ces parages. Aucune diligence n’y conduit, ni hôtel, ni taverne aux alentours, mais de la part de l’habitant l’hospitalité la plus large. De longues constructions d’adobe à toitures rouges, se groupent au pied des tours blanches de la Mission qui émergent de la pâle verdure des oliviers ; au loin la mer, où les bateaux à vapeur n’apparaissent qu’à l’état d’ombres fantastiques ; depuis la perle du galion qui s’est brisé dans le sable en 1640, aucun vaisseau n’a, de mémoire d’homme, jeté l’ancre au-dessous de la Pointe des Pins et des murs blancs du presidio munis de leurs canons désormais inutiles.

La plus riche propriétaire de celle vallée heureuse, véritable Arcadie californienne, enviée par tous les avides spéculateurs de San-Francisco, est la dame charitable et dévote du rancho de la Sainte-Trinité, doña Dolorès, une demi-religieuse, fille naturelle, dit-on, du gouverneur don Juan de Salvatierra. C’est chez elle que se rend un jeune homme que nous reconnaissons aussitôt pour l’infidèle Philippe Ashley, autrement dit Arthur Poinsett. Il vient, en qualité d’avocat, conseiller l’héritière dans un cas difficile. On a découvert tardivement l’existence d’une concession faite jadis au vieux Salvatierra, concession qui, comme le reste de ses biens, doit revenir à sa fille, mais un acte postérieur attribue, par une confusion qui n’est pas sans précédens, ce même point des sierras à un certain docteur Devarges. Il y a matière à procès. Poinsett est introduit auprès de sa cliente, une ravissante jeune femme, métisse évidemment, à en juger par son teint, mais dont les traits d’une délicatesse toute européenne et la voix harmonieuse, qui donne un charme particulier au dialecte castillan, pénètrent Arthur d’un trouble inexplicable. Nous préférons le dire tout de suite, bien que le lecteur de Gabriel Conroy ne fasse cette découverte que vers le milieu du second volume, — la jolie fille de couleur n’est autre que Grâce, qui, délivrée d’un enfant mort, est restée au presidio. Elle croit que son frère et sa sœur n’existent plus, elle se juge abandonnée par son amant, elle n’a désormais qu’un désir : cacher au monde entier son incurable douleur et jusqu’à la moindre trace de son passé. Don Juan Salvatierra sert ses projets en la reconnaissant pour sa propre fille, née d’une princesse indienne, qu’il a fait élever jusqu’à l’âge de quatorze ans dans une lointaine mission. Pour mieux soutenir cette fable, Grâce se laisse laver tous les jours avec le jus du yokoto, dont l’effet est de donner à la peau un ton de bronze. Cette situation est assez absurde, mais Bret Harte en a tiré bon parti. Poinsett s’attarde au rancho auprès de l’aimable métisse élégante et cultivée dans la personne de laquelle il n’a garde de reconnaître Grâce. Il se défendra de devenir amoureux : M. Poinsett est toujours maître de lui et suffisamment blasé ; les aventures galantes paraissent avoir été nombreuses dans sa vie. Il a compté autrefois parmi les adorateurs de celle qui est devenue Mme Conroy, et il cède sans scrupule, dans le moment même, aux coquetteries d’une veuve piquante, doña Maria Sepulvida ; mais dans l’atmosphère poétique et recueillie qui entoure la jeune recluse de la Sainte-Trinité, ce sceptique sent son cœur se dilater et déborder de sympathie. Une confiance irrésistible l’entraînant, il racontera l’histoire de ses premières amours à Dolorès. Il la verra touchée, prête à se trahir ; ce sentimental épisode, délicatement effleuré, a le cadre le plus gracieux, il se passe dans une de ces riantes maisons à vérandahs fleuries sous lesquelles se balance un hamac de Manille, tandis que la fumée des cigarettes se mêle aux parfums d’une végétation digne des tropiques. Des troupeaux sans nombre paissent l’immense étendue d’herbages, donnant à la campagne une apparence pastorale ; toutes les pompes catholiques et espagnoles resplendissent dans la vieille église où une vierge en mantille et en souliers de satin, portant un enfant Jésus sous les dentelles, reçoit l’hommage des fidèles. Un padre Felipe, confesseur de doña Dolorès, représente en ce lieu l’influence jésuitique qui doit s’éteindre avec la domination espagnole. C’est un bon prêtre, doux et insinuant, fort habile aussi ; son but principal ici-bas est d’arrondir les biens de l’église. Bret Harte a tracé cette figure avec une malicieuse bonhomie. Nous rencontrons encore au pueblo un M. Perkins, véritable caricature à cheveux teints, fardé comme un clown de cirque, qui se trouve être le frère du docteur Devarges, l’ancien amant de Mme Conroy. Tous ces gens-là changent de nom et même de visage avec une facilité qui nuit à la clarté du récit ; encore ne sommes-nous qu’au premier tome : dans le second, les événemens et les personnages se confondent et s’embrouillent de telle sorte qu’on a peine à les suivre.

Nous nous trouvons transportés dans le beau monde de San-Francisco, un champ de découvertes et d’observations toutes nouvelles où il y a encore de belles récoltes à faire : un pique-nique donne une idée des mœurs de ces parvenus. Espérons que Bret Harte y reviendra, qu’il peindra un jour avec la verve satirique qui le distingue une société sans préjugés, qui en fait d’esprit, de principes, de mérite et d’élégance n’a que de l’argent ; mais, pour ne pas nous perdre avec l’auteur dans de trop longues digressions, retournons à Mme Julie Conroy, une des fleurs les plus rares de ce fumier doré. Le grand tort de Bret Harte est de chercher à la rendre intéressante. Si souvent il nous avait forcés de reconnaître et d’admirer les vertus qui dans certaines âmes résistent aux désordres d’une vie coupable, si souvent il nous avait amenés à nous attendrir sur la générosité de tel bandit, sur le dévoûment de telle pécheresse, qu’il a cru pouvoir réussir encore à faire excuser quelque chose de plus antipathique que tout le reste, la conduite d’une fourbe qui applique à l’intrigue, au mensonge incessant, les dons de son intelligence ; cette fois la gageure était téméraire : Miggles, Mme Tretherick, la fragile duchesse et bien d’autres héroïnes d’un passé plus que suspect, à qui notre attendrissement a donné absolution pleine et entière, se relevaient par ces actes de dévoûment sublime dont les âmes féminines les plus dégradées restent toujours capables, mais c’est la duplicité qui rend Julie haïssable : elle ne connaît point d’entraînemens, elle est froidement criminelle, et nous ne pouvons accepter sa rapide conversion. Sur quoi s’appuie cette conversion en effet ? Sur l’amour que le grand Gabe lui inspire. Elle l’a épousé par calcul, pour devenir propriétaire de la fameuse mine d’argent qu’elle vole à une autre, et tout à coup ce trésor n’a plus pour elle qu’une importance secondaire, elle veut l’amour de son mari, de ce lourdaud qui ne saura jamais ni parler ni se tenir convenablement, de cette « vieille mule abandonnée du bon Dieu, » comme le nomme Olly, de cet honnête imbécile qui aimera toujours plus qu’elle la petite sœur, son tyran, et même la sœur aînée absente, car les liens du sang sont les seuls qui aient prise sur son bon cœur rebelle à la passion. L’aventurière qui a été si éperdûment aimée, qui a fait tant de victimes et de dupes, est subjuguée par l’indifférence d’un homme inférieur sous le rapport de l’esprit à tous ceux qu’elle avait connus ; il échappe seul à son empire, et elle l’estime pour cela ; c’est le triomphe de la sincérité sur la ruse qui se sent tout à coup petite, indigne et comme anéantie devant cet excès de candeur. Est-ce bien vraisemblable ?

Quoi qu’il en soit, Gabe, qui l’a épousée pour obéir à Olly, et parce que les femmes sont rares au One Horse-Gulch, et aussi parce qu’il a sauvé la vie à celle-là, circonstance qui lui donne un premier droit sur elle, Gabe, disons-nous, se met à creuser la terre pour satisfaire ce qu’il croit être le caprice de Julie. A l’endroit qu’elle lui a indiqué, il est persuadé qu’on ne peut trouver de l’or, et il n’en trouve pas en effet, mais bien une mine d’argent magnifique dont la découverte enrichit One Horse-Gulch. Des hôtels s’élèvent, des maisons se construisent, toute la localité est transformée par les soins du grand capitaliste Dumphy, de San-Francisco, qui a fondé une compagnie d’actionnaires et s’est assuré la part du lion, en profitant pour cela de la crainte qu’éprouve Mme Conroy qu’il ne livre ses secrets. Gabriel continue de diriger les travaux avec le titre de surintendant ; il habite désormais une maison opulente somptueusement meublée, Olly prend des leçons de toute sorte et joue du piano. Le brave géant n’en est pas plus heureux ; il regrette souvent la hutte bâtie de ses mains, sa solitude avec Olly, que chaque jour sépare de lui davantage. Gabe n’estime ses millions que parce qu’ils lui permettent de donner une belle éducation à sa petite sœur ; mais cette éducation tant enviée menace de les rendre étrangers l’un à l’autre. — Elle n’a plus besoin de mes conseils, se dit-il, mon opinion ne lui importe plus, et elle a raison, car je ne comprends rien à ce qu’elle fait. — Parfois il tremble qu’elle ne rougisse de ses manières et de sa tournure, et cette pensée lui est infiniment douloureuse. L’affection de sa femme ne le console pas, il y est peu sensible ; auprès d’elle il se sent toujours gêné ; elle est si élégante, si raffinée en tout, et puis, la veuve d’un savant, cela lui impose ! — Tu t’y prends mal avec Julie, dit Olly, toujours perspicace. — Il ne doute pas qu’elle ne dise vrai, mais ne saurait s’y prendre autrement. Dans cet isolement de cœur, Gabe vit plus que jamais avec le souvenir de Grâce, qu’il ne peut se résoudre à croire morte. Comment la retrouver ? Son argent n’aurait de valeur à ses yeux que s’il devait l’aider dans cette tâche, L’espoir secret de découvrir les traces de Grâce le décide à faire un tour dans les états de l’est, et Mme Conroy accepte avec joie de l’accompagner, comptant que cette excursion ne sera que le prélude d’un voyage plus long en Europe. Olly, qui est seule dans la confidence de son frère, entre en pension à Sacramento pour le temps de leur absence. Elle vient de partir, et le bon génie de la maison Conroy est parti avec elle, quand un coup de foudre réduit soudain à néant les savans calculs de sa belle-sœur : Perkins, le frère de feu le docteur Devarges, par qui elle s’est fait enlever jadis du toit conjugal, et Ramirez, le voleur de la concession transmise à Grâce Conroy, tombent ensemble dans l’Éden que s’est créé si laborieusement Julie. Ne croyez pas que leur double apparition la déconcerte outre mesure. Cette habile personne est toujours prête à tout ; elle entreprend d’utiliser la faiblesse de son premier amant, encore désespéré, encore jaloux, encore capable de se sacrifier pour elle ; il la protégera contre Ramirez, contre ses violences, oui, mais contre ses révélations c’est impossible. Le Mexicain emploie le meilleur mode de vengeance ; il raconte au mari tout ce qu’il sait. Et alors, Gabe agit comme il l’a toujours fait, simplement et en honnête homme. Sans bruit, sans reproches, il quitte la riche maison de sa femme, n’emportant que ses outils de mineur : — C’est tout ce que j’y ai apporté, dit-il, c’est tout ce qui est à moi.

— Êtes-vous sûr de ne rien laisser derrière vous ? crie Julie du fond de sa honte et de son angoisse.

— Non, madame, rien.

Elle pourrait le retenir peut-être en lui disant qu’il laisse un enfant, l’enfant qu’elle sent remuer dans ses entrailles et sur qui elle avait compté pour attendrir, amener enfin à elle cette âme forte contre laquelle ont échoué tous ses pièges fascinateurs ; mais elle n’ose, elle a perdu à jamais son assurance, sa faconde endiablée, elle se tait, désirant la mort, et c’est à Ramirez qu’elle va demander cette délivrance.

Il y a sous le Grand-Pin, lieu désert, favorable au crime, une scène dramatique entre les deux complices ; ceux qui ont lu la Rose de Tuolumne y trouveront des réminiscences, mais la fureur de cette femme démasquée, qui vocifère et qui menace pour obtenir l’aumône d’un coup de couteau, n’en est pas moins très émouvante : — Écoutez, vous avez atteint votre but, vous avez réussi, et au-delà ! L’homme que vous vouliez tourner contre moi m’a abandonnée pour ne jamais revenir… Il ne m’aimait pas !… Vous êtes satisfait… Vous avez eu votre tour,… mais j’aurai le mien, allez ! Pourquoi supposez-vous donc que je sois venue ce soir ? Je suis venue pour vous dire qu’outragée, délaissée comme je l’ai été par mon mari, je l’aime, je l’aime comme je n’ai aimé, comme je n’aimerai plus personne, comme je vous hais, maudit ! Je me traînerai à genoux sur ses traces partout où il ira. Voilà ce que je suis venue vous dire, et plus que cela ! Le secret que vous m’avez confié de l’existence de sa sœur, vrai ou faux, je le lui porterai… Je l’aiderai à retrouver Grâce… Je le forcerai ainsi à me pardonner, quand je devrais immoler à cette tâche le monde entier et ma propre vie. Entends-tu, chien ? Entends-tu, bâtard de demi-sang ? Grince des dents à ton aise, je te connais… Je t’ai connu dès le premier jour où j’ai fait de toi mon instrument, ma dupe… Ah ! tu tires ton couteau enfin ! Va donc ! Je n’ai pas peur, lâche, je ne crierai pas, je te le promets ; va donc !

Ce n’est pourtant pas le corps de Julie qu’on trouve au lever de l’aube sous le Grand-Pin, mais le cadavre sanglant de Ramirez. Qui donc est l’assassin ? Est-ce Mme Conroy ? est-ce Perkins ? est-ce le mari offensé ? Voilà le nœud du roman. Les soupçons se portent aussitôt sur Gabe, qu’on arrête au moment où il se rendait à Sacramento, auprès de sa sœur Olly. Le pauvre diable ne se défend pas. Croyant sa femme coupable, il juge que le devoir lui commande de la protéger jusqu’au bout ; bien mieux, il est résolu à sauvegarder non-seulement la vie, mais encore la réputation de la meurtrière. Pour cela, il met le coup de couteau sur le compte d’une querelle de jeu, il invente une fable plausible, lui, Gabe ! Il est vrai que c’est pour se perdre plus sûrement. Deux hommes refusent de le croire : le légiste Maxwell, devant qui Olly a plaidé autrefois d’une façon si comique le cas de breach of promise, et le beau Jack Hamlin, banquier des jeux, qui s’est pris de sympathie en passant pour la stature athlétique, les yeux de myosotis et l’enfantine physionomie de l’hercule du One Horse-Guich, Hamlin va chercher Olly à Sacramento afin que son frère, en prison, puisse l’embrasser, et ici se place un épisode charmant, bien qu’il soit un pur hors-d’œuvre, le voyage de l’innocente enfant et du joueur de profession, un dandy déclassé.

Celui-ci n’a pas voulu dire à la fillette le danger que court son frère ; en la conduisant à fond de train sur la route de One Horse-Gulch, il lui parle au contraire de ce qui peut l’amuser, et comme Olly ne craint point les confidences amoureuses, il finit le plus naturellement du monde, et sans s’écarter de son rôle paternel, par lui raconter comme un conte bleu son adoration romanesque pour la belle recluse métisse du rancho de la Sainte-Trinité, qu’il a entendue jouer de l’orgue à l’église de la Mission. Il ne se doute guère qu’il enfonce l’aiguillon d’une inconsciente jalousie dans le cœur de la petite pensionnaire. Bret Harte excelle à tracer ce que les Anglais appellent drôlement un calf-love, cet amour précoce qui, comme une dent de lait, ne pousse pas de racines et tombe sans souffrances, mais qui a ses péripéties ni plus ni moins qu’une grande passion. Aucun romancier n’a mieux pénétré dans l’âme des enfans que ce peintre des mœurs les plus rudes qui soient au monde. Il se plaît dans les extrêmes, il aime à mettre en présence le vice et l’ingénuité, à montrer l’ascendant que celle-ci prend sur celui-là, et combien elle est la plus forte. Le sommeil de la petite tête blonde sur l’épaule du joueur qui change ses rênes de main pour pouvoir préserver des cahots cette forme mignonne abandonnée à ses soins, dans la solitude et les ténèbres, sa crainte de bouger, de respirer, son respect religieux pour ce fardeau dont le contact le ramène aux souvenirs d’un passé sans tache, le cantique en l’honneur de la Vierge, qu’il chantait jadis, qu’il a entendu depuis soupirer à doña Dolorès, et qui revient sur ses lèvres dans un accès d’ineffable attendrissement, tout cela est un poème. — Et Jack Hamlin ne s’en tiendra pas à être le chevalier d’Olly, il défendra tout à l’heure, au prix de sa propre vie, la vie de Gabe qui la veille était un inconnu pour lui. Le malheureux Gabe se trouve dans une situation critique. Dumphy a été averti de son arrestation, et sachant qu’il l’a reconnu pour un ancien compagnon de misère, redoute qu’il ne soit trop prodigue de détails devant le tribunal sur ce qui s’est passé au camp de la Famine. Le grand capitaliste a donc imaginé de soulever la foule à prix d’or contre le prévenu, et de lui appliquer, sans plus de retard, les rigueurs de la loi de Lynch. Une multitude armée fait le siège de la prison où, comme autrefois Samson, Gabriel se défend seul contre les Philistins, seul, car le shérif, une espèce de nain, ne peut guère lui prêter main-forte. En feignant de se mêler aux vigilans, l’intrépide Hamlin parvient cependant à rejoindre les deux assiégés, mais il arrive blessé, atteint par un de ces coups de revolver qui pleuvent, à proprement parler, dans les romans de Bret Harte. Son héroïque assistance risquerait d’être inutile si un tremblement de terre n’intervenait fort à propos pour changer l’issue de la lutte. Bret Harte ne craint jamais d’appeler les élémens au secours de ses héros favoris. Grâce à la confusion produite par le tremblement de terre, Gabe peut s’échapper emportant dans ses bras, comme un enfant, son ami grièvement blessé ; il ne dépendrait que de lui d’atteindre un asile sûr ; mais s’il a su résister à la violence, il est soumis devant la loi : de lui-même, il se remet entre les mains du shérif, qui le somme de le suivre ; sans faire de résistance, le géant se livre au nain qu’il aurait pu abattre d’une chiquenaude, et cette abdication de la force physique devant la force morale est le sujet d’une des scènes les plus belles et les plus frappantes que nous nous souvenions d’avoir jamais lues.

Le jugement de Gabriel Gonroy tient beaucoup de place ; il est conduit avec un art infini. On croit assister à de vrais débats judiciaires ; nous avons les portraits détaillés des avocats, un plaidoyer burlesque de cet amusant colonel Starbottle, dont la poitrine bombée, le bégaiement d’ivrogne et les intarissables madrigaux à l’adresse du beau sexe reviennent dans presque tous les Récits californiens, nous entendons les dépositions pittoresques des témoins, chercheurs d’or de diverses nationalités, nous assistons aux faux-fuyans comiques d’un Chinois qui sait tout et qui ne veut rien dire. Par suite des changemens de noms, des substitutions de personnes, des papiers perdus, retrouvés, passés de main en main, l’affaire s’embrouille et menace de devenir inextricable. Les calomnies que Gabe entasse contre lui-même y aident beaucoup. Non-seulement il persiste à laisser croire qu’il est l’assassin de Ramirez, mais encore, sachant que sa femme est accusée d’avoir pris un instant le faux nom de Grâce Conroy, il n’hésite pas, pour la disculper de tout, à déclarer qu’il est lui-même un imposteur, que c’est lui qui a volé le nom de Conroy, qu’il se nomme en réalité Johnny Dumbledee. Il mérite que Grâce lui reproche d’être entré dans le complot qui tend à la déposséder de son nom et de sa fortune. Le dévoûment exagéré de Gabe est tout près de devenir criminel, et, pis que cela, ridicule ; on se perd dans cet écheveau emmêlé du procès, dont l’auteur du reste ne cesse jamais de tenir tous les fils avec une habileté qui fatigue et qui impatiente. C’est comme un tour d’adresse trop prolongé, une sorte de casse-tête chinois dont on désespère de rajuster jamais les pièces innombrables éparses et confondues.

Grâce Conroy, qui est ressuscitée le jour même où disparaissait dans le tremblement de terre doña Dolorès Salvatierra, vient expliquer comment on a pris jadis pour son cadavre au camp de la Famine celui de Mme Dumphy, et Dumphy, le grand capitaliste san-franciscain qui, à la veille de se remarier brillamment, a tremblé de voir surgir le spectre de sa défunte épouse, constate avec allégresse l’identité de miss Conroy ; puis apparaît fort à propos Perkins, qui vient livrer au public le secret final, le secret si longtemps suspendu, le nom du véritable auteur de la mort du Mexicain, et vraiment c’est la montagne qui accouche d’une souris ! Le croirait-on ! au moment où Perkins s’efforçait de retenir le bras levé sur Mme Conroy, Ramirez entendant des pas et la voix d’un domestique chinois, s’est frappé lui-même en menaçant d’accuser Perkins d’avoir 178 REVUE DES DEUX MONDES. commis cet homicide, qui est un suicide ? Et Perkins a conduit Mme Conroy à Markleville, où elle se cache, — encore ! — sous un nom supposé ! — Pourquoi, demande le juge, n’est-elle pas venue déposer en faveur de son mari ?

— C’est qu’elle est malade dangereusement : des émotions si cruelles ont provoqué la naissance prématurée d’un enfant.

Gabe, que l’on vient d’acquitter n’en entend pas davantage ; il s’évanouit !

Grâce, cela va sans dire, épousera Poinsett, son séducteur, l’ex-Philippe Ashley, infidèle à la folâtre Mme Sepulvida, et Gabe remettra au jeune couple la concession de la mine d’argent accordée au docteur Devarges que Julie, sa femme, gardait, dit-il, en dépôt. Cette femme qui lui a donné un enfant, lui est désormais plus chère que Grâce elle-même, et si Olly continue d’être « sa petite-fille, » c’est qu’elle aime comme lui le baby et sa mère. Fort bien ! mais l’impression qui reste à la fin est décidément celle que miss Olly a maintes fois exprimée dans son langage énergique : le grand, le sublime Gabe n’est qu’une bête !

Ce qui sauve le dénoûment, c’est la belle scène de la mort de Jack Hamlin, qui vient mêler au concert bruyant et sans charme dont nous sommes étourdis une note profondément émue. Tout ce qui touche à ce sympathique vaurien est exquis, depuis son voyage nocturne avec Olly jusqu’au moment où il expire en confessant, pour adoucir les regrets de Pete, son fidèle domestique nègre, une foi religieuse qu’en réalité il ne possède pas : — Le pauvre vieux a été assez lx)n pour moi et je n’ai pas grand’chose à lui donner en échange ; lui refuser cela ne serait pas jouer franc jeu.

La fin de cet irrégulier jeté hors de la société par sa profession condamnable, mais sur les fautes duquel un grand et spirituel amour a passé comme le charbon ardent qui purifie, nous arrache bon gré mal gré des larmes qui effacent à la dernière page les fautes de l’auteur. Il y en a une cependant que nous persisterons à relever, imbus que nous sommes des préjugés du vieux monde. La justice finale existe moins que jamais dans les romans de Bret Harte. Je sais bien qu’il a déjà pris la peine de nous répondre que les châtimens en usage dans la littérature européenne ne pouvaient exister pour ses héros, qui échappent aux lois et aux réformes sociales et auxquels une vie exceptionnelle assure d’exceptionnels privilèges ; il nous semble cependant que Dumphy, Julie et Poinsett ne sont pas de ces sauvages à qui la destinée défend d’aborder les sphères supérieures où fleurit la morale, ils savent parfaitement ce qu’ils font : toutefois, à la dernière page nous voyons celui-ci épouser triomphalement une héritière qui l’adore, sans que son égoïsme et son cruel orgueil aient été démasqués, sans avoir eu à implorer son pardon. Celui-là garde dans la mine d’argent la part qu’il a extorquée par d’abominables manœuvres, cette autre enfin reste la compagne chérie, honorée, d’un brave homme dont le bonheur futur paraît douteux, tout aveugle et tout stupide qu’il soit.

Absoudre les coquins, passe encore ? mais leur sacrifier les honnêtes gens, c’est trop ! « Je peins ce que je vois, je ne tire pas de déductions, » dira Bret Harte. Ce droit de n’être qu’un miroir indifférent des faits nous paraît discutable, et les résultats en tout cas sont fâcheux au point de vue même de l’intérêt et de la vraisemblance. Dans la vie réelle, on porte toujours la peine des fautes qu’on a commises contre l’ordre établi ; que le châtiment nous vienne du dehors ou du dedans, des événemens ou de nous-mêmes, nous ne l’esquivons pas. Cette logique inflexible de la vie, il n’est pas permis de la bannir des livres ; c’est le devoir de l’écrivain de nous laisser au moins deviner sinon le désastre matériel, — celui-ci ne survient pas toujours, — du moins la souffrance morale qui suit tel oubli du devoir. Que Grâce, tout en aimant encore Poinsett, n’éprouve plus pour lui cette confiance sans laquelle il n’est point d’intimité parfaite, que le grand capitaliste soit flétri dans le procès comme il mérite de l’être, que l’aventurière rentre en suppliante, en repentie, au foyer conjugal, le livre n’aura rien perdu de son originalité, et la morale y gagnera. Jusqu’ici on avait pu laisser Bret Harte libre de raconter sans rien prouver ; ses esquisses n’étaient que le reflet rapide, hardi et vivement coloré d’un fait, d’un caractère, d’un paysage ; mais cette fois, à tort ou à raison, il aborde le roman. Il y a entre ses œuvres d’autrefois et celle qu’il publie aujourd’hui la même différence qui existe en peinture entre une étude d’après nature et un tableau proprement dit : il suffit pour la première d’être une copie fidèle et vivante de la nature ; le second a besoin du divin rayon de l’idéal. Que Bret Harte s’en tienne aux croquis, — il y est passé maître, — ou bien qu’il prenne la peine de composer et d’ennoblir ses tableaux.


TH. BENTZON.

  1. L’adobe dans les constructions mexicaines est un composé de lattes et de terre.