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Briard (Poulet-Malassis) (p. 131-150).

COLIN-MAILLARD.




TROISIÈME FRAGMENT.




LA MARQUISE, LIMECŒUR masqué, MADAME DURUT.

La Marquise (voyant que Limecœur hésite en entrant). — Approchez, monsieur.

Limecœur (bas à madame Durut). — Le délicieux son de voix !

Madame Durut, sans répondre, conduit Limecœur à portée de la marquise assise sur une… (il faut bien trancher le mot) sur une fouteuse[1]. Dès qu’une main de la


marquise a pris celle de Limecœur, madame Durut, laissant la clef du masque, se retire et enferme les acteurs.

La Marquise (avec douceur, tenant dans ses mains celle de Limecœur). — Prenez place à côté de moi. Je ne vous gronde pas de vos scrupules ; un galant homme peut en avoir ; mais (lui pressant la main) pourquoi soupçonner, au péril d’être injuste, une femme qu’on ne connaît point, du projet de déshonorer celui dont elle attend sa sûreté et ses plaisirs ? Cruel Limecœur ! vous avez voulu mettre une barrière entre nous, je la respecterai, mais je suis offensée. Il me faut une vengeance. (Avec tendresse.) Méchant ! elle sera de te donner des regrets. (Elle lui donne un baiser, dont on ne doit pas oublier que la conformation des masques laisse à tous deux l’entière liberté.)

Limecœur (avec feu). — Ah, madame, n’ajoutez pas à ceux que font naître d’avance la justesse et la bonté de vos expressions !

La Marquise. — Non, mon ami, la vengeance est le plaisir des femmes et des dieux ; je veux qu’en te séparant de moi tu détestes ton aveugle injustice ! (Un baiser.) Je veux que ton repentir aille jusqu’au remords ! (Un baiser plus vif, accompagné de l’application, comme involontaire, d’une main sur l’exhaussement que cause la fière contenance du boute-joie sous les mailles élastiques du pantalon.)

Limecœur (avec transport). — Ô magicienne ! intelligence céleste ! divinité !… ou qu’êtes-vous ? Quoi ! lorsque votre ordre cruel a condamné la voie qui peut conduire en un clin d’œil jusqu’au cœur le feu subtil de l’amour, vous savez encore y atteindre, l’embraser par la mélodie de vos accents, par la magie de vos lèvres. Déjà vous m’inspirez ! déjà mon erreur est maudite !

Pendant cette tirade sentimentale dont la marquise, quoique enchantée, ne fait que sourire, Limecœur jouant des mains, d’abord avec circonspection, est étonné de cette taille si fine, de cette gorge si séparée, si ferme qu’on lui laisse parcourir. Limecœur, qui ne sent rien à demi, s’enflamme à l’excès ; il soulève avec timidité des jupes d’une légèreté non moins indicative que commode ; comme on fait en même temps chez lui des progrès en proportion des siens, il se permet de palper amoureusement les cuisses et le reste… La perfection qu’il y trouve n’ajoute pas moins à sa passion qu’à son étonnement. Le bijou brûle encore à la suite du vif exercice que vient de lui donner le petit préludeur. Limecœur croyant ne pouvoir faire trop humblement amende honorable devant les charmes provisoirement outragés par ses doutes, assez peu présomptueux d’ailleurs pour ne pas abuser si vite du droit de triompher, se précipite, et, collant sa bouche sur l’adorable sillon, lui donne en maître cette magique friction que bien des dames préfèrent aux plus solides services. La marquise éprouve bien vivement qu’un cavalier mûr, et qui intéresse, donne beaucoup plus de plaisir qu’un marmot dont un livre lascif doit seconder les tièdes fonctions. La marquise, renversée, une cuisse jetée par-dessus l’épaule du délicat Limecœur, endure jusqu’au dénoûment, qui n’est pas éloigné, cet hommage sublime. À peine son effet ravissant commence-t-il à se tempérer, que, se soulevant et saisissant en silence le savant gamahucheur[2], elle l’attire sur elle, l’entraîne sur son sein, le dévore de baisers, affranchit de toutes ses entraves le boute-joie bouillant d’impatience et d’ardeur, et d’une main palpitante de lubrique fureur se le plante… non brusquement (il n’y aurait pas moyen, à moins d’en être déchirée), mais avec toutes les tournures qui peuvent hâter le bonheur d’héberger un visiteur aussi recommandable. Il n’est pas encore totalement intronisé, que déjà des flots de vie ont frappé la voûte du sanctuaire des voluptés ; mais ce n’est qu’un à-compte fortuit de tout ce que cette union va faire naître de délices. Un second sacrifice succède sans nuance au premier, et tout de suite un troisième, plus doux, plus savouré des deux parts, créant de nouveaux plaisirs, fait tomber enfin ces dignes athlètes dans une délirante agonie. Que de soupirs échangés qui frappent jusqu’au fond de la poitrine ! que de mots enchanteurs ! que de palpitations, d’étreintes, de bonds, que chacun exprime et qu’aucun art ne saurait décrire, mais qu’imagineront sans peine les lecteurs assez heureux pour être eux-mêmes susceptibles de sensations aussi sublimes !

La Marquise. — Tel eût été, mon cœur, le régime de notre voyage.

Limecœur. — Tel eût été ! tel sera, céleste créature,… ou tu auras juré ma mort. Crois que je ne puis plus t’abandonner,… que je m’attache à toi pour la vie,… que je suivrai tes pas,… fût-ce au centre de la terre !

La Marquise (gaiement). Quelle folie ! Voilà bien la conduite d’un écervelé ! gendarmé contre mes propositions avant de m’avoir vue ! converti subitement pour une misère, et jeté tout aussi ridiculement que de l’autre façon dans un délire de tendresse !… Attends donc que tu saches si j’en suis assez digne.

Limecœur (s’écriant). — Toi ! assez digne de mon amour ! Ah ! que ne suis-je un dieu moi-même pour être digne de t’aimer !

La Marquise. — Il est fou, ce cher Limecœur, mais il faut lui pardonner, il est bien aimable…

Elle lui prend la tête avec un emportement badin, le baise et lui porte ses charmants tétons à la bouche : il en dévore amoureusement les fraises durcies par le désir. En même temps elle se délecte à promener une main électrique le long du râble le plus moelleusement profilé.

La Marquise. Comme il est fait, ce démon-là ! (Passant ailleurs, elle le trouve dans le plus bel état possible.) Mais je ne suis pas encore assez vengée !

Au même instant elle se remet le vigoureux boute-joie, à qui cet impromptu lascif a donné un surcroît d’ardeur… Ils s’unissent Jouissons (dit encore la marquise) ! le temps est à nous !

Limecœur (s’agitant sans pétulance). — Et tu seras assez cruelle pour ne pas rendre tout moi-même heureux ? mes yeux seuls seront privés de la jouissance de mille beautés ?

La Marquise. — Ah ! garde-toi bien de me presser sur cet article,… l’illusion est mère du bonheur. Si tu venais à voir mon horrible visage ! (Elle suspend un moment ses mouvements ; Limecœur redouble les siens.)

Limecœur. — Eh ! que fait un visage quand on est toi ? quand on a tes attraits, ton âme, ton aimant ?… Sois un monstre, et vois encore comme tu seras fêtée !

Il lime avec délices, il mord tendrement la langue de la marquise, il attire son haleine, il est complétement fou. Le jet prolifique fait frémir les entrailles de l’heureuse marquise. Mais Limecœur a trop de passion, on l’a trop irrité pour qu’il s’en tienne là. Malgré le conseil, plus amical que senti qu’on lui donne de modérer ses transports, il recommence et finit glorieusement une cinquième carrière. D’aussi beaux procédés mériteraient bien sans doute que la marquise fût généreuse à son tour et rendît à cet honnête amant l’usage de la vue ; mais il vient de passer par la tête de la dame une folie dont elle se promet beaucoup d’amusement, et qui exige que sa beauté peu commune soit encore pendant quelques moments un secret pour lui…

Limecœur. — Eh bien, délicieuse horreur, que risques-tu maintenant à me montrer ta figure ? Me prouveras-tu que ces dents dont le poli parfait vient d’étonner ma langue, que ce menton satiné, que cette respiration de rose, sont d’un spectre effrayant ? N’ai-je pas touché les demi-globes de tes longs yeux ? Tes cils n’ont-ils pas chatouillé délicieusement mes lèvres amoureuses ? Puis-je ignorer que Bérénice ne pouvait avoir de plus beaux cheveux que les tiens ? Diane pouvait-elle avoir la tête mieux placée sur un col arrondi par l’amour ? Prouve, prouve-moi donc ta laideur, femme cruelle, et ménage-moi l’occasion de te prouver à mon tour que tout ce dont je ne puis juger fût-il affreux, je connais déjà de toi plus qu’il n’en faut pour que je t’idolâtre le reste de ma vie !

Pendant que Limecœur peignait avec tant de feu sa très-sincère ardeur, la marquise a poussé, sans qu’il s’en soit aperçu, certain bouton qui a fait sonner où il convient pour que madame Durut se montre. Comme on n’a sonné qu’une fois (ce qui signifie qu’on veut du mystère), madame Durut (si bien toutes choses sont minutieusement soignées dans cette maison), madame Durut, dis-je, a pu ouvrir sans que Limecœur eût été le moins du monde averti. Dès que le passage est libre, la marquise, alerte comme un chevreuil, s’élance et fuit. Madame Durut, fort tranquillement, prend la clef du masque tyrannique et rend la vue au pauvre Limecœur, qui, ne voyant rien qui lui représente sa céleste amante, demeure stupide et près de se trouver mal.

Limecœur (hors de lui). — Où donc est-elle ?

Madame Durut. — Sans doute au séjour des intelligences célestes. Une déesse s’évapore comme l’odeur d’une fleur. (Ces mots ont rapport à l’inexprimable étonnement que marque Limecœur de se trouver dans une pièce éclairée d’en haut et où il n’y a aucune apparence de porte.) Vous êtes ici, mon cher ami, dans le pays des sortilèges !

Comme il est réellement dans un état à faire compassion, la bonne Durut le force à prendre un peu de vin d’Espagne qui vient de se trouver sous la main dans un tour masqué, aux différents étages duquel sont quelques fruits superbes, des biscuits, des confitures sèches et plusieurs flacons de vins de liqueur.

C’est avec assez d’indifférence que Limecœur se restaure un peu, disant :

Magique, mais fatal quart d’heure ! tu me coûteras la vie, si je ne dois pas revoir bientôt celle qui t’a fait naître !… (Il tombe aux pieds de madame Durut.) C’est vous que j’implore, madame, vous seule pouvez me rendre le repos et me garantir du désespoir. Promettez-moi de m’être propice : retrouvez-moi ma sylphide ou plongez-moi tout de suite un poignard dans le cœur !

Mais tandis que l’aguerrie Durut (sur qui tous ces superlatifs de l’amour ne font guère d’impression) sourit à la frénésie du désespéré, Zoé[3] survient, munie de tout ce qui est nécessaire pour réparer le désordre de l’extravagant, et pour le remettre dans son premier costume. Elle est aussi porteuse, de la part de la marquise, d’une carte qu’elle glisse adroitement à madame Durut. (Celle-ci lit dans un coin :) “ Ne serait-il pas piquant que, sans bouger, je rendisse Limecœur clairvoyant infidèle en ma faveur à tout ce que m’a juré Limecœur aveugle ? Viens me parler, Durut. Occupe notre ensorcelé ; je t’attends au jardin. „ Madame Durut a si bonne opinion des sentiments de Limecœur, qu’elle le laisse entre les mains de Zoé, pour aller à la marquise. Cette retraite afflige étrangement Limecœur, qui, s’il n’était à peu près nu dans ce moment, ne manquerait pas de courir après madame Durut pour la supplier de chercher et de retenir l’adorable invisible. Il est encore si naïf (quoique Aphrodite agréé mais non reçu), qu’il craint de parler devant Zoé du souci qui le tourmente. Tête à tête avec la négrillonne, il supporte impatiemment que cette enfant remplisse (autour des objets que veut cacher la pudeur) le plus avilissant ministère ; mais c’est en vain qu’il défend (aussi un peu par fausse honte)… ses pièces, qui ne sont plus dans un état brillant : la friponne, aussi acharnée après elles que les matassins après le derrière de M. de Pourceaugnac, ne le tient quitte qu’après qu’elle l’a épongé, séché et si dextrement patiné qu’il est, ayant la fin de cette stimulante toilette, beaucoup plus montrable qu’à son début. C’est alors seulement que Zoé quitte l’air sérieux qu’elle avait auparavant. L’amour-propre de cet être sensible souffrait de ce qu’entre ses mains un jeune homme, quelque fatigué qu’il pût être, tardait à donner des signes de résurrection. Elle donne gaiement une tournure aux cheveux. Quand le moment est venu de faire entrer un petit habilleur pour la chaussure et le reste, Limecœur veut faire un présent à

Zoé (qui répond) : — Grand merci, monsieur. Je ne reçois jamais rien pour ces petits soins ; j’en suis récompensée d’avance. (Elle s’échappe en riant.)

Limecœur (à lui-même). — Tout est magie dans ce lieu de délices !


LIMECŒUR, MADAME DURUT.

Madame Durut. — Mauvaise nouvelle, mon cher. L’invisible s’en va grand train vers Paris, et c’est cette nuit même qu’elle part pour l’Allemagne. Elle était si pressée que son carrosse lui ayant manqué, elle se sert sans façon de ton cabriolet[4]… N’es-tu pas bien heureux ?

Limecœur (avec transport). — Oui, sans doute, car Figaro n’a pas manqué de monter derrière. Je saurai pour le coup…

Madame Durut. — Prrr ! comme cette cervelle trotte ! Figaro, s’enivrant au tournebride avec la valetaille, ne s’est pas seulement aperçu qu’on dérangeait ta voiture. Quelqu’un d’ici le remplace et ramènera bien vite le cabriolet, ton invisible m’ayant promis de n’aller avec que jusqu’à la barrière, où elle prendra le premier fiacre pour se rendre à son hôtel.

Limecœur (accablé). — Il est noir, celui-là, Durut vous venez de m’assommer, de me tuer. Comment ! vous consentez à cet arrangement funeste sans me prévenir, sans me faire avertir qu’elle s’échappait ? Je suis un homme perdu ! Ce scélérat de Figaro, je le mets en poussière ! (Il est furieux.)

Madame Durut. — Tu es fou, mon cher Limecœur !… mais d’un mot je vais remettre ta pauvre tête : cette femme est laide à faire frémir.

Limecœur (avec feu). — Impossible !

Madame Durut. — Un monstre, te dis-je !

Limecœur. — Oui, d’astuce et de cruauté ! après des moments si doux !

Madame Durut. — De là justement naît ta disgrâce ; te voyant du caractère, sentant qu’il lui serait ridicule de prétendre à fixer un homme de ta tournure, et dont elle m’a dit du bien !… Oh ! du moins n’est-elle pas ingrate !

Limecœur. — Eh ! que m’importe son éloge ? elle m’assassine en me louant !

Madame Durut. — Calme-toi. Ne trouvant pas chez toi l’étoffe dont on fait un sot complaisant à l’épreuve de la difformité, triomphant d’un moment d’illusion, tel que peut-être elle n’aura de sa vie le bonheur de faire renaître le pareil, devait-elle risquer la chance d’être vue, au point de te glacer et d’essuyer la plus humiliante mortification ?

Limecœur. — Quelle raison avait-elle de douter si je suis généreux ?

Madame Durut. — Tu vaux beaucoup trop pour elle : il ne faut à cette femme qu’un factotum, un bon diable qui voulût bien, en voyage, se charger de mille soins et faire sans répugnance la nuit un galant service.

Limecœur. — Sans répugnance ! je l’aurais trouvé ravissant ; n’en a-t-elle pas déjà fait l’épreuve ?

Madame Durut. — Fort bien, mais quand on y voit ! Bénis plutôt la Providence, voici de quoi te désenchanter : c’est le gage qu’on m’a chargée de te remettre du cher souvenir de ton aveugle tendresse et de la reconnaissance éternelle qu’on voue à tes excellents procédés. (Elle produit en même temps une bonbonnière d’écaille blonde, à cercles d’or étoilés, sur le couvercle de laquelle est fort bien peinte une figure bizarre, horriblement camarde, avec deux gros yeux ronds et une large bouche.) C’est le portrait fort ressemblant de ta déesse… avant sa petite vérole.

Tout ceci n’est qu’une mystification. La boîte est du magasin de madame Durut, munie d’une infinité d’objets, de mauvais comme de bon goût, qui jouent leur rôle tour à tour. Ce n’est pas pour la première fois que cette caricature est mise en scène : elle ne restera pas dans les mains de Limecœur.

Limecœur (après quelques moments de contemplation stupide). — Je dois convenir que cette tête n’est pas belle… N’importe, quand je place dessous un corps admirable…

Madame Durut. — Oh ! pour bien faite, on l’est.

Limecœur. — Mais voyez donc, madame Durut, cette gorge est manquée : elle l’a céleste !

Madame Durut. — Un peu noire, et puis il y en aurait trop peu pour certaines gens.

Limecœur (soupirant). — On se ferait à ces yeux-là.

Madame Durut. — Ah ! je trouve, moi, que pour toute expression ils demandent l’aumône à la porte d’une culotte… Mais le nez en revanche ! un nez qui laisse voir la cervelle ! C’est à boucher le sien !

Limecœur. — Je vous jure, madame Durut, que le zéphyre n’est pas plus pur…

Madame Durut. — Que sa bouche peut-être. Mais pourquoi, vous masqué, voulait-on avoir aussi un masque ? c’était pour étouffer… Suffit,… nous en savons des nouvelles.

Limecœur. — Les femmes sont sans indulgence pour leur sexe. (Il baise la boîte avec transport.) Laisse-les dire, ange du plaisir ! Qui que ce soit au monde ne te fera perdre une cause que l’amour plaide si chaudement dans mon cœur. Je ne connais de toi que des charmes… Je partirai, je volerai sur tes pas. (Il s’anime de plus en plus.) Je ferai dans tous nos foyers d’émigration de si scrupuleuses recherches, qu’aidé de ton portrait, oui, de ce portrait qui s’embellit à chaque instant pour moi, je te déterrerai enfin, et je me vengerai, je te ferai repentir de tes perfidies ;… car, perfide tu l’es, oui, tu l’es jusqu’au crime !

Madame Durut. — Allons, allons, mon cher, c’est assez d’élégie ; quelqu’un pourrait avoir besoin de cette pièce[5]. Éloignons-nous, et, puisque tu dois attendre le retour de ton cabriolet, profitons d’un quart d’heure que j’ai de libre aussi pour aller faire un tour au jardin anglais.

Limecœur. — Il m’est égal où je passe le temps, dès que je ne suis pas avec elle, dès qu’elle fuit sans moi !… Quel raffinement ! c’était pour m’empêcher de l’atteindre, la cruelle, qu’elle m’a mis traîtreusement à pied.

Madame Durut. — Raison de plus pour l’oublier. Sortons. (Elle emmène Limecœur dans le jardin.)


La conclusion de cette aventure se trouvera dans le numéro suivant. L’ordre chronologique veut qu’on rende compte à sa place de ce qui se passait en ce moment même dans un autre endroit de la maison.

  1. Dans cet hospice, où rien n’est ordinaire, on nomme fouteuse un meuble qui n’est ni un sopha, ni un canapé, ni une ottomane, ni une duchesse, mais un lit très-bas, qui n’est non plus un lit de repos (il s’en faut de beaucoup), et qui, long de six pieds, sanglé de cordes de boyaux comme une raquette de paume, n’a qu’un matelas parfaitement moyen entre la mollesse et la dureté, un traversin pour soutenir la tête d’une personne, et un dur bourrelet pour appuyer les pieds de l’autre. On a trouvé bon de nommer fouteuse cette espèce de duchesse, d’abord parce que duchesse et fouteuse sont synonymes, ensuite parce qu’on nomme dormeuse une voiture où l’on peut dormir, causeuse une chaise où l’on cause, etc.
  2. On ne sait souvent où une langue va puiser ses richesses. J’ai vu bien des Français se creuser la tâte pour trouver l’origine du mot gamahucher, et dire ensuite qu’il était de pure fantaisie. — Point du tout, messieurs ; il existe au fond de l’Égypte une secte de bonnes gens qui rendent un culte à l’ami de Priape. Je ne cite ni l’ouvrage où j’ai trouvé ce renseignement important, ni l’auteur trop grave et trop national pour ne pas se courroucer s’il se voyait nommer dans des écrits bouffons qui décèlent évidemment la futilité d’un esprit aristocratique. Je prie donc le lecteur de m’en croire sur ma parole, comme j’ai cru le voyageur sur la sienne… Or, il me semble que le mot Quadmousié, apporté d’Égypte en France, peut fort bien s’être altéré pendant la traversée. L’essentiel est que le culte lui-même se soit exactement transmis et sans doute perfectionné parmi nous. Quant à la racine de l’expression, elle peut bien être adopté sans difficulté par une nation qui de Rawensberg a fait Ratisbonne ; Liège, de Luttick ; La Haye, de St Gravenhague, etc., et qui d’après ses conventions alphabétiques, nomme Shakespeare le génie que nos voisins, d’après les leurs, nomment Chekspir. Il convient, dis-je, que cette nation reconnaisse cette savante étymologie. Je réclame de plus contre l’innovation de l’ignare abbé Suçonnet, qui ne fait dériver son terme que du grec, tandis que les Grecs auxquels il fait l’honneur de l’invention (V. p. 90) même, pourraient fort bien n’avoir fait qu’emprunter des Orientaux une pratique qui ne pouvait, au surplus, être connue nulle part sans y être adoptée et maintenue avec ferveur.

     (Note du censeur, maître de la Société des Antiquités de C…)

  3. Comment donc est entrée Zoé dans cette pièce, où l’on ne voit aucune apparence de porte, car on nous a promis une histoire et non pas des contes de fées ? — Pointilleux observateurs, Zoé, comme tout le monde, a passé par une glace… — Encore ? — Laissez donc parler les gens… Une glace (de six pieds de haut, jusqu’à l’imposte d’une arcade, dont le cintre est un autre morceau de glace) tient lieu de porte, glissant au moindre effort sur l’un des côtés. Qui n’a pas vu l’espace ouvert ne peut imaginer que la glace soit là pour autre objet que celui de procurer aux gens le plaisir de se voir des pieds à la tête. La niche du lit est en face de cette ouverture déguisée. Si vous m’interrompez encore par de pareilles questions, je vous renverrai tout uniment à l’architecte.
  4. Ici madame Durut tutoie. Elle est naturellement familière, mais dans cette occasion-ci elle ruse. Il s’agit d’attraper Limecœur : elle affecte à dessein d’outrer l’amitié.
  5. Il y a douze de ces boudoirs progressivement galants ou riches, et tous d’un goût original. — Nous les connaissons. L’occasion naîtra d’en décrire quelques-uns, ainsi que les principaux, lieux destinés aux grandes cérémonies.