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Briard (Poulet-Malassis) (p. 83-108).

L’ŒIL DU MAÎTRE.




PREMIER FRAGMENT.




MADAME DURUT, CÉLESTINE.

Elles sont dans le logement de la première et sont occupées de compter. Chacune a sous les yeux un livre de dépense, dont elle vérifie les articles.

Madame Durut. — J’ai fait.

Célestine. — Et moi aussi, bien juste en même temps que toi.

Madame Durut. — À combien, d’après ton addition, se monte la dépense du mois ?

Célestine. — À neuf mille six cent quatre-vingt-quatre livres douze sols.

Madame Durut. — Barème ne serait pas plus correct que nous ; j’ai le même total, à six deniers près.

Célestine. — Tu as raison ; six deniers : je les oubliais à cette colonne.

Madame Durut. — La recette ?

Célestine. — Dix mille huit cent quatre-vingt-seize livres huit sols… sans deniers pour le coup.

Madame Durut. — On ne peut mieux. Eh bien, Célestine, quel est le métier, le commerce, soi-disant honnête, qui produirait par mois, à raison de nos fonds, un bénéfice net de douze cent douze livres cinq sols six deniers, tous frais faits et bien de petites fantaisies satisfaites, dont le prix se trouve englobé dans la masse des dépenses ?

Célestine. — L’observation est juste. Encore ce mois-ci n’a-t-il pas beaucoup donné.

Madame Durut. — Sans compter que j’ai réduit de près de mille écus les mémoires des bâtiments depuis l’approbation des comptes.

Célestine. — Tout doux, s’il vous plaît, ma chère sœur ; j’ai réduit est bientôt dit ! Oubliez-vous que ce rabais, c’est à moi qu’on en a l’obligation, puisque j’ai fait ce qu’il fallait pour que M. du Bossage y souscrivît ?

Madame Durut. — Tu cries, mademoiselle, avant qu’on t’écorche ! Tiens, regarde, lis : “ Trois cents livres de gratification à mademoiselle Célestine, pour le dixième d’une épargne de trois mille livres qu’elle a procurée à l’établissement. „ Et cela sans préjudice de ta part d’associée.

Célestine. — C’est parler, cela, et j’aurais d’autant plus mauvaise grâce à me faire trop valoir, que ce petit pince-sans-rire d’artiste s’est donné les airs de me le mettre[1] sept fois pendant la nuit qui fut le pot-de-vin de votre arrangement.

Madame Durut. — Sept fois, mon cœur ; oh ! sur ce pied, ce sera moi, ne t’en déplaise, qui lui compterai, le 30, les mille livres qu’il doit recevoir. Je ne me prévaudrai nullement des dix jours de grâce, et j’espère bien qu’en faveur de mon exactitude à payer il daignera me faire tâter de son savoir-faire.

Célestine. — Rien de plus assuré, car il m’a dit plus de trois fois, à travers les beaux transports qu’il me témoignait, que tu devais être une excellente jouissance…

Madame Durut (interrompant). — Je m’en pique…

Célestine (l’interrompant). — Mais que tu lui en imposais.

Madame Durut. — Le pauvre garçon ! Il est bien trop bon d’avoir peur de moi ! Qu’il vienne, je lui ferai connaître qu’on m’apprivoise assez facilement, et que les gens qui parlent par sept ont le plus grand droit de tout oser avec leur très-humble servante. Mais poursuivons notre besogne : combien d’abonnements reste-t-il encore à faire payer ?

Célestine. — D’abord celui du commandeur de Palaigu.

Madame Durut. — Qui ? ce grand jeudi[2] qu’on dit malade d’un satyriasis incurable.

Célestine. — Et qui, depuis un mois à peine qu’il vient céans, a déjà fourbi tous les culs de la maison ; il est homme à ne pas avoir épargné même celui de la vieille Pétronille.

Madame Durut. — Je réponds du moins du mien. Mais quelle rage ! Quant à Célestine, il est clair qu’elle y a passé !

Célestine. — Eh ! mais, sans doute, tout comme une autre. Un jour, il m’en contait ; la fantaisie me prend de voir en quoi pouvait consister sa recommandable maladie. Ce caprice me mit en connaissance avec un engin d’une espèce tout à fait nouvelle pour moi. Figure-toi la dureté du fer, neuf ou dix pouces de fût, mais si peu, si peu de diamètre ! Une manière de cerise fort étranglée dans son rétif prépuce couronne ce bel objet…

Madame Durut. — Je croyais que, pour continuer la description en termes de l’art, tu allais, après fût et diamètre, nommer le gland-chapiteau, et compter les pouces par modules. Depuis que nous sommes jusqu’au con dans l’architecture, on nous excède de ces mots techniques.

Célestine. — Laisse-moi poursuivre. Bref, j’ai dans la main le plus ridicule petit monstre de vit (celui-ci pour le coup est technique) que la nature ait jamais eu le caprice de produire. Je veux pourtant savoir s’il y a là de quoi faire passer agréablement le temps à une femme ; j’essaye…

Madame Durut. — Eh bien ?

Célestine. — Je suis complétement attrapée. Peu d’adresse ; nul aimant ; un limage sec, méthodique, dont chaque temps-poussé me fait un petit mal. Le cher commandeur s’aperçoit aussitôt que le jeu ne me plaît guère. D’ailleurs, il me paraît un peu faisandé : la menace de ses baisers me fait détourner la tête. Il prend donc son parti galamment, déconne, et, me roulant sur le lit un demi-tour, vient tout uniment attaquer l’autre poste. Grâce à la manie que j’ai de goûter beaucoup ce genre d’hommage, cela prend ; je fais même à mon homme le plus beau jeu du monde. Là, pour le coup, il est délicieux ! On n’encule pas avec plus de précaution, de ménagements et d’accessoires agréables. Depuis ce temps, je distingue fort monsieur le commandeur, et me sers même volontiers de lui, quand je suis assez en gaieté pour faire la chouette.

Madame Durut. — Sacrebleu, ma chère cadette, il eût été bien dommage que tu ne fusses pas coquine ! Tu me dégotes, ou le diable m’emporte ! et j’en suis jalouse quelquefois. Mais nous perdons du temps à babiller ; à l’article suivant.

Célestine (d’après le registre). — L’abbé Suçonnet est en retard de trois semaines.

Madame Durut. — Peste ! ne nous endormons pas, il faut se dépêcher de le faire payer. Bientôt ces malheureux calotins n’auront plus que les yeux pour pleurer. Je crains que la dette de celui-ci ne soit fort aventurée.

Célestine. — Je réponds de le soutenir dans le monde avec une certaine aisance, s’il veut s’aboucher avec quatre ou cinq femmes de mes connaissances, très-amateurs d’un service infiniment doux dont il sait parfaitement s’acquitter. Ne t’a-t-il jamais gamahuchée ?

Madame Durut. — Jamais. Ces messieurs ne me voient guère qu’à la volée, à travers le tracas que je me donne pour leurs plaisirs. La plupart du temps on ne songe pas à me proposer la moindre chose.

Célestine. — C’est ce qui fait que parfois tu proposes toi-même, n’est-ce pas ?

Madame Durut. — Mais dame, quand le loup a faim il sort du bois !

Célestine. — Eh bien ! demande à l’abbé Suçonnet un quart d’heure de glottinade.

Madame Durut. — Qu’est-ce que cela ?

Célestine. — C’est le nom qu’il lui a plu de donner à sa manœuvre favorite. Monsieur Suçonnet, qui est un docteur, prétend que rien n’est plus significatif et qu’il convient absolument d’emprunter du grec le nom d’une volupté dont les Grecs nous ont transmis l’usage.

Madame Durut. — Que le mot nouveau soit grec ou parisien, tant il y a que la gamahucherie (en vieux style) est terriblement bonne. Ces Grecs ont eu bien de l’esprit d’avoir inventé cela.

Célestine. — Et sûrement l’abbé les surpasse à la pratique. Fais-toi glottiner par lui, ma chère Agathe, tu m’en diras des nouvelles.

Madame Durut. — Tope, ma chère Célestine ! (Gaiement, en mettant un peu de papier dans sa tabatière.) Voilà pour ne pas oublier d’être glottinée par l’abbé Suçonnet. Après ? (On reprend le travail.)

Célestine. — Ici viennent quelques articles véreux. Plusieurs aristocrates émigrants avaient écrit pour que leur abonnement continuât ; ils en doivent le montant, et ils sont notés pour leur part des dépenses casuelles. Sans doute ils se flattaient de n’être pas aussi longtemps absents, mais, n’ayant point assisté, peut-être refuseront-ils d’entrer en compte ?

Madame Durut. — Fi donc ! Quel horrible soupçon ! Ils payeront, Célestine. C’est de l’or en barre. Oh ! s’il s’agissait de quelque dette d’un autre genre, comme pour habits, voitures, fournitures de domestiques, il y aurait peut-être à batailler pour le payement ; mais quand il est question pour ces messieurs de demeurer Aphrodites, de n’être pas rayés avec ignominie de la plus heureuse liste, crois qu’ils y regarderont de plus près[3].

Célestine. — Peut-être.

Madame Durut. — Je te dis que leur dette envers l’établissement est sacrée, et qu’ils sont trop bien avisés pour manquer d’y faire honneur.

Célestine. — Soit. J’admire en effet comment, tandis que tout le monde a l’air de mourir de faim, nous voyons venir ici nos habitués les poches pleines.

Madame Durut. — Tu serais bien plus surprise encore de voir les joueurs, quand nous aurons une partie ; ils regorgent d’or. Ce n’est pas que les espèces manquent, mais on n’ose en laisser voir, et plus on se refuse, par hypocrisie, pour de vrais besoins, ou pour un luxe extérieur que maintenant il est dangereux d’afficher, plus, en revanche, on est en état de faire des sacrifices pour de secrets plaisirs. Après ?

Célestine. — Rien de plus en souffrance, quant aux abonnements ; mais voici quelques non-valeurs d’un autre genre : « Prêté, à madame de Braiseval, quinze louis. » Elle devait les rembourser au bout de huit jours, le mois est près de finir.

Madame Durut. — Passons ; le lendemain du prêt, je me suis fait rendre ces quinze louis par un vieil oncle de madame de Braiseval, assez sot pour être amoureux gratis de sa banale nièce. Si le pauvre diable savait à quel usage elle avait employé cet argent, il se repentirait bien, ma foi, d’en avoir fait le sacrifice. C’était pour récompenser le solide service d’un sauteur de chez Nicolet qu’elle venait de distinguer, mais non pas comme mademoiselle Célestine distingue le commandeur.

Célestine. — Si l’on jette des pierres dans mon jardin, gare la revanche ! Au fait : quand madame de Braiseval parlera de payer, il faudra lui donner quittance ?

Madame Durut. — Étourdie ! que dis-tu ? Il faudra recevoir[4].

Célestine. — Et si l’oncle a par hasard avec elle un éclaircissement ?

Madame Durut. — Il l’aura probablement. Où sont les hommes assez généreux pour obliger incognito ? Mais pour lors tu n’auras pas su, j’aurai négligé d’enregistrer cette recette et ne t’aurai prévenue de rien. Tu me renverras la dame que je menacerai, auprès de son mari, de quelques confidences de ma part qui n’iraient à rien moins qu’à la faire coffrer pour le reste de sa vie. (Avec un air de mystère.) N’ai-je pas fourni à cette Messaline jusqu’à trois cent-suisses en un jour ? Elle ne défout pas !

Célestine (soupirant). — Grand bien lui fasse ! “ Avances à la vicomtesse de Chatouilly, neuf cent soixante livres en différents articles. „

Madame Durut. — Cela sera bien payé. En attendant, cet argent n’est pas sorti de la maison. Il s’est répandu en petits salaires sur toute la marmaille mâle et femelle que je puis enrôler. Madame la vicomtesse a le talent d’occuper ici cette espèce pendant des matinées entières à se faire dorloter, manioter, tripoter, baisoter, suçoter, branloter, à six francs par heure pour chaque individu.

Célestine. — Voilà, par exemple, une bizarre fantaisie !

Madame Durut. — D’autant plus bizarre que si, par malheur, quelqu’un de ces petits êtres avait l’ombre d’un poil follet où tu sais, la dame, furieuse, le mettrait brutalement à la porte et me laverait la tête d’importance. Mais est-on bien ras, bien scrupuleusement imberbe, ce sont de sa part des transports ! un délire ! Après cela, c’est son tour de fêter tous ces petits engins, toutes ces petites moniches. C’est à mourir de rire, en vérité.

Célestine. — Et c’est là tout ce qu’elle fait ?

Madame Durut. — Le plus souvent il faut bien qu’elle s’y borne ; quelquefois pourtant un marmot précoce se trouve, à douze ou treize ans, bon à quelque chose…

Célestine. — Je le crois parbleu ! bien ; à neuf ans le petit cousin Georges bandait à merveille, et moi, qui n’en avais que huit, je m’amusais fort bien de sa petite broquette, que je ne suis pas même trop sûre de ne m’être pas mise une ou deux fois. Nous faisions du moins de bon courage tout ce qu’il fallait pour cela. Mais la vicomtesse, elle se donne le marmot ?

Madame Durut. — Elle en fait ce qu’elle peut, cela ne fait que la mettre en train. Alors elle congédie la marionnette, et fait entrer le premier venu de ses gens (qui sont tous des colosses), ou ce que je puis lui fournir ici de nouveau dans le même genre. Pour lors, un bracquemart du plus fort calibre la finit et la venge, cinq ou six fois, de l’innocente pinette qui vient de l’émoustiller.

Célestine. — Cela n’est pas si sot, au moins. À ce grand genre, je parierais que cette femme est du plus haut vol.

Madame Durut. — Oh ! je t’en réponds !

Célestine. — Cela parle de soi-même : qu’une petite bourgeoise se détraque, je la vois se permettre tout platement de faire cocu son imbécile d’époux avec un, deux ou six voisins de sa sorte, à travers des peurs et des périls inexprimables, et puis c’est toujours à recommencer. Mais vive la qualité ! C’est dans cet ordre que les belles imaginations déploient toutes leurs ressources. Que j’aime ces ambitieux tempéraments qui savent tout accaparer, tout s’approprier, qui font contribuer à servir leurs insatiables désirs tous les âges, toutes les conditions ! Que j’aime ces femmes brûlantes qui…

Madame Durut (lui riant au nez). — Que le diable t’emporte avec ta bouffée d’éloquence ! Veux-tu te donner ici les airs d’une motionnaire du Palais-Royal, ou te crois-tu à la tribune d’un bordel ? Allons, mademoiselle, à nos comptes, et tâchons d’en finir, car il est onze heures et ton estomac doit t’avertir, comme le mien, que nous n’avons pas déjeuné.

Elles reprennent leurs calculs sans plus s’occuper d’autre chose. Cette tâche achevée, madame Durut sonne pour avoir du café. On la fait longtemps attendre. Comme cette lenteur a quelque chose d’extraordinaire dans une maison où elle a établi la plus ponctuelle exactitude à servir, elle s’impatiente, se lève brusquement et va s’éclaircir des causes de ce retard.


MADAME DURUT, CÉLESTINE, ZOÉ[5]
LOULOU. (Même lieu.)

On entend d’abord madame Durut tempêter. Voici les premières paroles qu’on distingue :

Madame Durut (encore au dehors). — Oh ! je vous apprendrai, sacrée graine de couilles ! à foutrailler ainsi dans ma maison, au lieu de faire votre service.

Elle entre, ramenant avec violence Loulou débraillé et Zoé décolletée. Elle les rudoie et les secoue, furieuse.

Célestine (à madame Durut). — Te voilà terriblement en colère ! Il s’est donc passé quelque chose de bien grave par là-bas ?

Madame Durut. — Je t’en fais juge. Tandis que nous croquions ici le marmot à attendre notre déjeuner, le petit scélérat, qui devait l’apporter, ne s’amusait-il pas à exploiter mademoiselle sur le coin de la table à manger ! Pendant ce temps, le café, posé sur le marbre du buffet, refroidissait à son aise. Comment donc ! si je n’étais pas survenue, ils en avaient encore pour je ne sais combien de temps ; à peine ma présence a-t-elle pu leur faire lâcher prise.

Célestine. — Je le conçois : quand on y est, il y fait si bon ! Il faut convenir pourtant que l’endroit et surtout le moment étaient mal choisis. Voilà ce que je vois de plus criminel dans leur affaire.

Madame Durut (courroucée). — Tu te fiches de moi, je pense ! J’y vois bien d’autres crimes, ma foi ! et les impudents vont être corrigés en conséquence.

Loulou (à part, plus en colère qu’affligé). — Nous verrons ça !

Ce n’est pas sans quelque peine qu’il vient à bout de renfermer dans un étroit pantalon son petit engin, encore tout en train de bien faire. Zoé demeurerait la gorge découverte, si Célestine n’avait la curieuse complaisance de lui rajuster son fichu, après avoir, chemin faisant, un peu visité les séditieux morceaux qui décorent cette poitrine satinée.

Madame Durut (à Zoé). — De quel droit, petite effrontée, au lieu de vous tenir là-bas, où vous attache votre devoir, avez-vous osé venir de ce côté, où il vous est absolument défendu de paraître quand on n’a pas sonné pour moi ? Parleras-tu, coquine ? (Elle lui donne un soufflet.)

Zoé (sanglotant). — Mon Dieu, maîtresse, Loulou m’avait appelée ; j’ai cru que c’était de votre part.

Madame Durut (à Loulou). — Ah ! c’est donc toi, petit fripon, qui…

Loulou (coupant). — Eh bien, oui, c’est moi ! Quoi ! ne semble-t-il pas que votre pavillon soit une église ! Encore entre-t-on bien à l’église sans tant de compliments !…

Madame Durut. — Attends-moi, petit malheureux, je vais t’apprendre à parler ! (Elle lève le bras comme pour le frapper, mais elle n’en a pas le courage, et certain regard qui demande presque excuse est bien d’accord avec le geste menaçant.) Pourquoi avoir appelé cette petite gueuse ?

Loulou (avec humeur). — Vous l’avez bien vu, peut-être. Dame ! si nous nous sommes joints, c’est qu’apparemment ça nous faisait plaisir et que j’avions nos raisons.

Madame Durut (redoublant de fureur). — Vos raisons ! vos raisons ! Ah ! petit coupe-jarret tu fais le mutin, je pense ! tu vas voir ! (Elle fait semblant de chercher un bâton, mais n’a garde de paraître remarquer ce qui serait sous sa main de propre à exécuter son projet de vengeance.)

Loulou (avec arrogance). — N’y venez pas, au moins. Il n’y a ce que vous savez bien[6] qui tienne. Sans tant de barguignage, si vous n’êtes pas contente, mettez-nous tous deux à la porte : j’nous passerons bien de vous.

Madame Durut (avec embarras) — Mais voyez un peu ce petit maroufle ! (Se tournant contre Zoé.) C’est pourtant cette gaube-là qui cause ici tout ce désordre. (Elle lui court sus pour la frapper. Célestine se met devant et la sauve.)

Loulou (en fureur). — Jarnidié, madame, ne vous avisez pas de frapper. Les maîtres n’ont plus droit de ça, je vous le soutiens. (Il jette son chapeau avec colère.) Il faut que tout ce chien de train-là finisse ! j’aime mademoiselle, je m’en pique, et je vous le dis, la. Elle me fait l’honneur de m’aimer aussi, et, fichtre ! vous le savez bien, puisque vous avez vu ça…

Célestine (avec modération). — finis, petit morveux ! tu manques à ta maîtresse.

Loulou. — Qu’est-ce que ça me fait ? Je ne voulons plus de son fichu service. Eh bien ! n’est-on pas libre donc ? J’sortons et j’allons nous marier.

Zoé (à madame Durut, d’un ton doux). — Oh ! mon Dieu oui, maîtresse, c’est pour cela…

Madame Durut (plus furieuse). — Et toi aussi, vipère. Je vais faire entrer le sourd[7], et leur en faire donner… (Elle veut tirer le cordon d’une sonnette ; mais Célestine l’en empêche.)

Loulou. — Qu’il s’y frotte ! (Il tire de sa poche, en menaçant, un petit couteau de six sous, à prix fixe. Madame Durut a des convulsions de rage.)

Célestine. — Un moment : ne t’emporte pas et ne fais rien dans la colère. (Elle ouvre la porte d’un cabinet.) Passez là dedans, vauriens que vous êtes, on vous parlera tout à l’heure. (Elle leur fait à part une mine d’amitié qui les décide à obéir ; elle les enferme.)

Madame Durut. — Mais tu n’y penses pas ! tu les mets ensemble ! ils vont encore…

Célestine (avec humeur), Il s’agit bien, ma foi, d’avoir ce souci. Apaise-toi, et m’écoute. (Elle baisse un peu la voix.) Imagines-tu donc qu’une fille née dans un climat brûlant, et qui depuis deux ans ne cesse d’éponger, manier, caresser tous les engins qui viennent s’ébattre céans, va demeurer insensible comme un terme, et n’aura jamais envie de se le faire mettre ?

Madame Durut. — Fichu raisonnement ! Ne dirait-on pas que la coquine chôme ! Se passe-t-il une semaine sans qu’elle soit plus ou moins enfilée ?

Célestine. — Oui, par des capricieux qui, le plus souvent, ne lui plaisent guère, ou qui lui en imposent, ou qui, étant d’un âge trop disproportionné, ne lui donnent pas l’ombre du plaisir. Mais avec Loulou, joli, frais, son égal, et qu’elle peut dominer, c’est autre chose ; cette fortune est délicieuse pour elle. Ce n’est pas tout d’avoir l’autorité, ma sœur, il faut être juste.

Madame Durut. — Tout cela est bel et bon. Mais est-il juste aussi que cette petite salope ait appris à ce petit polisson une chose… sur laquelle je voulais qu’il demeurât quelque temps encore tout à fait ignorant ?…

Célestine (interrompant). — Parce que tu te réservais de la lui apprendre toi-même. Crois-moi, dans ce genre, c’est duperie d’instruire à demi. Dès qu’un écolier, une fois, a connaissance du con, le diable a bientôt fait de lui révéler tout ce qu’on en peut faire. Il fallait, tout d’un temps, passer maître ton blanc-bec, et si Zoé te l’a soufflé, tu n’as, en vérité, que ce que tu mérites. Mais laisse-moi-là ce petit balourd. Il n’y a pas un de ses camarades qui ne vaille, ou mieux, pour ce que tu faisais de lui. Léger, Lavigne, branlent et gamahuchent comme des anges ; tu peux t’en rapporter à moi. Je veux que tu renvoies Loulou, dont la duchesse se plaignait encore l’autre jour, et qui me paraît avoir un mauvais caractère… Mais où vas-tu donc ?

Pendant toute cette tirade madame Durut a paru distraite et rêveuse ; elle vient de se mettre à genoux pour regarder par le trou de la serrure du cabinet où sont enfermés les coupables. Elle les surprend recommençant à commettre la faute pour laquelle ils sont punis.

Madame Durut (avec bruit). — Tiens, tiens, Célestine, ne l’avais-je pas bien dit ? Ils n’en font pas à deux fois… Il se laisse faire ! C’est elle qui le fout, la chienne !

Célestine (déplaçant sa sœur). — Il faut voir cela… (Elle regarde.) Ma foi ! ce sont de bons enfants. Ils nous entendent fort bien. Ils n’en vont pas moins leur petit train ; voilà de la vocation ! (Elle se lève.) À leur place, j’en aurais fait autant. Rien ne console comme un petit coup à la dérobée…

Madame Durut (qui a pris la place à l’instant où Célestine l’a quittée). — C’est pour me braver ! Non, non, je ne souffrirai pas…

Célestine (la prenant par le bras). Lève-toi !… arrache-toi, te dis-je, de cette maudite serrure… (Elle chante.)


Ne dérangeons pas le monde ;
Laissons chacun comme il est…


Madame Durut (ne se dérange pas encore ; après une petite pose.) — Oui, oui, déchargez, chiens maudits ! vous allez maintenant trouver à qui parler. La clef, Célestine ! (Elle tremble de fureur.)

Célestine (donnant la clef). — La voilà, mais je gage qu’ils se seront mis sous la sauvegarde des verrous, et ils auront fait à merveille.

En effet, la clef tournée, la porte ne s’ouvre point. En vain madame Durut l’agite avec violence, s’estropie à force de frapper des pieds et des poings : l’heureux couple demeure tranquille. Pour lors, la Durut, partant comme un trait, va chercher assistance ; mais avant son retour Célestine, secrète protectrice de tout intérêt libertin, a fait évader les bons enfants, leur conseillant d’aller se cacher séparément, jusqu’à ce que cette importante affaire se soit un peu civilisée. À peine sont-ils en sûreté que madame Durut rentre, suivie d’un aide-jardinier muni d’une hache.

Madame Durut (de loin encore et toujours en fureur). — Qu’on me jette cette porte en dedans, tout de suite !

Célestine (gaiement). — Ce n’est pas la peine ; les moineaux sont dénichés. (Au jardinier.) Gervais, retirez-vous. (Il obéit.) Que de bruit, ma sœur ! De la vilaine jalousie à l’occasion d’un morveux de domestique ! tu perds l’esprit.

Madame Durut. — Que sont-ils devenus ?

Célestine. — Qu’importe ?

Madame Durut. — Ils n’échapperont point à ma vengeance.

Célestine. — À bon compte, ils n’en ont pas eu le démenti ; sous ton nez ils ont fait leur affaire… Il n’y avait qu’à rire de toutes ces espiègleries. Voilà pourtant une insurrection du plus dangereux exemple pour cet ordre de serviteurs, et qui rend indispensable de chasser monsieur Loulou ; oui chasser, sans pitié pour ton fichu caprice ; j’entends que tu ne gardes le petit drôle sous aucun prétexte.

Madame Durut (un peu à contre-cœur.) — Soit. Il fera bien de ne pas se montrer devant moi ; je lui arracherais les yeux !

Célestine. — Non, tu le caresserais ; quant à Zoé…

Madame Durut (avec feu). — Chassée, sans miséricorde !

Célestine. — Cela te plaît à dire. Il faut songer qu’elle nous tient lieu de cent cinquante louis dont cet escogriffe de créole nous faisait banqueroute, sans l’accommodement qui te fit agréer cette petite créature ; si elle veut nous rembourser (et peut-être le pourrait-elle), à la bonne heure ; sinon elle restera. Tu sais qu’elle nous est fort nécessaire, et comment la remplacer ?

Madame Durut. — Oh ! gâte-la donc tant que tu voudras. Je te jure, moi, qu’à sa première fredaine, puisqu’elle a tant de goût pour se faire mâtiner, je lui fais passer impitoyablement sur le corps une vingtaine de forts de la Halle, et qu’elle en aura jusqu’à ce qu’elle crève sur la place.

Célestine. — Si j’étais condamnée à mourir, je ne voudrais pas d’un autre supplice ; mais remettons le jugement de ce grand procès à un moment plus calme, et d’abord déjeunons… (Elle sonne.) Je ne perds pas la tête, moi pour qui mons Loulou n’est de rien. Respirons, et nous songerons ensuite à mille petits soins qu’exige la négociation singulière pour laquelle on doit se rendre céans à cinq heures précises.

  1. Entre sœurs on ne se gêne pas.
  2. Chez les Aphrodites on nomme jeudis ces messieurs qui, tout au moins partagés entre l’œillet et la boutonnière (c’est-à-dire, une fois pour toutes, le cul et le con), avaient pour jour de solennité le jeudi, en l’honneur de Jupiter, le Villette de l’Olympe, comme tout le monde sait. Les femmes qui avaient la complaisance de se prêter au goût de messieurs les jeudis étaient connues sous le nom de Janettes (de Janus), à cause de leur double manière de faire des heureux. Les amateurs de ces sortes de femmes se nommaient en conséquence Janicoles. Les Andrins, en petit nombre, étaient ceux qui, ne faisant cas d’aucun charme féminin, ne fêtaient que des Ganymèdes.
  3. Un statut de la dernière rigueur supprimait les mauvais payeurs. Les délais étaient très-courts.
  4. Elle est un peu friponne, cette madame Durut.
  5. Zoé, la négrillonne dont il est parlé au premier numéro, le plus piquant museau qu’aient jamais fourni les moules camus de la Côte-d’Or. Noir d’ébène, œil phosphorique, dents admirables ; taille non formée encore, mais svelte et pleine de grâces. De la sensibilité, des désirs et de l’espièglerie. Zoé, déjà depuis six ans en France, est bien élevée, n’a plus le jargon de ses semblables. On connaît Loulou.
  6. Allusion peu respectueuse à certaines particularités qui avaient lieu parfois entre eux.
  7. Le portier sourd était l’inexorable exécuteur de toutes les fessées que madame Durut se croyait en droit de faire appliquer à sa marmaille domestique.