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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 325-338).

LE MARQUIS DE GRIGNAN[1]


I

Si l’on connaît l’historien, à coup sûr on ne connaît pas le héros de cette histoire… Oui ! pour l’historien, on le connaît, et j’en ai parlé déjà. C’est ce Frédéric Masson qui publia un livre sur le cardinal de Bernis, qui, tout simplement, nous apprenait le cardinal de Bernis, que nous ne savions qu’à moitié, et nous entr’ouvrait cette robe rouge de cardinal qui paraissait rose aux clartés décomposantes du XVIIIe siècle, et qui avait bien le droit d’être rouge, et du rouge le plus grave et le plus éclatant, puisqu’il y avait par-dessous un homme qui n’était plus le poète badin des marquises, mais le dernier et douloureux ministre d’État d’un gouvernement devenu lamentablement impossible… Bernis était un méconnu. On n’avait vu guères en lui que le poète frivole. Frédéric Masson montra l’homme profond, et nous eûmes Bernis dans toute sa valeur intégrale. Mais, cette fois, c’est bien autre chose ! L’historien de Bernis s’est risqué dans l’aventure d’une histoire bien autrement difficile à écrire ! Il passe témérairement du Méconnu à l’inconnu… Audacieux et dangereux passage ! Bernis, tout méconnu qu’il ait été, avait, après tout, étoffe d’histoire, et l’étoffe même était opulente, mais l’inconnu que voici n’a pas laissé derrière lui le moindre petit chiffon historique qu’on puisse ramasser !

C’est un inconnu, en effet, absolument ignoré, et, malgré ce que Masson nous en apprend, justement ignoré, que ce Marquis de Grignan[2], le dernier des Grignan, dont le nom, qui timbre un livre aujourd’hui, dit une race et ne dit personne. Pour être matière et sujet d’histoire, il faut être quelqu’un ; et ni avant sa mort ni après sa mort ce marquis de Grignan n’a été quelqu’un… Ce qu’on en connaît, on ne le sait que par sa grand’mère, qui même ne s’appelait pas Grignan, — qui s’appelait de son chef Rabutin de Chantal, et du chef de son mari Sévigné, et qui, elle, ne fut pas comme son petit-fils. Elle fut quelqu’un, et même elle est restée quelqu’un !… Sans la marquise de Sévigné et sa passion incompréhensiblement folle pour sa maussade fille, qui donc se douterait seulement de l’existence de ce Grignan, qui ne fut qu’une bouture assez mal venue de sa mère, et dont la possession d’État — comme on dit en droit — vient de deux femmes, deux cents ans avant que ce bâtard de Girardin demandât que la femme fît la possession d’État de l’enfant légitime ! Les lettres seules de madame de Sévigné ont parlé jusqu’au radotage de ce petit marquis de Grignan, la poupée cassée de sa grand’mère ; car, revenues à l’enfance, les grand’-mères ont toutes pour dernières poupées leurs petits-enfants… C’est aux barbouillages de sa tendresse, laissés sur son nom, oublié sans elle, que l’obscur Grignan doit, dans les ténèbres où il gît, cette lueur de phosphore. Mais pour son compte particulier, ce Grignan des Grignans n’ajouta, lui, à sa vie obscure, qu’une mort obscure. Par lui-même donc, historiquement, il ne fut rien. Et, franchement, il fallait être furieusement enragé de faire de l’histoire, et du neuf en histoire, pour en tabler une sur ce néant !

II

Eh bien, cette histoire qui paraissait impossible, cette histoire sans personnage historique, — ce qui ne s’était jamais vu, — Frédéric Masson l’a entreprise, et, qui plus est, il l’a faite, et il l’a faite intéressante ! Il a tiré son marquis de Grignan de sa poussière de marquis, et il nous a montré le rien historique de cet homme, qui ne fut rien par lui-même, quoique par sa naissance, son éducation, tout son être, et par la plénitude de son dévouement au roi du monde d’alors, il fût parfaitement apte à être tout, et qui vécut si peu, a dit éloquemment Frédéric Masson dans les admirables pages qui commencent son livre, qu’on ne peut pas dire qu’il mourut, mais qu’il décéda : une manière silencieuse de s’en aller et de disparaître ! Né viable pourtant, ce Grignan ! Il était entré dans la vie par la plus large, la plus triomphale, la plus appienne des grandes naissances… La race dont il descendait était presque royale à force d’être féodale, et elle gouvernait la Provence depuis des siècles. Aussi à son baptême l’appela-t-on Provence. Il s’appelait Louis-Provence d’Adhémar de Monteil de Grignan (Monteil, c’est Montélimart). Il n’était pas que des Croisades ! Il n’était pas que du Poème du Tasse ! Il était de l’an mil, et de plus loin que l’an mil, cette année de la fin du monde ! Il en était du commencement. Né avec un terrible défaut à la taille, comme le duc de Bourgogne, cet autre grand bossu aux jambes sublimes, on lui mit dans son enfance un corset de fer pour le redresser et on le suspendit par un clou comme un Polichinelle à la muraille pour lui faire rentrer sa bosse, à force de mur ; ce qui ne l’empêcha, du reste, ni d’être un soldat ni d’être un danseur, — un très joli danseur, ma foi ! chose capitale ès royaumes de France et de Navarre, où la noblesse devait danser pour le plaisir du roi, comme elle devait monter à cheval et se battre, et même mourir pour son service ! Et c’était tellement cela, la coutume de la noblesse de France, que, dans le tableau par Delacroix de la fameuse apostrophe de Mirabeau au maître des cérémonies : Allez dire à votre maître ! etc., etc., elle semble danser encore sous l’apostrophe, cette noblesse, dans la personne de l’élégant marquis de Dreux-Brézé !

Par exemple ! ce fut sa dernière danse, celle-là !

Voilà le héros inconnu, voilà le Childebrand de Frédéric Masson et de son histoire, — et ce serait immuablement, même sous sa plume, toujours rien, s’il n’en avait écrit que la biographie, et s’il ne l’avait élevé, ce rien, à la hauteur d’un type, — le type de la Noblesse sous Louis XIV, — et trouvé là une histoire si pleine, à côté de ce vide en histoire. Le marquis de Grignan est, en effet et en un seul, tous les marquis de Louis XIV. Ils sont tous comme lui, — à moins que d’être des grands hommes, plus hauts que tous les marquis ; ils sont tous, individuellement, dans leur vie, ce qu’il fut dans sa vie. Ils sont tous comme lui, élevés dans l’amour du roi, — ce sentiment qui était de France, — dans ce feu sacré de l’amour du roi que soufflaient alors toutes les mères au cœur de leurs fils, et que, plus religieuses que les Vestales, elles ne laissèrent éteindre jamais ! Tous, comme lui, apprenaient d’abord à danser, pour danser aux menuets du roi, puis à faire danser leurs chevaux dans les carrousels, puis à manier le mousquet et la pique, pour faire danser l’ennemi à son tour ! Comme lui, à dix-sept ans, ils étaient déjà tout prêts pour la bataille et assez vieux pour se battre et mourir ! Tous ils commençaient par être comme lui, ce petit Grignan, de simples volontaires dans quelque régiment de l’armée, ces jeunes gens qui naissaient colonels ! Et quand ils s’étaient battus comme ils dansaient, tous ces danseurs ! ils devenaient mestres de camp, brigadiers, généraux, illustrés finalement d’un coup de canon qui les coupait en deux, s’ils ne mouraient pas comme lui, ce pauvre Grignan, obscurément et bêtement de la petite vérole dans quelque ville de garnison ! Telle était la vie générale, la vie régulière, correcte, irréprochable, réglée comme un papier de musique… militaire et dansante, de toute la noblesse française au temps de Louis XIV, de ce roi qui fut aimé de sa noblesse autant que de La Vallière, et qui ne méritait ni de l’une ni de l’autre le sentiment qu’il eut de leur immortelle fidélité !

Et c’est là ce qui donne tout à coup une importance et une grandeur à cette histoire : c’est que la vie du marquis de Grignan est la vie de tous ces anciens et puissants féodaux qui sont devenus des gentilshommes de cour, — de simples gentilshommes par amour du roi ! Ce n’est plus du petit et imperceptible Grignan qu’il s’agit, c’est de toute la noblesse de France à la fin du XVIIe siècle ! C’est de cette noblesse qui était l’honneur des monarchies « fondées sur l’honneur », a dit Montesquieu, qui s’y connaissait, et qui eût pu en écrire l’histoire. Mais consolons-nous ! Il est remplacé. Ce qui me fait penser à Montesquieu dans cette histoire, c’est quelque chose que j’y trouve de l’impartialité élevée de Montesquieu. Et c’est même plus que de l’impartialité ! L’auteur du Marquis de Grignan n’a, lui, ni orgueil blessé, ni basse envie, ni ressentiment, ni mauvais sentiment quelconque contre la société de Louis XIV, contre cet ancien régime que tant de lâches historiens, qui l’ont fusillé et enterré, déterrent comme les bleus déterrèrent Charette, pour le refusiller encore ! ! Je crois même sentir en le lisant qu’il a peut-être du goût pour cette société qui n’est plus, et qui sait ? de l’amour, — un amour rétrospectif pour elle… Ordinairement écrite par la Haine, elle a un accent ici sur lequel il n’est pas possible de se méprendre… Et c’est là ce qui donne à cette histoire sa délicate originalité, et, sous une forme quelquefois ironiquement charmante, sa lucidité pénétrante et sa

profondeur.

III

La forme de ce livre est en effet charmante. Chose rare en histoire ! Nous sommes bien loin ici du sérieux qu’il fallait à l’auteur quand il réclamait pour la gravité méconnue du cardinal de Bernis. Nous sommes bien loin des pédants de l’École des Chartes ! L’auteur s’est transformé avec son sujet. Il nous découvre tout à coup un esprit et une imagination inattendus. En parlant de l’ancien régime, il en a pris la grâce, cette grâce avec laquelle ce pauvre ancien régime, à qui il ne restait plus que cela, est tombé comme le gladiateur ! Les ailes ont poussé à sa plume. La plume a poussé à ses ailes. Son style, devenu léger, qui n’appuie jamais, même quand il pourrait appuyer, allégé encore par l’amour que je lui suppose, ressemble à ce Mercure que Shakespeare fait descendre du ciel sur le sommet d’une colline, dans la clarté pure du matin… Amoureux sans bandeau qui a l’ironie par-dessus la tendresse, et qui fait une caresse de cette ironie. C’est surtout de madame de Sévigné qu’il est amoureux… Il a fait ses études dans ses lettres. Il l’adore, et parfois il s’en moque, mais comme on se moque de la femme qu’on adore ! Il ne peut pas s’empêcher de l’adorer et de s’en moquer, et cela est délicieux, cette impossibilité ! Elle est l’historienne, la seule historienne de son petit marquis de Grignan, elle est sa seule source, et il est bien heureux de la citer pour avoir quelque chose à nous dire… Il est plein d’elle. Il déborde d’elle. Il ne peut pas se passer d’elle, et son haleine — l’haleine de son style — a l’haleine de cette femme aimée, comme cette autre femme qui sentait par la bouche le bouquet de violettes de Parme qu’elle avait, une seule fois, respiré !

Et c’est ainsi que ce livre très inespéré de Frédéric Masson sur un inconnu, le marquis de Grignan, a produit un autre inconnu plus étonnant encore que l’inconnu du livre, et c’est son auteur ! L’histoire du marquis de Grignan n’est pas une histoire à la manière des autres histoires, ni l’historien de cette histoire un historien à la manière des autres historiens. Cette histoire n’est pas une histoire sur quelque grand homme célèbre, ou même ignoré, mais qui a vécu, et elle n’a pas non plus le ton historique qui généralement est élevé et sévère. Mais le ton, — je ne sais pas si je me trompe, séduit par ce bonheur d’expression du livre et par le charme de Frédéric Masson, — je le trouve bien près d’être exquis… Cette histoire, faite de détails familiers et intimes, est une histoire domestique du marquis de Grignan ; mais cette histoire, au fond très touchante, si on veut bien y réfléchir, est, comme je l’ai dit, l’histoire, sous le nom de Grignan, de toute la malheureuse noblesse de France, descendue de sa hauteur féodale, et se pressant, avec un incroyable amour, — un amour de race, — autour de cette Royauté qui l’a frappée un jour avec la hache de Richelieu, mais qui n’avait pas fait couler avec son sang ce vivace royalisme qu’elle avait au fond de ses veines… Il en était resté, et Louis XIV, le vampire de cette noblesse et qui se nourrissait de ses richesses et de son sang, ne l’épuisa pas. Ce royalisme qu’aucune royauté, hors de France, n’inspira avec la même force et avec le même enthousiasme, non seulement mourait pour le roi, mais se ruinait pour le roi, — une manière de mourir plus terrible pour ces orgueilleux et ces puissants que de tout simplement mourir ! « Les honneurs amènent les grandes dépenses, » disait tristement madame de Sévigné, et plus on était haut et plus on l’éprouvait. Elle sentait que toute cette magnifique maison des Adhémar allait crouler, et que ni la faveur du roi, ni les cordons bleus ni les gouvernements de province ne la sauveraient de sa ruine. C’était la ruine par amour du roi, — par nécessité d’aller à Versailles faire la cour à ce monarque idolâtré. Quand on n’était pas en train de se faire tuer pour lui sur quelque lointain champ de bataille, il fallait qu’on le vît !… Il fallait sa présence réelle, comme celle de Dieu ! Il fallait qu’on s’enversaillât, — comme disait « le vieux hibou hagard, né entre ses quatre tourelles », le vieux marquis de Mirabeau qui, lui, était resté un féodal. Frédéric Masson nous a raconté, dans son histoire, cette ruine par amour du roi de la grande et séculaire maison d’Adhémar de Grignan, enfermée, comme un palais enchanté et maudit, dans le tortueux et inextricable labyrinthe de dettes énormes et dont, remède pire que le mal ! on ne pouvait sortir que par la bassesse d’une mésalliance. Le marquis de Grignan la commit. Il épousa la fille de Saint-Amans, un riche financier de ce temps ; mais, à cette date de son histoire, Frédéric Masson, l’amoureux de madame de Sévigné, le railleur qui se moque de ce qu’il adore, et dans les moqueries duquel on voit pourtant encore trembler l’amour, n’est plus le riant, le gai, l’ironique historien des premières pages et des premières années de cet enfant ou de ce jeune homme gâté par sa grand’mère, et on n’a plus affaire — changement soudain ! — qu’à l’historien qui voit la portée de ce mariage avilissant, et au moraliste qui sait que toute mésalliance est, sur la tête de la noblesse, un coup de hache qui coupe mieux que celle de Richelieu !

IV

Il y a dans cette histoire du marquis de Grignan tout un livre consacré à ce crime de la mésalliance qui fut le crime des plus grandes maisons du temps ; car même ce crime-là ne fut pas personnel plus que tout le reste à cet homme, qui n’est que le Tout le Monde de sa caste et qui n’est personne en son privé nom. Ce livre est, selon moi, le livre supérieur de l’ouvrage, et comme j’en suis pour le moment à faire des découvertes dans les facultés de Masson, j’ai été particulièrement frappé par la puissance avec laquelle il a analysé ce fait, cruel et mortel aux races, de la mésalliance, — de ce sac à hontes et à douleurs de la mésalliance qu’il nous pointille toutes et nous trie sous les yeux, sans nous faire grâce d’une seule de ces hontes et de ces douleurs ! On n’est pas d’une sagacité plus perçante et plus redoutable, et c’est le moraliste qui s’atteste là. Mais ce n’est pas tout. Frédéric Masson a peut-être en lui un romancier que cacherait l’historien encore. Du moins, il a fait un tableau du mariage du marquis de Grignan et du supplice de la malheureuse qu’il a épousée, et qui, pour l’avoir sauvé de la ruine, passa sa vie dans l’abandon et dans le mépris ; et ce tableau, digne d’un romancier, semble en promettre un… Quoiqu’il en puisse être, ces facultés d’imagination et d’observation dont le livre que voici a révélé l’existence dans un auteur qui avait paru moins brillamment et moins richement doué, ces facultés, qui ont donné à ce livre nouveau un genre de piquant qu’on n’était pas accoutumé de trouver en un livre d’histoire, prendront-elles assez de développement et de place dans la tête du mâle auteur du Cardinal de Bernis, pour l’entraîner un jour hors d’une voie marquée par un livre si ferme et si exclusivement historique, ou continuera-t-il de les consacrer à l’histoire ?… C’est là une question que lui seul et l’avenir résoudront, mais ces facultés sont si visibles en cette séduisante production qu’il a appelée le Marquis de Grignan, et qui est bien autre chose que la biographie de ce pauvre homme, qu’il était impossible à la Critique de ne pas les voir et de ne pas les signaler…

  1. Frédéric Masson. Le Marquis de Grignan (Constitutionnel, 29 novembre 1881).
  2. Plon.