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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 295-324).

SAINT-SIMON[1]


I

La publication des Papiers inédits du duc de Saint-Simon est, à plusieurs titres, d’un intérêt très saisissant. Inattendue, et quand on pouvait en désespérer, la voici tout à coup ! Et elle vient à temps ! Elle a bien choisi son moment ! Elle nous tire enfin, par quelque chose de véritablement important et d’élevé, de la littérature croupissante, — de la crapaudière envahissante du naturalisme contemporain. Toute une œuvre historique, écrite par un homme qui a prouvé, par ses fameux Mémoires, qu’il est un des plus éclatants génies d’écrivain que la France ait jamais eus, va sortir de l’engloutissement dans lequel on la tenait, le croira-t-on ? depuis plus d’un siècle ! ! ! Nous avions les Mémoires de Saint-Simon. Nous n’avions pas tout Saint-Simon. Nous avions les diamants des Mémoires éternellement éblouissants ; mais la mine dont ils ont été extraits à grand’peine, nous ne l’avions pas. Elle était hermétiquement fermée. Eh bien, on nous l’ouvre ! Nous allons pouvoir y descendre. Nous allons pouvoir nous plonger dans le Saint-Simon inconnu, à qui le Saint-Simon connu nous a tant fait rêver ! Nous allons pouvoir goûter à loisir la sensation rare que donne le génie, — le plus grand bonheur pour la pensée !

Émotionnante et bonne nouvelle ! Celui qui nous l’annonce était digne, par sa joie, de nous l’annoncer. Edouard Drumont est un journaliste… de métier, mais qui sait s’élever jusqu’à l’écrivain… de fonction. Ils sont comme cela quelques-uns en France, qui valent mille fois mieux que ce qu’ils font. Obligés, hélas ! de passer sous cette fatale et basse porte du journalisme qui nous courbe tous, après y avoir passé ils se redressent !… Édouard Drumont est l’auteur d’un livre d’archéologie et d’histoire, couronné dernièrement par l’Académie. Au fond, ce n’est pas là grand chose pour moi, qui méprise les opinions collectives et toutes les espèces de rassemblements, — ceux des Instituts comme ceux de la rue, — mais, je suis forcé de le dire : le mérite du livre existe, quoique reconnu et même couronné… En publiant les Lettres et Dépêches de l’ambassade d’Espagne[2], Drumont est un des premiers à bénéficier de la levée de ces scellés incompréhensibles mis, pendant si longtemps, sur les papiers du duc de Saint-Simon par d’imbécilles gouvernements. Mais ce n’est encore là qu’une bonne fortune de son activité d’érudit, et il a mieux à son service et au nôtre. Les deux Introductions qu’il a placées à la tête de son volume de Saint-Simon portent la marque de son talent, à lui, — talent très vivant et très personnel. Impossible de raconter avec un entrain plus spirituel et une ironie plus piquante l’histoire incroyable de cette séquestration inouïe des papiers d’un grand historien, par une administration sourde et muette aux réclamations acharnées de tous ceux qui aiment et qui pratiquent l’histoire !

Et il fallait, en effet, qu’une telle chose fût racontée. Il ne suffisait pas que, par ce temps de République qui fait revenir les exilés, on délivrât de captivité Saint-Simon, qu’on ne craignait plus, comme on a délivré Blanqui, que l’on craint peut-être toujours ! Il fallait, de plus, apprendre à toute la terre ce que les savants et les historiens savaient seuls, c’est que, depuis plus de cent ans, d’énormes manuscrits, laissés par un homme de génie et dont la gloire a ce côté grandiose et pur d’avoir été posthume, confisqués par l’État et traités comme de vieilles momies égyptiennes, dormaient d’un sommeil qu’on pouvait croire éternel, sous leurs tristes pyramides de cartons incommunicables, au ministère des affaires étrangères, qu’on avait bien le droit d’appeler, à ce propos, des affaires étranges ! Oui ! franchement, il fallait qu’on sût cela. Pour mon compte, je trouve d’un excellent exemple que Drumont ait dit la chose, — qu’il l’ait dite toute, — qu’il l’ait défilée de point en point dans tous ses amusants, grotesques et pourtant lamentables détails ! Peut-être seulement a-t-il trop fait une gaîté de cette pitoyable histoire du Fonctionnarisme français, toujours bête, important et despote ; car c’est là une tristesse et une honte pour un pays qui a la prétention de l’indépendance… Tel le reproche, le seul reproche que j’aie à risquer avec Edouard Drumont. Il s’est servi de la cravache d’un homme d’esprit, — et pas par le gros bout encore ! — et il en a élégamment caressé les museaux auxquels il avait affaire, mais ces museaux ne sont pas assez fins pour sentir l’impertinence de cette caresse, et, puisqu’on les renvoyait au chenil, ces affreux et hargneux doguins, ces Laridons administratifs, c’est avec un fouet de valet de chiens

qu’il eût fallu les y ramener !

II

Or, en quelques mots, voici cette histoire dont Edouard Drumont a tiré un parti charmant, mais trop doux…

Le duc de Saint-Simon mourait en 1755, insolvable et probablement ruiné par son ambassade d’Espagne, qu’il avait menée avec cette grandeur désintéressée et ce luxe que notre siècle, peu accoutumé à ces généreux spectacles, a pu admirer quand le duc de Northumberland vint, comme ambassadeur d’Angleterre, au sacre du roi Charles X. À peine mort, les créanciers, qui sont les mouches de tout cadavre, s’abattirent sur le sien. Ils dévorèrent tout, mais les manuscrits leur échappèrent… Ils avaient été légués parle noble duc à son cousin, l’évêque de Metz, Saint-Simon comme lui, quand un ordre du Roi Louis XV et contresigné Choiseul confisqua ces manuscrits, comme Papiers d’État, au nom de cette raison d’État qui a le droit de rester mystérieuse et dont elle a souvent abusé. Cette question d’État, qu’on n’explique jamais, pour qui connaît la lâcheté humaine n’est guères que la peur ; et telle fut sans doute, vis-à-vis de Saint-Simon, celle de ce gouvernement de cotillons qui fut le gouvernement de Louis XV. Saint-Simon, en effet, devait en inspirer une terrible à ce gouvernement de drôlesses. Ce formidable duc, aux mœurs sévères et aux éternelles écritures, qui avait passé toute sa vie à écrire, sans rien publier, contre Louis XIV et son siècle, et qui l’avait effrayé, lui ! de la transpiration d’une haine cachée sous les bassesses d’une ambition infatigable et infortunée à laquelle Louis XIV répondit toujours par l’écrasement de son dédain, ce formidable duc, à esprit et à physionomie diaboliques, devait inspirer une bien autre épouvante à cette femmelette de Louis XV qu’au grand roi… J’imagine que de certains mots, cruels et profonds, qui devaient parfois lui échapper, comme il en échappe aux hommes de génie, plus haut que leur temps, et qui se sont le plus voués au mépris reposant du silence, faisaient redouter davantage ces papiers qu’on ne connaissait pas, mais qu’on savait qu’il entassait toujours, et qui pouvaient être l’histoire de quelque Tacite, d’un Tacite doublé, triplé et accumulé par le temps… La peur a parfois de ces divinations ! Les manuscrits de Saint-Simon, enlevés par ordre, furent portés aux Archives, comme on porte en terre, et ils y restèrent comme on reste en terre. Les croquemorts étourdis qui les y avaient portés n’y pensèrent plus ! Louis XV mourut, la Révolution vint, l’empereur brilla et s’éteignit comme l’éclair du canon, et les manuscrits de Saint-Simon, ensevelis dans leurs cartons, et y restant gardés comme des odalisques par des eunuques qui ne pensaient même pas à regarder la beauté de ce qu’ils gardaient par un trou de serrure quelconque, attestèrent l’étrange amour que les gouvernements ont toujours eu pour les lettres en France ! Ce ne fut que sous Louis XVIII, qui se donnait l’air d’un lettré parce qu’il savait un peu de latin, qu’un Saint-Simon obtint, parce qu’il était Saint-Simon, l’autorisation de publier ces Mémoires, dont quelques fragments, arrachés à la surveillance de leurs eunuques, avaient été publiés déjà, plus mutilés, il est vrai, que la Vénus de Milo, mais dont les mutilations faisaient ardemment désirer la splendeur révélée de leur beauté intégrale. Malheureusement, impuissant de lettres comme de tout, Louis XVIII n’en désira pas voir davantage. Il s’arrêta à la faveur faite à un descendant de Saint-Simon. Le stock immense, dont Edouard Drumont a compulsé les pièces, resta en dehors des Mémoires, sous la garde jalouse des eunuques sans sultan qui les détenaient, par le fait d’un pouvoir, routinier et indifférent, qui les laissait faire, et non par une volonté de maître qui veut ce qu’il veut, et qui ordonne… Ces muets ineptes, qui ne gardaient leur trésor pour personne, pas même pour eux, n’avaient pas même l’égoïsme de leur ineptie. Lazzaroni de bibliothèques plus stupides que le bureau qui leur servait de borne pour y ronfler tout à leur aise ! Edouard Drumont les a nommés tous. Il a fait mieux. Il leur a cloué les oreilles sur la grande porte de son Introduction, et comme il y en a, il faut le reconnaître, de plus longues les unes que les autres, il leur a mis, à toutes, des étiquettes pour qu’on pût apprécier les différences de leur longueur !

Voilà, en quelques mots qui en disent peut-être trop peu, l’Introduction que le publicateur de Saint-Simon appelle son Introduction générale. Voilà la divertissante hécatombe d’archivistes officiels qu’il immole sur le tombeau brisé de Saint-Simon. Ils n’équivalent pas certainement à des bœufs pour le travail, mais ils l’emportent sur des bœufs pour le ruminement oisif dans le pâturage plus ou moins gras de leurs archives ! C’est une justice publique très bien faite, et avec le petit mot pour rire du plus aimable bourreau qui ait jamais coupé le sifflet à quelqu’un. La seconde Introduction, qui suit la première, est d’un autre ton. Elle est consacrée à Saint-Simon tout seul, au Lazare délivré, qui sortira prochainement tout entier de son sépulcre, mais qui n’en sort qu’une partie de lui-même aujourd’hui… Nous n’avons en ce présent volume que Saint-Simon dans une des spécialités de sa vie… Ce n’est plus le Saint-Simon des Mémoires. Ce n’est plus le courtisan magnifique et terrible qui se dévorait d’orgueil et d’ambition exaspérée dans cette plénitude enflammée de Versailles, où Louis XIV créait le vide et le froid pour un homme rien qu’en se détournant de lui ! Ce n’est plus le désespéré qui serait mort chaque jour si, chaque soir, en prenant la plume, il n’avait pas tenu sa vengeance ! C’est un autre homme que ce damné-là. C’est l’ambassadeur, la Toison d’or, le grand d’Espagne, l’homme apaisé, rasséréné, vidé de l’âcre bile qui mangeait son foie de Prométhée ! l’homme heureux enfin et vainqueur de la destinée, qui a mis la main sur son rêve et qui caresse sa chimère, qui maintenant n’est plus une chimère !… Seulement, soyez étonnés, soyez terrassés d’étonnement, ô vous qui savez ces Mémoires, que tout ce qui lit sait par cœur ! cette chimère, qui n’est plus une chimère et qui est caressée par Saint-Simon… c’est Dubois ! ! !

III

Oui ! c’est Dubois ! le prestolet Dubois ! mais devenu cardinal, mais premier ministre de France sous Monseigneur le Régent ! Dubois, qui n’est plus à son tour le Dubois des Mémoires, Dubois qui n’est plus le fils du Clistorel de Brive-la-Gaillarde, le laquais Dubois, le proxénète Dubois, l’ami intime de la Fillon et de la Gourdan, Dubois le chafouin et la fouine, Dubois le méprisé, le vilipendé, l’avili, le roulé dans la fange par le talon rouge de Saint-Simon, qui ne craignait pas de s’embourber dans une pareille crotte, le Dubois enfin dont le portrait faisait face à la chaise percée dans la garde-robe de l’implacable duc, qui aurait voulu l’y étouffer, comme Clarence dans son tonneau de Malvoisie ! Tombons-nous d’assez haut, grand Dieu ! C’est ce Dubois, ce même Dubois, auquel le fier Saint-Simon des Mémoires écrit maintenant de déshonorants respects et d’abominables tendresses ; car il va jusqu’aux tendresses, dans cette prodigieuse Correspondance ! Il ne voudrait pas — dit-il, — n’avoir pas eu la petite vérole en Espagne (dont il avait failli mourir), « puisqu’elle lui avait rapporté l’honneur des marques d’amitié » de Dubois ! « La mienne — ajoute-t-il, Lettre XXV, — (son amitié) vous est consacrée à la mort et à la vie, et mon cœur brûle de l’occasion de vous en convaincre ! » Et, Lettre XXX : « J’espère que mon séjour ici sera court, dans l’impatience extrême où je suis… de vous vouer une reconnaissance et un attachement éternels, — ne pouvant cesser de vous rapporter la grandeur solide et la décoration extérieure de ma maison, et de me BAIGNER, puisqu’il faut vous le dire, dans ce comble d’amitié à qui rien de grand ou de petit n’échappe… » Et plus loin, Lettre XXXV, toujours à Dubois : « Je finis par où j’aurais dû commencer, par l’effusion la plus tendre et la plus respectueuse pour Votre Éminence, et par les protestations les plus ardentes d’un respect et d’une reconnaissance qui ne finiront jamais. » Puis encore, à la Lettre LX : « Madame de Saint-Simon a eu la galanterie de m’envoyer votre mandement sur le jubilé !… Vous faites des coups d’État a la Richelieu, et vous voulez, comme lui, vous montrer évêque par des pièces qui, en ce genre, seraient enviées des maîtres… C’est un trait, que la manière dont vous parlez à votre troupeau de votre absence ; mais, il faut vous le dire, vous savez trop, à la fin, et vous ajoutez à la brutalité de l’étonnement ! Vous avez trop d’esprit !… » Et, enfin, Lettre LX, quand il est sur le point de revenir : « Je pars demain… Mon impatience ne peut vous être inconnue, et ne peut rien ajouter à celle que je ressens de témoigner moi-même tout mon attachement et ma reconnaissance à Votre Éminence, que je conjure de ne pas douter qu’ils ne soient à toute épreuve ; et si, avec cela. Elle peut être CONTENTE de ma conduite ici, ce me sera un bonheur véritablement sensible, parce qu’il n’y a rien que je désire davantage que l'estime et l’amitié de Votre Éminence, que j’HONORE, et pour ne pas parler plus librement, avec le respect le plus fidèle. »

Et c’est le style ! et c’est le texte ! car si je n’avais pas expressément cité le texte, certainement, vous ne me croiriez pas !

Et c’est là aussi, convenons-en, l’imprévu, le tonitruant imprévu, qui sort aujourd’hui de son carton, comme le soufre de la solfatare ! Voilà du nouveau Saint-Simon à Dubois ! Voilà le farouche et sublime Alceste des Mémoires qui, maintenant, n’en est plus même le Philinte ! Il n’y a plus que dans Rabelais que l’on trouve un seigneur — le seigneur B… (j’allais le nommer !) — qui porte le nom de cette flatterie ! Cela rappelle presque Alberoni avec Vendôme, mais c’est Dubois qui est Vendôme, et Saint-Simon qui est Alberoni !

IV

On ne sait vraiment que penser de ce changement de front entre ces deux fronts, dont l’un, hautain et sourcilleux, se tenait si roide devant l’autre, relevé maintenant de sa poussière, essuyé de son abjection ! Réellement, c’est à n’y rien comprendre. C’est à faire douter de ce qu’on voit et de ce qu’on lit ! Quoi ! Saint-Simon, le duc de Saint-Simon, le plus altier des ducs, le féroce moraliste… contre les autres, l’austère janséniste, l’ami et le pénitent de Rancé, qui passait tous les ans un mois à la Trappe, se vautre, se dissout et s’escarbouille ainsi dans des effusions (comme il le dit) avec ce maraud et ce pied-plat de Dubois, de Dubois auquel il ne doit rien, malgré sa phrase sur « la solide grandeur et la décoration extérieure de sa maison » ; car ce n’est pas Dubois qui l’a nommé ambassadeur, c’est le Régent ! Dubois l’a pris des mains du Régent, qui l’a planté de sa toute-puissante autorité dans cette ambassade d’Espagne, non d’affaires, mais de cérémonial, et tout exprès pour lui faire décrocher la timbale d’une Toison d’or et d’une grandesse ! Saint-Simon était parfaitement dispensé de reconnaissance envers Dubois, malgré son luxe hypocrite de reconnaissance. Ah ! il faut chercher et trouver la raison de cela ! On ne peut pas être dupe d’une pareille comédie, si c’est une comédie. Edouard Drumont le sait bien, et il me fait l’effet d’être un peu embarrassé dans son Introduction ; car la chose est obscure et difficile. Assurément Saint-Simon, le grand écrivain, connaissait la valeur des mots. Saint-Simon, le moraliste et l’observateur, connaissait la valeur des hommes, et sa fierté, à cet homme si fier, on pouvait croire que c’était son génie ! Il devait donc savoir ce qu’il faisait quand il parlait en ses dépêches comme il y parlait à Dubois ! Je n’ignore pas, moi, il est vrai, que dans Dubois il y avait aussi deux hommes, plus certains tous deux que ces deux-là que l’on croit voir dans Saint-Simon et qui n’y sont pas ! Il y avait le hardi faquin, le coquin héroïque, qui, avant d’être prêtre, n’eut que la seule qualité d’être brave au feu du canon comme il l’était au feu des filles ; mais prêtre et cardinal, et cardinal pour son argent, pour que cela fût plus miraculeux, le faquin et le coquin disparurent, et le ministre qui se mit alors à pousser sous cette majestueuse barrette que Richelieu avait portée, le ministre aurait été grand, s’il avait vécu, — si la mort n’avait coupé l’herbe sous le pied à sa gloire naissante, avec une faulx longtemps aiguisée par ses vices… Seulement, cet homme-là, dans Dubois, le passionné, le haineux, l’ambitieux, le jaloux Saint-Simon, ne pouvait pas le voir, et ni Drumont non plus, puisqu’il émet le doute qui ferait de Dubois le satanique que tiennent à voir en lui tous les superficiels de l’Histoire, c’est-à-dire que, par une haine d’une machiavélique profondeur contre Saint-Simon, Dubois aurait subi, sans protester, l’ambassade donnée à Saint-Simon par le Régent, parce que Saint-Simon, son ennemi, devait immanquablement s’y ruiner… Ni Saint-Simon ni son publicateur ne révèlent donc la vérité sur les étonnantes, les renversantes dépêches à Dubois ; et le mot de l’énigme sur l’homme le plus entier qui fut jamais et qui semble se rompre tout à coup en deux dans une contradiction mortelle, est un mot qui reste encore à deviner.

Et ce sera là le principal intérêt de cette publication. Nulle d’affaires, comme je l’ai dit plus haut, l’ambassade d’Espagne n’eut d’autre importance politique que des mariages entre des enfants, et sans ces stupéfiantes adorations à Dubois, qui jurent si cruellement avec le caractère connu de Saint-Simon, de cet homme qui semblait fait d’un seul morceau comme un bloc de granit volcanisé, il n’y aurait rien à y chercher… Le portrait du roi et de la reine d’Espagne, l’esquisse du grand portrait des Mémoires, ne fait point partie des dépêches de l’ambassadeur, et il est rejeté à la fin du volume. L’intérêt se concentre donc exclusivement sur Saint-Simon, le Saint-Simon double qui apparaît comme un autre Saint-Simon aujourd’hui, et qui devient pour l’histoire quelque chose comme un problème. Comment les historiens, qui vont s’occuper de ce problème, le résoudront-ils ?… Je l’ignore, mais, pour mon compte, je ne crois pas au double Saint-Simon, et, malgré la différence et le contraste de ses langages, j’affirme qu’il n’y en a qu’un ! Saint-Simon, avant qu’il eût la conscience de son génie d’écrivain, avait en lui, plus profondément que l’artiste, un ambitieux, dont l’ambition avait encore plus d’intensité que son génie, et c’est l’ambitieux qui, dans sa vie, doit expliquer tout ! Or, l’ambition qui fait la fière n’est pas aussi fière qu’elle le dit et voudrait le faire croire. Elle est prête à tout pour arriver aux sommets qui la tentent. Sans être hypocrite, elle est prête à l’hypocrisie ; sans être basse, à la bassesse. Et voilà pourquoi Saint-Simon — il faut bien le dire ! — a été hypocrite et bas avec Dubois. Pas plus coupable en cela que tous les ambitieux de la terre : — César, Napoléon, Richelieu, qui ont, tous, leur sac d’hypocrisies et de bassesses, et furent à de certains jours assassins de la fierté dans leur propre cœur, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus beau dans le cœur des

hommes, — pas plus coupable, mais pas plus grand !

V

Et si cela fut dans Saint-Simon, cela devait être dit ; car dire tout, coûte que coûte, ne l’oublions pas ! c’est la gloire de l’Histoire. Je crois bien qu’enthousiaste du génie de l’écrivain comme il l’est, Drumont a senti son cœur saigner un peu en publiant ces dépêches où Saint-Simon flatte, rampe et ment platement devant Dubois ; mais n’importe ! il les a courageusement publiées. Saint-Simon, avec tout son génie qui ne le dispensait pas d’avoir de l’âme, s’en tirera maintenant comme il le pourra !

Mais il n’y avait pas ici que des archivistes à

fouailler !

VI

Les fouilles dans les papiers de Saint-Simon continuent au ministère des affaires étrangères, et voici pour la seconde fois Faugère qui remonte de ce puits, son seau plein. Il le verse dans un volume de cette édition Hachette dans laquelle il n’est pour rien, bien entendu, et n’intervient que par de faibles et pâles préfaces. On n’est pas plus nain en parlant d’un colosse ! Contraste charmant ! Cela rappelle le petit poisson au nez du requin ; mais le petit poisson y voit clair, et Faugère n’y voit goutte. — Ce volume prouvera, du reste, une fois de plus, que la supériorité d’un homme, quand il est supérieur, se retrouve partout. Ce ne sont guères là, à proprement parler, que deux Mémoires, — deux simples Mémoires à consulter, au dossier d’un procès perdu sans avoir été jugé, comme tant d’autres procès ! Mais l’homme de ces Mémoires est un immense Avocat, qui grandit démesurément les causes qu’il plaide : c’est Saint-Simon ! Et il se trouve aussi que ces deux Mémoires sont à eux deux l’histoire la plus pénétrée et la plus profonde, en sa généralité, de la Monarchie française dans son institution et ses mœurs. Ni Boulainvillers, ni Dubost, ni Montesquieu lui-même, ni personne, n’a parlé de la monarchie française avec cette sûreté et cette clarté de connaissances qui donnent à ces deux pièces de procédure, à ces deux Mémoires d’occasion, l’éternelle solidité de l’Histoire.

Il faudra désormais compter avec eux. Ils éclairent de la lumière simplificatrice du génie les parties obscures de l’Histoire de France, qui en a tant encore ! Ils éclairent même rétrospectivement ces incomparables Mémoires, dont la gloire de Saint-Simon est sortie, et ils vont ajouter aux rayons de cette gloire. Après les avoir lus, on comprendra mieux Saint-Simon. On aura mieux la compréhension de cette tête où tout se tenait dans une unité pleine de force. On aura de lui l’idée la plus complète qu’on puisse avoir d’un homme à qui on avait jusqu’ici refusé le génie politique. On verra, au contraire, combien il l’avait. On ne lui connaissait guères que des passions. On lui accordait, il est vrai, le génie du plus grand peintre d’histoire qu’ait eu la langue française, mais on avait toujours méconnu en lui le génie politique qu’il avait pourtant au même degré, mais qui, avec les vices et l’esprit de son temps, était resté et devait rester sans emploi. D’un autre côté, quoiqu’on ait rendu justice au peintre, au Titien historique qu’il fut, on a souvent trouvé dans les magnifiques peintures de ses Mémoires ce qu’on appelle vulgairement des « ombres au tableau ». Même les plus enchantés de Saint-Simon ont souri — quand ils n’ont pas bâillé — aux questions du bonnet, du tabouret, du brevet, qui tiennent une si grande place dans les Mémoires. C’est si bon pour la médiocrité de trouver des ridicules au génie. Cela venge d’admirer. C’est exquis ! Le ridicule de Saint-Simon, pour nous autres révolutionnaires, ce sont ces questions d’étiquette dont l’esprit moderne ne comprend pas plus le sens que la portée… Et, en effet, l’étiquette comme le blason, ces deux langues mortes, qu’on ne parle plus, n’en furent pas moins deux langues superbes… L’étiquette et le blason, méprisés maintenant par les polissons de notre âge, symbolisaient des choses sur lesquelles a vécu des siècles la plus ancienne des monarchies connues, et Saint-Simon est le dernier historien de cette monarchie, dont son grand esprit pressentait la ruine prochaine, et qu’il défend avec le courage et l’acharnement de l’épouvante, car il savait qu’il ne la sauverait pas ! Comme Bayard, il défend seul la tête de ce pont ; mais ce pont s’est écroulé. Après Saint-Simon, il n’y a plus d’historiens pour la monarchie française, il n’y a plus que des ennemis.

VII

Et ce n’est pas seulement un grand historien que Saint-Simon, c’est le légiste du droit monarchique de la France, dans toute la vérité et la majesté de sa tradition… C’est le tout-puissant jurisconsulte du droit coutumier de la monarchie ; car, excepté une seule loi, cette fameuse loi salique promulguée par Clovis et même peut-être avant Clovis, qui établissait l’hérédité de mâle en mâle, il n’y a jamais eu en France qu’un vaste ensemble de coutumes solidifiées par le temps, les circonstances, et cette hérédité sans laquelle les nations ne seraient plus que de confuses et tourbillonnantes multitudes. Ce sont ces coutumes, supérieures à toute loi écrite, à tous ces papiers qu’on appelle « des constitutions », que l’épée du premier venu déchire quand ce n’est pas la main populaire, moins belle qu’une épée, ou la gueule, la basse gueule des tribuns ! ce sont ces coutumes qui ont fait, en notre pays, de la monarchie un bronze qui ne s’est laissé entamer qu’après dix-sept siècles ! Tel le droit que dans deux Mémoires[3], restés inédits et remis aujourd’hui en lumière, Saint-Simon a établi de la manière la plus péremptoire et la plus irréfragable, avec la logique la plus victorieuse, car là où il y a l’obscurité d’un hiatus dans la chaîne des faits nécessaires au développement de sa thèse il répond par l’impérieuse et inévitable nature des choses, que les fautes et les crimes des gouvernements et des hommes peuvent violer, mais dont, pour l’avoir violée, les hommes et les gouvernements meurent nécessairement toujours !…

C’est cette violation du droit monarchique dont Saint-Simon a été le témoin indigné, lui, l’homme historique par excellence, l’homme monarchique jusque dans les moëlles, — comme il dirait, — c’est cette violation dont il a vu, de son œil d’aigle, les conséquences mortelles, qui lui a fait écrire ces deux splendides Mémoires, — l’un sur les bâtards légitimés de Louis XIV, l’autre sur la renonciation à la couronne de France, quand Philippe V prit la couronne d’Espagne. De ces deux Mémoires, bourrés de faits et de raisons et qui sont des revendications en faveur des traditions et des coutumes qui faisaient le droit public de France, celui sur les bâtards légitimés est incontestablement le plus beau, et on conçoit que, pour nous surtout qui faisons de la littérature, ce soit le plus beau. La bâtardise, qui est le sujet de ce terrible Mémoire, prenait à la gorge tout ce qu’il y avait de principes, de moralité, de sentiments et d’idées dans l’âme et dans l’esprit de Saint-Simon, et voilà ce qui a fait pousser à cet homme de monarchie la longue et douloureuse clameur qu’il pousse le long de cet admirable Mémoire, aussi puissamment, aussi désespérément que l’agonie du cor de Roland, à

Roncevaux !

VIII

C’est, en effet, un olifant qui sonne la fin de la monarchie, — de cette monarchie qui a duré plus qu’aucune monarchie du monde, parce qu’elle était fondée sur le principe divin de la paternité et de la famille, et qui allait mourir par les bâtardises ; car toutes les bâtardises s’appellent comme l’abîme appelle l’abîme. Les bâtardises de rois font les bâtardises de peuples. Le principe, violé une fois en haut, se retrouve violé partout… et jamais chose n’a mieux prouvé que le pouvoir politique et la paternité sont congénères, et qu’on ne les disjoint jamais que pour la honte et le malheur des peuples ! Tel fut le crime de Louis XIV, — un crime grand comme lui. En légitimant ses bâtards, Louis XIV ne fit, aux yeux des superficiels qui ne voient rien que des surfaces dans l’histoire, qu’un acte immoral bien près de la faute politique, et on le lui reproche et on passe, et l’on s’enfonce dans la splendeur enivrante de ce règne qui fait tout oublier ! Mais les profonds comme Saint-Simon, mais les zingari de l’Histoire, qui voient la mort à travers les pompes et les fleurs de la vie, ont vu jusqu’au fond de ce crime qui les contient tous… Ils ont vu ce Péché qui engendre la mort dans Milton. Le péché de Louis XIV a engendré la mort de la Monarchie, tuée bien avant que la tête de Louis XVI tombât ! Jamais dans l’histoire rien de pareil ne s’était produit, il faut bien le dire. Certes ! oui ! on y avait vu de la fornication et de l’adultère. On y avait vu des bâtards. Mais ils y étaient restés frappés de leur barre de bâtardise. Ils y étaient restés des bâtards, et quelques-uns, qui se sont vengés de leur naissance par de la gloire, en ont gardé le nom. Mais, avant Louis XIV, on ne les y avait pas vus nés d’un double adultère et légitimés… ce qui était insensé et stupide, même dans les mots ; car légitimer est un mot qui n’a pas de sens ! L’homme ne peut légitimer rien ! Une chose est légitime ou elle ne l’est pas. On ne touche pas aux choses éternelles ! Or, oser et vouloir légitimer des bâtards, c’était la paternité qui se retournait contre elle-même. C’était la paternité souillée de la chair et du sang qui se retournait contre l’auguste paternité morale qui est la vertu de l’homme et la vie même des nations. C’était impie, — un crime de lèse-nation, de lèse-principe, de lèse-divinité, c’est-à-dire de lèse-paternité divine au premier chef ! Et pour qui sait réfléchir, jamais un crime plus grand n’avait été commis par un Roi plus grand, mais auquel la lâcheté des hommes avait trop appris que rien n’était impossible à la Royauté…

Eh bien, Saint-Simon, à son tour, est aussi grand que le crime de Louis XIV ! Il est monté jusqu’à ce crime pour le raconter, et ce qui fait la beauté de son Mémoire, c’est le sentiment de cette angoisse respectueuse qui s’y déchire, c’est le prosternement de l’homme qu’il admire et que le crime de celui qui admire humilie plus bas que la poussière, et qui se débat éloquemment dans cette poussière ; c’est la douleur enfin d’un royalisme qui voit dans le Roi la Monarchie, et la Monarchie périr par le Roi ! C’est tout cela enfin qui donne au Mémoire de Saint-Simon un pathétique et une grandeur que je n’avais jamais vus au même degré, même dans lui, dans Saint-Simon ! Ceci est évidemment au-dessus, par la profondeur de l’inspiration, de tout ce qu’il a écrit ailleurs. Je retrouve bien ici le Louis XIV des Mémoires, peint et diminué souvent par la passion de l’écrivain ; mais j’ai le secret maintenant de cette passion, et j’admire encore qu’après ce crime de Louis XIV, qu’il a sondé jusque dans le fond de son horreur, Saint-Simon soit resté si juste…

IX

Écrit de cette plume immortelle qui traîne sa vaste phrase comme un de ces lourds manteaux de pourpre que des épaules d’Hercule pourraient seules porter, le Mémoire sur les légitimés pourrait s’appeler hardiment : « la Bâtardise dans l’Histoire », car, à propos des légitimés de Louis XIV, c’est l’histoire de la bâtardise en France et de la bâtardise en soi. Saint-Simon, qui était un fort chrétien et qui croyait au péché originel, la seule explication qu’il y ait de la nature humaine, — et je défie ceux-là qui ne sont pas chrétiens d’en trouver une autre ! — Saint-Simon croyait au mal absolu et héréditaire de la bâtardise. Va-t-on crier ? Les bâtards crient toujours quand on les appelle des bâtards, au lieu d’effacer par leur mérite la tache de leur bâtardise. Mais à l’heure qu’il est, où l’atavisme est une idée admise par les savants et où la jeune physiologie moderne conclut, en matière d’hérédité, comme la vieille théologie, on reconnaîtra bien peut-être qu’il y a dans l’âme comme dans le corps des races d’épouvantables transmissions, et c’est la preuve expérimentale de cette vérité que Saint-Simon a faite avec une largeur de génie qui a dépassé de ses ailes l’étroite envergure d’un Mémoire…

Il a recherché toutes les bâtardises des races royales qui ont régné dans notre histoire, et, à toutes les hauteurs, il a trouvé ce résultat formidable : c’est que partout où il y a eu bâtardise, il y a eu pour l’État trouble, péril et trahison… Saint-Simon n’est pas, lui, un nigaud à métaphysique. C’est une tête d’histoire et de réalité. Écoutez sa voix majestueuse et toute-puissante qui retentit et fait tout taire, dès les premières lignes de ce Mémoire, qui se trouve involontairement un livre sublime : « De tout temps — dit-il — il y a eu des bâtards, parce que de tout temps la nature humaine est corrompue. Mais les lois qui n’en suivent pas les dérèglements ont cru imiter Dieu en en faisant un peuple à part, exclus de tout nom, de toute succession, de toute faculté de tester, et, par conséquent, de faire souche et lignée ; en un mot, un peuple dévoué à l’obscurité la plus profonde, sans consistance, sans existence, la plus vive image du néant. Que telles soient nos lois, c’est un fait qui ne se peut contester. Que ces lois soient justes, le seul bon sens, la seule droite raison l’inculquent. Au dehors, le bon ordre, la conservation des familles, la paix et l’honneur des mariages, la source des alliances, la solidité des établissements, tout crie en faveur de ces lois ; au dedans de nous-même, une voix puissante se fait entendre qui les canonise et nous les fait respecter comme l’explication des lois de Dieu même. » Quelle accablante autorité dans la pensée et dans le style ! « De tout temps (continue-t-il encore), de tout temps il y a eu des bâtards, et de tout temps aussi des lois qui les anéantissent. Il n’est pas moins certain qu’il y a eu divers bâtards de princes, de seigneurs et de particuliers qui se sont élevés, par leur mérite, au-dessus du sort de leur origine, et qui ont été revêtus de biens et d’emplois et quelques-uns même d’éclatants ; mais, si on les examine, on les trouvera inhabiles à tous autres biens qu’à ceux de la fortune, et que parmi tout le lustre acquis par leur mérite et la protection de leurs parents, les lois n’ont pas fléchi en leur faveur… De là ces noms si communs dans les plus considérables illégitimes, le bâtard de Bourbon, le bâtard d’Orléans, le bâtard de Rubempré, et tant d’autres de princes, de seigneurs et de particuliers, appelés ainsi de leur temps, sans qu’ils eussent d’autres dénominations, par laquelle ils sont transmis jusqu’à nous dans les histoires. »

Tel est, pour le mâle et pratique esprit de Saint-Simon, le point de départ du Mémoire sur les légitimés. C’est de cette hauteur historique qu’il va tomber, comme la foudre, sur les prétentions des bâtards. Dans ce Mémoire contre eux, il a relevé et compté avec beaucoup de soin et de détail tous les bâtards des races royales qui ont successivement régné sur la France, et que la faiblesse de leurs générateurs a fait sortir de l’obscurité à laquelle les mœurs et les lois de ce pays, qui fut la monarchie française, condamnaient toutes les bâtardises, et on peut s’étonner du petit nombre de ces bâtards. Il y en eut sans doute ! mais on les ignore… L’huile du sacre qui faisait les rois ne les faisait pas nécessairement chastes. En coulant sur leur front, elle n’y mettait que le signe de la royauté, mais elle n’insinuait pas la vertu de la chasteté dans les cœurs. C’étaient des cœurs plus ou moins barbares. Avant et pendant le Moyen Age, les passions furent terribles… Mais les lois et les coutumes suffisaient à les endiguer et à les contenir, et ce ne fut que tard, ce ne fut que dans les derniers temps, que la bâtardise émergea du fond de ses ténèbres et leva sa rebelle et insolente tête dans l’État. Ce fut à dater de Louis XII que cette horrible nouveauté commença de se produire. On peut donc dire que du temps de Saint-Simon elle était d’hier… Excepté Dunois, le glorieux bâtard d’Orléans, qui fut un héros et qui racheta et effaça sa tache de bâtardise par les services qu’il rendit à la France, mais dont la postérité (la maison de Longueville) a gardé jusqu’à la dernière heure dans l’État, qu’elle n’a pas cessé de troubler, le caractère essentiel et pervers attaché à toute bâtardise, il faut descendre jusqu’à Louis XII pour trouver cette monstruosité de bâtards légitimés que Louis XIV, dans son orgueil de Nabuchodonosor, rendit plus monstrueuse encore. Louis XII, qui n’eut qu’un enfant naturel avant d’être roi, l’enterra dans la prêtrise et l’ensevelit dans un archevêché. Chose qui n’étonnera pas la physiologie ! ce ribaud effréné de François Ier n’eut point de bâtards. Mais il eut trois sœurs naturelles qu’il maria richement, mais sans leur donner de rang dans l’État. Il avait encore de la pudeur de roi, ce libertin impudique ! Par ce côté, l’homme de race restait pur dans les souillures de l’homme individuel… Tandis que les autres rois qui suivirent, Henri II, Charles IX, Henri IV, plus coupable encore, et Louis XIV, le plus coupable de tous, mirent jusque dans le sanctuaire de l’État toutes les couvées de leurs bâtards, et c’est de toutes ces honteuses couvées que Saint-Simon a raconté l’histoire jusque dans leurs dernières générations… Histoire effroyable, dont il a fait un argument et un exemple contre la légitimation des bâtards, doublement adultérins, de Louis XIV, la plus odieuse, la plus scandaleuse, la plus exécrable de toutes ces légitimations, et qu’il a écrite pour épouvanter de celle-là !

X

Encore une fois, ce fut celle-là qui acheva le mal commencé par les autres, et qui fut la fin de cette monarchie française d’une durée de dix-sept siècles ! Ce fut le suicide, dans le respect des peuples, de la Royauté par la Royauté. Transgression de la loi des races royales qui menaient le monde et de l’hérédité qui les rendait inamovibles et éternelles, encore une fois, c’était la fin ! La Révolution pouvait venir. L’échafaud de Louis XVI allait confiner au lit de la Montespan. Le chevet touchait au billot… C’était la fin de toutes les coutumes et de toutes les traditions pour lesquelles ce vieux héros, comme l’appellerait Carlyle, ce vieux pair de Saint-Simon, qui n’entendait pas plus qu’on violât la pairie que la royauté, n’a cessé de se démener et de combattre ! Les deux Mémoires que voici ne sont plus que des curiosités historiques. Ils n’ont plus de signification d’aucune sorte. Ils seraient impossibles à recommencer avec les mêmes idées et les mêmes sentiments. Cette histoire de choses mortes qui donne une si grande idée du temps où elles étaient vivantes, n’est à présent qu’un vain document sur un temps qui n’est plus. Quel fut leur destin alors que Saint-Simon les écrivait ?… On n’a sur ce point que des idées incertaines. Mais ce qui est certain, c’est que ce document, inutile, fini, enterré, à mille pieds dans l’ordre des idées de ce que nous croyons maintenant la vérité, — si nous croyons à quelque chose ! — est un chef d’œuvre, qui a pour les admirateurs et les adorateurs du génie l’intérêt immortel d’un chef-d’œuvre. C’est comme un morceau de Michel-Ange qu’on eût retrouvé… On ne comprend pas très bien peut-être le sujet de cette statue, mais ce qui n’est pas une énigme, c’est la beauté même du chef-d’œuvre, la beauté qui se comprend bien toujours. N’est-ce pas assez ?…

Que Faugère continue de nous rapporter des papiers inédits de Saint-Simon beaucoup de chefs-d’œuvre comme celui-là, et nous l’accueillerons avec joie, même avec les préfaces qu’il y ajoutera.

  1. Papiers inédits du duc de Saint-Simon : Lettres et dépêches sur l’ambassade d’Espagne. Introductions par Édouard Drumont. Écrits inédits de Saint-Simon, publiés par Faugère (Constitutionnel, 18 mai et 30 novembre 1880).
  2. Quantin.
  3. Hachette