Ouvrir le menu principal

Les Grands écrivains russes contemporains
Revue des Deux Mondes3e période, tome 64 (p. 264-301).

Il faut enfin que je me résolve à parler de lui. Les années passent, je relis toujours son œuvre, et toujours je recule le moment d’en aborder l’étude. N’ayant aucun titre à faire de la critique dogmatique, j’exposerai franchement mes perplexités.

Voici un écrivain que l’opinion de ses compatriotes place sans discussion au premier rang des vivans. Il écrit dans une langue encore peu répandue ; jusqu’à ces dernières années, son nom n’avait pas franchi les limites de son pays. Dans ce pays, on me vanta les livres de Tolstoï, on me pressa de les lire ; je les ouvris avec la défiance naturelle à tout Français et à beaucoup d’autres hommes vis-à-vis des œuvres que n’a pas sacrées le bruit public : on sait que le bruit public, pour nous, c’est le bruit de Paris. Pourtant, en dehors de ce lieu sonore, la terre est bien grande, les esprits des hommes sont bien divers, parfois bien puissans et influens sur les destinées du monde… Je lus Guerre et Paix, l’ouvrage capital de l’auteur. A mesure que j’avançais, la curiosité se changeait en étonnement, l’étonnement en admiration, devant ce juge impassible, qui évoque à son tribunal toutes les manifestations de la vie et fait rendre à l’âme humaine tous ses secrets. Je me sentais entraîné au courant d’un fleuve tranquille, dont je ne trouvais pas le fond : c’était la vie qui passait, ballottant les cœurs des hommes, soudain mis à nu dans la vérité et la complexité de leurs mouvemens. — Je me raidis contre ce premier saisissement et je suspendis ma conclusion ; ceux-là comprendront mes doutes, qui ont jamais compati à l’angoisse du premier mouton choisi par Panurge, quand cet animal dut sauter à la mer avant ses compagnons. A de longs intervalles, je relus Guerre et Paix et les autres livres de Tolstoï ; l’impression ne faisait que grandir, j’étais de plus en plus asservi à la domination de ce talent : je ne dis pas de cet esprit, — on verra quelles graves réserves j’ai à faire. Je cherchais des points de comparaison pour rapetisser l’objet de mon étude ; c’est très humain, je crois, et chose d’instinct, en dépit de la raison qui nous enseigne à ne pas comparer. Je ne trouvais pas de points de comparaison. Le plus fâcheux, et ceci est un critérium très sûr, c’est qu’après avoir lu Tolstoï, la plupart des romans me paraissaient faibles, faux, en un mot m’ennuyaient.

Sur ces entrefaites on traduisit en français Guerre et Paix, à Pétersbourg, et un petit nombre d’exemplaires furent envoyés à Paris. Enfin, j’allais pouvoir m’éclairer, me reposer sur cet oreiller si doux, le jugement des autres. Je me mis en campagne, disant à mes amis : Avez-vous lu Baruch ? Les plus sincères se dérobèrent énergiquement devant ces trois gros volumes, d’aspect terrifiant, qui semblent une provocation aux gens affairés que nous sommes. On me répondit qu’un roman en trois volumes était bon pour l’habitant des steppes et retardait sur l’époque des diligences ; on eût pu l’achever quand on allait de Paris à Toulouse en huit jours ; aujourd’hui, on traverse la France en vingt-quatre heures, et le roman doit se hâter comme l’express dans lequel on le lit. Il n’y avait rien à objecter à ce raisonnement de chauffeur. Beaucoup d’autres avouèrent que ce livre leur semblait franchement ennuyeux.

Enfin quelques personnes partagèrent mon admiration. Tourguénef me raconta que Flaubert, parcourant la traduction peu de temps avant sa mort, s’écriait de sa voix tonnante, avec des trépignemens : « Mais c’est du Shakspeare cela ! c’est du Shakspeare ! » Des juges littéraires moins fameux, mais peut-être plus sûrs que Flaubert, déclarèrent l’œuvre hors de pair ; ce fut aussi l’avis, de quelques gens de goût dans la bonne compagnie. Un livre, comme un tableau, me sera toujours suspect s’il ne contente à la fois les hommes du métier, qui jugent par principes, et cette élite délicate qui juge par instinct, ceux qu’on appelait autrefois, les honnêtes, gens. On me dira que les honnêtes gens, pour moi, sont les appréciateurs de Tolstoï : que l’homme qui a jamais raisonné autrement me jette la première pierre.

Ces suffrages recueillis en bon lieu m’encouragent à parler. Pourtant que de raisons d’hésiter encore ! Je veux être de bonne foi, dire toute ma pensée, dire que cet écrivain, quand il consent à n’être qu’un romancier, est un maître, des plus grands, de ceux qui porteront témoignage pour notre siècle. Est-ce qu’on dit ces énormités, est-ce qu’on les croit, d’un contemporain qui n’est même pas mort, qu’on peut voir tous les jours avec sa redingote, sa barbe, qui dîne, lit le journal, reçoit de l’argent de son libraire et le place en rentes, qui fait en un mot toutes les choses bêtes de la vie ? Comment parler de grandeur avant que la dernière pincée de cendres se soit évanouie avant que le nom se soit transfiguré dans le respect accumulé des générations ? Tant pis, je le vois si grand qu’il m’apparaît comme un mort. Autre difficulté ; s’il y a toujours quelque ridicule à dire : Prenez mon ours, — qu’est-ce donc quand on ne peut même pas montrer cet ours, quand il faut prier les curieux de l’aller chercher aux environs du pôle nord ? Avant que des traductions aient permis de contrôler ma critique, comment disserter ici d’une abstraction, analyser une œuvre inconnue, l’œuvre la plus touffue et la plus compliquée ? Par où prendre et rendre visible ce nuage qui n’a pas passé dans notre ciel ?

Heureusement, je devance à peine l’heure où tout le monde pourra juger sur pièces le procès. Une maison qui compte avec les intérêts de la science et des lettres plus encore qu’avec ses propres intérêts a bien voulu tenter l’épreuve ; dans quelques jours, Guerre et Paix paraîtra dans la collection des romans étrangers de la librairie Hachette. On nous fait d’autre part espérer une traduction prochaine du second roman de Tolstoï, Anna Karénine, le grand public va donc se prononcer : sera-ce pour ratifier l’admiration des premiers qui ont subi le charme ? Le grand public, comme le bon Homère, sommeille quelquefois, et pendant longtemps. Je m’attends qu’il nous taxera d’enthousiasme, que notre critique littéraire sera perdue de réputation. Et après ? Nous enlèvera-t-on les bonnes heures passées sur un beau livre, la joie d’avoir trouvé un maître qu’on revient souvent écouter, pour apprendre de lui comment vivent les hommes ? Non ; pas plus qu’on ne contriste un amoureux en lui prouvant par raison démonstrative que la femme qu’il aime est laide.

Avant de me donner carrière, j’ai cru devoir cette confession au lecteur, pour qu’il fût instruit de mes embarras, de mes scrupules, et, d’une partialité que j’avoue sans détours.
I

Nous avons vu le roman de mœurs naître en Russie avec Tourguénef ; nous l’avons vu se porter du premier coup, et comme par une pente naturelle de l’esprit national, vers l’observation psychologique : peut-être serait-il plus juste de dire la contemplation, pour bien marquer la sérénité qui tempérait chez ce grand artiste la curiosité morale. Tourguénef, discipliné par l’éducation occidentale, ne s’écarte pas sensiblement des formes qui nous sont familières ; il compose ses récits suivant nos exigences : une action lente et simple, mais unique, le développement d’une passion ou d’un caractère ; il ne cherche dans son œuvre qu’une satisfaction d’art et ne prétend pas instituer une philosophie. En entrant dans cette œuvre, nous ne nous sentons pas perdus ; la maison nous est connue, ceux qui l’habitent vivent à notre manière, ils ne nous étonnent que par un accent étranger.

Tolstoï nous garde de bien autres surprises. Voici venir le Scythe, le vrai Scythe, qui va révolutionner toutes nos habitudes intellectuelles. Plus jeune que son prédécesseur de dix années à peine, il débute presque en même temps ; son premier grand roman est contemporain de Pères et Fils ; mais entre les deux écrivains, il y a un abîme. L’un se réclamait encore des traditions du passé et de la maîtrise européenne, il rapportait chez lui l’instrument de précision qu’il tenait de nous ; l’autre a rompu avec le passé, avec la servitude étrangère ; c’est la Russie nouvelle, précipitée dans les ténèbres à la recherche de ses voies, rétive aux avertissemens de notre goût, et souvent incompréhensible pour nous. Ne lui demandez pas de se borner, ce dont elle est le moins capable, de concentrer son application sur un point, de subordonner sa conception de la vie à une doctrine ; elle veut des représentations littéraires qui soient l’image du chaos moral où elle souffre : Tolstoï arrive pour les lui donner. Avant tout autre, plus que tout autre il est à la fois le traducteur et le propagateur de cet état de l’âme russe qu’on a appelé nihilisme. Chercher dans quelle mesure il l’a traduit, dans quelle mesure il l’a propagé, ce serait tourner dans le vieux cercle sans issue. L’écrivain remplit la double fonction du miroir, qui réfléchit la lumière et la renvoie décuplée d’intensité, brûlante, communiquant le feu. Dans la confession religieuse qu’il vient d’écrire, le romancier, devenu théologien, nous donne en cinq lignes toute l’histoire de son âme : « J’ai vécu dans ce monde cinquante-cinq ans ; à l’exception des quatorze ou quinze années de l’enfance, j’ai vécu trente-cinq ans nihiliste, au sens propre de ce mot ; non pas socialiste et révolutionnaire, suivant le sens détourné que l’usage a donné au mot ; mais nihiliste, c’est-à dire vide de toute foi. » Nous n’avions pas besoin de cet aveu tardif ; toute l’œuvre de l’homme le criait, bien que le mot redoutable n’y soit pas prononcé une seule fois. Des critiques superficiels ont appelé Tourguénef le père du nihilisme, parce qu’il avait dit le nom de la maladie et en avait décrit quelques cas ; autant vaudrait affirmer que le choléra est importé par le premier médecin qui en donne le diagnostic, et non par le premier cholérique atteint du fléau. Tourguénef a discerné le mal et l’a étudié objectivement ; Tolstoï en a souffert depuis le premier jour, sans avoir d’abord une conscience bien nette de son état ; son âme envahie crie à chaque page de ses livres l’angoisse qui pèse sur toutes les âmes de sa race. Si les livres les plus intéressans sont ceux qui traduisent fidèlement l’existence d’une fraction de l’humanité à un moment donné de l’histoire, notre siècle n’a rien produit de plus intéressant que l’œuvre de Tolstoï.

Par une singulière et fréquente contradiction, cet esprit troublé, flottant, qui baigne dans les brumes du nihilisme, est doué d’une lucidité et d’une pénétration sans pareilles pour l’étude scientifique des phénomènes de la vie ; il a la vue nette, prompte, analytique, de tout ce qui est sur terre, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’homme ; les réalités sensibles d’abord, puis le jeu des passions, les plus fugitifs mobiles des actions, les plus légers malaises de la conscience. On dirait l’esprit d’un chimiste anglais dans l’âme d’un bouddhiste hindou ; se charge qui pourra d’expliquer cet étrange accouplement : celui qui y parviendra expliquera toute la Russie. Tolstoï se promène dans la société humaine avec une simplicité, un naturel qui semblent interdits aux écrivains de notre pays ; il regarde, il écoute, il grave l’image et fixe l’écho de ce qu’il a vu et entendu ; c’est pour jamais, et d’une justesse qui force notre applaudissement. Non content de rassembler les traits épars de la physionomie sociale, il les décompose jusque dans leurs derniers élémens avec je ne sais quel acharnement subtil ; toujours préoccupé de savoir comment et pourquoi un acte est produit, derrière l’acte visible il poursuit la pensée initiale, il ne la lâche plus qu’il ne l’ait mise à nu, retirée du cœur avec ses racines secrètes, et déliées. Par malheur, sa curiosité ne s’arrête pas là ; ces phénomènes qui lui offrent un terrain si sûr, quand il les étudie isolés, il en veut connaître les rapports généraux, il veut remonter aux lois qui gouvernent ces rapports, aux causes inaccessibles. Alors, ce regard si clair s’obscurcit, l’intrépide explorateur perd pied, il tombe dans l’abîme des contradictions philosophiques ; en lui, autour de lui, il ne sent que le néant et la nuit ; pour combler ce néant, pour illuminer cette nuit, les personnages qu’il fait parler proposent les pauvres explications de la métaphysique ; et soudain, irrités de ces sottises d’école, ils se dérobent eux-mêmes à leurs explications.

A mesure qu’il avance dans son œuvre et dans la vie, de plus en plus branlant dans le doute universel, Tolstoï prodigue sa froide ironie aux enfans de son imagination qui font effort pour croire, pour appliquer un système suivi ; sous cette froideur apparente on surprend le sanglot du cœur, affamé d’objets éternels. Enfin, las de douter, las de chercher, convaincu que tous les calculs de la raison n’aboutissent qu’à une faillite honteuse, fasciné par le mysticisme qui guettait depuis longtemps son âme inquiète, le nihiliste vient brusquement s’abattre aux pieds d’un dieu ; de quel dieu, nous le verrons tout à l’heure. Je devrai parler en terminant cette étude de la phase singulière où est entrée la pensée de l’écrivain ; j’espère le faire avec toute la réserve due à un vivant, avec tout le respect dû à une conviction sincère. Je ne sais rien de plus curieux que les dépositions actuelles de M. Tolstoï sur le fond de son âme ; c’est toute la crise que traverse aujourd’hui la conscience russe, vue en raccourci, en pleine lumière, sur les hauteurs. Ce penseur est le type achevé, le guide influent d’une multitude d’intelligences ; il essaie de dire ce que ces intelligences ressentent confusément.

Né en 1828, le comte Léon Tolstoï [1] a aujourd’hui cinquante-six ans. Sa vie extérieure n’offre aucun aliment à l’intérêt romanesque ; elle a été celle de presque tous les gentilshommes russes ; à la campagne, dans la maison paternelle, puis à l’université de Kazan, il reçut cette éducation des maîtres étrangers qui donne aux classes cultivées leur tour d’esprit cosmopolite. Entré au service militaire, il passa quelques années au Caucase, dans un régiment d’artillerie ; transféré sur sa demande à Sébastopol, quand éclata la guerre de Crimée, il soutint le siège mémorable ; il en a retracé la physionomie dans trois récits saisissans : Sébastopol en décembre, en mai, en août. Démissionnaire à la paix, le comte Tolstoï voyagea, vécut à Saint-Pétersbourg et à Moscou dans son milieu naturel ; il vit la société et la cour comme il avait vu la guerre, de cet œil attentif, implacable, qui retient la forme et le fond des choses, arrache les masques, perce les cœurs. Après quelques hivers de vie mondaine, il quitta la capitale, en partie, dit-on, pour échapper au péril des coteries littéraires qui voulaient l’enrôler. Vers 1860, il se maria et se retira dans son bien patrimonial, près de Toula ; il n’en est guère sorti depuis vingt-cinq ans. Toute l’histoire de cette vie n’est que l’histoire d’une pensée travaillant sans relâche sur elle-même : nous la voyons naître, définir sa nature et confesser ses premières angoisses, dans l’autobiographie à peine déguisée que l’écrivain a intitulée : Enfance, Adolescence, Jeunesse, nous en suivons l’évolution dans ses deux grands romans, Guerre et Paix, Anna Karénine ; elle aboutit enfin, comme on pouvait le prévoir, aux écrits théologiques et moraux qui absorbent depuis quelques années toute l’activité intellectuelle du romancier.

Si je ne me trompe, la première composition de l’écrivain, alors officier au Caucase, dut être la nouvelle ou plutôt le fragment de roman publié plus tard sous ce titre : les Kosaks. C’est la moins systématique de ses œuvres ; c’est peut-être celle qui trahit le mieux l’originalité précoce de son esprit, le don de voir et de peindre la seule vérité. Les Kosaks marquent une date littéraire : la rupture définitive de la poétique russe avec le byronisme et le romantisme, au cœur même de la citadelle où s’étaient retranchées depuis trente ans ces puissances. Durant la première moitié de ce siècle, le Caucase fut pour la Russie ce que l’Afrique était pour nous, une terre d’aventures et de rêves, où les plus fous et les plus forts allaient jeter leur gourme de jeunesse. Mais tandis qu’Alger ne nous renvoyait que de bons officiers, Tiflis rendait des poètes. On comprend la fascination de ce pays merveilleux ; il offrait aux jeunes Russes ce qui leur manquait le plus : des montagnes, du soleil, de la liberté. Là-bas, tout au bout de l’accablante plaine de neige, l’Elbrouz, « la cime des bienheureux, » dressait dans l’azur ses glaciers étincelans. Par-delà la montagne, c’était l’Asie et ses féeries, nature superbe, peuples pittoresques, torrens chantans sous les platanes, filles de Kabarda dansant dans les aouls du Térek ; la large vie des bivouacs dans la forêt, la gloire ramassée sous le drapeau des héros légendaires : Paskévitch, Yermolof, Rariatinsky. Tous ceux qui étaient blasés ou croyaient l’être dans les ennuis de Pétersbourg couraient là-bas ; à tous on pouvait appliquer le vers de Musset :

Ils avaient la Lara, Manfred et le Corsaire ;

et l’obsession de Byron était si forte sur cette génération que leurs yeux prévenus voyaient l’Orient, où ils vivaient, à travers la fantaisie du poète. Tous jouaient au Childe-Harold et rapportaient des vers dont quelques-uns seront immortels. Ce fut au Caucase que débutèrent Pouchkine, Griboyédof, Lermontof ; mais, dans le Prisonnier du Caucase de Pouchkine comme dans le Démon de Lermontof, la leçon apprise transfigure les paysages et les hommes, les sauvages Lesghiennes sont de touchantes héroïnes, sœurs d’Haïdée et de la Fiancée d’Abydos.

Sollicité comme tant d’autres vers la montagne d’aimant, Tolstoï, — c’est-à-dire Olénine, le héros des Kosaks (je crois bien que c’est tout un), — part de Moscou une belle nuit, après un souper d’adieu avec les camarades de sa jeunesse. Rongé par le mal du civilisé, « cet éternel ennui qui a passé dans le sang, qui s’est transmis de générations en générations, » Olénine jette derrière lui ses pensées habituelles comme un vieux vêtement ; la troïka l’emporte vers l’inconnu, il rêve l’apaisement de la vie primitive, de nouvelles sensations, de nouvelles amours. C’est encore la note byronienne ; Lermontof aurait pu écrire ce prologue ; mais attendez ! Voici notre voyageur installé dans un des petits postes kosaks perdus en grand gardes sur le fleuve Térek ; il a adopté l’existence de ses nouveaux amis, il partage leurs expéditions et leurs chasses ; un vieux montagnard, qui rappelle d’assez près le Bas-de-Cuir de Fenimore Cooper, s’est chargé de son éducation. Naturellement, Olénine s’éprend de la belle Marianne, la fille de ses hôtes. Comment Tolstoï va-t-il rajeunir cet Orient usé à force d’avoir servi ? D’une façon bien simple ; en lui rendant sa vraie et naturelle figure. Aux visions lyriques de ses aînés il substitue la vue philosophique des âmes et des choses, Dès son premier contact avec les Asiatiques, l’observateur a compris combien il est puéril de prêter à ces êtres instinctifs nos raffinemens de pensée et de sentiment, notre mise en scène théâtrale de la passion. L’intérêt dramatique de son roman, il le placera dans le malentendu fatal entre le cœur du civilisé et le cœur de la créature sauvage, dans l’impossibilité de fondre en une communion d’amour ces deux âmes de qualité différente. Olénine a beau vouloir simplifier ses sentimens, on ne change pas sa nature parce qu’on met un bonnet circassien, on ne redevient pas primitif ; son amour ne se sépare pas de toutes les complications intellectuelles que notre éducation littéraire prête à cette passion. — « Ce qu’il y a de terrible et de doux dans ma condition, c’est que je sens que je la comprends, Marianne, et qu’elle ne me comprendra jamais. Elle ne me comprendra pas, non qu’elle me soit inférieure, au contraire ; elle ne doit pas me comprendre. Elle est heureuse ; elle est comme la nature : égale, tranquille, toute en soi. » — La figure de cette petite Asiatique, mystérieuse et farouche comme une jeune louve, est dessinée avec un relief extraordinaire ; j’en appelle à tous ceux qui ont pratiqué l’Orient et constaté la fausseté des types orientaux fabriques par la littérature européenne ; ceux-là retrouveront dans les Kosaks l’évocation surprenante de cet autre monde moral. Si Tolstoï a pu nous rendre ce monde visible, c’est qu’il nous le montre baignant dans la nature qui l’explique ; la légère idylle sert de prétexte à d’exactes et magnifiques descriptions du Caucase ; la steppe, la forêt, la montagne vivent comme leurs habitans ; leurs grandes voix couvrent et appuient les voix humaines, comme l’orchestre dirige la partie de chant dans un chœur. Plus tard, l’écrivain, acharné à fouiller les âmes, ne retrouvera jamais au même degré ce profond sentiment de là nature, ce débordement de panthéisme qui fait dire à Olénine : « Mon bonheur, c’est d’être avec la nature, de la voir, de lui parler ! »

Panthéisme et pessimisme, telles paraissent être au début les deux tendances maîtresses entre lesquelles oscille l’esprit de Tolstoï. Les Trois Morts, le fragment que j’ai traduit ici même [2], nous donnent le résumé de cette philosophie : le plus heureux, le meilleur, est celui qui pense le moins, qui meurt le plus simplement ; à ce titre, le paysan vaut mieux que le seigneur, l’arbre vaut mieux que le paysan, et la mort d’un chêne est pour la création une plus grande tristesse que la mort d’une vieille princesse. C’est le mot de Rousseau élargi : l’homme qui pense n’est pas seulement un animal dépravé, il est une plante enlaidie. Mais le panthéisme, c’est encore une tentative d’explication rationnelle du monde : le nihilisme va bientôt en faire justice. Le monstre a déjà dévoré tout l’intérieur de cette âme, sans qu’elle-même en ait bien conscience. Il est facile de s’en convaincre en lisant les notes intimes, rédigées entre 1851 et 1857, et réunies sous ce titre : Enfance, Adolescence, Jeunesse. C’est le journal de l’éveil d’une intelligence à la vie ; il nous livre tout le secret de la formation morale de Tolstoï. L’auteur essaie sur sa propre conscience cette analyse pénétrante, inexorable, qu’il promènera plus tard dans la société ; il se fait la main sur lui-même avant de la porter sur les autres. Curieux livre, long, insignifiant parfois ; Dickens est rapide à côté de l’écrivain russe ; en nous racontant le plus ordinaire des voyages de la campagne à Moscou, Tolstoï compte les tours de roue, ne nous fait pas grâce d’un passant, d’un poteau kilométrique. Mais cette observation maladive, fastidieuse quand elle s’attache aux menus faits, devient un instrument merveilleux quand elle s’applique à l’âme et s’appelle psychologie. Ce sont des projections de lumière sur le for intérieur, sans aucune faiblesse pour l’amour-propre ; l’homme se voit et se peint laid, avec toutes ses sottes vanités, ses ingratitudes, ses méfiances d’enfant morose ; nous retrouverons plus tard cet enfant dans les principaux personnages des grands romans, et sa nature n’aura pas changé. — Je veux citer deux passages qui nous montrent le nihilisme à sa source, dans un cerveau de seize ans.

« De toutes les doctrines philosophiques, celle qui me séduisait le plus était le scepticisme ; pendant un temps, il me conduisit à un état voisin de la folie. Je me figurais qu’en dehors de moi il n’existait rien ni personne dans le monde, que les objets n’étaient pas des objets, mais de vaines apparences, évoquées par moi durant le moment où je leur prêtais attention, évanouies quand je cessais d’y penser… Il y avait des minutes où, sous l’influence de cette idée obsédante, j’arrivais à un tel degré d’égarement, que je me retournais brusquement et regardais derrière moi, dans l’espoir d’apercevoir le néant là où je n’étais pas. — Mon faible esprit, ne pouvant pénétrer l’impénétrable, perdait l’une après l’autre, dans ce travail accablant, des certitudes auxquelles je n’eusse jamais dû toucher pour le bonheur de ma vie. De toute cette fatigue intellectuelle je ne recueillais rien, rien qu’une agilité d’esprit qui affaiblissait en moi la force de la volonté, et une habitude d’incessante analyse morale qui ôtait toute fraîcheur à mes sensations, toute netteté à mes jugemens… »

Ceci pourrait être à la rigueur un cri parti d’Allemagne, de quelque disciple de Schelling ; Amiel ne s’exprime pas autrement. Mais écoutez ce qui suit : c’est bien un Russe qui parle, et pour tous ses frères :

« Quand je me souviens de mon adolescence et de l’état d’esprit où je me trouvais alors, je comprends très bien les crimes les plus atroces, commis sans but, sans désir de nuire, comme cela, par curiosité, par besoin inconscient d’action. Il y a des minutes où l’avenir se présente à l’homme sous des couleurs si sombres, que l’esprit craint d’arrêter son regard sur cet avenir, qu’il suspend totalement en lui-même l’exercice de la raison et s’efforce de se persuader qu’il n’y aura pas d’avenir et qu’il n’y a pas eu de passé. En de pareilles minutes, quand la pensée ne contrôle plus chaque impulsion de la volonté, quand les instincts matériels demeurent les uniques ressorts de la vie, — je comprends l’enfant inexpérimenté qui, sans hésitation, sans peur, avec un sourire de curiosité, allume et souffle le feu sous sa propre maison, où dorment ses frères, son père, sa mère, tous ceux qu’il aime tendrement. — Sous l’influence de cette éclipse temporaire de la pensée, — je dirais presque de cette distraction, — un jeune paysan de dix-sept ans contemple le tranchant fraîchement aiguisé d’une hache, sous le banc où dort son vieux père : soudain il brandit la hache et regarde avec une curiosité hébétée comment le sang coule sous le banc de la tête fendue. Dans ce même état, un homme trouve quelque jouissance à se pencher sur le bord d’un précipice, et à penser : Si je me jetais la tête la première ? ou à appuyer sur son front un pistolet chargé, et à penser : Si je pressais la détente ? ou à dévisager quelque personnage considérable, entouré du respect de tous, et à penser : Si j’allais à lui et que je le prisse par le nez en lui disant : Eh ! mon bon, viens-tu ? »

Pur enfantillage, dira-t-on. Oui ; dans nos cerveaux mieux gouvernés, où ces larves de cauchemar n’arrivent presque jamais à la vie de l’action, mais pas dans les cerveaux russes, où ces coups de folie se continuent fréquemment par l’acte correspondant. Cet état a un nom intraduisible, l’otchaianié. Si vous consultez le dictionnaire, il vous donnera pour équivalent notre mot de désespoir ; mais le dictionnaire est un pauvre changeur, qui n’a jamais la monnaie exacte, et vous rend des pièces françaises contre les pièces étrangères, sans tenir compte de l’écart des valeurs. En réalité, pour traduire ce terme, il faudrait fondre ensemble des parties de vingt autres : désespoir, fatalisme, sauvagerie, ascétisme, que sais-je encore ? Un certain entrain triste et fou, l’entrain du conscrit ivre qui part en chantant, avec des larmes au fond des paupières. L’otchaïanié, c’est le sentiment, unique en sa racine, qui jette toutes ces jeunes filles, selon le hasard de l’instant, au suicide, à l’ambulance, au cloître, à la propagande, au meurtre, au désordre ; c’est lui qui conduit cet étudiant tranquille, parti pour tuer, et ce bohémien de postillon qui pousse sa troïka ventre à terre, la nuit, dans les fondrières, enivré d’aller très vite dans l’inconnu dangereux ; c’était peut-être le nom qu’il fallait donner à la maladie d’Hamlet, quand il transperçait de son épée le père de sa maîtresse, tout en débitant ses lazzi ; c’est la séduction et l’épouvante du pays de folie froide, où Ton ne veut de la vie que les extrêmes, où l’on sait tout supporter, excepté les sorts médiocres, où l’on aime mieux enfin s’anéantir que se modérer. Pauvre Russie ! c’est ton âme d’oiseau de mer, léger dans la tempête et chez lui sur l’abîme. . Le nihilisme et le pessimisme, — est-il besoin de deux mots, et l’un peut-il aller sans l’autre ? — inspirent à partir de cette époque toutes les productions de Tolstoï, les petites nouvelles par lesquelles il prélude à ses romans de longue haleine. Un de ces récits est intitulé : Bonheur de famille ; c’est l’étude de la dégradation de sentimens qui mène deux époux de l’amour à l’amitié. Le début est un peu long, un peu traînant ; mais à la fin, la vérité, la simplicité du tableau donnent une poignante impression de mélancolie, par la seule force de la vie reflétée, sans un incident romanesque. Si l’on traduisait ce récit, le public français s’y méprendrait sans doute, il croirait reconnaître l’œuvre d’un des jeunes romanciers qui lui enseignent aujourd’hui la vue désenchantée des choses ; on serait surpris d’apprendre que la reproduction simple et amère des réalités bourgeoises a été inventée en Russie il y a trente ans. Il semble que certaines doctrines philosophiques correspondent nécessairement à certaines formes littéraires : ainsi le pessimisme appelle en littérature et en art les procédés réalistes. Tolstoï a inauguré ces procédés, dès ses premiers essais, avec toute l’âpreté que nous leur connaissons chez nous. Je n’aurais que l’embarras du choix pour citer ; par exemple, dans Enfance, Adolescence, Jeunesse, la scène tragique de la mort de sa mère, et l’odeur du cadavre qui éloigne le fils du cercueil ; ou bien cette description de la chambre des bonnes, qui pourrait soutenir la comparaison avec des pages un moment achalandées dans la littérature naturaliste ; il ne manque à la ressemblance qu’une toute petite chose, la grossièreté appuyée : sous ce rapport Tolstoï est inférieur. Mais je devance des rapprochemens qui s’imposeront à moi plus tard ; je dois d’abord étudier les deux œuvres capitales de l’écrivain, celles où il a mis tous ses dons et toute sa pensée. Nous sommes parvenus à l’heure où ce talent, assez maladroitement dépensé jusque-là dans des ébauches et des compositions fragmentaires, va se ramasser dans un effort vraiment puissant.


II

Guerre et Paix, c’est le tableau de la société russe durant les grandes guerres napoléoniennes, de 1805 à 1815. — L’appellation de roman convient-elle bien à cette œuvre compliquée ? Je ne sais. L’interminable série d’épisodes, de portraits, de réflexions que l’auteur nous présente se déroule autour de quelques personnages fictifs ; mais le véritable héros de l’épopée, c’est la Russie dans sa lutte désespérée contre l’étranger. Les figures réelles, Alexandre, Napoléon, Koutouzof, Spéransky, tiennent presque autant de place que les figures imaginées ; le fil très simple et très lâche de l’action romanesque sert à rattacher des chapitres d’histoire, de politique, de philosophie, empilés pêle-mêle dans cette encyclopédie du monde russe. Essayez de concevoir les Misérables de Victor Hugo, repris en sous-œuvre par Dickens avec son travail de termite, puis fouillés à nouveau par la plume froide et curieuse de Stendhal, vous aurez peut-être une idée de l’ordonnance générale du livre, de cette alliance unique entre le grand souffle épique et les infiniment petits de l’analyse. Je me suis laissé dire que M. Meissonier avait pensé un jour à peindre un panorama : j’ignore comment la tentative eût réussi, mais je crois bien qu’elle m’eût fourni le meilleur terme de comparaison pour faire comprendre le double caractère de l’œuvre de Tolstoï.

Le plaisir y veut être acheté comme dans les ascensions de montagne ; la route est parfois ingrate et dure, on se perd, il faut de l’effort et de la fatigue ; mais, lorsqu’on touche au sommet et qu’on se retourne, la récompense est magnifique, les immensités de pays se déroulent au-dessous de vous : qui n’est pas monté là-haut ne connaîtra jamais le relief exact de la province, le cours de ses fleuves, et l’emplacement de ses villes. De même, l’étranger qui n’aurait pas lu Tolstoï se flatterait vainement de connaître la Russie contemporaine, et celui qui voudrait écrire l’histoire de ce pays aurait beau compulser toutes les archives, il ne ferait qu’une œuvre morte s’il négligeait de consulter cet inépuisable répertoire de la vie nationale. — Le public russe a de tout autres exigences que le nôtre. Surmenés d’affaires, de préoccupations, et de pensées, nous voulons, quand nous prenons un roman pour nous divertir, une lecture légère, facile à digérer ; le Russe, qui a de longues heures inoccupées et une existence sociale peu tendue, garde une réserve d’attention considérable pour le superflu de la vie ; il ne craint pas un roman touffu, philosophique, bourré d’idées, qui fait travailler son intelligence autant, qu’un livre de science pure.

En outre, il ne possède pas notre longue éducation classique, qui nous permet d’isoler un fait, un caractère, et de suppléer par mille conventions à tout ce qu’on ne nous montre pas ; il estime que les représentations du monde doivent être complexes et contradictoires comme ce monde lui-même ; il souffre dans sa bonne foi quand on lui cèle quelque partie de cet ensemble, où tout se tient dans une étroite dépendance. Nous, et tous nos frères de race, nous avons hérité de nos maîtres latins le génie de l’absolu ; les races du Nord, slaves ou anglo-germaines, ont le génie du relatif ; qu’il s’agisse des croyances religieuses, des principes du droit, ou des procédés littéraires, cette profonde division de la famille européenne éclate tout le long de l’histoire. Comparez le Cinna de Corneille, le Bajazet de Racine, la Zaïre de Voltaire au Henri VI ou au Richard III de Shakspeare, au Wallenstein de Schiller ; dans nos compositions, une figure centrale, quelques rares figures secondaires, une action rigoureusement délimitée ; chez les tragiques anglais ou allemands, une multitude tumultueuse qui se précipite au travers d’événemens successifs et, si l’on peut dire, un morceau de la vie générale, détaché sans apprêt, sans mutilations. Depuis un demi-siècle, nous sommes apprivoisés aux littératures étrangères ; eh bien ! malgré tout, notre esprit systématique, unitaire, a peine à trouver du plaisir dans la confusion de ces grands ensembles ; nous jouissons pleinement d’Othello et de Roméo ; mais, en dehors de quelques lettrés, je suspecterai toujours la sincérité d’un Français qui dit admirer Richard III ou Henri VI. Trouvez donc un directeur de théâtre qui ose monter ces drames ! Ce sujet nous mènerait loin, à des méditations douloureuses. S’il est vrai que nous représentons dans le monde le principe de l’absolu et nos rivaux le principe du relatif, il faut reconnaître que la civilisation européenne, longtemps façonnée par nous sur le premier de ces principes, nous échappe lentement pour se pénétrer du second. L’esprit du XIXe siècle pourrait être défini un esprit de relation ; on trouve de toute antiquité, dans les spéculations des philosophes, le sentiment de la complexité de la vie, des êtres et des idées, et, par conséquent, de la relativité des phénomènes et des conceptions ; mais le siècle qui meurt a le premier généralisé ce sentiment et l’a traduit par des applications pratiques. L’esprit du passé, le nôtre, était net, à peu de frais, parce qu’il voyait un champ restreint ; l’esprit nouveau est trouble, parce qu’il voit toutes choses à travers l’immense univers ; il envahit les sciences, les littératures, l’âme et le corps politique des sociétés. Comme cet esprit n’est pas le nôtre, nous ne le communiquons plus, nous le suivons à la remorque, avec honneur et succès parfois, mais suivre n’est plus guider. Je livre ici, le cœur triste et désirant me tromper, l’observation qui résume pour moi un long commerce intellectuel avec l’étranger : les idées générales qui transforment l’Europe et notre propre pays ne sortent plus de l’âme française.

Revenons bien vite à Tolstoï. Le Slave enchérit encore sur ce goût naturel aux races du Nord pour les représentations de la vie multiples, aussi complètes que possible ; il y ajoute la confusion d’un esprit impatient de discipline et son désir instinctif d’étreindre l’illimité. De là ce fouillis de personnages, cette succession d’incidens banals, cette absence de ce que nous appelons l’action dramatique, toutes choses qui nous fatiguaient déjà dans les romans anglais, portées à leur comble dans les romans russes : elles rendent ces derniers illisibles pour beaucoup d’entre nous. Ignorance de l’art de composer, disons-nous. Non pas, répond le Russe et, avec lui, nos nouveaux réformateurs, mais besoin de reproduire la vie dans sa sincérité et sa complexité, la vie qui noie les individus dans son large courant, qui est une série d’évolutions et ne met jamais le point final. — La querelle est pendante ; sans vouloir la trancher, je crois qu’on peut convenir d’un point : avec nos vieux procédés, la médiocrité est tolérable ; un auteur qui sait son métier peut toujours amuser ; avec les procédés contraires, la demi-réussite est insupportable ; il faut assembler le drame comme Shakspeare, le roman comme Tolstoï, pour nous donner vraiment l’impression majestueuse du passage de la vie.

Guerre et Paix nous la donne ; donc le procès est jugé en sa faveur, le succès a décidé. En voyant ces camps, ces soldats, cette cour, ces salons qui se règlent sur la cour et n’ont guère changé depuis un demi-siècle, en voyant les cœurs des hommes qui ne changent jamais, je les reconnais, je m’écrie à chaque page : « Comme c’est cela ! » — Parmi tous les phénomènes sociaux, il en est un qui éveille plus particulièrement l’attention du romancier philosophe : c’est la guerre. Tolstoï est persécuté par ce mystère. Il va sans cesse du conseil des généraux au bivouac des soldats, interrogeant l’état moral de chacun, les raisons du commandement, celles de l’obéissance et du sacrifice. Dès le début du livre, par un artifice habile, il nous peint la physionomie de l’armée russe ; cette armée se tasse dans le désordre d’une retraite sur le pont de Braunau ; un des personnages du roman, pris dans la presse, regarde le défilé et, comme on dirait dans le métier, passe la revue de détail. Je ne sais de comparable à ce chapitre que l’admirable évocation du Camp de Wallenstein. Quand vient la première affaire, le premier coup de canon à mitraille, le premier soldat tombé, on attend depuis longtemps cette minute solennelle, on en a l’angoisse. Et les batailles impériales se déroulent au cours de ces volumes, Austerlitz, Friedland, Borodino. Oh ! ce ne sont pas ce que nous appelons des « tableaux de bataille. » Tolstoï parle de la guerre en homme qui l’a faite, il sait qu’on ne voit jamais une bataille ; souvent il suspend son récit pour prendre à partie M. Tbiers et railler doucement les agréables compositions de cet artiste. Sa méthode est celle inaugurée par Stendhal dans le Waterloo de la Chartreuse de Parme ; comme le jeune Fabrice del Dongo, le comte Bézouchof, égaré dans la redoute centrale de Borodino, cherche naïvement la bataille. Le soldat, l’officier, le général même que le romancier met en scène, ne voient jamais qu’un point du combat ; mais à la façon dont quelques hommes se battent, pensent, parlent et meurent sur ce point, nous devinons tout le reste de l’action et de quel côté penche la victoire. Quand Tolstoï veut nous donner une description d’ensemble, il la légitime par quelque artifice ; ainsi, dans l’affaire de Schöngraben, l’aide-de-camp qui porte un ordre tout le long des lignes engagées. Après cette même affaire, les chefs de corps font leurs rapports ; ces rapports racontent, non ce qui s’est passé, mais ce qui aurait dû se passer. Pourquoi ? « Le colonel avait tant désiré exécuter ce mouvement, il regrettait tellement de n’avoir pas réussi à l’exécuter qu’il lui semblait que tout s’était réellement passé ainsi. Et peut-être bien qu’en vérité cela s’était passé ainsi ! Est-ce qu’on peut jamais démêler dans cette confusion ce qui a été et ce qui n’a pas été ? » Quelle justesse dans cette explication ironique ! J’en appelle à tous ceux qui, ayant assisté à un fait de guerre, l’ont entendu raconter par les autres acteurs.

Ne demandez pas à l’écrivain réaliste la convention classique, une armée respirant l’héroïsme à l’exemple de ses chefs, vivant pour les grandes choses qu’elle accomplit, toute tendue vers ces choses. Tolstoï s’en tient à la vérité humaine : chaque soldat faisant du sublime comme un métier, inconscient, occupé de niaiseries, et les officiers de leurs plaisirs ou de leur avancement, et les généraux de leurs ambitions, de leurs intrigues : tout ce monde accoutumé et indifférent à ce qui nous paraît extraordinaire, grandiose. Néanmoins, à force de simplicité, le narrateur nous tire parfois des larmes pour ces héros qui s’ignorent, par exemple pour l’émouvante figure du capitaine Touchino, qui rappelle le capitaine Renault de Servitude et Grandeur militaires. Pour les chefs des armées russes, Tolstoï est sévère ; il fait revivre les conseils de guerre, d’après les procès-verbaux contemporains ; il daube sur les stratégistes allemands et français qui entouraient Alexandre ; et son nihilisme historique se donne voluptueusement carrière en peignant ces Babels de langues et d’opinions. Un seul homme a ses secrètes sympathies, le généralissime Koutouzof. Sait-on pourquoi ? Idée bien russe ! parce qu’il ne commandait pas, ne regardait pas les plans, et dormait au conseil, s’en remettant de l’événement à la fatalité. Tous ces récits militaires convergent vers cette idée, développée dans l’appendice philosophique du roman : l’action des chefs est vaine et mille, tout dépend de l’action fortuite des petites unités ; le seul facteur décisif, c’est l’élan imprévu qui soulève, à certaines heures, cette collection d’âmes en équilibre instable, une armée. Les dispositifs de bataille ? Qui en tient compte sur le terrain, devant les milliers de combinaisons possibles ? Le coup d’œil du génie ? Mais le génie lui-même ne voit que de la fumée, ses informations lui arrivent et ses ordres partent toujours trop tard. Le chef qui entraîne ses troupes ? Il entraîne dix, cinquante, cent hommes sur cent mille, dans un rayon de quelques mètres, et le reste le lendemain, dans les bulletins ! Au-dessus des 300,000 combattans qui s’égorgent dans la plaine de Borodino, il ne faut invoquer que le vent du hasard, soufflant la victoire ou la défaite. Que voilà bien le nihiliste mystique, tel que nous le retrouverons devant tous les problèmes de la vie ! Après la guerre, ce que Tolstoï étudie avec le plus de passion et déshonneur, c’est l’intrigue des hautes sphères de la société et de leur, centre de gravitation, la cour. Comme les différences de race et de pays s’effacent à mesure qu’on s’élève, ici le romancier ne crée plus seulement des types russes, il crée des types humains, universels et éternels. Depuis Saint-Simon, nul n’a aussi curieusement démonté la mécanique de la cour, comme eût dit l’observateur de Versailles. Presque toujours, quand les écrivains d’imagination entreprennent de peindre ces milieux fermés, nous leur refusons notre confiance ; nous devinons, à mille fausses notes, qu’on a écouté aux portes, vu à travers le trou de la serrure. La supériorité de l’auteur russe, c’est qu’il est dans son élément natal, il a vu et pratiqué la cour comme l’armée ; il parle de ses pairs avec leur langage, leur éducation ; de là une information abondante et sûre, celle du comédien qui divulgue les secrets des planches. Entrez dans le salon de la vieille dame d’honneur, Anna Schérer ; écoutez les papotages des émigrés, les jugemens sur Bonaparte, les manœuvres des courtisans et cet « accent de tristesse respectueuse » avec lequel on prononce les noms des membres de la famille impériale ; asseyez-vous à la table de Spéransky, dans l’intérieur de l’homme d’état, « qui rit comme on rit sur la scène ; » suivez la trace du souverain dans les bals, à cette aurore qui se lève sur tous les visages dès qu’il entre dans une salle ; surtout approchez-vous du lit de mort du vieux comte Bézouchof, regardez la tragédie qui se joue sous les masques de l’étiquette, la querelle des bas intérêts autour de ce mourant sans voix, l’agitation de toutes ces âmes. Ici le sinistre, comme ailleurs le sublime, emprunte une énergie sans pareille à la sincérité, à la simplicité du tableau, à la contention que le savoir-vivre impose aux physionomies et aux paroles.

Il faut lire tous les passages où Tolstoï fait agir et parler l’empereur Napoléon, l’empereur Alexandre ; on comprendra la place qu’il y a dans l’esprit russe pour le nihilisme, en tant que négation des grandeurs et des respects consacrés par l’assentiment commun. Le ton de l’écrivain est plein de déférence, on ne peut même dire qu’il rapetisse la majesté du pouvoir ; seulement, en la montrant aux prises avec les menues exigences de la vie, il la détruit. On trouvera, disséminés dans le récit, dix ou douze petits portraits de Napoléon achevés avec un soin minutieux ; aucune hostilité, pas un trait de caricature ; mais, par cela seul qu’on l’abstrait un moment de la légende, l’homme prodigieux s’écroule. Le plus souvent, c’est un détail d’observation physique, habilement glissé, qui semble incompatible avec le sceptre et le manteau impérial. A Tilsitt, Napoléon donne une croix de la Légion d’honneur à un grenadier russe, désigné au hasard par le colonel du régiment ; l’empereur prend cette croix, sur le coussin qu’on lui présente, « d’une petite main blanche, grassouillette. » La veille de Borodino, il est à sa toilette ; Fabvier lui rend compte des prisonniers faits dans la journée, et « un valet de chambre éponge ce corps gras et nu. » Mais avec Napoléon, Tolstoï prend des libertés plus franches : le procédé est plus curieux à étudier quand il l’applique au souverain de son pays. Ici les précautions sont infinies, la convenance parfaite, et néanmoins le prestige est aussi sûrement atteint par la disproportion entre les actes habituels de l’homme et le rôle formidable qu’il joue. Je cite un exemple entre cent : Alexandre est à Moscou ; il reçoit les ovations de son peuple au Kremlin, en 1812, à l’heure solennelle où l’on proclame la guerre sainte.

« Après le dîner du tsar, le maître des cérémonies dit, en regardant à la fenêtre :

« — Le peuple espère encore contempler Votre Majesté.

« L’empereur se leva, achevant de manger un biscuit, et sortit sur le balcon. Le peuple se précipita vers le perron.

« — Notre ange ! Notre père ! Hurrah ! criait la foule. Et de nouveau les femmes et quelques hommes plus faibles pleuraient de bonheur. Un assez gros morceau du biscuit que l’empereur tenait à la main se brisa, tomba sur la balustrade du balcon et de là sur le sol. L’homme le plus rapproché, un cocher vêtu d’une blouse, se jeta sur le morceau de biscuit et le ramassa. D’autres se ruèrent sur le cocher. Ce que voyant, l’empereur se fit apporter une assiette de biscuits et se mit à les jeter du balcon sur la foule. Les yeux de Pierre se remplirent de sang, le danger d’être écrasé le surexcitait encore plus, il se précipita en avant. Il ne savait pas pourquoi, mais il fallait qu’il recueillît un des biscuits tombés de la main du tsar… »

Dans le même ordre d’idées, je ne sais rien de plus vrai que le récit de l’audience accordée par l’empereur d’Autriche à Bolkonsky, dépêché en courrier à Brünn, avec la nouvelle d’un succès des alliés. Quelle étude savante dans ce désenchantement graduel du jeune officier, qui voit sa bataille s’évanouir dans l’opinion des hommes ! Il l’a quittée en plein rêve, il va remuer le monde avec l’annonce de l’exploit qu’il apporte ; arrivé à Brünn, c’est une cascade de seaux d’eau froide sur son rêve ; l’aide-de-camp a si poli » du ministre de la guerre, le ministre, le diplomate Bilibine, l’empereur enfin, qui lui adresse quelques paroles distraites, les questions d’usage sur l’heure, le lieu de l’affaire, et le compliment banal de rigueur. Quand il sort de là, après s’être heurté aux points de vision des hommes, divers suivant leurs intérêts, le pauvre Bolkonsky cherche ce qui lui reste de sa bataille, et il la trouve bien diminuée, enfoncée dans le passé. « André sentit que tout l’intérêt et le bonheur nés pour lui de la victoire s’effaçaient derrière lui, qu’il les avait livrés aux mains indifférentes du ministre de la guerre et de l’aide-de-camp « si poli ; » tout le cours de ses pensées s’était insensiblement modifié ; la bataille ne lui apparaissait plus que comme un ancien, lointain souvenir. »

C’est un des phénomènes les plus finement observés par Tolstoï, cette influence variable des milieux sur l’homme ; il se plaît à plonger successivement un de ses personnages dans des atmosphères diverses, celle du régiment, de la campagne, du grand monde, et à nous montrer les mutations morales correspondantes. Quand le personnage, après avoir agi un certain temps sous l’empire de pensées ou de passions étrangères, est ressaisi, baigné par son milieu habituel, ses points de vue sur toutes choses changent aussitôt. Suivez le jeune Nicolas Rostof, revenant de l’armée au foyer de famille ou retournant à son escadron de hussards ; ce n’est plus le même homme, il a deux âmes de rechange ; dans la voiture de poste qui le ramène à Moscou ou qui l’en éloigne, nous le voyons lentement dépouiller ou reprendre l’âme de sa profession.

Je ne veux pas multiplier les exemples de cette curiosité psychologique sans cesse en éveil : j’en ai dit assez pour faire comprendre quel est le trait principal du génie de Tolstoï. Il s’amuse à démonter le pantin humain dans toutes ses parties. Un inconnu entre dans un salon ; l’auteur étudie son regard, sa voix, sa démarche, il nous fait descendre dans le fond de cette âme ; il décompose un coup d’œil échangé entre deux interlocuteurs, il y trouve de l’amitié, de la crainte, le sentiment de la supériorité que l’un d’eux s’attribue, toutes les nuances des rapports de ces deux hommes. Jamais attendri, ce médecin tâte à chaque minute le pouls de tous les passans qu’il rencontre, il enregistre froidement l’état de leur santé morale. Il procède objectivement ; presque jamais il ne nous dit, en nous présentant une de ses créatures : Cet homme est un dissipateur, un joueur, un ambitieux ; mais il le lait agir aussitôt d’une façon typique qui décèle les habitudes. Ainsi le vieux comte Rostof ; on ne nous a pas dit qu’il était dissipateur ; mais en l’entendant, après qu’il a constaté l’embarras de ses affaires, demander des roubles tout neufs à son intendant, nous sommes fixés sur son caractère. Ce précepte fondamental de l’art classique, l’écrivain réaliste l’a retrouvé dans son souci d’imiter la vie réelle, où nous devinons les gens à des indices semblables, sans qu’on nous ait instruits de leur condition et de leurs qualités. C’est qu’il y a bien de l’art dans ce chaos apparent, bien du choix dans cette formidable accumulation de détails. Observez comme, durant une conversation, un récit épisodique, Tolstoï a soin de nous rendre toujours présens et visibles les acteurs, en notant un de leurs gestes, un de leurs tics, en leur coupant la parole pour nous montrer la direction de leurs regards : cela met en scène perpétuellement. Il y a également bien de l’esprit dans ce style sérieux, qui ne sourit jamais ; non pas l’esprit tel que nous l’entendons, la saillie et la paillette, le choc imprévu des antithèses ; mais ce que Pascal appelle l’esprit de finesse, des aperçus d’une subtilité pénétrante, des comparaisons d’une propriété unique. Je rassemble quelques traits au hasard. — Après un long séjour à la campagne, Bolkonsky rentre dans le tourbillon de Saint-Pétersbourg : « Il ne faisait rien, ne pensait guère et n’avait pas le loisir de penser ; seulement il parlait avec succès, dépensant en paroles la réserve de pensées qu’il avait eu le loisir d’accumuler à la campagne. » — Le prince André est présenté à Spéransky : « Il regarda les mains du ministre ; on regarde toujours involontairement les mains de l’homme qui tient le pouvoir. » — « La figure de Bilibine était sillonnée de grosses rides, qui semblaient soigneusement et profondément lavées, si bien qu’elles rappelaient l’extrémité des doigts après un bain. » — La noblesse de Moscou donne un dîner au Club anglais en l’honneur de Bagration : « Ces trois cents personnes s’assirent à la table d’après leurs grades et leur importance, les plus considérables plus près de l’hôte qu’on fêtait ; cela se fit tout naturellement, comme l’eau répandue se nivelle et devient plus profonde là où le sol est plus bas. » — « Oblonsky aimait lire son journal comme il aimait fumer son cigare après dîner, à cause du léger brouillard que cela faisait flotter dans son cerveau. »

Dans la foule des personnages qui circulent à travers ce long récit, il y a deux figures de premier plan autour desquelles se concentre l’action, ou plutôt les actions successives du roman : le prince André Bolkonsky et le comte Pierre Bézouchof. Ces types inoubliables valent qu’on s’y arrête ; Tolstoï a reflété en eux le double aspect de son âme et de l’âme russe, toutes les pensées, les contradictions qui la tourmentent. Le prince André est le gentilhomme de race supérieure, dominant de haut la vie qu’il méprise, fier, froid, sceptique, athée même, repris pourtant aux heures solennelles par l’inquiétude des grands problèmes. C’est lui qui exprime les jugemens de l’auteur sur les personnages historiques de l’époque, qui perce à jour les hommes d’état et leurs intrigues. A le voir passer dans les états-majors et les salons de Pétersbourg, avec sa correction irréprochable, son éducation cosmopolite, vous le prendriez pour un Européen authentique ; attendez. André est reçu chez Spéransky ; — on sait quelle fut l’inconcevable fortune de ce séminariste, sorte de Sieyès qui faillit doter la Russie d’une constitution et gouverna quelque temps l’empire au nom de la raison pure, avec des syllogismes de docteur en droit canon. — « Le trait capital de l’esprit de Spéransky, celui qui frappa le prince André, c’était sa foi absolue, inébranlable, dans la force et la légitimité de la raison. Il était évident que jamais le cerveau de Spéransky n’avait donné accès à cette pensée, si familière au prince André, qu’on ne peut pas formuler tout ce que l’on pense ; jamais ? ce doute ne lui était venu : « Tout ce que je pense, tout ce que je crois, est-ce autre chose qu’une absurdité ? » Et cette disposition d’esprit exceptionnelle de l’homme d’état le rendait particulièrement sympathique à André. » — Vous le reconnaissez à ce trait, le nihiliste qui se dérobe soudain et s’enfuit à perte de certitude dans son néant. La dernière remarque est juste ; elle explique bien l’ascendant que prit Spéransky sur son souverain et sur son pays, et, d’une façon plus générale, l’attrait qui ramène toujours ces irrésolus au tour d’esprit positif de l’Occident. — Grièvement blessé après Austerlitz, André est étendu sur le champ de bataille, les yeux attachés au ciel, « ce ciel lointain, élevé, éternel. » Je ne peux citer tout le passage, qui est d’une rare beauté ; mais écoutez le cri du moribond : « Si je pouvais dire maintenant : Seigneur, ayez pitié de moi ! Mais à qui le dirais-je ! Ou une force indéfinie, inaccessible, à qui je ne puis m’adresser, que je ne puis même exprimer par des mots, le grand tout ou le grand rien, — ou bien ce Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m’a donnée Marie ? .. Rien, il n’y a rien de certain, excepté le néant de tout ce que je conçois et la majesté de quelque chose d’auguste que je ne conçois pas ! »

Pierre Bézouchof est plus humain de caractère, mais son intelligence est de qualité tout aussi mystérieuse. Ce gros homme lymphatique, distrait, facile aux rougeurs et aux larmes, toujours prêt à se donner, avec un fonds d’émotion naïve pour tous les amours, de générosité inépuisable pour toutes les souffrances, c’est le bon seigneur russe, la machine nerveuse sans volonté, proie perpétuelle de tous les entraînemens de conduite et d’idées ; et dans cette épaisse enveloppe, encore une âme subtile, mystique, de moine hindou. Un jour Pierre a donné sa parole d’honneur à son ami André qu’il n’irait pas à une orgie de jeunes gens ; le soir venu, il hésite : « enfin il pensa que toutes ces paroles d’honneur sont des choses conventionnelles, qui n’ont aucun sens défini, surtout si l’on se prend à songer : peut-être que demain je mourrai, ou qu’il arrivera tel événement extraordinaire, à la suite duquel il n’y aura plus rien d’honnête, ni de déshonnête. Des réflexions de ce genre, destructives de toute résolution et de tout dessein, venaient fréquemment à l’esprit de Pierre… » Tolstoï s’est habilement servi de cette molle nature, préparée à toutes les impressions comme une plaque photographique, pour nous faire comprendre les grands courans d’idées qui traversèrent la Russie d’Alexandre Ier ; ils emportent successivement cet adepte docile, qui subit toutes leurs variations. Dans l’esprit de Bézouchof, nous voyons se développer le mouvement libéral des premières années, puis le vertige maçonnique et théosophique des dernières ; il y a là une étude historique d’un puissant intérêt sur le rôle obscur de la franc-maçonnerie, un moment maîtresse du souverain et des hautes classes, investie de la direction de l’empire. C’est encore Pierre qui personnifiera les sentimens du peuple russe en 1812, la révolte nationale contre l’étranger, la folie sombre qui s’empara de Moscou vaincue, et d’où sortit cet incendie à jamais inexpliqué, allumé on ne sait par quelles mains. C’est le point culminant du livre, cette folie de Moscou : l’attitude impénétrable de Rostoptchine, le sacrifice de Véreschaguine à la foule, les fous et les forçats lâchés dans la cité, l’entrée des Français au Kremlin, le feu mystérieux montant dans la nuit, aperçu et commenté par les longues colonnes de fuyards qui couvrent les routes, — autant de tableaux d’une grandeur tragique, aux lignes simples, aux couleurs sobres. J’avoue tout bas que je ne vois rien de supérieur dans aucune littérature.

Le comte Pierre est resté dans la ville en flammes, il quitte son palais comme un halluciné et se mêle à la plèbe sous un habit de paysan ; il va au hasard devant lui, avec le projet vague de tuer Napoléon, d’être le martyr, la victime expiatoire de son peuple. « Deux sentimens également violens le sollicitaient invinciblement à ce dessein. Le premier était le besoin de sacrifice et de souffrance au milieu du malheur commun, besoin sous l’empire duquel il avait naguère été, à Borodino, se jeter au plus fort de la mêlée, et qui le poussait maintenant hors de sa maison, loin du luxe et des recherches habituelles de sa vie, qui le faisait coucher sur la dure, manger le repas grossier du portier Gérasime. Le second était ce sentiment indéfinissable, exclusivement russe, de mépris pour tout ce qui est conventionnel, artificiel, humain, pour tout ce que la majorité des hommes estime le souverain bien de ce monde. Pierre avait éprouvé pour la première fois ce sentiment étrange et enivrant le jour de sa fuite, quand il avait senti soudain que la richesse, le pouvoir, la vie, tout ce que les hommes recherchent et gardent avec tant d’efforts, tout cela ne vaut rien, ou du moins ne vaut que par la volupté attachée au sacrifice volontaire de ces biens. » Et durant des pages et des pages, l’auteur développe cet état de pensée que nous avons saisi dans ses premières notes de jeunesse, cet hymne du nirvana, qu’on ne chante pas autrement à Ceylan ou au Thibet. Il faut bien le dire, Pierre Bézouchof est le frère aîné de ces riches, de ces savans, qui un jour « iront dans le peuple, » partageront de bon gré ses souffrances, porteront une bombe de dynamite sous leur caftan comme Pierre porte un poignard sous le sien, mus par ce double besoin : prendre sa part des souffrances communes, jouir de l’anéantissement des autres et de soi-même.

Bézouchof, prisonnier des Français, rencontre parmi ses compagnons d’infortune un pauvre soldat, un paysan à l’âme obscure, à peine pensante, Platon Karataïef. Cet homme endure la misère de ces jours terribles avec l’humble résignation de la bête de somme, il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent, il lui adresse quelques paroles naïves, des proverbes populaires au sens vague, empreints de résignation, de fraternité, de fatalisme surtout ; un soir qu’il ne peut plus avancer, les serre-files le fusillent sous un pin, dans la neige, et l’homme reçoit la mort avec cette même acceptation indifférente de toutes choses, comme un chien malade, disons le mot, comme une brute. — De cette rencontre date une révolution morale dans l’âme de Pierre. Ici je n’espère plus faire comprendre à mes compatriotes ; je dis ce qui est. Bézouchof, le noble, le civilisé, le savant, se met à l’école de cette créature primaire ; il a trouvé enfin son idéal de vie, son explication rationnelle du monde dans ce simple d’esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karataïef comme un talisman ; depuis lors, il lui suffit de penser à l’humble moujik pour se sentir apaisé, heureux, disposé à tout comprendre et à tout aimer dans la création. L’évolution intellectuelle de notre philosophe est achevée, il est parvenu à l’avatar suprême, l’indifférence mystique. — Quand Tolstoï écrivait cet épisode, il y a vingt-cinq ans, avait-il le pressentiment qu’il trouverait un jour son Karataïef, qu’il traverserait la même crise et se mettrait à la même école, pour en sortir régénéré ? Nous verrons tout à l’heure comment il a prophétisé son propre cas ; constatons dès maintenant qu’il a fixé le premier, dans ce singulier chapitre, l’idéal de presque toute la littérature contemporaine en Russie. Karataïef s’appellera légion ; sous des noms et des figures diverses, chacun proposera à notre admiration cette forme végétative de l’existence ; M. Dostoïevsky consacrera à la gloire de ce héros, le moujik, à la nécessité de lui immoler la civilisation et la raison, toute une œuvre sibylline, une œuvre qui a pénétré et remué la Russie moderne aussi profondément peut-être que l’œuvre de Rousseau a remué la France du siècle passé. Le dernier mot de la sagesse humaine, c’est la sanctification, la divinisation de la brute élémentaire, bonne d’ailleurs et vaguement fraternelle. La racine de l’idée, la voici : l’homme civilisé souffre du poids de sa raison, inutile, puisqu’elle ne réussit pas à lui expliquer le but de sa vie ; donc il doit faire effort pour éteindre cette raison, pour redescendre du compliqué au simple. Sous des formes variées, cette aspiration anime toute l’œuvre de Tolstoï. Il a réuni dans un volume des articles pédagogiques sur l’enseignement populaire ; ce volume roule sur une idée : « Je veux apprendre aux enfans du peuple à penser et à écrire ; c’est moi qui devrais apprendre à leur école à écrire et à penser. Nous cherchons notre idéal devant nous, tandis qu’il est derrière nous. Le développement de l’homme n’est pas le moyen de réaliser cet idéal d’harmonie que nous portons en nous, c’est au contraire un obstacle à sa réalisation. Un enfant bien portant qui vient au monde satisfait pleinement cet idéal de vérité, de beauté et de bonté dont il s’éloignera ensuite chaque jour ; il est plus près des créatures non pensantes, de l’animal, de la plante, de la nature, qui est le type éternel de vérité, de beauté et de bonté. »

Vous reconnaissez, n’est-ce pas, la filiation de l’idée, le vertige séculaire de l’ascétisme oriental, le culte du yogui, du fakir immobile qui contemple son nombril ? Nous ne sommes pas loin de lui avec le bon Karataïef, Il qui se déchaussait lentement,.. exhalant une odeur aigre de sueur,.. et accroupi, les mains croisées sur ses genoux, regardait fixement Pierre. » L’Occident n’a pas toujours été indemne de ce mal ; lui aussi, dans les égaremens de l’ascétisme, il a béatifié la brute et faussé la divine parabole sur les simples d’esprit. Mais la vraie patrie de ce renoncement contagieux, c’est l’Asie ; la source, mère, c’est l’Inde et ses doctrines ; elles revivent, à peine modifiées, dans la frénésie qui précipite une partie de la Russie vers cette abnégation intellectuelle et morale, parfois stupide de quiétisme, parfois sublime de dévouaient, comme l’évangile du Bouddha. Tout se touche.

Pour ne pas demeurer sur ces abstractions inintelligibles, je voudrais dire un mot des femmes de Tolstoï. Elles sont proches parentes des héroïnes de Tourguénef, traitées avec moins de grâce émue, peut-être avec plus de profondeur. Deux figures se détachent de l’ensemble. D’abord Marie Bolkonsky, la sœur d’André, la fille pieuse, dévouée à adoucir la vieillesse d’un père acariâtre ; apparition touchante, angélique comme une silhouette de peintre primitif, sous le trait dur qui la dessine. Tout autre est Natacha Rostof, l’enfant vibrante et séduisante, aimée de tous, éprise de plusieurs, et qui traverse toute cette œuvre sévère, laissant derrière elle un parfum d’amour. Elle est bonne, droite, sincère, mais esclave de sa sensibilité ; ne lui demandez pas la conséquence. Racine eût pu rencontrer Marie Bolkonsky ; l’abbé Prévost eût préféré Natacha Rostof. Fiancée au prince André, le seul homme qu’elle aime véritablement, Natacha s’affole d’un engoûment fatal pour ce mauvais sujet de Kouraguine ; désabusée à temps, elle retrouve André mourant de ses blessures et le soigne avec un morne désespoir. Il y a dans toute cette partie du livre une étude géniale, inexorable comme la vie, comme ses malheurs subits. Ici tout se réunit pour porter le roman : l’intérêt fiévreux de l’action et l’observation savante d’un cas du cœur. Après la mort d’André, Natacha finit par épouser le brave Pierre, qui l’aime en secret. Les lecteurs français se récrieront d’horreur devant ces renverses de l’amour ; c’est la vie, et Tolstoï sacrifie toutes les conventions au besoin de la peindre telle qu’elle est. Ne pensez pas, d’ailleurs, qu’il cherche le romanesque : les tergiversations de la jeune fille aboutissent en dernier ressort au bonheur conjugal, aux joies solides du foyer ; l’écrivain russe leur consacre de longues pages, trop longues peut-être à notre gré ; il a le culte de la famille et des affections légitimes ; les sentimens qui sortent de ce cadre lui paraissent des exceptions maladives, qu’il faut décrire curieusement, sans aucune sympathie. A ce titre, il analyse d’une plume expérimentée, mais avec un dégoût visible, les manèges de la haute coquetterie dans les salons de Saint-Pétersbourg. Comme Tourguénef, Tolstoï pense médiocrement des femmes de la cour ; la conclusion de tous ces récits est, à peu de chose près, celle du grave président de Montesquieu, dans l’Esprit des lois : « Les femmes ont peu de retenue dans les monarchies, parce que la distinction des rangs les appelant à la cour, elles y vont prendre cet esprit de liberté qui est à peu près le seul qu’on y tolère. Chacun se sert de leurs agrémens et de leurs passions pour avancer sa fortune ; et comme leur faiblesse ne leur permet pas l’orgueil, mais la vanité, le luxe y règne toujours avec elles. » Heureusement, on ne voit rien de semblable dans les républiques.

Le tenace écrivain a fait suivre son roman d’un long appendice philosophique. Il y revient, sous une forme purement doctrinale, sur les questions de métaphysique qui le tourmentent le plus ; il développe des considérations ténébreuses sur la nécessité, le libre arbitre, sur l’origine et l’essence du pouvoir. Il nous apprend une fois de plus qu’il est fataliste ; il essaie de se rendre compte du pouvoir comme d’un rapport entre les parties du corps social, ce qui est définir la question et non la résoudre. — On n’a pas traduit cet appendice dans l’édition qui va nous être donnée, et on a bien fait ; aucun lecteur français n’eût affronté cette fatigue inutile. L’erreur de Tolstoï est de vouloir toujours insister par des raisonnemens abstraits sur des idées qu’il a le don de faire vivre par l’expression plastique ; il ne comprend pas que ses personnages les traduisent bien plus clairement à nos yeux par leurs actions et leurs discours que tous les raisonnemens de l’auteur ne sauraient le faire.


III

Anna Karénine est le testament littéraire du comte Tolstoï ; il a poursuivi durant de longues années la composition de ce roman, qui paraissait par fragmens dans une revue de Moscou. La publication de l’œuvre complète ne date que de 1877 : j’ai été témoin de la curiosité soulevée en Russie par cet événement intellectuel. L’écrivain tentait de fixer dans ce livre l’image de la société contemporaine, comme il avait fait dans Guerre et Paix pour la société d’autrefois. Pour deux raisons au moins, la tâche était impossible. D’une part, le présent ne nous appartient pas comme le passé ; il nous déborde et nous illusionne, il n’a pas subi ce travail de tassement qui permet d’embrasser, à un demi-siècle de distance, toutes les grandes lignes et toutes les grandes figures d’une époque. Dans les allées d’un cimetière, on discerne du premier coup d’œil les hautes tombes ; dans la rue, — dans la rue moderne du moins, — tous les hommes se ressemblent, ils ne sont pas classés. D’autre part, les libertés que Tolstoï avait pu prendre avec les souverains et les hommes d’état défunts, avec les idées mortes, il ne pouvait plus se les permettre avec les idées et les hommes vivans. Ce second livre sur la vie russe n’a pas l’allure d’épopée, la puissance d’étreinte et la complexité de son aîné ; en revanche, il se rapproche davantage de nos préférences littéraires par l’unité du sujet, la continuité de l’action, le développement du caractère principal. Notre public y sera moins dépaysé ; il y trouvera même deux suicides et un adultère. Que le Malin ne se réjouisse pas trop tôt ! Tolstoï s’est proposé d’écrire le livre le plus moral qui ait jamais été fait et il a atteint son but. Le héros abstrait de ce livre, c’est le Devoir, opposé aux entraînemens de la passion. L’auteur développe parallèlement le récit d’une existence jetée hors des cadres réguliers et la contre-épreuve, l’histoire d’un amour légitime, d’un foyer de famille et de travail. Jamais prédicateur n’a opposé avec plus de force la peinture de l’enfer à celle du… purgatoire. L’écrivain réaliste n’est pas de ceux qui veulent ou savent voir le paradis dans aucune des conditions humaines. Les curieux de comparaisons littéraires pourront lire ce livre après le dernier roman de M. Daudet ; ils décideront si, en prenant son modèle au sommet de la société, en tentant l’analyse de douleurs plus masquées et plus affinées, le romancier russe a fait preuve d’une psychologie moins habile.

Je ne m’attarderai pas à l’étude d’Anna Karénine : le public français jugera bientôt l’œuvre ; les lectrices ne me pardonneraient pas d’émousser leur plaisir en dévoilant les ressorts et le dénoûment de l’intrigue. Aussi bien la manière de Tolstoï ne s’est en rien modifiée depuis Guerre et Paix ; c’est toujours ce savant ingénieur, introduit dans une immense usine et la visitant lentement, avec la passion de connaître le mécanisme de chaque engin ; il démonte la plus petite pièce, mesure les tensions, éprouve la justesse des balanciers, démêle les actions transmises par les pistons et les engrenages ; il cherche avec désespoir le moteur central qui lui échappe, l’invisible réservoir de la force. Tandis qu’il expérimente le jeu des machines, nous, spectateurs, nous voyons sortir des métiers la résultante de tout ce travail, la délicate broderie aux dessins infinis, la vie. Tolstoï n’a varié ni ses qualités ni ses défauts ; il abuse des mêmes longueurs. Dans Guerre et Paix, il y avait une chasse au chien courant qui tenait trente pages ; dans Anna Karénine, nous retrouvons une chasse au marais, — quel marais ! — nous y restons embourbés durant trente-trois pages. Certains morceaux peuvent lutter avec les plus achevés de Guerre et Paix pour le rendu merveilleux du détail ou pour la simplicité tragique : ainsi les élections à une assemblée de noblesse en province, l’entrevue de la fugitive avec son enfant, et surtout la mort de Nicolas Lévine. Les parties consacrées à la peinture de la vie de famille et des occupations rurales, dans le goût du roman anglais, paraîtront peut-être un peu ternes en France. Le grand malheur du réalisme, c’est qu’il faut connaître le milieu reproduit par le photographe pour apprécier le mérite de ses chefs-d’œuvre, qui est dans l’exacte ressemblance. La description des courses de Tsarskoé-Sélo, qui a charmé tous les lecteurs russes, risque de vous laisser aussi indifférens que le seraient les Moscovites pour la brillante description du grand prix de Paris dans Nana ; au contraire, les portraits d’Oblonsky et du ministre Karénine garderont leur intérêt, même pour vous qui n’avez pas vu vivre les modèles, qui n’avez pas entendu chuchoter leurs noms, parce que les sentimens humains sont de tous les pays et de tous les temps.

Puisque ce mot de réalisme revient sous ma plume, je ne dois pas quitter la partie littéraire de cette étude sans le serrer d’un peu plus près, ce mot assez mal défini, en somme. Je dois débattre loyalement une question qui m’a toujours tourmenté en lisant Tolstoï. Par où se rapproche-t-il, par où s’éloigne-t-il des écrivains qui ont inauguré chez nous la même école ? Il ne leur doit rien, puisqu’il les a précédés, pas plus qu’ils ne lui doivent, puisqu’ils l’ont forcément ignoré. Tout au plus pourrait-on soupçonner chez lui l’influence de Stendhal, et je ne crois pas que Tolstoï l’ait pratiqué. Quant à Balzac, l’auteur russe lui a certainement demandé quelques leçons, mais il est impossible d’imaginer deux natures d’esprit plus dissemblables. Je n’ai jamais compris d’ailleurs comment on pouvait rattacher au réalisme le plus furieux idéaliste de notre siècle, le voyant qui a toujours vécu dans un mirage, mirage des millions, du pouvoir absolu, de l’amour pur, et tant d’autres. Le charme et le génie de Balzac, c’est qu’il emprunte des matériaux à la réalité pour en former un édifice chimérique ; le portrait de Karénine est exact et triste comme un signalement de police ; ceux de Rastignac ou de Marsay sont transformés, glorifiés par la vision intérieure du peintre.

Au contraire, si l’on prend notre nouvelle école à Gustave Flaubert, on retrouve chez Tolstoï beaucoup de son esprit et de ses procédés ; le nihilisme et le pessimisme comme inspiration, le naturalisme, l’impressionnisme et l’impassibilité comme moyens. Tolstoï est naturaliste, si le mot a un sens, par son extrême naturel, par la rigueur de son étude scientifique ; il l’est même à l’excès, car il ne recule pas devant le détail bas, grossier : voyez, dans Guerre et Paix, le bain des soldats dans l’étang, et la complaisance de l’auteur pour « cette masse de chair humaine, blanche, nue, grouillant dans l’eau sale,.. ce sous-officier tanné, poilu… » Le célèbre mendiant de la côte d’Yonville n’aurait rien à envier à Karataïef : « Sa plus grande souffrance, c’étaient ses pieds nus, écorchés, avec des croûtes ; le froid était moins pénible, d’ailleurs les poux qui le dévoraient réchauffaient son corps… Le petit chien de Karataïef était content ; de tous côtés traînaient des chairs d’animaux de toute espèce, depuis celles des hommes jusqu’à celles des chevaux, à divers degrés de décomposition ; et comme les soldats ne laissaient pas approcher les loups, le petit chien s’empiffrait à son aise… » Je pourrais citer cent exemples de ce genre ; il en est même que je pourrais difficilement citer. — Tolstoï est impressionniste, sa phrase essaie souvent de nous rendre la sensation matérielle d’un spectacle, d’un objet, d’un bruit. L’armée passe en désordre sur le pont de Braunau ; « derrière se traînaient encore des télègues, des soldats, des fourgons, des soldats, des charrettes, des soldats, des caissons, des soldats, parfois des femmes… » — « Un sifflement déchira l’air : plus proche, plus rapide et plus bruyant, plus bruyant et plus rapide, le boulet, comme n’ayant pas achevé tout ce qu’il avait à dire, projetant ses éclats avec une force surhumaine, plongea en terre ; sous la violence du coup, la terre rendit un gémissement… » Et les trajets en chemin de fer, dans Anna Karénine, la locomotive qui entre en gare, le train qui se déroule lentement, s’arrête… Enfin il applique rigoureusement le premier dogme de l’école, l’impassibilité du conteur. Ici le pessimisme nihiliste est très logique avec lui-même. Persuadé de la vanité de toutes les actions humaines, persuadé que nous sommes tous des Bouvard ou des Pécuchet risibles et stupides, le metteur en scène doit se maintenir de sang-froid, dans l’état de l’homme grave qui se réveille au milieu d’un bal à l’aurore, et considère comme des fous tous ces énergumènes qui pirouettent ; ou encore de l’étranger repu qui entre dans une salle où l’on dîne, et trouve grotesque le mouvement machinal de toutes ces bouches, de ces fourchettes. Bref, l’écrivain pessimiste doit rester un juge supérieur à ses personnages, comme le président des assises vis-à-vis de ses tristes justiciables.

Tolstoï emploie tous ces procédés, il les pousse aussi loin qu’aucun de nos romanciers ; comment se fait-il qu’il produise sur le lecteur une impression si différente ? Pour ce qui est du naturalisme et de l’impressionnisme, tout le secret est dans une question de mesure. Ce que d’autres recherchent, lui le rencontre et ne l’évite pas. Il laisse une place à la trivialité, parce qu’elle en a une dans la vie, et qu’il veut peindre toute la vie ; mais, comme il ne s’attaque pas de parti-pris aux sujets dont la trivialité fait le fond, il lui donne la place, après tout très secondaire, qu’elle tient dans tous les spectacles où se fixe notre attention ; en traversant une rue, en visitant une maison, on se heurte parfois à des objets dégoûtans ; l’accident est rare si l’on ne cherche pas ces objets. Tolstoï nous en montre juste ce qu’il faut pour qu’on ne le soupçonne pas d’avoir balayé d’avance la rue et la maison. De même pour l’impressionnisme ; il sait que l’écrivain peut essayer de rendre certaines sensations rapides et subtiles, mais que ces essais ne doivent pas dégénérer en habitude de nervosité maladive. Surtout, — et c’est là son honneur, — Tolstoï n’est jamais obscène ni malsain. Guerre et Paix est dans les mains de toutes les jeunes filles russes ; Anna Karénine déroule sa donnée périlleuse comme un manuel de morale, sans une peinture libre.

Quant à l’impassibilité, celle de Tolstoï s’impose pour des raisons plus profondes. Stendhal et Flaubert, — je ne parle que des morts, — se sont institués juges de leurs semblables ; ils me donnent toutes les créatures pour dignes de leur pitié. Au nom de quel principe supérieur ? Pourquoi laisserais-je prendre à ces demi-dieux cette domination sur moi ? Car enfin, je connais M. Henri Beyle ; c’est un agent consulaire, qui a servi sans éclat et vit comme ses bonshommes, mange le même pain, souffre les mêmes nécessités. Où puise-t-il son droit de persiflage ? Il écrit bien : que m’importe ! Cela aussi est une vanité de lettré chinois et ne lui donne aucune autorité sur mon jugement. Je connais M. Gustave Flaubert ; c’est un Rouennais malade qui fait des charges d’atelier aux bourgeois ; son grand talent ne prouve pas qu’il raisonne des choses plus pertinemment que vous ou moi. Si je suis pessimiste, je trouve à mon tour les prétentions littéraires de ces messieurs aussi funambulesques que les décrets du prince de Parme ou les études scientifiques de Pécuchet. — Tolstoï, lui aussi, traite de haut ses personnages, et sa froideur touche de bien près à l’ironie ; mais, derrière les marionnettes qu’il fait mouvoir, ce n’est pas sa pauvre main d’homme que j’aperçois, c’est quelque chose d’occulte et de formidable, l’ombre de l’infini toujours présente ; non pas un de ces dogmes arrêtés, une de ces catégories de l’idée divine sur lesquelles mon nihilisme pourrait mordre ; non, mais une interrogation muette sur l’inaccessible, un soupir lointain de la fatalité dans le néant. Alors le théâtre de Polichinelle s’élargit, il devient la scène d’Eschyle : dans les ténèbres du fond, au-dessus du misérable Prométhée, je vois passer la Puissance, la Force, les éternelles inconnues qui ont vraiment le droit de ricaner sur l’homme ; et devant elles, je me courbe. Autre raison ; comment tiendrais-je pour des mages impassibles, ou simplement pour des traducteurs sincères de la réalité, ces artistes que je sens préoccupés tout le temps de leurs effets, M. Beyle qui aiguise des concetti, M. Flaubert qui essaie des périodes musicales, des rythmes sonores de mots ? Tolstoï est plus logique ; il sacrifie de propos délibéré le style pour mieux s’effacer devant son œuvre. A ses débuts, il avait souci de la forme ; je rencontre des pages de style dans les Kosaks et les Trois Morts ; depuis, il a éliminé volontairement cette séduction. Ne lui demandez pas l’admirable langue de Tourguénef ; la propriété et la clarté de l’expression, sinon de l’idée, voilà ses seuls mérites. Sa phrase est lâchée, fatigante à force de répétitions ; les adjectifs s’accumulent sans ordre, autant qu’il est besoin pour ajouter des touches de couleur à un portrait ; les incidentes se greffent les unes sur les autres pour épuiser tous les replis de la pensée de l’auteur. A notre point de vue, cette absence de style est une infériorité impardonnable ; mais elle me paraît la conséquence rigoureuse de la doctrine réaliste, qui prétend écarter toutes les conventions ; or le style en est une, c’est de plus une chance d’erreur interposée entre l’observation exacte des faits et notre regard. Il faut bien avouer que ce dédain voulu, s’il blesse nos prédilections, ajoute à l’impression de sincérité que nous recevons. Tolstoï, suivant le mot de Pascal, « ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre ; on trouve dans soi-même la vérité de ce qu’on entend, laquelle on ne savait pas qu’elle y fût, en sorte qu’on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir. »

J’en demande pardon à nos naturalistes ; mais, pénétrés comme ils le sont par notre éducation classique, ils ne pourront jamais atteindre la simplicité qui fait la puissance du conteur russe quand il ne verse pas dans les thèses philosophiques. On sent toujours chez eux l’arrangement, le besoin de fixer l’attention ; ils ne peuvent se résoudre à abandonner l’antithèse, la grande et très légitime ressource littéraire de l’esprit français. Ce n’est pas de cela que je leur ferai un reproche ; restons ce que nous sommes, ne nous déguisons pas en primitifs, en Touraniens ; nous n’apprendrions pas à écrire les Mille et Une Nuits et nous oublierions comment on écrit Candide. — Je veux noter encore une différence entre le réalisme de Tolstoï et le nôtre ; le sien s’applique de préférence à l’étude des âmes difficiles, de celles qui se défendent contre l’observateur par les raffinemens de l’éducation et le masque des conventions sociales. Cette lutte entre le peintre et son modèle me passionne, et je ne suis pas le seul. Que vous le vouliez ou non, ce sont les sommets qui attirent d’abord notre regard dans le spectacle du monde ; si vous vous attardez dans les bas-fonds, le public ne vous suit pas, il court demander au plus médiocre faiseur des histoires de grandeurs : soit de la grandeur morale, qui brille partout et ramène à l’étude des humbles ; soit de la grandeur sociale, qui s’étale dans certaines conditions. Vous ne retenez ce public que par l’obscénité, par une prime à ses instincts les plus brutaux ; nous attendons encore le roman naturaliste de mœurs populaires qui se fera lire en restant décent. Chaque matin, des journaux avisés impriment pour la foule le compte-rendu de fêtes qu’elle ne verra jamais ; ils savent bien que sa curiosité se porte à ces récits plus volontiers qu’aux descriptions de cabarets. Comme tout ce qui vit, elle regarde en haut ; placez-la entre un microscope et un télescope : les deux magiciens font voir des merveilles, et pourtant la foule n’hésitera pas, elle ira aux étoiles.

J’ai essayé de démêler les traits qui semblent faire rentrer Tolstoï dans tels ou tels des compartimens inventés par notre rhétorique ; au fond, je sens bien qu’il leur échappe et qu’il m’échappe. C’est que toutes ces étiquettes sont assez factices, toutes ces querelles assez puériles. Avec notre goût de symétrie, nous forgeons des classifications bornées pour nous reconnaître dans le désordre et la liberté de l’esprit humain ; nous y réussissons autant que l’astronome à inscrire tout le ciel dans les douze signes de son petit rond de papier. L’homme, dès qu’il sort des médiocres, nargue nos toises et nos compas ; il combine dans des proportions toujours nouvelles les diverses recettes que nous lui offrons pour nous charmer. L’univers, avec son humanité, ses océans, ses deux, est devant lui comme ; une harpe aux mille cordes, qu’où croyait toutes essayées ; le passant tire un accord du vieil instrument pour rendre son interprétation personnelle de cet univers ; son caprice a marié ces cordes usées sur un mode nouveau, et de ce caprice naît une mélodie inouïe, qui nous étonne un instant, qui va grossir le vague murmure de la pensée humaine, le trésor d’idées sur lequel nous vivons.

Le comte Tolstoï aurait grand’pitié de nous s’il nous trouvait occupés à disputer sur sa littérature ; il ne veut plus être qu’un philosophe et un réformateur. Revenons donc à sa philosophie ; voyons quel est l’aboutissement nécessaire du nihilisme ; c’est l’avenir probable de la Russie que nous allons contempler dans le miroir d’une âme isolée. — J’ai dit que la composition d’Anna Karénine, quittée et reprise à de longs intervalles, avait occupé l’auteur durant bien des années. Les fluctuations de sa vie morale, au cours de ces années, se reflètent dans la vie du fils et du confident de sa pensée, Constantin Lévine. Lévine, la nouvelle incarnation du Bézouchof de Guerre et Paix, est le héros de roman moderne, celui qu’aimait Tourguénef et qu’aiment les jeunes filles ; un gentilhomme de campagne, raisonnable, instruit, pas brillant, rêveur spéculatif, passionné pour la vie rurale et pour toutes les questions sociales qu’elle soulève en Russie. Lévine s’applique à ces questions, il s’efforce de réformer et d’améliorer autour de lui, il prend sa part de toutes les émotions libérales qui ont amusé le pays depuis vingt ans. Naturellement, ses chimères lui font banqueroute l’une après l’autre et son nihilisme triomphe amèrement sur leurs ruines. Du moins ce nihilisme n’est plus aussi douloureux, aussi irritable que celui des années de jeunesse, celui de Pierre Bézouchof et du prince André ; il laisse sommeiller les plus cruels problèmes, ceux de l’âme, à la faveur de ces diversions politico-économiques. L’existence calme et laborieuse de la campagne, les soucis et les joies de la famille ont engourdi le serpent. Les années passent, le livre marche avec la vie vers le dénoûment. Soudain des secousses morales successives réveillent l’indifférence religieuse de Lévine ; la mort de son frère, la comédie de confession qu’il a dû jouer pour se marier, la naissance de son enfant, la lecture de Schopenhauer, tout le ramène aux méditations angoissantes. — « Durant tout ce printemps, il ne fut pas lui-même et vécut d’horribles momens. Il se disait : « Tant que je ne connaîtrai pas ce que je suis et pourquoi je suis ici, la vie me sera, impossible. Et comme je ne puis atteindre cette connaissance, la vie est impossible. — Dans l’infini du temps, dans l’infini de la matière, dans l’infini de l’espace, une cellule organique se forme, se soutient une minute et crève. Cette cellule, c’est moi. » — Cela lui semblait, un sophisme barbare, et pourtant c’était là le seul, le suprême résultat des efforts séculaires de la pensée humaine sur ce sujet. C’était la dernière croyance où aboutissaient toutes les recherches de cette pensée. — Accablé par ces affres, Lévine se prend en horreur, il va désespérer de tout. Alors intervient le moujik sauveur, le moujik illuminateur. Un soir, en remuant des meules de foin, le bonhomme Fédor laisse échapper quelques aphorismes de sagesse paysanne, dans le goût de Karataïef : « Il ne faut pas vivre pour soi,.. il faut vivre pour Dieu… » En écoutant cet homme, Lévine a trouvé son chemin de Damas ; il est touché de la grâce, la clarté se fait dans son esprit. « Tout le mal vient de la sottise de la raison, de la coquinerie de la raison. » — Il n’y a qu’à aimer et à croire, ce n’est pas plus difficile que cela. Et le livre s’achève dans le rayonnement de ce bonheur mystique, où l’homme déborde d’intelligence, d’amour, et de joie. Inclinons-nous sans chercher à comprendre devant le mystère de cet apaisement subit, de cette foi vague en dehors de tout dogme défini.


IV

Cette consolation du quiétisme, révélée par un humble apôtre, qui est l’apothéose finale de tous les romans de Tolstoï, le ciel la lui réservait en réalité. Lui aussi allait trouver son Karataïef. — Après Anna Karénine, on attendait avec impatience une nouvelle production de l’écrivain. Les gens bien informés assuraient qu’il avait entrepris une continuation de Guerre et Paix, un nouveau roman sur l’époque si intéressante des décembristes. Le monde littéraire se réjouissait d’avance. Cependant rien ne venait, sauf quelques contes pour les enfans, un entre autres d’une grâce délicieuse : De quoi vivent les hommes. On devinait dans ces contes une âme déjà ravie aux réalités terrestres. Enfin des bruits se répandirent, désolans pour les profanes : le romancier avait brisé sa plume et définitivement renoncé à l’art ; il ne souffrait plus qu’on lui parlât de ses œuvres, vanité du siècle, il appartenait tout entier au soin de son âme, à de hautes spéculations religieuses. Le comte Tolstoï avait rencontré sur sa route Sutaïef, le sectaire de Tver. Je n’ai pas à revenir sur cette figure originale ; quelques lecteurs se souviendront peut-être d’une étude détaillée, publiée ici-même [3] sur ce doux idéaliste, l’un de ces innombrables paysans qui prêchent dans le peuple russe l’évangile fraternel et communiste. L’enseignement et les exemples de Sutaïef ont, dit-on, puissamment agi sur M. Tolstoï et décidé de sa vocation. Je serais inexcusable de pénétrer dans ce domaine de la conscience si le romancier devenu théologien ne nous y conviait lui-même ; animé d’un zèle ardent pour la diffusion de la bonne nouvelle, il vient de composer plusieurs ouvrages : ma Confession, ma Religion, et un Commentaire sur l’Évangile. A la vérité, la censure ecclésiastique n’a pas autorisé la publication de ces ouvrages ; il a été fait pourtant des tirages de l’opuscule intitulé : ma Religion, et j’en ai un sous les yeux ; surtout il en circule des centaines de copies autographiées ; on m’affirme que les étudians des universités, les femmes, les gens du peuple même reproduisent, répandent, et s’arrachent cette prédication semi-publique ; cela montre bien la faim d’alimens spirituels qui tourmente les âmes russes. M. Tolstoï désire vivement que son œuvre soit traduite et divulguée dans notre langue ; notre critique a donc tous les droits de s’en emparer [4].

Oh ! je n’en abuserai pas. Les seules parties intéressantes, pour nous qui cherchons des documens sur un état d’esprit, sont les deux premières. Encore la Confession ne m’apprend-elle rien : je la connaissais d’avance par les révélations contenues dans Enfance, Adolescence, Jeunesse, par les aveux si explicites de Bézouchof et surtout de Lévine. Elle est pourtant bien éloquente, cette variation nouvelle sur le vieil et navrant sanglot de l’âme humaine ! Je la résume à grands traits : — « J’ai perdu la foi de bonne heure. J’ai vécu un temps, comme tout le monde, des vanités de la vie. J’ai fait de la littérature, enseignant comme les autres ce que je ne savais pas. Puis le sphinx s’est mis à me poursuivre, toujours plus cruel : Devine-moi ou je te dévore. La science humaine ne m’a rien expliqué : à mon éternelle question, la seule qui m’importe : « Pourquoi est-ce que je vis ? » la science répondait en m’apprenant d’autres choses, dont je n’ai cure. Avec la science, il n’y avait qu’à se joindre au chœur séculaire des sages, Salomon, Socrate, Çakya-Mouni, Schopenhauer, et à répéter après eux : La vie est un mal absurde. Je voulais me tuer. Enfin j’eus l’idée de regarder vivre l’immense majorité des hommes, ceux qui ne se livrent pas comme nous, classes soi-disant supérieures, aux spéculations de la pensée, mais qui travaillent et souffrent, qui pourtant sont tranquilles et renseignés sur le but de la vie. Je compris qu’il fallait vivre comme cette multitude, rentrer dans sa foi simple. Mais ma raison ne pouvait s’accommoder de l’enseignement vicié que l’église distribue aux simples ; alors je me mis à étudier de plus près cet enseignement, à faire la part de la superstition et celle de la vérité. »

Le résultat de cette étude est la doctrine exposée sous ce titre : ma Religion. Cette religion est exactement celle de Sutaïef, expliquée avec l’appareil théologique et scientifique que pouvait y ajouter le savoir d’un homme cultivé. Elle n’en est pas plus claire pour cela. L’évangile reçoit la plus large interprétation rationaliste. M. Tolstoï comprend la doctrine du Christ sur la vie comme les sadducéens, au sens de la vie collective, prolongée de générations en générations, du règne de Dieu sur cette terre par la réunion de tous les hommes dans l’assemblée des saints. Il nie que l’évangile fasse mention d’une résurrection des corps, d’une existence individuelle de l’âme. Dans ce panthéisme inconscient, essai de conciliation entre le christianisme et le bouddhisme, la vie est considérée comme un tout indivisible, une âme du monde dont nous sommes d’éphémères parcelles. Au surplus, une seule chose importe, la morale. Cette morale est toute contenue dans les préceptes de l’évangile : « Ne résistez pas au mal,.. ne jugez pas,.. ne tuez pas. » Donc pas de tribunaux, pas d’armées, pas de prisons, de représailles publiques ou prïvées. Ni guerres ni jugemens. La loi du monde est la lutte pour l’existence, la loi du Christ est le sacrifice de son existence aux autres. Le Turc, l’Allemand ne nous attaqueront pas si nous sommes chrétiens, si nous leur faisons du bien. Le bonheur, fin suprême de la morale, n’est possible que dans la communion de tous les hommes en la doctrine de Jésus-Christ, la vraie, celle de M. Tolstoï et non celle de l’église, dans le retour à la vie naturelle, à la communauté, dans l’abandon des villes et de l’industrie, où la doctrine est d’une application malaisée. A l’appui de ses dires, l’auteur retrace, dans des pages à la Bridaine, d’une rare éloquence et d’une crudité d’images vraiment prophétique, le tableau de la vie selon le monde, depuis la naissance jusqu’à la mort ; cette vie est pire que celle des martyrs du Christ. L’église établie n’est pas épargnée ; l’apôtre de la nouvelle foi, après avoir raconté comment il a vainement cherché le repos dans l’orthodoxie officielle, refait les violens réquisitoires de Sutaïef contre l’église, « chair morte, inutile à l’entant nouveau-né. » Elle substitue des rites, des formalités à l’esprit de l’évangile. Elle répand des catéchismes où il est dit qu’on peut juger, tuer pour le service de l’état, qu’on peut prendre la chose d’autrui et résister au mal. Depuis Constantin, l’église s’est perdue en déviant de la doctrine de Dieu pour suivre la doctrine du siècle : aujourd’hui elle est païenne. Enfin, et ceci est le point délicat, on ne doit pas tenir compte des ordres et des défenses du pouvoir temporel tant qu’il ignore la vérité. Ici, je traduis un épisode typique.

« Dernièrement, je passais sous la porte de Borovitzkyv à Moscou. Sous la voûte était assis un vieux mendiant estropié, la tête entourée d’un bandeau. Je tirai ma bourse pour lui donner quelque monnaie. Au même instant, je vis descendre du Kremlin et courir vers nous un grenadier, jeune, gaillard, et de bonne mine dans son uniforme. A la vue du soldat, le mendiant se leva, épouvanté, et s’enfuit en boitillant dans le jardin Alexandre, au bas de la colline. Le grenadier le poursuivit un moment en lui criant des injures, parce que cet homme avait contrevenu à la défense de s’asseoir sous la porte. J’attendis le soldat, et quand il me croisa je lui demandai s’il savait lire. « Mais oui, pourquoi ? — As-tu lu l’évangile ? — Je l’ai lu. — As-tu lu le passage : « Celui qui donnera à manger à un affamé… » Et je lui citai le texte. Il le connaissait et m’écoutait avec attention. Je vis qu’il était troublé. Deux passans s’arrêtèrent, nous écoutant. Évidemment le grenadier était mal à l’aise, il ne pouvait accorder ces contradictions : le sentiment d’avoir mal agi, tout en accomplissant strictement son devoir. Il était troublé et cherchait une réponse. Soudain, une lueur passa dans ses yeux intelligens, il se tourna vers moi de côté et dit : « Et toi, as-tu lu le règlement militaire ? » — J’avouai que je ne l’avais pas lu. — « Alors, tais-toi, » reprit le grenadier, et, secouant victorieusement la tête, il s’éloigna d’un pas délibéré. »

Je crois avoir résumé fidèlement ma Religion, mais on ne connaîtrait pas la confiance superbe qui se cache dans le cœur de tout réformateur si je ne traduisais pas littéralement les lignes suivantes.

« Tout me confirmait la vérité du sens que je trouvais à la doctrine du Christ. Mais, pendant longtemps, je ne pus me faire à cette idée étrange qu’après dix-huit siècles durant lesquels la foi chrétienne a été confessée par des milliards d’hommes, après que des milliers de gens ont consacré leur vie à l’étude de cette foi, il m’était donné de découvrir la loi du Christ comme une chose nouvelle. Mais, si étrange que ce fût, c’était ainsi. »

On devine après cela ce que peut être le Commentaire sur l’évangile. Dieu me garde de troubler la quiétude du converti ! Heureusement je n’y réussirais pas. M. Tolstoï affirme dans un hymne de joie, avec l’accent d’une sincérité indiscutable, qu’il a enfin trouvé le repos de l’âme, la raison de vivre, le roc de la foi. Et il nous invite à l’y suivre. Je crains bien que les sceptiques endurcis d’Occident, rebelles à la grâce efficace, ne refusent d’entrer en discussion avec la nouvelle religion. Ils y chercheront vainement une idée originale, ils n’y verront que les premiers balbutiemens du rationalisme, le vieux rêve du millénium, la tradition toujours relevée depuis les origines du moyen âge par les vaudois, les lollards, les anabaptistes. Heureuse Russie, où ces belles chimères sont encore neuves ! Le seul étonnement de l’Occident, ce sera de retrouver ces doctrines sous la plume d’un grand écrivain, d’un incomparable observateur du cœur humain.

Elles revêtent pourtant chez les Slaves un caractère spécial ou, du moins, plus prononcé dans cette race. Sous l’influence combinée du vieil esprit aryen dans le peuple, des leçons de Schopenhauer dans les classes cultivées, nous assistons en Russie à une véritable résurrection du bouddhisme; — je ne puis qualifier autrement ces tendances. Nous y reconnaissons la vieille contradiction hindoue entre le nihilisme ou la métaphysique panthéiste et une morale extrêmement élevée. Cet esprit du bouddhisme, dans ses efforts désespérés pour élargir encore la charité évangélique, a pénétré la littérature nationale d’une tendresse éperdue pour la nature, pour les plus humbles créatures, pour les souffrans et les déshérités ; il dicte le renoncement de la raison devant la brute et inspire la commisération infinie du cœur. Cette simplicité fraternelle et ce débordement de tendresse donnent à la littérature quelque chose de particulièrement touchant. Tolstoï aura été un des initiateurs de ce mouvement; après avoir écrit pour ses pairs, pour les lettrés, il se penche avec effroi et pitié sur le peuple. C’est la descente du poète aux limbes :

... L’angcecia delle genti
Che son quaggiù, nel viso mi dipigne
Quel la pietà...

Gogol avait regardé dans ces sourdes ténèbres, avec amertume et ironie ; Tourguénef y a plongé du sommet de son rêve d’artiste, en contemplatif plutôt qu’en apôtre; Tolstoï est en un sens le premier apôtre de la pitié sociale; mais, par ses origines et ses débuts, il est encore de ceux qui descendent de haut dans le gouffre ; après, nous verrons venir ceux qui en sortent, qui apportent des bas-fonds la grande plainte résignée et fraternelle, les génies grossiers, lamentables et tendres, Nékrassof, Dostoïevsky, tout le flot contemporain. Au premier abord, on est ému et séduit par cette large sympathie. Malheureusement, je me souviens et je réfléchis; je me souviens que nous eûmes, nous aussi, notre siècle de sensibilité et de paysannerie : vingt ans avant 93, tout le monde aimait tout le monde, on retournait aux champs, on se refaisait simple, on versait des larmes sur le laboureur, en attendant qu’il versât le sang. La loi presque mathématique des oscillations historiques veut que ces effusions soient suivies de réactions terribles, que la pitié s’aigrisse et que la sensibilité se tourne en fureur. Di avenant omen ! — Je ne prétends tirer de cette étude qu’une conclusion; elle nous intéresse directement. Dans l’esprit d’un écrivain distingué et, par conséquent, dans la conscience plus confuse des lecteurs qui le suivent et le poussent, nous avons parcouru les quatre points d’une courbe fatale : panthéisme, nihilisme, pessimisme, mysticisme. Le Russe, qui fait tout rapidement, est arrivé d’un bond au dernier terme. Et nous, comment échapperons-nous au nihilisme, au pessimisme, ces phénomènes si peu français, qui ont envahi depuis quinze ans notre littérature et éclatent aux yeux les moins exercés? Encore plus que la nature, l’esprit de l’homme a horreur du vide, il ne saurait se tenir longtemps en équilibre sur le néant. Finirons-nous par le mysticisme? Il est à croire que notre tempérament national nous en préservera; il est permis d’espérer qu’une idée religieuse, terme nécessaire de la progression, viendra consoler ces jeunes talens qui nient et souffrent avec tant d’amertume, ou en susciter d’autres si ceux-là ont sombré.

Le mysticisme ! On me dit que le comte Tolstoï, sentant bien où est le danger, se défend énergiquement contre ce mot, qu’il ne le croit pas applicable à un homme qui a placé le règne céleste sur la terre. Notre langue ne me fournit pas d’autre terme pour son cas. L’illustre écrivain, que je n’ai pas l’honneur de connaître, voudra bien me pardonner. Je sais qu’il préférerait me voir louer son évangile et dénigrer ses romans ; je ne le puis. Lecteur passionné de ces derniers, j’en veux d’autant plus à sa doctrine qu’elle me prive de chefs-d’œuvre condamnés à l’avortement. Je ne lui ai pas marchandé les éloges tant que ma raison a pu le suivre et le goûter; aujourd’hui qu’il se dit heureux, il n’a plus besoin d’éloges et la critique doit lui être indifférente. Puisse-t-il, dans son quiétisme chèrement conquis, ne jamais avoir besoin qu’un ami lui dise ce que Fénelon écrivait à Mme Guyon, dans une des Lettres spirituelles: « Je vous plains seulement de cette plaie secrète dont le cœur demeure comme flétri. »


EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUE.


  1. Il ne faut pas confondre le prosateur avec son homonyme, le feu comte Alexis Tolstoï, poète lyrique et tragique qui jouit d’une grande réputation en Russie ; un profond sentiment de la nature assure à Alexis Tolstoï, dans la poésie de son pays, la place éminente qu’occupait dans la nôtre Victor de Laprade.
  2. Voyez la Revue du 15 août 1882.
  3. Voyez la Revue du 1er janvier 1883.
  4. Des extraits de ma Religion ont déjà paru dans la presse française. J’apprends qu’un des journaux révolutionnaires de Genève en publie le texte complet, au grand regret de M. le comte Tolstoï, dont le caractère proteste suffisamment contre de tels alliés.