P.-G. Delisle (p. 254-256).


VOLUPTÉ




Au milieu des écueils de l’Océan Chinois
S’élèvent des ilôts aux rives souriantes,
Où les grands cocotiers laissent pendre leurs noix,
Et forment des berceaux de feuilles verdoyantes.

Les bananiers ployant sous leurs fruits savoureux
Secouent au vent du soir leurs panaches superbes ;
Et sur les flots dorés aux reflets merveilleux,
Comme une frange, court l’ombre des grandes herbes.

Entourés d’un rideau de feuillage et de fleurs,
Pareils à des bosquets, les banyans immenses
Émaillent les grands bois de brillantes couleurs,
Et voient croître autour d’eux leurs fécondes semences.


Sur ces bords enchantés le flot est moins amer,
Et la brise plus douce en passant les caresse ;
Le marin, traversant cet éden de la mer,
Croit qu’il y passerait des moments pleins d’ivresse.

Erreur ! Illusion ! Dans ces flots séduisants,
Et sous les arceaux verts de ces charmants rivages,
Se cachent en rampant des monstres menaçants,
Et des êtres humains qui sont anthropophages !

Malheur au nautonnier qui s’arrête en ces lieux
Pour y chercher l’objet de ses rêves candides !
La souffrance et la mort s’offriront à ses yeux,
Et sa nef périra dans ces golfes splendides !

Écoutez, jeunes gens : au milieu de ces eaux
Que nous appelons tous l’Océan de ce monde,
Et que doivent franchir nos fragiles vaisseaux,
Il est une ile aussi qu’on voit surgir de l’onde ;

Une ile, dont les bords sans cesse reverdis
Invitent le passant à suspendre sa route.
Dans un jardin en fleurs qui semble un paradis.
Son nom est Volupté : vous le savez sans doute ?


Jeunes gens, fuyez loin de ses bords dangereux,
Évitez ses sentiers et ses bosquets perfides.
Sous la fleur croît l’épine ; et le fruit savoureux
Recèle pour le cœur des poisons homicides.

L’homme n’y jouit guère ; il y pleure souvent
Et quand il a perdu ses plus belles années,
Tous ses plaisirs s’en vont, comme une feuille au vent…
Seul, il reste à pleurer ses tristes destinées !



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