Le vendeur de paniers/03

Éditions Albert Lévesque (p. 21-31).

III

LA COUR JUVÉNILE


UN mois s’était passé, un long mois pendant lequel Henri-Paul avait été détenu dans la prison des enfants, en attendant son procès. Il était accusé de vol : un traîneau, des patins, une poupée.

Pierre Lecomte n’avait pas oublié son petit boiteux de la veille de Noël ; il avait raconté l’épisode à sa mère, lors de son séjour à Charmeilles et celle-ci l’avait engagé à revoir ces pauvres gens qui lui paraissaient si dignes d’intérêt.

Pierre ignorait ce qui s’était passé durant ses trois semaines de vacances ; son bon cœur et les conseils d’une mère qu’il adorait, le portèrent à s’informer de ses protégés d’un soir, et dès son retour à Montréal, il se dirigea vers le quartier pauvre où habitait la famille de l’infirme.

La grand’mère Séguin le reconnut et l’accueillit comme un ami ; la petite Mariette, qui s’était cachée lorsqu’il entra, se rapprocha peu à peu, et l’étudiant put s’apercevoir que l’enfant était remarquablement jolie, mignonne et attirante.

Il fut surpris de constater que la grand’ mère malgré l’extrême pauvreté de sa situation, était une personne de bonnes manières, parlant correctement, et démontrant par son attitude polie, qu’elle avait vu de meilleurs jours.

Dans le but d’aider le petit boiteux, si possible, il questionna l’aïeule et apprit d’elle l’histoire de la poupée, telle que Mariette avait fini par lui raconter :

— C’est un si brave enfant, mon petit Ripaul, dit la vieille, en s’essuyant les yeux, non, il n’a sûrement jamais volé !

— Que fait-il, ce gamin ? Va-t-il à l’école ?

— Non, monsieur, pas régulièrement ; mais il assiste au catéchisme le dimanche ; la semaine, voyez-vous, il faut qu’il aille au marché pour vendre les paniers… c’est avec ce petit commerce que nous pouvons vivre sans souffrir de la faim !

— Que faites vous depuis qu’il est absent ?

— Les premiers jours ont été durs ; des gens de la police sont venus m’avertir qu’ils gardaient le petit là-bas en attendant… puis nous avons eu la visite de deux membres de la St-Vincent de Paul, envoyés par notre curé, et maintenant, il y a une bonne Sœur qui vient tous les jours ; elle fait le ménage et nous prépare un peu de nourriture… voyez-vous, monsieur, je ne puis marcher, j’ai les jambes paralysées.

— Pauvre femme ! Mais Henri-Paul, comment est-il devenu infirme ?

— Un accident d’autobus, monsieur ; son père et sa mère ont été tués sur le coup, et lui, l’enfant, blessé à la jambe !

— Il y a longtemps de cela ?

— Cinq ans, monsieur, Mariette n’avait pas un an ! Mon fils n’était pas riche mais il gagnait bien sa vie ; c’était un commis-marchand ; sa femme, une orpheline ; donc, pas de parents pour m’aider après l’accident à faire vivre les petits ! C’est alors que j’ai quitté le logement confortable où nous habitions et que je ne pouvais pas payer… je me suis mise à confectionner des corbeilles et des paniers pour vendre au Bonsecours… mais depuis près d’un an que je suis paralysée, c’est Ripaul qui les vend et nous gagne l’argent de chaque jour.

— Son nom n’est-il pas Henri-Paul ?

— Oui, mais Mariette l’a toujours appelé Ripaul, et le nom lui est resté… c’est étrange, monsieur cette petite fille parle encore comme un bébé, elle ne prononce pas ses r, mais elle a toujours pu dire : Ripaul !

— Où avez-vous appris votre métier ? demanda Pierre, qui regardait depuis quelques minutes, les paniers vraiment fort jolis, que confectionnait la vieille.

Celle-ci soupira :

— Ah monsieur, c’était dans ma jeunesse ; j’étais institutrice dans une petite école de l’Ancienne Lorette, près de Québec… c’est une Huronne de là-bas qui m’a appris à tresser et colorier les pailles…

Cette phrase expliquait au jeune homme pourquoi cette pauvre vieille employait pour lui parler des paroles aussi choisies ; il avait déjà remarqué que le petit boiteux s’exprimait lui aussi assez bien.

Pierre se leva pour prendre congé et l’aïeule le remercia de sa sympathie, le suppliant, les larmes aux yeux, de lui faire rendre bientôt son petit-fils… celui-ci l’encouragea de son mieux et promit de s’occuper sans retard du jeune infirme.

Pierre comptait, parmi ses amis, à Montréal, un jeune avocat de talent, dont il connaissait la nature franche et sympathique ; dès le lendemain de sa visite rue Sanguinet, il se rendit chez lui. Il lui raconta l’arrestation du 24 décembre, lui donna quelques détails sur la famille de Ripaul et lui demanda s’il ne voudrait pas s’en occuper.

— Tu sais, pas d’argent pour toi, là-dedans, mais un pauvre gamin à sauver de l’école de réforme !

— Hum… la Cour juvénile va s’ouvrir bientôt… ça ne me donne pas grand temps… mais ton histoire m’intéresse ; je vais aller voir ton protégé et le faire parler un peu… si je suis convaincu que le gamin n’est pas un petit sacripant, je lui servirai d’avocat !

— Ça te portera bonheur, mon vieux, fit Pierre en lui serrant la main.

Lorsque la Cour s’ouvrit, quelques jours plus tard, et que la cause de Henri-Paul Séguin fut appelée, une foule compacte remplissait la grande salle ; on regarda avec intérêt ce petit infirme aux yeux clairs et francs, à la figure pâle et émaciée.

Le Juge Pasteur qui présidait, était un homme à cheveux blancs, figure ronde, moustache blanche, teint animé, et accusant un embonpoint prononcé. Son expression sérieuse et sa dignité imposaient le respect, mais une bonté innée se devinait chez ce magistrat, malgré la sévérité voulue de son aspect, tandis qu’il jetait sur le jeune accusé un regard inquisiteur.

Le premier témoin fut le commis du magasin de jouets qui raconta les faits de l’enlèvement de la poupée ; il ajouta que ce même garçon avait été vu la veille rôdant autour du magasin à la brunante, et que peu de temps après, un traîneau et des patins avaient disparu de l’étalage de l’entrée…

On questionna alors l’enfant :

— Quel âge as-tu, mon garçon ? demanda le Juge.

— Dix ans et demie, monsieur.

— Sais-tu ce que c’est qu’un serment ?

— Oui, m’sieur, je l’ai appris au catéchisme.

— Et tu jures de dire la vérité ?

— Oui, m’sieur.

Son avocat alors prit la parole :

— Henri-Paul, tu vas raconter à son honneur le Juge exactement ce qui est arrivé.

Ripaul était déjà debout ; il s’appuya sur sa béquille regarda le Juge et commença d’une voix claire, mais un peu tremblante :

— C’est pas grand’chose ! Mariette (c’est ma p’tite sœur) regardait les poupées dans la vitrine…

Son récit fut débité sans hésitation et avec assurance, mais sans forfanterie ; on eut beau transquestionner l’enfant, son histoire ne variait pas.

Pierre Lecomte fut appelé comme témoin et raconta ce qu’il savait et la version de la grand’mère.

Le gardien fut très sévère dans son témoignage ; il prétendit que ces deux enfants étaient des voleurs professionnels.

— D’où tenez-vous cette information ? demanda l’avocat de la défense.

— Un homme qui m’entendait parler de cette affaire, dans la rue, m’a suivi jusqu’ici et m’a dit que ces enfants étaient connus, que c’étaient une paire de petits voleurs !

— Quel est le nom de cet homme ?

— Je ne le connais pas fit le gardien, il n’a pas voulu me dire son nom !

L’avocat de Ripaul fit remarquer que ce témoignage anonyme n’avait aucune valeur ; il annonça alors qu’il avait un autre témoin à faire entendre : et soudain, une religieuse parut, tenant une fillette par la main. Celle-ci, intimidée, regardait à peine autour d’elle, mais, tout-à-coup, elle aperçut son frère…

— Ripaul ! s’écria-t-elle… et s’échappant de la religieuse, elle se précipita vers lui !

Les assistants émus regardaient ces deux pauvres petits et un mouvement de sympathie remplit tous les cœurs. La Sœur reprit la petite auprès d’elle, et on la questionna.

Debout sur une chaise, soutenue par le bras protecteur de la bonne religieuse, Mariette répondit dans son naïf langage à tout ce qu’on lui demanda, et quand elle eut corroboré le récit de son frère, elle ajouta :

— On a eu faim longtemps, g’and’mère et moi, ap’ès que les g’os méc’ants ont emmené Ripaul !

— Qui a eu soin de vous ensuite ? demanda le Juge, tandis que plusieurs assistants sentaient l’émotion les gagner.

— La bonne Sœur, et m’sieur Pierre.

— Monsieur le Juge, fit l’avocat du marchand de jouets, je demande que ce garçon réponde à l’autre accusation de vol… le traîneau de quinze dollars, et une paire de beaux patins !

— Qu’as-tu à répondre à cela, Henri-Paul ? demanda le juge.

— Je ne les ai jamais pris, ni même touchés ! Je les ai regardés à l’étalage, c’est tout !

— Pourquoi étais-tu dans cette rue, tard l’après-midi, si loin de ta demeure ?

— Je voulais voir les étalages, comme tout l’monde ! Si on ne r’gardait pas dans les vitrines, nous autres, on ne verrait jamais rien… je voulais savoir où il y avait des belles poupées pour les montrer à Mariette !

— Pourquoi l’avoir amenée le soir ?

— Tiens… dans l’jour, j’ai mon ouvrage !

Cette phrase, si vraie pourtant, fit sourire, tant elle semblait étrange dans la bouche d’un gamin de cet âge !

L’avocat de Ripaul fit remarquer que les objets n’avaient pas été retrouvés chez l’accusé, et que vu son infirmité, il aurait difficilement pu se servir des patins…

La cause fut jugée tout de suite et Ripaul honorablement acquitté.

Lorsqu’il quitta la Cour avec son avocat, son protecteur, Pierre Lecomte, la religieuse et Mariette qu’il tenait par la main, le juge les arrêta au passage et regardant la petite, si jolie avec ses boucles blondes un peu échevelées, ses grands yeux bleus et son naïf sourire, il lui dit :

— Comment était-elle, petite, cette poupée qui t’a fait pleurer ?

— Mm… elle était belle ! Une lobe lose, des ’tits souliers, des f’isettes comme moi quand g’and’mère les allange esp’ès, des yeux qui font dodo, une ’tite bouc’e… tiens, m’sieur, z’aulais donc voulu l’emb’asser ! et à ce souvenir, les larmes de Mariette se mirent à couler…

— Allons, ne pleure pas… dis-moi, tu n’aurais pas voulu l’avoir, plutôt ?

— Oui, oui, mais une belle, comme ça, c’est pou’ les ’tites filles liches, hein ?

— On ne sait jamais… murmura le juge.

Ce soir là, Ripaul était de nouveau chez lui ; la vieille grand’mère roulait son chapelet noir en remerciant le ciel du retour de son fiston, et Mariette se pâmait de joie, caressant dans ses bras une superbe poupée, vêtue de soie rose et qui fermait les yeux pour faire dodo.

— Ripaul, dit-elle soudain, se glissant tout près de son frère, z’vas te dire un g’os sec’et : tu sais, l’m’sieur qui nous a pa’lé c’matin… c’est papa Noël… mais il a coupé sa g’ande barbe !