Le vendeur de paniers/02

Éditions Albert Lévesque (p. 11-20).

II

LA POUPÉE


IL neigeait à plein ciel, à Montréal, ce soir du 24 décembre ; toute la journée, le froid avait été très vif, puis la neige s’était mise à tomber, poudrant les gros lampadaires des rues, coiffant de blanc les maisons, les monuments, les trams et les capotes des taxis, esquissant les contours et les dentelures des clochers, d’où résonneraient bientôt le joyeux carillon de l’immortelle fête de la Nativité.

Dans la rue bien éclairée, les vitrines brillantes offraient leurs étalages à travers une légère couche de givre transparent, qui en tamisait un peu l’éclat. Cette veille de Noël, les Montréalais faisaient leurs emplettes et la rue Sainte-Catherine regorgeait de piétons.

Devant une vitrine où s’étalaient des masses de jouets de tous genres, deux enfants s’étaient arrêtés ; l’un était le vendeur de paniers du marché Bonsecours, l’autre, une fillette, plus petite, vêtue d’un vieux paletot trop grand pour sa taille mignonne et coiffée d’un bérêt de laine grise, d’où s’échappaient des mèches blondes toutes blanchies de neige.

— Vois, Ripaul, dit-elle, désignant du bout de sa mitaine percée, une poupée richement mise et dont les yeux étaient fermés, tu la vois, hein ? Celle qui fait dodo ? C’est celle-là que ze veux avoi’ !

— Celle-là ? Fais-toi vite une croix sur le bec ! C’est pas pour toi, Mariette, c’est pour les p’tites filles riches !

— Tiens ! Papa Noël, il poullait bien me la donner !

— Bah ! L’père Noël ! répéta Ripaul avec un cynisme inconscient, il ne connait pas l’chemin de not’ rue !

— Tu penses ? fit l’enfant, désappointée… mais elle est si belle, z’voudrais bien l’embiasser touzours ! Et les grands yeux bleus se remplirent de larmes.

— Pleure pas ! fit le gamin un peu brusquement ; tu sais bien que toutes ces belles choses là, c’est pour les riches ! C’est comme chez les confiseurs ! En avons-nous vu tantôt des montagnes de tartes, de gâteaux et de bonbons… et pas moyen d’y goûter, hein ? Bon, tu les as regardées, à présent, les poupées, viens, allons-nous en !

Mais l’enfant restait clouée devant la vitrine et les larmes se figeaient sur ses joues un peu bleuies par le froid…

Le gamin, prenant une résolution subite, lui dit :

— Allons, assez pleuré ! Viens, on va demander à la voir, la poupée, et tu l’embrasseras !

La petite s’essuya les yeux du revers de sa manche enneigée et suivit son frère vers l’entrée du magasin, rempli de clients ; mais un gardien à la porte, apercevant la pauvresse et le petit boiteux, les renvoya, ils ne purent entrer.

Les larmes de Mariette reprirent de plus belle ; alors, l’infirme, qui adorait sa sœur, lui dit à mi-voix :

— Attends, reste ici près de la porte, je te l’apporterai, une minute, pour l’embrasser !

Mariette cessa de pleurer et se posta dans un petit coin tout près de l’entrée.

Ripaul se faufila à l’intérieur sans avoir été vu du gardien et s’approcha du comptoir où on le toisa d’un air douteux… un commis néanmoins, lui demanda ce qu’il désirait :

— Voir la poupée qui ferme les yeux que vous avez dans l’étalage, dit-il bravement.

La poupée fut enlevée de son petit lit de parade et mise devant lui…

À ce moment, le commis, distrait par la question d’une cliente, se retourna un instant. Ripaul saisit le jouet convoité et avant que le commis n’ait eu le temps de s’en apercevoir, il se sauvait avec sa proie et parvenait auprès de Mariette, qui, pâmée de joie, tendait les bras pour recevoir le trésor. Mais une main pesante s’abattit sur l’épaule du gamin :

— Petit voleur ! Je vais appeler la police !

— Non ! Non ! J’suis pas un voleur ! s’écria Ripaul c’était pour une minute seulement… ma… ma p’tite sœur… qui…

Il balbutiait, énervé, furieux, ne trouvant plus ses mots d’explication.

— On connaît ça ! Rentre ici, petit misérable ! Tu t’expliqueras à la police ! C’est sans doute toi, aussi, qui as volé des patins et un traîneau, hier soir !

— Non ! Non ! protesta Ripaul.

À ce moment, un jeune homme qui se trouvait auprès du gamin, témoin de la scène près de la porte, et trouvant pathétique cette figure d’infirme, si pleine d’indignation, s’approcha et lui demanda à mi-voix :

— Pourquoi voulais-tu dérober cette poupée, mon garçon ?

— Je ne voulais pas la dérober, répondit Ripaul, c’était seulement pour un instant ; ma p’tite sœur voulait tant l’embrasser… je l’aurais rapportée tout de suite !

— Où est-elle ta petite sœur ?

— Près de la porte… elle pleurait pour l’embrasser puisqu’elle savait qu’elle ne pouvait l’avoir, hein ? C’est pour les enfants riches, ça ! Mais on n’a pas voulu nous laisser entrer… alors… à présent la police va me prendre, Mariette ne pourra retrouver son chemin toute seule… et grand’mère… que va-t-elle devenir ?

Il s’était fait un rassemblement autour du boiteux, toujours solidement maintenu par la main du gardien.

Quelqu’un dit :

— Quel mauvais sujet ! A-t-on prévenu la police ?

— Oui, la voici !

Deux constables arrivaient à l’instant. Sur l’accusation du gardien et du commis, ils s’emparèrent du boiteux pour le conduire au poste :

— Mariette ! Mariette ! répétait le pauvre enfant ; laissez-moi la ramener, supplia-t-il, je reviendrai tout de suite, sûr, bien sûr !

On ne lui répondit pas.

Le jeune homme qui lui avait déjà parlé et vu la fillette en pleurs dans la neige, lui demanda :

— Où demeures-tu, mon garçon ? Dis-le moi, je la ramènerai ta petite sœur !

— Rue Sanguinet, numéro 33X, au troisième, la porte à droite !

— Bien ; et ton nom, maintenant ?

— Henri-Paul Séguin, m’sieur.

Tandis que les agents de police emmenaient un peu rudement l’infirme, le jeune homme s’approchait de la pauvre petite qui appelait en pleurant : Ripaul ! Ripaul !

Il hêla un taxi, prit la pauvrette dans ses bras, malgré les efforts de celle-ci pour lui échapper, la déposa sur le siège, donna l’adresse au chauffeur et s’installa auprès de l’enfant.

Pierre Lecomte était un étudiant qui suivait les cours de médecine à l’Université de Montréal. Son père, excellent chirurgien, avait pratiqué sa profession à Charmeilles,[1] petit village à une cinquantaine de milles de la métropole. Il était mort cinq ans plus tôt, laissant une veuve et un fils âgé, alors, de seize ans.

Madame Lecomte, très attachée à son home à la campagne, avait continué d’y demeurer ; son fils, que les cours universitaires retenaient à la ville, devait, dès le lendemain, Jour de Noël, aller rejoindre sa mère et passer la vacance à la maison paternelle.

C’était un garçon sérieux, observateur, doué d’une nature droite et très impulsive ; son élan spontané pour secourir ce pauvre petit infirme, pris, semblait-il, en flagrant délit de vol, et qui, cependant, protestait tant de son innocence, provenait de cette noblesse de cœur qui dicte les impulsions généreuses.

Le taxi filait à travers les rues ; la fillette, pelotonnée dans son petit coin, jetait, de temps en temps sur son compagnon un coup d’œil furtif, mais refusait absolument de lui parler.

Enfin, l’auto s’arrêta dans une rue étroite et sombre, devant une rangée de vieilles maisons.

L’étudiant paya la course et suivit la petite fille qui grimpait déjà les marches un peu branlantes d’un escalier extérieur.

Rendue au troisième, l’enfant ouvrit une porte et Pierre pénétra à sa suite, d’abord, dans un couloir sombre, puis dans une grande pièce assez mal éclairée. Une vieille femme, assise dans une chaise roulante, tressait des pailles de couleurs diverses ; auprès d’elle, par terre, étaient posés un certain nombre de paniers, de grandeurs et de formes variées, les uns achevés, les autres à moitié finis… La chambre, pauvre et froide, était plus que sommairement meublée, cependant, tout paraissait assez propre. Pierre ne vit pas ces détails tout d’abord, mais il les observa tandis qu’il parlait à l’aïeule.

Mariette s’était blottie près de la vieille et cachait sa tête sur les genoux de la paralytique en sanglotant :

— G’and’mère ! Ripaul ! Ripaul !

L’aïeule la tint un instant embrassée, puis calmant d’un geste autoritaire les pleurs de l’enfant, elle se retourna vers Pierre :

— Qu’y a-t-il, m’sieur ? Excusez si je reste assise, je suis paralysée.

— Je suis venu ramener votre petite fille, dit celui-ci, parce que… (il hésita) parce que le petit Henri-Paul ne pourra pas revenir ce soir.

— Jour du Ciel ! Mon Ripaul ! A-t-il eu un accident, monsieur ?

— Non… non… mais, il y a eu une légère erreur à son sujet et vous en aurez des nouvelles bientôt.

La vieille femme, électrisée par la crainte, saisit la petite par les épaules et la secoua :

— Parle ! Parle ! fifille ! Où est-il, Ripaul ?

— Sais pas, mé, pleurnicha la fillette, il avait dit : ze te l’appo’terai pou’ l’emb’asser, et puis quand il est levenu, il l’avait dans son b’as, mais un g’os méc’ant l’a empoigné !

La vieille leva les bras avec un geste de désespoir…

— Monsieur, par pitié expliquez-moi ce qui s’est passé !

— Je n’en sais pas beaucoup plus long que vous ma pauvre femme ; j’ai compris qu’il s’agissait d’une poupée que la petite désirait avoir. Seulement, en voyant ce gamin si inquiet de sa petite sœur, j’ai offert de la ramener. Ceci est arrivé dans un magasin de jouets de la rue Sainte-Catherine ; on a cru qu’il voulait dérober ce jouet.

— Hélas ! Mon Dieu ! Que vont-ils lui faire à ce brave petit ? Un bon enfant, monsieur, comme il n’y en a pas !

Pierre la rassura de son mieux, mit une petite pièce dans la main de Mariette, et sortit de la chambre.


  1. Nom fictif.