Le trésor de Bigot/XIII

Édouard Garand (p. 40-42).

XIII

JULES LAROCHE ET CHAMPLAIN-TRICENTENAIRE


Le détective avait quitté le petit salon pour se rendre dans son cabinet de travail, quand il entendit les pas de Tricentenaire qui entrait.

— Monsieur Laroche est-il de retour ? demanda le secrétaire à la bonne.

— Oui, il est là, dans le cabinet.

Champlain se dirigea vers la pièce où se trouvait le détective et frappa à la porte.

— Entrez !

Tricentenaire apparut à son maître, gauche, presque timide, roulant sa casquette dans ses mains.

— Monsieur Laroche, j’ai quelque chose à vous dire.

— Ce n’est pas trop tôt, pensa le détective.

Puis à voix haute :

— Je m’en doutais bien un peu, Champlain. Assieds-toi, je suis tout oreilles.

Le secrétaire toussa, hésita, puis commença son histoire de curieuse façon :

— C’est moi, monsieur Laroche, dit-il, qui ai averti ce matin la police par téléphone qu’on allait vous attaquer sur la Terrasse.

— Saperlipopette ! s’écria le détective fort étonné. Cette fois je ne m’en doutais pas. Toute la journée, je me suis demandé quel était ce charitable inconnu. Oh ! c’était toi, Tricentenaire. Mais où avais-tu appris qu’on allait m’attaquer ?

Tricentenaire se recueillit :

— C’est une histoire longue, fit-il. Je vais vous la raconter. Hier, sur le bateau de la Traverse de Lévis, vous m’avez surpris en compagnie de mon malheureux père. Il voulait me convaincre de vous trahir et de me joindre à la bande de criminels dont il fait partie. Je refusai carrément. Alors il me menaça de me faire arrêter.

Tricentenaire baissa la tête :

— Comment ! Te faire arrêter ! Mais quel crime as-tu commis ?

Le secrétaire rougit :

— Mon père m’avait appris à voler avant d’être condamné à la prison, et je le suivais, bien à contre-cœur, croyez-moi, dans ses sinistres pérégrinations nocturnes.

— Quel âge avais-tu alors ?

— J’avais peut-être onze ans.

— Mais c’est une vieille, vieille histoire.

Jamais un juge ne te condamnerait pour cela. D’ailleurs, ton père, en t’accusant, se serait accusé lui-même et aurait certainement attrapé de nouveau du bagne.

— C’est ce que je me suis dit tout de suite et je ne pris pas ses menaces au sérieux. Mais une idée me vint que je crus merveilleuse, et je simulai la crainte. Vous vous rappelez les paroles menaçantes de mon père quand je l’ai quitté sur le bateau. Ce soir-là, après notre retour de St-Henri, je vous laissai vous mettre au lit et quand je vous crus endormi, je quittai la maison et me dirigeai vers la caverne de mon père, au Cap-Blanc. Il était près de minuit. Cependant, mon père n’était pas couché. Il veillait et buvait en nombreuse compagnie. Une grande partie des membres de la bande était réunie là. Je leur déclarai que j’étais prêt à faire partie de leur association. « Enfin le petit entend raison » s’écria le chef, Jean Labranche. On me traita à partir de ce moment avec beaucoup d’égards. Labranche me demanda, au milieu d’une conversation, ce que vous faisiez, en vous levant le matin, monsieur Laroche. Je répondis étourdiment que chaque matin vous alliez prendre une marche sur la Terrasse Dufferin. On décida alors de s’emparer de votre personne le matin même. Mais Labranche recommanda aux bandits de ne pas vous faire de mal. Car il ne veut pas, il ne veut jamais d’effusion de sang et défend à ses hommes de tuer ou de blesser. Je ne parvins à quitter la taverne que le matin, quelques minutes seulement avant votre réveil. J’avais bien peur que vous ne fussiez levé. Heureusement, vous étiez encore au lit.

Le détective sourit. En effet, Tricentenaire ne savait pas qu’il avait vu le lit non défait et qu’il avait entendu son secrétaire arriver. Mais il ne souffla mot, laissant l’autre continuer son histoire.

— Comme vous quittiez la maison pour vous diriger sur la Terrasse, je téléphonai à la hâte à la police et j’eus un gros poids de moins sur le cœur quand je vous vis revenir. Vos assaillants descendirent vite dans le Cap-Blanc où ils se rendirent à la Taverne « Au Cheval de Bois ». Mais le chef venait de partir pour St-Henri. Ils se concertèrent et en vinrent à la décision d’envoyer un jeune homme de leur bande briser votre auto afin de vous empêcher pour quelques heures d’aller nuire au travail du chef, à St-Henri. C’est ce jeune bandit que j’ai rossé ce matin dans la cour après l’avoir surpris, essayant de détraquer le mécanisme de l’une des deux autos. Il me déclara qu’il agissait sur les ordres de mon père.

Je lui répondis de mon mieux que je ne pouvais pas le laisser faire parce que mon maître allait me soupçonner et que ça gâterait la sauce. Il ne voulut rien entendre. C’est alors que les coups de poing commencèrent à pleuvoir. Un autre vint quelques minutes plus tard. Il subit le même sort que le premier. Quand je vous vis partir dans votre « Racer », seul, j’eus peur pour votre vie. Je me demandai si je faisais bien de jouer à cache-cache avec vous, quoique ce fût dans une bonne intention. Je me le serais reproché toute ma vie, s’il vous était arrivé malheur. C’est alors que je décidai de prendre votre Sedan et de vous suivre.

Le détective questionna :

— Savais-tu dans le temps qu’on allait enlever le père Latulippe ?

— Oui, le chef avait décidé de faire le coup dans l’après-midi.

Ici, Tricentenaire s’arrêta, puis :

— Mais le père Latulippe est ici, dit-il, et je parie que vous ne le savez pas encore.

— Tu te trompes. Ne t’inquiète pas du vieux. Il nous attend. Continue.

Champlain reprit :

— Je tâchai de vous suivre en auto jusqu’à St-Henri.

— Pauvre Tricentenaire, tu voulais me suivre et c’est moi qui t’ai suivi.

Le secrétaire manifesta un grand étonnement.

— Est-ce vrai ? s’écria-t-il.

— Oui, pendant que je me faisais raser à Lévis, je t’ai vu dans la glace du figaro passer dans la rue. Mais ne t’occupe pas de ça. Poursuis ton histoire.

— Je rencontrai deux des bandits qui racontèrent qu’ils allaient enlever le père Latulippe.

— Est-ce que ceci est arrivé après que je t’eusse rejoint à St-Henri ou auparavant ?

— Auparavant. Les deux bandits se rendaient d’abord à la caverne. Je les accompagnai, désirant connaître l’emplacement de cette caverne ; et vous verrez par ce qui suit que je n’avais pas tort. Puis, de nouveau, je me mis à votre recherche. Mais vous n’étiez nulle part. C’est alors que je me suis dis : « J’ai fini de jouer à cache-cache avec monsieur Laroche. C’est trop dangereux. Je lui expliquerai tout aussitôt que je le rencontrerai. Mais je pensai : — Alliez-vous me croire ? Mes agissements étaient si suspects !…

— Tu peux le dire !

— Je décidai de revenir à vous avec une preuve indiscutable de mon innocence. C’est alors que je retournai à la caverne pour délivrer le père Latulippe et vous le remettre.

Tricentenaire allait continuer quand le détective l’interrompit :

— Il est inutile que tu me racontes l’histoire de la délivrance du vieillard. Je la sais aussi bien que toi. De Sorosto à la caverne et de la caverne à ma maison, je ne t’ai pas perdu de vue. Ton plan n’était pas mauvais. Moi-même, je n’aurais pas mieux combiné, organisé et exécuté cet enlèvement. C’était audacieux, mais d’un jugement sûr.

Tricentenaire sourit de contentement :

— Comment ! Vous me suiviez ! s’écria-t-il.

— Oui. Mais explique-moi pourquoi tu ne m’as pas trompé tout en paraissant le faire, pourquoi tu me cachais toutes tes actions.

— C’est que je voulais sauver mon père de la prison. C’est un criminel, mais c’est en même temps l’auteur de mes jours. Et puis, autrefois, quand il n’était pas ivre, il avait des moments de tendresse pour moi. Je n’ai pas oublié ça.

Champlain avait les larmes aux yeux.

Il continua en les essuyant furtivement :

— Et puis, je vous admirais, et je voulus vous imiter. Je crus que je pourrais vous sauver de la mort encore une fois et augmenter ainsi votre amitié pour moi. C’est pourquoi je me fis reconnaître par cette bande de criminels dans le but de jouer au détective. Mais j’eus vite fait de constater que la partie était trop forte pour moi.

Le détective resta songeur :

— Je n’ai rien, absolument rien à te reprocher, déclara-t-il. Mais tu m’as mis diablement inquiet. Laisse-moi te remercier. Tu as bien agi. Ta main, que je la serre !

Champlain paraissait avoir encore quelque chose à dire. Mais il lui en coûtait de parler.

Le détective s’en aperçut :

— Voyons, Tricentenaire, dit-il, je vois bien que ton histoire n’est pas finie ! Termine-la.

— J’aurais une grande faveur à vous demander, monsieur Laroche.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Pourriez-vous faire quelque chose pour empêcher mon père d’aller de nouveau en prison ?

Le détective réfléchit quelques instants :

— Je crois que oui, dit-il, mais il va falloir prendre le grand moyen.

— Quel est-il ?

— C’est de l’envoyer en prison pour l’empêcher d’y aller.

Tricentenaire était ébahi.

Il interrogea :

— Mais, que voulez-vous dire ?

— Je puis téléphoner à la police d’arrêter ton père « sous soupçon » et de le garder jusqu’à ce que je dise de le relâcher. Ainsi nous ne lui rendrons la liberté que quand la bande sera sous verrous et il ne sera pas mêlé à cette retentissante affaire.

— Faites ça, faites ça, monsieur Laroche.

Le détective téléphona au bureau de la police et apprit à Tricentenaire que deux agents allaient immédiatement arrêter son père.

Puis :

— Une dernière question, Champlain, fit Jules. Avec qui causais-tu dans le cimetière de St-Henri, hier ?

— Avec mon oncle, mon parrain, celui qui a imaginé mon nom de baptême. Il fait aussi partie de la bande.

— Alors, c’est ton oncle qui a passé la nuit chez le notaire Morin l’autre semaine, se faisant passer pour un quêteux.

Tricentenaire regarda le détective, étonné.