Le trésor de Bigot/X

Édouard Garand (p. 34-37).

X

LA CAVERNE DES BANDITS


Tricentenaire avait deux ou trois minutes d’avance. Jules Laroche dut brûler la route pour le rejoindre. Quand il vit l’arrière du Sedan, l’église de Pintendre était en vue. Champlain disparut dans la courte descente que fait la route immédiatement après l’église, pour réapparaître quelques secondes plus tard sur le sommet du coteau. Deux arpents plus loin, il obliqua à droite dans un chemin de traverse qui va rejoindre « Le Petit St-Henri ».

Jules Laroche le suivait de loin pour ne pas attirer son attention.

Que signifiait la conduite de Tricentenaire ? Son secrétaire et factotum était-il pour ou contre lui ?

Enfin, il allait bientôt le savoir.

Champlain obliqua de nouveau à droite sur la vieille route du « Petit St-Henri ». Il dut forcément ralentir la vitesse de sa machine à cause du pitoyable état du chemin.

— Tiens, dit le détective à sa compagne Madeleine, il s’en va vers Lévis. Je me demande où il s’arrêtera.

Tricentenaire s’arrêta à l’endroit même où Jules avait remarqué les hommes sortant d’un bosquet et disparaissant ensuite mystérieusement.

Le détective pesa sur la pédale du frein et arrêta silencieusement son « Racer » quelques arpents en arrière.

Pendant ce temps, Champlain descendait lentement de la Buick, sautait par-dessus la clôture et se dirigeait vers la pointe du cap qui domine la rivière Etchemin. Il disparut alors derrière une touffe d’arbres.

Jules s’empara de la main de Madeleine et suivit dans la même direction.

Quand les deux jeunes gens arrivèrent sur la pointe du cap, ils virent un petit sentier abrupt qui descendait vers la rivière.

— C’est ici qu’est passé Tricentenaire, dit Jules dans un souffle. Ne faites pas le moindre bruit, mademoiselle Madeleine. La minute est solennelle. Si les brigands sont là, nos deux vies sont en danger. Et je crois qu’ils y sont. Mon flair me le dit.

La rivière Etchemin roule en cascades à cet endroit. Les pluies torrentielles des jours précédents l’avaient grossie et elle faisait un bruit assez élevé pour couvrir leurs voix quand elles étaient basses. Jules s’engagea doucement et prudemment dans le petit sentier, suivi de Madeleine qui avançait avec encore plus de circonspection que son ami.

Le sentier zigzaguait à plusieurs reprises. À l’un des tournants, Jules s’arrêta si vite qu’il fit rouler un caillou dans la rivière. Il regarda. Un gouffre béant était à leurs pieds.

Madeleine avait vu, elle aussi, et elle frissonna.

S’ils tombaient là, c’était la mort ; ils iraient s’écraser contre les rocs qui dressaient leurs têtes traîtresses au-dessus de l’eau.

Ils continuèrent leur descente.

Soudain un bruit de voix lointaines parvint à leurs oreilles.

Le détective sortit son revolver et s’assura qu’il était chargé.

Le sentier était devenu si étroit qu’ils devaient se tenir aux anfractuosités du rocher de peur de tomber dans la rivière. Ils étaient à une vingtaine de pieds au-dessus de l’Etchemin. Le sentier ne descendait plus, mais longeait le rocher horizontalement.

Plus ils avançaient, plus les voix se rapprochaient.

Soudain le détective arrêta de nouveau, montrant une ouverture béante à une vingtaine de pieds en avant, il dit à Madeleine :

— Voici sans doute la caverne dont parlait le père Lacerte ce matin. Soyez sur vos gardes, mademoiselle ; vous risquez actuellement votre vie.

La jeune fille blêmit, mais ne flancha point. Elle porta la main à son corsage et en sortit un revolver mignon. Puis, plongeant la main dans sa sacoche, elle en exhiba de petites cartouches qu’elle glissa dans le revolver. Jules fit silencieusement un signe d’approbation qui voulait sans doute féliciter la jeune fille de sa prévoyance.

Les deux jeunes gens allèrent s’embusquer derrière un bosquet, près de l’entrée de la caverne.

De l’endroit où ils se trouvaient, ils pouvaient suivre la conversation des bandits, sans être vus et sans en perdre un seul mot.

Tricentenaire parlait :

— Quand je vous dis, déclarait-il avec impatience, que le chef vous ordonne par ma voix d’aller immédiatement le rejoindre à son bungalow de St-Henri. Il a besoin de vous pour une affaire cette nuit. Mon père dit que c’est une grosse affaire. Il y aura beaucoup de galette.

Une voix inconnue répliqua :

— Mais il nous a dit, il n’y a pas trois heures, de ne pas quitter des yeux cette vieille canaille couchée dans le coin, jusqu’à ce qu’il revienne.

— Oui, oui, je sais, dit Champlain, mais les ordres sont changés. Il s’agit d’une nouvelle inattendue. Le chef a absolument besoin de vous.

Tout à coup, une voix que Madeleine reconnut tout de suite, s’éleva du fond de la caverne :

— Ah ! bandits, bandits ! Traiter un vieillard, un centenaire de si misérable façon ! Dieu vous le rendra ! Le ciel est juste. Je vous souhaite de brûler dans les flammes de l’enfer pour cela ! Et j’espère que tous les démons abandonneront les autres pour s’acharner sur vous.

Ce fut un éclat de rire général dans la caverne.

Madeleine souffla à Jules :

— C’est le père Latulippe qui a parlé. J’ai reconnu sa voix.

Le détective fit remarquer :

— Je me doutais bien qu’ils l’avaient emmené ici.

— Riez, riez, suppôts de satan. Mais à l’heure de la mort, vous ne rirez plus. Oh ! débarrassez-moi au moins de ces cordes qui me serrent les jambes et les bras à me faire crier de douleur.

Une voix rude dit :

— Lâchez le secret de la fosse du noyé et nous couperons les liens.

— Jamais vous ne connaîtrez ce secret ! Jamais je ne vous le dirai ! À une seule personne je le confierai, et c’est à la petite Madeleine Morin. Vous le confier, ce secret ! … Le père Latulippe n’est pas si bête !… Vous me tueriez après comme un chien ; car je ne vous serais plus d’aucune utilité et je vous gênerais.

— En effet, le vieux n’est pas si bête ! murmura le détective. Il a la même réflexion que j’ai eue avec sa fille, la paysanne.

Le père Latulippe continuait, s’adressant sans doute à Champlain-Tricentenaire :

— Vous, monsieur, qui venez d’arriver, disait-il, vous semblez moins féroce que les autres. Délivrez-moi de ces liens qui me font mal, je vous en prie !

Tricentenaire parla de nouveau :

— Vous allez provoquer la colère terrible du chef si vous ne vous rendez pas immédiatement au bungalow.

La voix rude fit :

— Eh ! bien donne-nous le mot de passe de la journée pour nous prouver que tu ne nous a pas trahis hier.

— « Madeleine », répliqua Champlain.

— Ce n’est pas tout.

— Non, je sais.

Et il continua :

— « Le trésor de Bigot. »

— C’est bien le mot de passe. Tu es en règle. Il nous faut t’obéir. Venez, vous autres, et laissez-lui ce sale vieux. La conversation ne languira pas, car il a une langue de vieille commère.

Jules avait sursauté en entendant le nom de « Madeleine ». La jeune fille aussi. Les bandits étaient bien à la recherche du trésor puisqu’ils employaient comme mots de passe « Madeleine » et « le trésor de Bigot ».

Les deux jeunes gens se firent plus petits encore derrière le bosquet ; trois bandits sortaient de la caverne. Ils montèrent le sentier et disparurent au premier tournant.

Tricentenaire était resté seul avec le père Latulippe dans la caverne :

Le vieillard implorait :

— Monsieur, coupez-moi mes liens.

— Oui, oui, bon vieux, je vous les coupe à l’instant.

Puis il y eut un silence.

Soudain le détective et Madeleine entendirent comme un bruit de lutte.

Enfin la voix de Tricentenaire se fit entendre :

— Pourquoi tenter de vous enfuir, père Latulippe ? Je vous dis que je suis votre ami, que je vais vous sauver. Mais votre précipitation a failli tout gâter. Vous êtes vieux, mais j’en connais plus long que vous dans cette affaire. Suivez mes conseils. Maintenant je vais être obligé de vous attacher de nouveau les bras et les jambes. Quand nous sortirons tout à l’heure, je vous mettrai un bâillon sur la bouche pour vous enlever toute tentation de crier. Mais je vous le répète, père Latulippe, je suis votre ami. Ah ! si vous vouliez le croire, il y aurait bien des difficultés aplanies.

Mais le vieillard était méfiant :

— Vous me semblez sortir du même sac que les autres, fit-il.

À ce moment les trois bandits revenaient sur leurs pas. Madeleine et Jules se cachèrent précipitamment derrière le bosquet.

Tricentenaire devait à peine finir de ligoter le père Latulippe quand ils pénétrèrent dans la caverne.

— Tiens, vous revoilà, dit la voix de Tricentenaire. Vous ne voulez donc pas obéir au chef.

— Nous sommes revenus pour nous assurer que tu ne trahissais pas la cause. Mais tout va bien. Au revoir.

Ils allaient sortir, quand l’un d’eux déclara :

— Amusons-nous donc quelques instants à essayer de faire lâcher son secret au bonhomme.

— Eh ! le père, dit la même voix, consentiriez-vous à nous faire voir la fosse si nous vous brûlions le bout des doigts pendant quelques minutes ?

— Jamais ! Jamais de ma vie !

— Très bien. Nous allons voir.

Les jeunes gens entendirent une allumette qui craquait.

Puis le vieillard poussa un hurlement de douleur.

Les bandits mettaient-ils à exécution leur menace de lui brûler les doigts ?

Soudain Tricentenaire déclara :

— Si le chef apprend jamais les inutiles souffrances que vous faites endurer à ce vieillard, il va vous en cuire ! Qui de vous a tiré sur Jules Laroche ce matin ? Le chef vous a toujours défendu de tuer, de blesser même. Vous deviez vous emparer de Jules Laroche vivant. Ah ! Je vais lui dire comment vous traitez le père Latulippe et si vous n’êtes pas envoyés aux orties, je serai le plus surpris des hommes.

L’un des bandits déclara alors aux deux autres :

— Retenez donc ce jeune coq pour qu’il ne me dérange pas pendant que je vais brûler les doigts du bonhomme pour lui délier la langue.

Les hurlements de douleur reprirent de plus belle. Le père Latulippe pleurait, gémissait, implorait, insultait.

— Dis-moi ton secret de la fosse du noyé et je cesserai de te brûler.

— Non, jamais tu ne le sauras, bandit.

— Ah ! vous me retenez prisonnier pendant que vous martyrisez ce vieillard, fit la voix de Tricentenaire ; le chef va le savoir.

— Veux-tu nous ficher la paix avec le chef, blanc-bec. Le chef ! le chef ! Eh bien ! le chef nous a dit qu’il voulait le secret de la fosse du noyé. Et nous l’aurons !

Soudain les gémissements du vieillard cessèrent et un sourd bruit de chute parvint aux deux jeunes gens.

Le vieillard était-il tombé sur le parquet évanoui !

Tricentenaire déclara :

— Bandits, vous l’avez tué. Qu’est-ce que le chef va dire !

— Très bien, très bien, Champlain. Ne t’inquiètes pas de nous. Nous arrangerons notre affaire avec le chef. Tu peux maintenant avoir ton vieux. Nous te quittons.

Et ils sortirent.

Resté seul, Tricentenaire monologua :

— Non, grâce au ciel, il n’est pas mort ; il n’est qu’évanoui… Allons chercher de l’eau pour le ranimer.

Le secrétaire de Jules sortit alors avec une chaudière qu’il lança à la rivière et retira ensuite, pleine d’eau, au moyen de la corde qui y était attachée.

Il retourna à l’intérieur de la caverne pour en sortir quelques minutes plus tard emportant dans ses bras le père Latulippe toujours évanoui.

Madeleine et Jules suivirent de loin.

Que signifiait l’attitude de Tricentenaire ? Était-il ligué avec les bandits ou bien disait-il vrai quand il se prétendait l’ami du vieillard ?

Ces questions, Jules Laroche se les posait sans pouvoir y répondre.

Champlain déposa son fardeau humain à l’arrière du Sedan et le couvrit soigneusement d’une chaude couverture de laine.

Le soir tombait et le temps était plutôt frais.

Le jeune détective dit à Madeleine :

— J’ai fort bien fait de cacher mon « Racer » sous ce grand chêne, dans les broussailles, là-bas. Autrement, les bandits et Champlain l’auraient vu et auraient sans doute soupçonné qu’ils étaient espionnés.

Tricentenaire tourna le Sedan et se dirigea vers St-Henri.

Où diable allait-il ?

C’était ce que se demandait maintenant Jules Laroche.

Il suivait toujours de loin.

Le secrétaire du détective suivit la même route en sens inverse. Puis, prenant la route Lévis-Jackman à Pintendre, il poussa vers St-Henri.

Arrivé dans ce village, il stoppa en face de la résidence du notaire et y entra.

Jules tourna à l’église et cacha son « Racer » en face du presbytère.

De cet endroit, il put voir Tricentenaire entrer chez le notaire et en sortir quelques instants plus tard pour monter de nouveau dans le Sedan et prendre cette fois la direction de Lévis.

Immédiatement Jules Laroche fit descendre la jeune fille de sa voiture et lui dit précipitamment :

— Je serai chez vous demain matin.

— À quelle heure ?

— Je n’en sais rien. Attendez-moi.

Puis la jeune fille le vit disparaître dans un nuage de poussière sur la route, s’en allant vers Lévis.

Elle reprit le chemin de sa résidence.

Son père était dans le cabinet de travail.

Il faisait nuit.

— Où est monsieur Laroche ? interrogea-t-il.

— Il vient de me quitter.

— Son serviteur l’a justement demandé ici, il y a quelques minutes.

— Que lui avez-vous dit ?

— Je lui ai dit que je ne savais pas où vous étiez et que je commençais à être inquiet. Ah ! quand tout cela va-t-il finir ?…

— Voyons, papa, papa…

Et la jeune fille passa dans la salle à manger où la servante avait préparé le souper.